George Sand
George Sand fut une voix éloquente de la génération qui s'éteint. Durant près d'un demi-siècle, elle exprima divinement l'âme française, dans ses faiblesses comme dans ses essors. De là sa gloire.
Apparue en un temps fécond, elle se pencha sur son siècle, sur la vie, pour y puiser l'inspiration; elle regarda le mouvement des hommes qui s'agitent, elle pénétra les pensées de leur tête, elle écouta les palpitations de leur cœur; elle prit les idées et les passions, les doutes et les croyances, les plaintes et les espoirs, tout le rêve d'une époque troublée; elle embellit ce songe des âmes en y ajoutant ses richesses propres, toutes les puissances de son être intérieur; puis elle versa cette vie dans son art, comme un vin dans une coupe d'or, merveilleuse, d'une forme à la fois simple et superbe, évocatrice des belles ivresses de l'esprit, et elle offrit
ce charme à son siècle. C'était lui rendre ce qu'il lui avait donné. Car George Sand ne fut pas de ces génies supérieurs qui prennent une génération par la main, sur la grande route, pour l'entraîner violemment, par des sentiers de traverse, vers l'avenir qu'ils ont les premiers entrevu ; mais trouvant sa génération en marche, elle entra dans ses rangs, les parcourut en artiste, étonnée, ravie, souriant à toutes les apparences nouvelles qui se mouvaient devant ses yeux, parfois aussi attristée, le cœur saignant de quelque grave blessure aperçue et la voulant guérir de ses faibles mains de femme, toujours mêlée à la communauté, à sa vie, à ses joies et à ses douleurs. C'est ainsi qu'elle pensa, souffrit, espéra au milieu de la foule inquiète ; elle fut son interprète inspirée, la conscience de ses rêves, l'harmonie de ses plaintes, la harpe éolienne qui vibre et frémit dans une atmosphère d'orage. Elle eut le don de tout comprendre, de tout chanter, de tout embellir. D'une large étreinte maternelle, elle embrassa l'âme de son époque ; elle l'échauffa dans son sein d'artiste; elle ne la rendit au monde que transformée, rajeunie et revêtue du plus beau corps.
De cet effort sortit une œuvre immense, faite de pensée et de passion; œuvre charmante, prodigieuse à la fois d'étendue et de finesse; légère, mobile, étonnante, univer-
selle; pleine d'un enthousiasme naïf, très féminin, et aussi d'un vrai génie mâle; œuvre forte et délicate, où le cœur parle, où la tête cherche et travaille, où l'être humain vibre tout entier ; merveilleux tableau où vont et viennent, sur un large fond lumineux, des centaines de figures vivantes; où les passions folles, échevelées, se démènent, où peinent les artisans, où se reposent les bergers; où les claires matinées d'avril élèvent leur voile de vapeurs légères, où les forges des villes jettent leurs reflets flamboyants, où, sur les cités du réel, les rêves ailés passent en troupes rapides; roman infini, qui est histoire et qui est philosophie, qui trouve sa matière partout, qui accueille toutes les idées, qui prend toutes les formes; qui se joue quelque temps dans les analyses du cœur, traverse l'instant d'après les plus sombres visions sociales, se promène dans l'idylle, court aux plus lointaines provinces de la fantaisie intellectuelle, revient sur ses pas, monte, domine son champ d'action, s'élargit jusqu'à exprimer tous les sentiments, toutes les pensées maitresses d'une époque, jusqu'à vouloir saisir toute la vérité humaine d'un temps, qui l'atteint, et qui la dépasse; œuvre admirable, qui prodigue l'observation, l'invention, le flot des émotions débordantes, le vrai et le faux des systèmes, le haut et le bas de l'humanité, toutes les fièvres, tous les tremblements de cette même main qui écrivit tour à tour, avec
GEORGE SAXD
un égal talent, Lclia, la Ville noire et la Petite Fade/ le, toutes les ressources de ce libre esprit qui, en tant de domaines variés, pardessus l'infinie tourmente des réalités et des songes, laissa toujours entrevoir cette chose sereine, cette religion des grands artistes : la sainteté de l'idéal; en somme, œuvre géniale, qui demeurera comme un testament de notre siècle, comme la résurrection d'une période féconde, hardie, pullulante d'aspirations et de désirs; œuvre immortelle, qu'on exaltait trop naguère, qu'on néglige aujourd'hui, qu'on relira et qu'on aimera demain.
Mais à cette heure, n'est-il pas trop tôt pour la juger, ou trop tard peut-être? N'est-il pas trop tôt pour parler froidement de cette femme? N'est-il pas trop tard pour discuter cette œuvre avec intérêt? Il n'est pas trop tard; bien au contraire. La mode littéraire, sans doute, a pu changer; l'attention de la foule semble tournée ailleurs; d'autres nouveautés l'appellent, et il se fait un tel bruit dans la génération actuelle qu'on n'entend déjà plus les voix d'il y a vingt ans. Mais ne serait-ce pas précisément pour de telles causes que l'heure parait venue d'évoquer ce souvenir? L'état présent des lettres est plein d'incertitude. Où en sommes-nous?
Où irons-nous? Est-ce le crépuscule, est-ce l'aube? Au sein de la civilisation transformée, que va devenir le grand art? Les poètes auront-ils encore le temps de cadencer amou-
reusement leur pensée? Les prosateurs ne seront-ils pas tentés de tout jeter, en hâte, aux feuilles éphémères, seule nourriture d'un public léger qui dédaigne de plus en plus les vrais livres? La langue française, la pure, la sainte, la vivante, a-t-elle encore les promesses de l'avenir? Questions que l'on s'adresse, et que rien ne vient résoudre. Dans l'attente, il se fait un grand remuement de mots creux ; nombre de jeunes gens se croient le Messie, et le disent; d'autres ne le croient pas, qui le disent aussi. Les vrais lettrés, indulgents pour ces faiblesses, n'en sont pas moins quelque peu découragés; il y a quelque chose de désenchanté dans l'âme des artistes sincères, pour qui la littérature n'est ni un amusement, ni un métier, mais un haut idéal, une forme du divin, une fleur sacrée de la vie humaine; ceux-là se sentent en face de l'inconnu, et l'art luimême leur paraît arrêté devant un pan du mystère. N'est-ce pas le moment de rappeler à tous, aux bruyants comme aux humbles, aux présomptueux comme aux inquiets, la grande mémoire de cette véritable artiste, si enthousiaste, si désintéressée, si exempte de toute affectation orgueilleuse, si éprise de la beauté sans formules, de l'art pour lui-même et pour lui seul ? Déjà semblent surgir quelques signes précurseurs d'une renaissance idéaliste; on reprend goût aux beaux rêves; des souffles d'en haut enflent les voiles,
et penchent la barque vers de plus libres espaces, vers les routes de la haute mer. N'est-il pas bon de proposer aux esprits l'exemple de cette âme idéaliste, qui si longtemps vogua, ouverte aux brises, dans les régions bleues de l'art pur? Maintenant qu'elle a disparu derrière l'horizon peu éloigné d'où elle nous envoie encore une douce lumière, n'est-ce pas le jour de montrer du doigt, là-bas, ce couchant de gloire qui déjà s'efface, pour que le siècle finissant se souvienne de son aube blanche, pour qu'après la nuit lourde il se réveille aurore et adore le rayon divin? Non, il n'est pas trop tard pour parler de George Sand; à la nuit tombante du siècle, c'est l'heure ou jamais de jeter un dernier regard vers elle, pour y puiser un conseil et un espoir.
Mais en revanche, ne serait-il pas trop tôt pour essayer un portrait sincère? Il n'y a pas vingt ans qu'elle repose dans la paix, après une carrière si pleine d'agitations, d'orages intérieurs et de batailles littéraires. Son image est mêlée, aujourd'hui encore, dans les esprits, à mille réminiscences trop vivantes; il ne nous semble pas que son génie soit tout à fait dégagé de la chair; on peut causer d'elle à des hommes qui l'ont connue, et lorsqu'on veut expliquer l'œuvre par la vie, l'art par l'artiste, on voit se lever à tire d'ades une importune volée de souvenirs. Même au point de vue des pures lettres, son
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nom apparaît enveloppé dans la poussière de la lutte; on entend les louanges et les calomnies récentes, les huées méchantes et les applaudissements trop forts d'une époque ardente, qui n'est encore qu'à demi le passé ; elle n'est pas arrivée à cet éloignement où une renommée brille d'en haut et resplendit dans la légende. Pourtant, l'Académie a pensé qu'on pouvait essayer la critique de ce génie ; avec raison ; car tout ici se ramène à une question de mesure et de tact. Ne plaçons pas George Sand dans l'abstraction, où toute peinture vivante serait impossible, les tempéraments seuls pouvant nous expliquer le secret profond des âmes. Ne glissons pas non plus dans l'anecdote mal éteinte, dans le détail petit et curieux; Elle, Lui, Eux, que nous importe? Laissons dormir ces choses sous les feuilles mortes; élevons, dégageons, épurons cette noble figure; jugeons-la comme elle aurait voulu l'être, non sur ses seuls romans, ni sur les révélations douteuses des biographes, mais dans la vérité générale et supérieure de sa belle nature d'artiste. Montrons-la en buste, le front éclairé déjà d'un premier rayon de gloire. Pour cela, ne retenons d'elle que les traits les plus essentiels ; transportons-nous en pensée loin de notre pays, loin de notre époque; reculons la perspective, autant que possible, dans l'espace comme dans le temps ; mettons-nous au point de vue loin-
tain, apaisé, d'où l'avenir regarde les choses passées, à cette distance où se placera la postérité, souverain juge, et d'où elle ne verra plus en George Sand ce que les Français d'à présent y aperçoivent, tandis qu'elle saisira mieux, en revanche, ce qu'ils n'y distinguent pas encore bien ; bref, faisons-nous postérité pour la peindre. C'est un vieux proverbe oriental qu'il fait noir sous les lanternes du temple, et que pour bien voir ces saintes lumières, gloire sévère des portes, il ne faut pas venir s'asseoir à leurs pieds dans les ténèbres où dorment leurs bases de pierre, mais s'en aller au loin, parmi les jardins sombres et les étangs de lotUs, jusqu'au point où leur clarté arrive, projetée dans la nuit bleue en longs rayons horizontaux.
Or, quand le rayon de George Sand parviendra aux générations lointaines, atténué, idéalisé, doucement tamisé par la légende, ne portera-t-il pas avec lui comme une vague harmonie des plaintes et des chants du siècle où il brilla? Quand nos descendants se pencheront sur cette œuvre, n'entendront-ils pas en sourdine le chœur d'un siècle, de même qu'en approchant de l'oreille quelque ample coquille de l'océan, on croit écouter en raccourci tous les bruits de la mer immense, l'innombrable clameur, le fracas des vagues battant la grève et jusqu'aux grands silences des rivages déserts? C'est que George Sand
fut, j'y insiste, la voix même d'une génération. Son génie romanesque a incarné une époque; son œuvre est, en toute vérité, un fait historique. L'idéale transfiguration de quarante ans d'histoire intellectuelle, la résurrection d'un demi-siècle de passions et de désirs, toute une race d'hommes arrêtée, par la main d'une femme, dans sa fuite vers l'obscur abîme d'où aucun bruit n'est jamais remonté, voilà le sens de ce génie. Tel il nous apparaît déjà, à le prendre dans sa généralité la plus large ; tel il éclatera aux yeux de la postérité, qui abrège les choses, parce qu'elle voit les ensembles. D'autres écrivains, chaque jour plus rares, ont vécu en purs artistes, étrangers à leur pays, à leur temps, enfermés dans leur tour d'ivoire, avec leurs rêves. D'autres encore, trop nombreux, sont descendus dans la basse arène où s'agite l'obscure mêlée des activités sans lendemain. Les vrais sages sont ceux qui, sans abandonner le grand art, les vues générales, les belles formes immortelles, ont pourtant vécu avec la vie. pensé et senti avec la foule, travaillé avec elle., pour elle et pour Dieu, pour l'utile et pour le beau. George Sand, par instinct de femme et par la prudence d'un génie sur, devait choisir cette voie moyenne. Elle comprit qu'un esprit tant soit peu vigoureux ne doit ni perdre son temps à ciseler des phrases creuses, ni employer son art à chanter dans les carrefours; mêlée à
son époque, elle garda sa flamme d'artiste, et devint comme le cœur palpitant, lame supérieure et sereine du corps social où elle vivait. Elle fut idéaliste, dans toute la force du terme, et dans la plus juste mesure de notre esprit littéraire. Pour la produire, il fallait le dix-neuvième siècle, et le dix-neu vième siècle avait besoin d'elle pour s'ex primer.
Son œuvre, ainsi comprise, et rapprochée de l'état actuel des lettres, a une portée théorique sur laquelle nous avons cru devoir insister. Proposer comme modèle George Sand, à l'heure présente, c'est montrer une étoile, c'est faire une bonne action peut-être, c'est à coup sûr rappeler, dans un de ses plus parfaits exemplaires, la grande tradition du génie français.
Lorsqu'on veut employer quelques heures de loisir à lire des romans modernes, on ne saurait mieux faire que de s'adresser à George Sand; pour peu qu'on fasse un choix dans son œuvre, ce n'est point perdre son temps que d'écouter ses histoires, et c'est en tout cas un charmant repos pour l'esprit. Pendant les premières pages, on s'appartient, et on s'amuse à regarder les jolis buissons de la route, les pensées fraîches, les sentiments vifs, les expressions naturelles et spontanées; bientôt on commence à vivre avec les personnages, à les voir en idée, à s'intéresser à leurs actions, et peu à peu on se laisse aller à l'enchantement, sans défense; à michemin, on est pris, enveloppé, on finit par croire tout ce que la fée raconte, et volontiers on sauterait les pages, comme ses lectrices, pour connaître le dénouement. Mais lorsqu'on sort de cette lecture captivante, et qu'on veut se ressaisir, se faire critique, ana-
lyser, rassembler, condenser froidement ses impressions, on ne retrouve plus qu'un nuage flottant de douces images et d'insaisissables harmonies. 1 )e mémo, si vous étudiez la vie de l'auteur, et que vous tentiez ensuite d'y découvrir un caractère essentiel, une nature maîtresse et directrice, quelle difficulté! Comment embrasser cette œuvre immense dans une définition générale ? Comment ramener cette existence singulière à l'idée latente qui sûrement la domine ? Comment surtout réunir l'œuvre et la vie dans une commune explication? Car la passion franche, l'idée pure, l'art, la politique, le socialisme, l'idylle, tout cela se trouve, pêle-mêle ou par grandes massessuccessives, dans l'immense roman de George Sand; tandis que sa carrière vous montre tour à tour la jeune Berrichone rêveuse, la baronne Dudevant, l'artiste parisienne, la camarade de Sandeau, le « gamin » (c'est son mot), la frondeuse en habits d'homme, la femme passionnée, l'écrivain célèbre, l'amie des lettrés, l'élève des démocrates, enfin la châtelaine apaisée, mère de tous les souffrants, pauvres gens ou vieux artistes, et pour tout dire, la « bonne dame de Nohant ». Que d'états dame, et que de traverses!
Pourtant, cette variété est unité, au fond. Ce merveilleux roman, celui delatêtecommc celui des actes, se réduit à une loi générale. En toute cette activité, extérieure ou intime,
un fil conducteur serpente et court. Pour l'apercevoir, il faut tout unir, la femme et l'œuvre; car l'artiste, son art, et le produit de cet art seclairent d'une mutuelle lumière. Si l'analyse psychologique veut devenir peinture vivante, si la critique veut être vision, elles doivent confondre en une seule étude les causes et les effets, le tempérament et le talent, toutes les formes de l'être unique. Or, dans la nature humaine, tout s'explique, autant du moins qu'il est possible, par deux éléments éternels, qui parfois se contrarient, parfois s'entr 'aident, mais qui toujours existent côte à côte et dont l'équilibre fait un peuple ou une âme : un élément fatal et un élément libre, un élément de race, de patrie, d'éducation et un élément de volonté. Dans une nature d'artiste, quand le premier domine le second, l'écrivain est un beau reflet social ; quand le second étouffe le premier, on voit un foyer distinct, une haute flamme ; quand tous les deux se balancent et s'harmonisent, leur action combinée produit un génie mixte, à la fois social et personnel, individuel et humain, lumière qui reçoit et qui se donne, écho et parole, riche, souple, intense, ardent, puissant, d'autant plus inspiré qu'il vit plus largement dans la communion de son siècle, d'autant plus fécond qu'il absorbe plus d'idées, d'autant plus grand que toute la pensée, toute lame d'un peuple s'accumule en lui et
s'ajoute, comme une force immense, à ses secrètes ressources. Tel fut le génie de George Sand.
Si vous parcourez sa galerie de figures, vous vous trouvez soudain face à face avec un portrait plus attachant, plus profond que tous les autres ensemble : c'est le sien, peint par elle-même, en toute franchise et abandon. L' Histoire de ma vie, voilà son propre roman, le plus intime, le plus fouillé et le plus précieux pour la critique. Or, derrière ce tableau, ne voyez-vous pas s'étager une série de portraits de famille? « Il faut, ditelle, que j'embrasse une période d'environ cent ans pour raconter quarante ans de ma vie. )) Et sans vouloir pousser à outrance la théorie de l'hérédité, qui n'a peut-être pas donné tout ce qu'elle semblait promettre, on doit bien avouer que George Sand est déjà, presque tout entière, dans ses ancêtres. Sa grand'mère Aurore, fille naturelle du maréchal de Saxe, et par suite descendante de l'électeur Auguste II, roi de Pologne, est une femme du dix-huitième siècle, aristocrate de condition et d'instinct, voltairienne, puis athée par rancune contre Dieu qui lui avait pris son fils, empêchant sa petite-fille de croire et lui ordonnant de pratiquer, trop spirituelle, lisant les petits couplets contre Marie-Antoinette, roide néanmoins, cérémonieuse, solennelle comme il convient à une châtelaine du vieux Berry, et enfin quittant ce
monde avec cette dernière parole, qui résume un état dame : « Arrange-moi les cheveux! » Son grand-père, Dupin de Francœuil , est un bon fermier général, qui aime à se faire appeler Dupin de Saxe. La mère, fille d'un marchand d'oiseaux, plébéienne et parisienne de nature, aimable, frivole, laisse à sa fille des confidences personnelles qu'elle eût peut-être dû oublier. Le père, un officier mort jeune, qu'elle connut à peine. Telle est la famille.
Dans ce milieu naît Lucie-Aurore Dupin, en 1804, l'année même 'on ne l'a peut-être pas remarqué) où paraissait le Code civil, ce fameux « code de la famille et de la propriété » qu'elle aurait voulu plus tard détruire, à en croire ses adversaires timorés. Son enfance, son adolescence se passent dans ces « traînes » mélancoliques, dans ces chemins creux du Berry qui toujours la captivèrent, dans ce pays moyen, doux, triste, tempéré, propre à former des natures bonnes et rêveuses; elle va à la chasse, tire le pistolet, monte des chevaux fougueux et déjà s'habille en homme; mais en même temps, elle observe tout, les paysages, les plantes, les gens du pays, silencieusement, l'œil ouvert sur lame des choses. A ces premières impressions s'ajoutent les influences de sa libre éducation. Tirée en tous sens par ses parents, mauvais pédagogues, elle est instruite surtout par le fermier Deschartres,
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chirurgien, agriculteur, petit lettré, théoricien de village, au demeurant homme dévoué, qui complète à sa guise l'étrange éducation ébauchée par la mère et la grand'mère. Aussi, elle s'élève à peu près seule, emmenant avec elle dans ses courses ces vrais maîtres : Chateaubriand et Rousseau. Le tendre Jean-Jacques surtout l'enivre : « Il s'empara de moi, dit-elle, comme une musique superbe éclairée par un grand soleil »>; comment n'eût-elle pas aimé ce passionné, ce malheureux, ce rêveur si éloquemment épris de la nature solitaire? Rien d'étrange si bientôt, dédaigneuse de l'humanité avant même de l'avoir connue, elle aspire à vivre dans un désert champêtre; non sans danger, car un Emile douteux, ce Claudius, indigne compagnon de ses chimères, lui prouve à temps qu'on peut avoir en soi la douce rêverie sans l'innocence, et la conduit enfin, par surprise et par dégoût, à une mélancolie pessimiste où sommeillait le sombre attrait du néant. Cependant elle avait traversé la dévotion, sans d'ailleurs s'y arrêter; au couvent, devant un beau christ du Titien, elle avait pris pour de la pitié son émoi d'artiste ; à seize ans, on la marie. Le baron Dudevant, sans être un méchant homme, avait le tort d'être un esprit inférieur; or, George Sand elle-même a écrit quelque part cette petite phrase, qui contient un monde : « Une
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femme n'aimera jamais un homme qu'elle estime inférieur à soi-même» ; dès les premiers jours de l'installation commune, le baron aligne les allées, fait couper tous les bois où rêvait naguère la jeune fille, chasse du jardin le paon qui mangeait les fraises et du salon le vieux chien Phanor; peut-être ne commit-il pas de fautes plus graves; mais n'était-ce pas assez pour faire prévoir l'issue de ce mauvais ménage où on avait lié, de vive force, le vulgaire et l'idéal ? Après dix années d'une vie domestique pénible, la jeune femme part enfin pour Paris, avec ses enfants, résolue à tous les courages pour se créer une indépendance par le travail. La baronne Dudevant s'efface; George Sand va naître.
Considérez maintenant d'un coup d'oeil toutes les influences qui l'ont formée : le sang d'une famille romanesque, le pays natal qui donne à l'âme un ton habituel qu'elle gardera, les circonstances inoubliables, l'éducation enfin, mille fois plus importante dans un esprit que la raison pure des philosophes : car nul homme ne raisonne avec la raison pure, mais toute intelligence, même la plus géniale, pense toute sa vie à travers une vague atmosphère reçue d'ailleurs, tantôt des premiers maîtres, tantôt des livres aimés, toujours de quelque cause étrangère à l'âme abstraite; étoffe du rêve, venue de l'humanité enveloppante ou de l'humanité
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antérieure, habitude à jamais acquise, que nul ne secoue et que chacun porte jusqu'à la tombe comme un manteau d'ombre ou de lumière, de force ou de faiblesse, de joie ou de deuil. Remontez donc à la source; analysez la race, le milieu et les lectures; observez en (ieorge Sand l'élève du Ben y, de la grand'mère voltairienne, de la mère romanesque, de Jean-Jacques et du malheur; ne la voilà-t-il pas décrite en ses grands traits, presque tout entière, et d'avance?
Pas encore; car sur cet ensemble d'influences, que j'appelle l'élément fatal, voici un élément libre, une tige nouvelle qui se greffe et qui fleurit. Ce jeune rameau, c'est l'esprit personnel, la volonté forte et vivante. On était trop enclin, jadis, à exalter la volonté libre des génies, à croire qu'ils paraissent et se développent dans le monde, d'euxmêmes, sans rien devoir à quoi que ce soit; aujourd'hui, on glisse dans l'excès contraire, et l'on s'imagine volontiers découvrir leur raison d'être absolue dans les circonstances qui les ont produits; reconnaissons les limites de la liberté humaine, mais ne nions pas son existence évidente. La race, l'air natal, l'éducation ont fait en grande partie George Sand; elle avait dans ses veines le sang de son pays et de sa famille, dans son cerveau la pensée apportée par ses premiers aliments intellectuels; mais n'oublions pas qu'elle fut aussi une personne,
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Une âme tranquille, calme, équilibrée, capable d'accueillir et de rendre tous les sentiments, toutes les idées, toutes les impressions de l'extérieur, comme une fontaine limpide reçoit et réfléchit les images de la nature; une humeur rêveuse, nullement étourdie, avec un secret penchant à s'attendrir sur les choses et sur les êtres, à s'exalter pour un temps, à se créer des passions factices, à s'émouvoir sous de légers souffles, qui ridaient l'eau pure de sa vie intérieure sans en troubler la quiétude merveilleuse; un tempérament sans violences, sans nerfs; une éternelle innocence de l'esprit, avec un cœur sensible et une tête romanesque, amie des chimères; une intelligence peu profonde, mais étendue et ouverte; le sens du juste, le goût du vrai, l'admirable instinct de la beauté; bref, une nature riche par essence et de plus apte à tous les développements, voilà déjà bien des caractères originaux, dont les germes seulement peuvent se retrouver chez ses ancêtres; ajoutez à ces dons ceux qui lui appartiennent vraiment en propre : la raison, le sang-froid, la solidité du jugement, le désir de devenir une artiste aussitôt qu'elle se connut, le bon sens d'avoir vite compris que sa tendance romanesque devait s'épancher, non en aventures, mais en œuvres littéraires ; et dès lors, la résolution d'être à jamais écrivain, de remplacer par le travail qui élève, par l'honneur
qui sauvegarde , ce sens moral qu'elle n'avait pas reçu de la nature, et que tout esprit doit avoir, pour rester noble, ou dont il doit trouver quelque part l'équivalent; par suite, le sacrifice de sa vie à l'idéal, l'entêtement de poursuivre jusqu'au bout la tâche commencée, de tenir la plume jusqu'à la fin pour tourner en art toutes ses ressources intimes, d'un mot, le triomphe de la volonté dans un cœur d'artiste, voilà le contre-poids de la fatalité, l'hérédité vaincue, l'équilibre maintenu dans les hauteurs, le caractère libre, personnel, souverain qui complète ce portrait, et qui l'achève.
De ces deux forces combinées, l'une apportant toute la puissance acquise d'une lignée d'hommes et d'une race d'esprits, le sang du corps et le pain de l'àme, les aïeux et Jean- Jacques, toutes les habitudes de penser et de sentir acceptées dès la prime jeunesse, l'autre mettant au cœur sa faculté soulevante; de ces deux puissances distinctes, et cependant harmoniques, un tempérament général devait surgir, qui sans quitter la racine fatale, allait la dépasser, la faire monter en tige et l'épanouir comme une fleur : ce caractère d'ensemble, C'est le génie romanesque.
Il donnait déjà dans l'âme de l'enfant, lorsqu'assise aux genoux de sa mère, elle voyait des bois, des prairies, des rivières, des villes d'une architecture gigantesque venir
se peindre sur l'écran vert, et que, tout effrayée, elle demandait si ces choses étaient réelles; alors, pour la rappeler à elle-même, sa mère devait la prendre et la bercer en chantant. Plus tard, lorsqu'elle promenait son adolescence rêveuse à travers les paysages du Berry, perdue dans sa contemplation, elle oubliait les heures, et quand elle rentrait ensuite au château, encore mal éveillée de ses songes, on lui trouvait l'air d'une « idiote » ; mot profond, que méritèrent avant elle bien des peintres, bien des penseurs, un Claude Lorrain ou un La Fontaine par exemple, et qu'elle ne cessa d'évoquer pendant toute sa jeunesse sur les lèvres des observateurs médiocres, comme ses compagnes de couvent, qui l'appelaient en riant « sainte Tranquille », ou comme son mari qui, sans rire, l'appelait « bête ». Cependant, insouciante, elle laissait l'idéal tomber goutte à goutte et s'amasser dans son âme; elle écoutait, et elle s'écoutait ellemême; elle regardait et elle savait voir. Imaginez son existence à Paris : non cette « vie de gamin » qu'elle a si bien décrite, les charges d'atelier, les plaisanteries traditionnelles, les promenades nocturnes sur la montagne Sainte-Geneviève, le fiacre qu'on traverse à la file, la chanson de Félix Pyat : « Un épicier, c'est une rose », et le bon de Latouche admirant toute cette folle bande ivre d'eau rougie et de gaieté; mais repré-
sentez-vous ses courses errantes à travers la ville, alors qu'emportée dans la foule par son rêve, le long des rues grises, elle voit le songe et contemple la vie, s'oubliant ellemême pour entendre ses voix intérieures ou pour recevoir les impressions du dehors, et mesurez, si vous pouvez, toutes les richesses qui dorment ou qui entrent dans cette àme. « Toute ma vie, dit-elle, j'ai eu un roman en train dans ma cervelle. Il me fallait un monde de fictions, et je n'ai jamais cessé de m'en créer un que je portais partout avec moi. » Dans ce charmant monde imaginaire, connu seulement des naïfs et des songeurs, elle accueille et transforme toutes choses. Ses chimères y dansent et donnent à son esprit une fête voluptueuse; de loin, l'air natal lui envoie ces brises qui font éclore l'idylle ; parfois aussi la passion gronde et s'élève en murmures harmonieux. En même temps, si elle aperçoit une misère, elle la comprend, la généralise, en bâtit une grande théorie sociale; si elle se heurte à quelque haut problème, elle se fait philosophe; vienne l'occasion, elle se jettera dans la politique étonnée d'une telle conquête. C'est ainsi qu'elle marche dans son rêve infini, tentée par des milliers d'idées, aspirant à elle toutes les poésies, tous les parfums, cherchant et trouvant son bien partout, dans toutes les régions, claires ou obscures, amassant en elle tout ce qui attend son expression
artistique, sa forme, son moule, et le lui donnant. Elle s'avance, et devant ses yeux, la comédie humaine défile; le spectacle de la rue se renouvelle ; à chaque pas, de nouveaux types se succèdent. Le siècle passe.
Passez, gens de Paris ; passe, foule inquiète; passez, jeunes hommes pratiques, nobles vieillards, femmes révoltées, jeunes filles naïves et déjà coquettes, bourgeois alourdis, penseurs puissants, pauvres artistes en quête de gloire, gentilshommes campagnards, paysans, Berrichons égarés, ouvriers, compagnons du Tour de France, hommes anciens et hommes nouveaux, cœurs vivants et cœurs morts, cervelles vides et cervelles pleines; passez, instincts, intrigues, intérêts, illusions; peuple, religion, art, philosophie, utopie, passez ; tandis qu'indifférente et tranquille en apparence, vaguant sans but sous son déguisement d'homme, par le froid, le brouillard et le verglas, les mains dans ses poches, la neige sur ses épaules, les pieds dans la boue, mais l'idéal dans la tête, sereine et inspirée, remplie de visions, la songeuse est là qui vous croise et vous regarde, qui scrute vos àmcs avec amour ou dégoût, qui veut savoir votre vie, votre métier, votre nom, vos regrets et vos espoirs, vos cultes et vos haines, tout votre tréfond splendide ou laid, toute votre essence, qui cherche à sonder vos cœurs, à deviner vos passions, qui vous suit d'un œil clair et vous contem-
fiïïORGE SANP
pie, pensive, pendant que vous vous éloignez sans voir votre peintre, celle qui vient de recueillir en elle vos figures, qui les fera revivre, idéalisées, agrandies, pétries en types, et qui, en vous mettant dans son œuvre, vous donnera, à vous passants d'un jour, la seule immortalité qui demeure, la seule qui vous restera sous le soleil lorsque vous serez tous couchés dans vos tombes :1a haute immortalité de l'art.
Les esprits étroits ne comprennent pas ce merveilleux don d'universalité littéraire. Pourquoi vouloir ainsi tout embrasser.
s'éprendre de tout, ouvrir son âme à tous les vents de la passion et de l'idée? Pourquoi ne pas mettre un frein à son talent, choisir la matière de l'art, arrêter en soi la mobilité des enthousiasmes ? L'admirable activité d'une George Sand les étonne, et peu s'en faut qu'ils ne la considèrent comme un manque de suite et de jugement. C'est oublier qu'un génie romanesque, par cela seul que telle est sa vraie nature, doit être extrême dans ses émotions, sensible aux moindres influences, toujours troublé, vibrant, excessif dans ses joies comme dans ses souffrances, par suite destiné à un balancement sans fin d'alternatives contradictoires, de ravissements et de tristesses, d'enthousiasmes et d'abattements. Mais remarquez de plus que cette variété, qui en définitive constitue l'unité même d'un pareil tempérament artis^
tique, est en même temps la source, presque fatale, d'une très grande bonté de cœur. Un esprit qui comprend tout ne peut rien haïr. Plus il est intelligent, plus il trouve d'intelligence chez les autres; plus il est éclairé. plus il voit de lumière dans les âmes; plus il s'élève, moins il voit ce qui est bas. Ainsi de George Sand; et c'est là un nouveau trait, non le moins beau, de sa riche nature.
Toute sa vie, elle fut très bonne. Elle eut la bonté active, qui se répand, et aussi, chose plus rare, la bonté passive qui souffre et pardonne. Elle ne fut guère amoureuse, mais elle fit mieux : elle fut fraternelle, puis maternelle. A chaque étape de sa carrière d'artiste, on rencontre mille détails touchants : sa jeune sympathie, si bien peinte dans Lucrezia Floriani, pour tous les êtres faibles, malades, tourmentés de corps ou d'âme, puis, cette universelle pitié qui est, au fond, tout le secret de son socialisme ; plus tard, après le coup d'Etat, tant de grâces sollicitées en faveur des proscrits, au risque de se brouiller avec tous ses amis politiques; et enfin, dans sa vieillesse apaisée, ces consolations prodiguées aux écrivains malheureux, ces ruses discrètes pour secourir telle pauvre comédienne oubliée, ces charités ingénieuses, ces délicatesses dans l'art de donner et de se donner elle-même, en amie, en mère, toute l'auréole sainte de la bonne châtelaine de Nohant.
Etant charité, elle fut patience. Douce à tous, douce à ses amis, douce à ses ennemis. Sa grande àme ne concevait pas ces haines mutuelles qui mettent aux prises, violemment, les frères ennemis de la pensée. Chez elle , dans le combat des idées , jamais nulle colère, nulle aigreur; nulle indignation contre ceux qui l'attaquaient; rien même de cet amour-propre nerveux, si habituel aux gens de lettres. On eût dit qu'elle avait dans sa réserve assez de sensibilité pour l'épancher même sur ses adversaires. Elle recevait les assauts sans s'émouvoir, toujours souriante et désarmée, n'ignorant pas que ceux qui l'insultaient ne l'avaient jamais comprise. Elle savait aussi que, selon le proverbe oriental, on ne jette de pierres qu'aux arbres chargés de fruits d'or ; « Dieu merci, dit-elle, j'ai oublié jusqu'aux noms de ceux qui, dès mon premier début, tentaient de me décourager, et qui, ne pouvant dire que cet humble début fût une platitude complète, essayèrent d'en faire une proclamation incendiaire contre le repos des sociétés. » Pourquoi répondre aux sots et aux envieux, se mettre à leur merci, accepter un duel bas? Elle refusait donc de s'irriter ; elle s'obstinait à tout pardonner, à tout absoudre ; elle s'enveloppait d'indulgence. Aussi bien, son esprit était ailleurs, dans un monde idéal, très au-dessus de ces misères; la fange qu'on lui jetait retombait sans la salir; et après tant
d'épreuves, d'injures, de calomnies, de coups qui voulaient être blessants, calme et invulnérable en sa région sereine, elle laissait s'évanouir dans l'air la clameur de ses adversaires, puis elle leur tendait la main, de très haut.
Tout cela surprend un peu , dans un cœur de femme. Mais c'est que George Sand tenait de l'homme aussi. Elle était à la fois, très harmonieusement, femme et homme :
ce dernier privilège de sa féconde nature résumera tout le portrait. Les deux sexes, en effet, semblent s'être fondus en elle dans une sorte de neutralité puissante. C'est un beau mythe de l'antiquité, soit grecque, soit juive, que l'homme et la femme, ces deux principes incomplets, ne formaient à l'origine qu'un seul être, double et cependant unique, et que cet être, divisé plus tard en deux créatures distinctes, donna lieu à l'espèce humaine telle que nous l'observons aujourd'hui. Platon, dans son charmant symbole de l'androgyne, rêvait une réunion de ces deux moitiés, par l'amour. Il semble qu'en formant George Sand, la nature ait retrouvé l'unité perdue, et qu'elle l'ait refaite par le génie. Non que cette femme ait eu, dans leur perfection, tous les dons de l'homme et de la femme ; mais elle parait bien avoir possédé les plus exquises qualités de l'un et de l'autre. De la femme, elle garde l'humeur romanesque, l'imagination vive.
mobile, amie des chimères, l'éternelle crédulité, la facile confiance aux idées émises par des hommes, la bonté surtout; mais elle ne prend de son sexe ni la passion folle, ni les nerfs, ni le tempérament trop exalté; elle n'est pas la dupe de ses romans, inspire plus d'aventures qu'elle n'en a elle-même, et ne sort jamais de son bon sens. A l'homme, elle emprunte la volonté, la franchise, le travail viril, la loyauté, ce sens de l'honneur qui chez les femmes ne suffit pas toujours à tenir lieu d'une morale, l'amitié enfin, qu'elle eut toujours si fidèle et si sincère ; mais son goût des choses de l'esprit n'est pas servi par une grande vigueur intellectuelle, et c'est pourquoi le « bas-bleu » se retrouve dans ses systèmes superficiels; « je suis excessivement femme, dit-elle, pour l'ignorance, l'inconséquence des idées, le défaut absolu de logique », et lorsqu'on a lu ses romans à thèse, il faut bien avouer qu'elle dit vrai. En somme, malgré tous ses défauts, elle a presque toutes les hautes qualités de l'homme et de la femme. Elle pense mieux qu'une femme; elle sent mieux qu'un homme; elle est, à elle seule, un couple, incomplet si vous voulez, mais néanmoins supérieur. Son habit masculin n'était-il qu'un déguisement? A tout prendre, n'aurait-elle pas eu le droit de le porter, certains jours, non par bravade, mais comme un symbole? Nul vrai connaisseur de son génie ne s'en serait étonné- car
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cette femme, si vraiment femme, était au fond le type de l'honnête homme, tel qu'on l'entendait jadis, tel qu'on devrait le comprendre encore.
Cet équilibre admirable de son àmc, nous allons le retrouver dans son art. Là encore, elle saura confondre en harmonie les sentiments les plus divers, semblable à ce devin Tirésias qui, pouvant se changer en homme ou en femme, pénétrait aisément l'esprit et le cœur des deux sexes, les passions de Héra et les pensées de Zeus, toute la nature intime des dieux et des hommes, et qui de plus savait le langage des oiseaux.
Par la nature de son génie, George Sand était promise au roman. Pourtant, sa vocation ne lui apparut pas tout de suite. Arrivée à Paris, elle fit un peu de tout, pour gagner son pain et satisfaire ses désirs d'artiste : de la peinture industrielle, du journalisme. Elle se cherchait : Latouche la découvrit.
Cet homme d'esprit avait créé un petit journal littéraire, le Figaro ; il accueillit ses premiers essais; mais bientôt, il s'aperçut qu'elle n'avait aucun talent de journaliste et que son originalité était ailleurs. Pour réussir dans ce genre, il faut savoir se borner, condenser sa pensée, enlever en quelques lignes une rapide série d'idées ; George Sand n'avait point ces dons. En revanche elle possédait, à un degré supérieur, la prodigieuse faculté de voir la vie, de l'envelopper, de la pénétrer en un clin-d'œil, d'apercevoir en un instant toute la nature d'un personnage, corps et à me, gestes et passions, avec
les causes et les conséquences ; pour rendre ces choses, il faut avoir à sa disposition, non pas l'article de journal, avec le monologue bref qu'il comporte, mais toutes les autres formes de l'exposition littéraire, le dialogue, le récit, la description, la réflexion personnelle, l'infinie variété des modes offerts à la virtuosité de l'artiste; c'est-à-dire qu'il faut écrire des romans. De Latouche le comprit; il lui montra du doigt son vrai chemin, qu'elle ignorait encore; elle entra aussitôt dans cette voie royale qui devait être la sienne, dans cet art qui devait être sa vie. Elle écrivit d'abord une courte nouvelle, puis, un petit roman, Rose et Blanche, avec son camarade Jules Sandeau. Six mois après, en i832, la baronne Dudevant lançait Indiana, sa première œuvre et non la moins éclatante, signée de ce nom de George Satal qui devait être désormais son vrai titre de noblesse.
Toute œuvre a une patrie dans le temps comme dans l'espace ; pour la bien comprendre, il faut connaître le moment où elle se produit. Or, lorsque George Sand publie son premier roman, quel est l'état de ce genre littéraire? Dans quel courant entre-t-elle, et à quelle heure? A l'heure où le roman, si mince filet d'eau jadis, si léger, si humble, est déjà devenu un fleuve imposant, énorme, qui grossit, se répand, déborde ses rives naturelles, qui envahit la littérature entière, et
qui bientôt va rouler dans ses flots presque toutes les idées, toutes les passions, toute la boue et tout l'or du siècle. Certes, si par fortune Iluet revenait au monde, l'aimable évêque ne reconnaîtrait plus dans nos gros romans contemporains cet (( amusement des honnêtes paresseux » dont il souriait avec bonhomie; il les prendrait pour des épopées, et il n'aurait pas tout à fait tort. C'est que le petit genre d'autrefois a grandi étrangement en ce siècle; il s'est fait une place immense, en s'élargissant dans tous les sens ; si bien que lorsque nos descendants voudront jeter un regard d'ensemble sur la littérature du dix-neuvième siècle . ils y verront deux grandes faces, l'une qui est l'histoire, l'autre qui est le roman.
Jadis, quand on ouvrait un livre de cette espèce, on n'aspirait qu'à se récréer un peu ; on voulait se divertir, échapper pour un instant aux réalités de la vie, sortir de soimême, se laisser emporter, comme en un rêve, dans un monde meilleur, tout idéal, peuplé de belles formes et d'àmes charmantes, où se jouait librement l'imagination en ses caprices, où tout était surprise et ravissement pour l'esprit; telle était l'unique ambition du lecteur, et l'auteur n'avait pas eu d'autres vues. Aujourd'hui, le romancier peut être un génie, dont chaque volume devient un événement; des hommes très sérieux le lisent, sinon comme un chef-d'œu-
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vre de philosophie ou d'histoire , du moins comme une œuvre d'art qui a sa valeur et sa portée; on s'en fait une étude, on en cause dans les salons, on en discute le fond et la forme; quelle ne sera pas l'influence d'un tel ouvrage dans le monde des gens frivoles, dont le roman devient, avec le journal, le seul aliment intellectuel! C'est que pour lui une ère nouvelle s'est ouverte : enrichi des dépouilles de tous les autres genres littéraires, il est devenu vaste comme l'esprit et comme le cœur ; il est sorti de sa définition, de sa destination primitive, il n'a plus connu d'entraves, et il s'est élancé à travers tous les espaces que l'imagination peut conquérir ; résurrection des mœurs avec Balzac, remuement social avec Eugène Sue, épopée d'aventures avec Alexandre Dumas père, pour ne citer .que trois grands maîtres du genre, il a pénétré dans toutes les classes du pays, dans toutes les maisons, dans toutes les têtes; à mesure que la civilisation marchait, il l'a suivie ; il n'a plus connu d'autres limites que celles de la vie elle-même ; son domaine est devenu infini comme l'humanité, comme la nature ; il s'est installé en roi dans l'observation de l'univers.
Voilà George Sand face à face avec cette puissance ; c'est à son tour de la dompter. Pourtant, avant de l'asservir, elle la flatte. Quand elle arrive à la vie littéraire, le goût du temps est porté vers les analyses mélan-
coliques ; la vogue est aux figures tragiques, maladives, courbées par la destinée et se redressant contre elle ; Lamartine, Vigny, lord Byron, Chateaubriand surtout, voilà les écrivains préférés. Le génie de George Sand est né; mais son originalité ne s'est pas encore bien dégagée; elle commencera donc par suivre le courant public, avant de vouloir le diriger elle-même. En i83i, la mode est aux monstres : « faisons des monstres », dit-elle gaiement; et aussitôt elle se met à peindre, en des décors sauvages, des êtres sublimes, emportés à travers les plus étranges aventures. Mais ces imitations sont des créations aussi ; elle embellit merveilleusement ses emprunts, et dune page bizarre tire une page superbe; même lorsqu'elle se mesure aux maîtres, elle les égale souvent et quelquefois les dépasse, parce qu'elle réunit dans son art leurs mérites les plus divers, enrichis de ses qualités personnelles : dans son Chateaubriand, il y a du Jean-Jacques, et déjà du George Sand. D'où la première manière de son talent, vive, ardente, avec des portraits un peu confus, des idées un peu vagues et des sentiments un peu faux, mais aussi avec une fougue, une passion, une allure inspirée qui révèlent l'artiste, et des passages d'un style flambo3^ant, nombreux, superbe qu'elle ne devait jamais surpasser dans l'avenir. C'était, à une époque d'artifices littéraires, 1'éclfttante fraîcheur d'un beau ma-
tin; c'était la poussée d'une verve intacte, le libre essor d'une belle imagination romanesque, divinement élancée vers la lumière; c'était le pays du rêve grand ouvert, l'art renouvelé, la splendeur des maîtres retrouvée; c'était une vraie réforme du roman, inconsciente encore, mais pleine de fécondes promesses; c'était une découverte nouvelle de secrets qu'on croyait perdus ; c'était un charmant retour de l'idéal, une résurrection et déjà une renaissance.
Telle fut bien, en effet, l'impression des lettrés quand Indiana parut. Déjà, dans ses premières études, intéressantes à consulter comme les cartons d'un grand peintre, George Sand avait laissé entrevoir quelques signes de son art futur; sur le fond terne, on trouvait des points brillants ; sur l'uniformité de la toile grise, ça et là, des fleurs éclatantes s'épanouissaient. Mais quand Indiana parut, Deapatuit; ce fut une aurore; les yeux des contemporains furent éblouis par cette gloire naissante comme par la vue d'un soleil levant. Dans cet enthousiasme, il y avait de l'excès, mais aussi de la justice. Qu'est-ce qu' Indiana? Un premier plaidoyer contre le mariage. Une jeune créole, ardente, mariée à un vieux colonel, s'éprend d'un séduisant égoïste ; obligée de suivre son mari aux colonies, elle finit par n'y plus tenir, abandonne sa maison, revient en France : elle y trouve son amant marié. Si le livre s'était
achevé là, comme l'a fait observer très justement Gustave Planche, c'eût été un dénouement sombre, impitoyable, à la manièi e d'Eschyle; par malheur, tout se termine par la vie à deux avec un Anglais vulgaire, et ce bonheur tranquille semble de trop ; Indiona n'en demeure pas moins un magnifique développement de l'adultère, des joies qu'il se promet et de la douleur qui l'attend. Puis, voici T 'a lentine, un orage dans le Berry : trois femmes, dont deux sœurs, devenues rivales pour l'amour d'un homme qui souffre, attirées fatalement vers lui malgré tous les liens qui les retiennent, et avec lui précipitées dans l'abîme. Voici Lélia, pauvre luciole amoureuse de l'idéal, qui se brûle les ailes à la flamme, et qui retombe, brisée, doutant de tout ce qui faisait son espoir, de la bonne foi des hommes et de la bonté des choses, maintenant rampante sur la terre, dans les ténèbres, poursuivant avec des plaintes sa marche douloureuse vers le néant, et y entraînant un jeune poète dont elle a tué les illusions, sombrement,par vengeance et mépris de l'homme. Voici enfin Jacques, un grand cœur désabusé, qui a été trompé, qui pourtant ne doute pas de l'amour, croit le trouver dans l'âme d'une ingénue de seize ans, l'épouse, puis la découvre infidèle et après un sublime combat intérieur, décidé à un renoncement surhumain, la donne à son amant et se suicide.
Que de bruit autour de ces premières œuvres ! Que d'applaudissements, et que d'injures ! Beaucoup criaient à l'immoralité, un bien gros mot, appliqué à George Sand, à des oeuvres surtout qui n'avaient point pour objet d'effaroucher les jeunes filles, mais qui s'adressaient de préférence aux esprits mûrs capables d'en saisir le sens. D'autres, plus indulgents, dénonçaient les fautes de l'écrivain; ils jugeaient le fond des idées médiocre, à peine racheté par quelques pages bien venues, et s'indignaient contre l'engouement du public. En revanche, une élite de bons critiques, sans nier les faiblesses littéraires de ces œuvres de début, ni le danger qu'elles pouvaient avoir pour des âmes trop jeunes, admiraient hautement la franchise des portraits et la fougueuse beauté du style. Avec raison; car jamais George Sand ne fut plus belle que dans ce premier effort où elle évoquait tant de figures tragiques, tourmentées, où elle les dressait en pied, vivantes et sanglotantes, dans tout le frémissement de la passion. Car la passion, c'était alors son domaine, naturel, fatal, on peut même dire la seule expression possible de son talent. Elle était en pleine jeunesse, dans tout le feu de son génie romanesque; elle portait en elle comme un brasier de parfums, d'où s'échappait sans cesse un tournoiement bleu de rêves ; toute entière, elle vibrait, impatiente d'é-
pancher le songe qui s'agitait dans son sein. Assurément, dans le fond, elle restait calme; ce frisson artistique qui secouait tout son être n'altérait pas la sérénité de son cœur; ces passions qu'on a cru violentes n'existaient guère que dans son imagination enflammée. Mais précisément parce qu'elle voulait garder ce sens rassis qu'elle eut toujours, et qui était une de ses forces mâles, il lui fallait mettre la passion dans son art. Ne croyant pas à ses fictions, ne prenant jamais les choses au tragique, mettant jusque dans ses aventures des arrière-pensées de prudence et de raisonnement masculin, elle avait d'autant plus besoin de donner à son génie l'expression ardente qu'il réclamait. Son âme était comme une mer libre, balayée par tous les vents, par toutes les tempêtes de la surface, éternellement tranquille dans ses profondeurs ; parfois la souffrance l'effleurait d'une aile rapide, sans appuyer ; mais les vagues soulevées faisaient de l'harmonie, et lorsqu'on croyait entendre un bruit de sanglots, au milieu de la tourmente, c'était une illusion dans la symphonie sonore des éléments déchaînés. Il y avait donc en elle surcroit visible de l'imagination sur la sensibilité, et c'est pourquoi elle était prédestinée, non à aimer avec passion, mais à écrire avec passion sur l'amour.
I >e là toutes ces figures de femmes qui remplissent ses premiers romans, fleurs som-
bres au parfum profond, écloses sous les larmes et sous le soleil, mélancoliques, penchées, brisées enfin par leur propre orage. En ces âmes faibles, tout est délire ; elles sont à l'état de vibration perpétuelle; toute l'ardeur de tête de l'écrivain a passé dan' leurs pauvres cœurs. De telles peinturessont-elles morales ? Non sans doute, du moins en apparence. Mais sont-elles vraies? Oui, assurément. Or c'est à son degré de vérité idéale qu'il faut mesurer la valeur d'une œuvre d'art. George Sand voulant décrire la passion, elle devait le faire avec franchise. Mais la vraie passion est violente de sa nature ; elle ne sait pas se contenir ; elle arrive da^is un cœur, imperceptible ou soudaine, par insinuation lente ou par irruption furieuse, elle s'y établit en maîtresse, et ne le quitte qu'après l'avoir ravagé ; par définition et par essence, elle n'admet point de règles, point de tempéraments, point de mesure, rien de ce qui constitue la morale, c'est-à-dire la continence volontaire de lame, l'obéissance réfléchie à un devoir; elle est aveugle, ou elle n'est pas; elle éclate, crie, domine, triomphe, ou bien elle se tait et elle s'efface ; mettez-lui un frein : elle ne sera plus la passion. George Sand le savait; dans une étude sur la Cléopâtre de Shakespeare, elle a bien marqué elle-même cette antithèse de la passion et de la vertu ; la froide vertu, c'est Octavie, la
matrone romaine; mais la passion pure est fatale comme ces yeux de Cléopàtre, où Antoine eût pu lire d'avance sa destinée et voir la fuite de ses vaisseaux. Fièvre, folie, maladie, soit; mais n'est-ce pas aussi la maladie d'un coquillage qui produit la perle? La perle, par cela seul qu'elle est belle, mérite L'admiration de l'artiste; toute belle chose, qu'elle semble ou non morale, a droit de cité dans l'idéal.
D'ailleurs, George Sand comprit bientôt que, sans quitter la vraie nature, nécessaire et implacable, de la passion, elle pouvait s'élever à des régions plus pures. Je n'en veux pour preuve que Simon, Mauprat, Leone Leoni, ce vigoureux pastiche du roman de l'abbé Prévost, Manon devenant homme et Des Grieux femme, surtout A ndré, et les Lettres d'un Voyageur, si intimes, créations qui toutes sont moins brûlantes que les premières, plus fraîches et plus douces, exquises de sensibilité féminine. Mais ce sont là des nuances ; en écrivant ces derniers romans, elle ne changeait point de manière; sous de nouveaux noms, Lélia revenait toujours, de même que partout on retrouve René dans Chateaubriand. Cette mélancolique et fière figure de Lélia, sans cesse métamorphosée, plus sublime ou plus humaine, plus tragique ou plus calme, plus farouche ou plus tendre, jamais vulgaire, reparaîtra cent fois dans l'œuvre de notre au-
teur, parce qu'elle est sa propre image. George Sand la peindra encore dans les dernières créations de sa vieillesse apaisée, comme dans ces premières œuvres où elle avait mis son âme, et où brillait toute la beauté du génie à son immortel printemps.
Cependant elle arrivait au succès ; tous ses amis étaient profondément heureux de voir cette noble femme monter à la gloire, et à chaque nouveau pas de sa carrière, ils avaient la joie de saluer un triomphe ; ses adversaires mêmes devaient reconnaître sa fortune, et l'on pouvait comprendre quel prix ils y attachaient en observant combien toute œuvre nouvelle de l'écrivain tenait leur inquiétude attentive. Si George Sand obtenait ce bonheur, c'est qu'elle le méritait. Tout cet éclat extérieur avait sa source dans une admirable vie d'artiste. Cette débauche d'imagination qu'on lui reprochait, c'était, j'y insiste, sa sauvegarde; c'était un noble emploi de ce génie romanesque qui autrement eût pu la mener loin ; c'était son secret pour fuir des périls que n'évitaient peut-être pas toujours, il faut l'avouer, les plus faibles de ses lectrices. Ainsi son àme ardente débordait au dehors ; le trop-plein de sa vie regorgeait dans son œuvre ; le feu qu'elle avait au cerveau s'échappait en verve folle, en effusions pleines de poésie, en pétillements pleins d'éclat; dans le domaine de l'imagination libre, elle allait au devant de
tout ce qui fait frémir, et le tressaillement de son esprit se transformait en vibrations sonores; à force d'imagination, elle atténuait, étouffait en elle la passion; son art la préservait, l'élevait au-dessus de ses faiblesses ; elle était homme dans sa conduite, parce que ses rêves de femme trouvaient un débouche dans son œuvre; sa plume gardait sa vie; son roman faisait sa dignité. A voir ce beau visage, dans les portraits du temps, tout observateur des têtes humaines peut comprendre que, pour laisser luire l'expression noble, les lèvres un peu sensuelles devaient être rachetées, dominées, illuminées par la pureté d'un large front. Aussi avait-elle, d'instinct, la volonté du génie; c'était là son idéal, sa morale, qui en vaut peut-être une autre ; il y a dans l'art un point où le labeur de l'esprit devient une véritable conscience. Elle s'obstinait donc à la tâche, travaillait sept heures par jour, en moyenne, depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du matin, produisait deux volumes par an, sans compter les moindres œuvres, étonnait l'éditeur de la Revue des Deux Mondes par sa « ponctualité de notaire », au besoin, s'il faut en croire la légende, finissait un roman à minuit pour en commencer aussitôt un autre, et ne se lassait jamais de faire courir, chaque nuit, infatigablement, sa plume miraculeuse sur ces grandes pages qu'elle couvrait, sans ratures, de sa grosse écriture
d'homme. Ce fut sa vie pendant trente ans. Pour mener une telle existence, il faut être un bon commerçant de lettres, un grand vaniteux ou un idéaliste à lier ; quand on parle de George Sand, l'alternative n'est pas douteuse : elle travaillait ainsi, parce qu'elle adorait l'art.
Bien des hommes devraient l'imiter ; soit paresse d'écrire ce qui flotte dans nos esprits, soit crainte de l'activité en dehors de nos occupations professionnelles, soit dédain intime pour ce grand métier d'auteur que tant de gens ont abaissé, nous laissons perdre mille pensées heureuses, qui auraient pu avoir leur charme artistique ou être utiles à l'humanité, et qui, par notre faute, retournent inexprimées dans le sein de Dieu. Cependant les années passent, peu à peu l'idéal cesse de sourdre au fond du cœur, et bientôt vient la mort qui, d'une main brutale, nous ferme la bouche ; alors la lumière intime s'éteint, comme une lampe vacillante sous un brusque coup de vent, et tout retombe dans l'ombre sans étoiles; quand nous serons ainsi cloués dans nos cercueils, nous regretterons peut-être de n'avoir pas mieux parlé durant notre courte vie ; mais il sera trop tard et, sans voix dans l'univers, sans aucun lien avec les vivants, sans imprimerie et sans tribune sur la terre, nous resterons à jamais paralysés, immobiles, condamnés, pour l'éternité, à l'effrayant silence de nos
lèvres scellées. George Sand, dans sa tombe, ne peut avoir ce regret. Elle portait en elle tout un monde d'idées et de sentiments ; et comme nous ne pouvons arracher de nousmême notre idéal, tout entier, d'un seul effort, pour le donner aux hommes, elle mit le sien au jour lentement, sans trêve, par un enfantement continu, par un travail sans fin et sans repos.
Dans ses premières œuvres, c'était toute sa passion qu'elle livrait, parce qu'elle était alors obsédée par ce songe de sa jeunesse. Mais bientôt, le champ de son génie s'étendant, elle voulut élargir son œuvre. Elle avançait tranquillement dans la vie, laissant venir à elle les impressions du dehors; fatalement, sa crise de passion, bien que surtout intellectuelle, devait engendrer une lassitude, un besoin de renouvellement intérieur; en même temps, de nouveaux objets venaient s'offrir à son imagination toujours active, car plus on va à travers les choses, plus on s\- intéresse. D'où le passage instinctif de son talent à une seconde manière, toute nouvelle. Autour de ses figures de femmes, si touchantes par leurs passions malheureuses, elle avait vu se dresser d'autres souffrances; son bon cœur s'émut; elle songea à les dépeindre et, s'il se pouvait, à les guérir. Jusque-là, elle n'avait guère aperçu que le tourment individuel des âmes ; elle comprenait maintenant l'agitation dou-
loureuse qui travaille les sociétés. Elle pénétrait aussi dans le domaine supérieur du mystérieux, et à chaque degré gravi sur l'échelle sainte, sa curiosité devenait extase. Elle étendit donc sa sympathie à l'humanité tout entière, à ses douleurs présentes et à ses visions de bonheur; son amour se fit charité; son idéal s'appela philosophie. Devant elle surgissaient tous les problèmes de la destinée et de la misère ; elle résolut de les interroger, de découvrir, s'il se pouvait, le mot de l'énigme, à tout le moins de faire vivre dans son art les séduisantes théories de ceux qui prétendent l'avoir trouvé. Elle écrivit des romans à thèse, où la philosophie apportait ses symboles et le socialisme ses espoirs.
George Sand avait-elle raison d'introniser ainsi dans son art toutes les idées contemporaines ? Sans nul doute, au moins en principe; car tout ce qui est beau a le droit d'être exprimé; l'art est un temple immense, où chaque génération doit mettre ses dieux. L'idéal est éternel ; il se manifeste incessamment, dans les siècles des siècles ; nulle époque où il n'apparaisse, où il n'éclate aux yeux qui savent voir. Pour être grand, l'artiste doit monter sur les épaules puissantes de son temps, et contempler les plus lointains horizons.
C'est une vérité qu'on ne comprend guère dans la première jeunesse; on s'imagine volontiers, alors, que toute la poésie de l'humanité réside dans la nature, dans la religion, dans l'art parfait, dans un lever de soleil aux bords du Gange, ou dans un sermon de Jésus sur un lac de Judée, ou dans la lumière qui baigne l'Acropole ; plus tard,
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la conception de la beauté s'agrandit ; on la découvre, on l'adore en toutes choses; on comprend, par exemple, la grandeur vraiment sublime que recèle une machine à imprimer, et l'on se trouve saisi d'admiration, de crainte, de respect devant cette formidable puissance, plus terrible que vingt armées, devant cette chose miraculeuse, cette multiplication prodigieuse du pain de l'esprit, désormais distribué en pâture à des millions d'hommes, pour la vie ou pour la mort. A notre époque, si vous voulez avoir le frisson de la beauté, par une de ces matinées d été où l'âme se sent fraîche, vous pouvez sans doute suivre quelque ancien guide dans les temples d'Athènes ou de Jérusalem; mais vous pouvez aussi entrer, un soir, dans une grande usine moderne, dans une forge où la civilisation nouvelle étalera à vos yeux toute sa force, toute sa réelle splendeur, toute sa majesté. Là, dans le tapage assourdissant des machines, dans l'universel roulement coupé en mesures précises par le rythme énorme des marteaux, dans la trépidation qui secoue une salle entière, dans le branle général de la matière asservie, obéissante, soumise avec aisance à la volonté de l'homme, vous verrez les gueules ardentes des fourneaux, les courroies muettes qui volent en portant la force, les bras de fer géants qui s'agitent dans le vague, les coups de lumière, les éclairs rouges, les lueurs, les écla-
boussements d'étincelles rayonnant comme des soleils, au ras des enclumes, les éventails de flammes blanches ouverts dans l'obscurité, les métaux qui se fondent et qui ruissellent comme des rivières de rubis, puis tous les êtres affairés qui courent à travers ces choses, les figures d'ouvriers qui peuplent cette cité infernale, les ombres dansantes des hommes noirs qui se meuvent dans la clarté ténébreuse, passant devant les feux, démesurément grandis, comme des colosses, faibles pourtant en face de ces machines qui ont pris leur place et qu'ils jalousent, mais dont ils sentent l'invincible avenir; et en présence de ce spectacle multiple, vulgaire et idéal, brutal et humain, glorieux et triste, que ni Homère ni Dante n'eussent à coup sûr dédaigné, vous admirerez toute la beauté que peut contenir une œuvre de la matière, et vous vous rappellerez cette pensée d'un poète grec : les charbons sont noirs, mais quand ils deviennent ardents, ils luisent comme des pétales de roses ! Puis, au-dessus de toute cette agitation où s'élabore le progrès des choses, voyez le songe flottant des idées contemporaines : l'éternel désir de l'au-delà, reparaissant comme à toute époque, la métaphysique toujours ébauchée, jamais achevée, le mysticisme confus, le symbole philosophique, le rêve social, la vision de l'âge d'or futur, tout ce qui séduit ou console ; le songeur tâchant d'entrevoir les rares éclairs
qui traversent le jour brumeux de la pensée humaine ; l'artiste essayant de déchirer le voile dont s'entoure l'invisible statue de la beauté; l'homme d'action qui veut remuer le monde, et qui n'arrive presque toujours qu'à soulever un peu de poussière; l'ouvrier écoutant les paroles de la terre, comme jadis il entendait celles du ciel, et aujourd'hui comme au moyen âge, dans la salle de conférences comme autrefois sous les voûtes des cathédrales, sous la lumière électrique comme sous la clarté jaune des cierges et le jour pâle des vitraux sacrés, cherchant à oublier dans ces promesses de bonheur, divines ou humaines, hautes ou basses, qu'il est venu dans un monde mauvais, qu'il souffre et qu'il manque parfois de pain.
Quelle tentation, pour un génie comme celui de George Sand, d'entrer dans ce grand tourbillon du dix-neuvième siècle, dans ces réalités et dans ces nuages, dans cet orage, dans ce combat d'éléments où tant de belles âmes se jouent, dans toute cette poésie de la matière qui se forme et de l'esprit qui cherche à s'expliquer! Quelle confusion sublime à peindre en larges touches! Que de beauté pour son œuvre ! A cette inclination naturelle s'ajoutaient les conseils de ses amis. Elle était liée avec des hommes de tout ordre, avec des écrivains comme Musset, Lamennais, Béranger, Planche, avec des musiciens comme Chopin et Liszt, mais
aussi, et de plus en plus, avec des théoriciens démocrates et socialistes : Ledru-Rollin, l'orateur parlementaire, qui la fascinait; Jean Reynaud, l'auteur de Terre et Ciel, minéralogiste et mj'stique, un grand cœur qu'elle comprenait, un haut esprit qu'elle ne pouvait suivre; Michel de Bourges, le parfait républicain, et Pierre Leroux, le parfait socialiste; Barbes enfin, dont elle a esquissé elle-même cette jolie silhouette : « une intelligence, mais en pain de sucre, un cerveau tout en hauteur, un crâne indien aux instincts doux. » Tous ces hommes de pensée lui exposaient leurs systèmes, et la poussaient à les exprimer dans son art. En même temps, ses ennemis, par leurs attaques maladroites, l'excitaient à prendre ce rôle d'apôtre. On lui attribuait depuis longtemps, bien à tort, des intentions de libre-pensée violente, d'émancipation pratique de la femme, de théorie sociale, de révolution; elle finit par avoir les idées qu'on lui prêtait. A chacun de ses romans, ses adversaires éprouvaient ou feignaient de ressentir une grande épouvante ; elle prit goût à cette attitude terrible; elle se fit prophète contre ceux qui l'accusaient de vouloir détruire la ville. Saint Augustin dit quelque part que la trompette de l'insulte retourne la guerre contre ceux qui s'en servent; résultat imprévu, mais mérité des attaques injustes ; qui sème la calomnie ne récoltera jamais de bon grain. « Il pa-
raît, nous dit-elle, que croyant faire de la prose, j'avais fait du sairit-simonisme sans le savoir. Je n'en étais par alors à réfléchir sur les misères sociales. J'étais encore trop jeune pour voir et constater autre chose que des faits. J'en serais peut-être toujours restée là, grâce à mon indolence naturelle et à cet amour des choses extérieures qui est le bonheur et l'infirmité des artistes, si l'on ne m'eût poussée, par des critiques un peu pédantesques, à réfléchir davantage et à m'inquiéter des causes premières, dont je n'avais, jusque-là, saisi que les effets. Mais on m'accusa si aigrement de vouloir faire l'esprit fort et le philosophe, que je me posai un jour cette question : Voyons donc ce que c'est que la philosophie ! » Ailleurs, elle avoue qu'elle doit à ses imprudents critiques « le remerciement que le lièvre adressa aux grenouilles, en s'imaginant, à leurs terreurs, qu'il avait droit de se croire un foudre de guerre ». Rien de plus vrai. Par les injures de ses ennemis, comme par les conseils de ses amis, elle était presque fatalement portée au système, à la thèse, à l'apostolat. Elle voulait agir avec les uns, réagir contre les autres. Elle comprenait de plus qu'une des faces de l'art doit être tournée vers la société et recevoir le reflet d'une époque; mais elle voyait devant elle deux sociétés, l'une assise, réelle, si mal défendue d'ailleurs par certains adversaires de son génie, l'autre
encore en germe, à peine formée dans le monde des idées, mais annoncée par ses amis comme devant se développer au sein de la première, en attendant de la remplacer; elle alla du côté où elle croyait apercevoir l'avenir ; elle fit de son art l'expression d'une société, contre la société elle-même.
De là, toute une série de romans à idées. Dans cet ensemble d'œuvres, elle veut tout faire entrer : toute la philosophie métaphysique, dans Spiridion, dans les Sept Cordes de la lyre, dans Consuelo ; puis, dans le Meunier d'Angibault, dans le Péché de M. Antoine, dans le Compagnon du Tour de France, toute la philosophie sociale. Je ne cite que les œuvres principales, celles dont il vaut la peine de donner ici l'essence, pour faire toucher du doigt les mérites et les défauts de l'auteur. Voici d'abord Spiridion, œuvre étrange, composée dans la chartreuse de Valdamosa, au milieu d'un château en ruines, où le vent pleurait. Le héros du livre, tour à tour enfant mystique, jeune luthérien, catholique séduit par les pompes romaines, fondateur d'un monastère, bientôt dégoûté des intrigues qui se trament sous ses voûtes, puis anachorète, pensif dans la solitude, doutant de tout et enfin aboutissant au déisme pur, s'est fait enfermer dans son cercueil avec un écrit où dort sa doctrine suprême; il lègue ce testament religieux à celui qui se jugera assez fort pour aller cher-
cher la vérité dans la tombe; le disciple du maître, un vieux solitaire aussi, redoute l'honneur de devenir l'héritier de sa pensée; mais un jeune novice, qui se sent plus courageux, va au lieu de repos, fouille la terre, ouvre la bière, saisit le manuscrit sacré, l'Évangile de la religion nouvelle, et qu'y trouve-t-il? Un rudiment indigeste des idées de Lamennais et de Pierre Leroux. Les Sept Cordes sont un grand drame fantastique, plus ingénieux, mais plus obscur; c'est le vieux Faust de Gœthe, mais un Faust apaisé, dépouillé de ses doutes et rajeuni par l'espoir; en vain Méphistophélès essaye de le séduire par toutes les illusions de la poésie et de l'amour : le philosophe a une gardienne invisible, une lyre merveilleuse, qui l'inspire et le défend ; pourtant, le démon, par ses artifices multiples, arrive à briser l'une après l'autre les cordes sacrées ; mais quand la septième se rompt avec fracas, lame du vieillard s'envole, dégagée de ses liens terrestres et désormais ravie loin des ruses de l'enfer. Avec moins de hauteur, mais infiniment plus de charme, Consuelo nous entraîne, à la suite de Wilhelm Mtister, dans les douces régions de la musique ; rien de plus émouvant que la vie de cette petite Espagnole, enfant trouvée par les bohémiens, élevée comme choriste dans l'église des Mendicanti, puis devenue la première chanteuse de Venise, mais toujours fidèle à
Anzoletto, le jeune pêcheur, son compagnon de pauvreté et de poésie sur les bords du canal, par les beaux soirs, puis envoyée par le grand seigneur qui la protège dans un lointain château de Bohême, où elle devienl la Comtesse de Rudolstadt. Triste métamorphose, d'ailleurs : car dans ce nouveau roman, Consuelo n'est plus feconnaissable; la pure artiste de jadis, qui parlait comme rêvait Chopin, devient subitement l'organe de Michel de Bourges, et ses aventures invraisemblables, ses rapports avec les sociétés secrètes, ses démêlés avec les jésuites, ses prédications errantes à travers le monde n'ont plus rien à voir avec l'art. En revanche, dans Teverino, l'inspiration perdue se retrouve, et < ieorge Sand renaît en cette exquise figure de Madeleine l'Oiselière, la charmeuse qui, de la voix et du geste, sait appeler les petits oiseaux, pour les recevoir tout palpitants d'amour, tout enivrés de mélodie, à ses pieds, sur sa tête et dans ses mains. Lame de la musique reparaîtra encore dans les Maîtres sonneurs, ces naïfs artistes, non sonneurs de cloches, mais sonneurs de cornemuse, sonneurs berrichons ou bourbonnais, rivaux parce qu'ils représentent les deux éternelles écoles, harmonie ou mélodie, science apprise ou invention spontanée, mais toujours beaux quand, parmi les bois et les bruyères, ils abaissent leur paupière sur leur pauvre instrument, pour rendre à
leur manière le chant des ruisseaux et la plainte des brises.
Métaphysique, psychologie, théodicée, esthétique, ce n'est pas encore assez pour l'activité de George Sand, toujours impatiente de jeter en de nouveaux moules les connaissances légères et variées qu'elle vient d'acquérir. En hâte, elle va produire d'autres œuvres, où elle essayera de résoudre les questions sociales, avec moins de bonheur que de talent. Rien de plus bizarre que le Meunier dAngibault ; l'auteur veut faire un plaidoyer, très légitime en lui-même, contre les inégalités de la naissance et de la fortune ; mais au lieu de s'en tenir aux idées de sens commun que tout esprit droit possède sur ce vieux thème, elle crée un héros dont le dogme essentiel est qu'on ne peut être vertueux quand on est riche, puis une héroïne qui, pour obtenir l'amour de ce dernier, se fait paysanne, effaçant ainsi le double crime de sa noblesse et de ses propriétés. Pareillement, dans le Péché de M. Antoine, nous assistons à ce singulier spectacle : la morale en action du S3"stème de Fourier. Heureusement que le Meunier d' Angibault se trouve sauvé par d'éclatants paysages, où tout le Berry se vêt de lumière, et que le Péché de M. Antoine nous donne, pour rançon de son lourd pathos utilitaire, le délassement de quelques divines pages d'amour. Arrive le Compagnon du Tour de France : cette
fois, la théorie esthétique et la théorie démocratique vont s'unir dans le même roman : mariage de deux masses obscures étouffant toute clarté ; sur un fond sombre, où la mystérieuse charbonnerie travaille, un château s'élève; d'habiles ouvriers réparent la chapelle du vieux manoir, sculptent les chapitaux, y cisèlent des feuilles d'acanthe; la chapelle communique avec les appartements des châtelaines : amours des châtelaines et des ouvriers , conséquences tragiques : tel est le thème; de lourdes variations y serpentent d'un bout à l'autre, depuis le prélude grondant qu'expose la préface jusqu'à la chute finale du récit; roman qui, à coup sur, n'avait mérité ni les colères de la presse légitimiste, ni la froideur des journaux avancés, puisque les châtelaines n'y sont point des châtelaines, ni les ouvriers des ouvriers . George Sand elle - même le comprit sans doute plus tard : dans la Ville noire, un de ses derniers retours philosophiques, elle a bien marqué la différence du vrai travailleur et du rêveur déclassé; dans cette admirable cité' de son imagination, au milieu des fabriques noircies par la fumée, au bord de la gorge infernale où roule un torrent impétueux, à travers les forges où résonne l'incessant vacarme des marteaux, Etienne Lavaute, dit Sept-Épées, un véritable ouvrier celui-là, rencontre Tonine Gaucher, qu'on appelle la
Princesse, parce qu'elle est la plus belle et la plus pure, et vous voyez se dérouler les amours de ces deux nobles cœurs comme une pastorale de l'industrie ; mais Sep t-Épées a son antithèse, qui lui sert de repoussoir, et ce lamentable type, c'est Audibert, le mauvais forgeron qui, à force de forger des projets de réforme sociale, en tombe malade et devient fou.
George Sand n'était pas encore arrivée à cette sagesse lorsqu'elle écrivait ses grands romans philosophiques et sociaux. Aussi soulevèrent-ils à leur apparition une tempête de critiques violentes. On l'accusait d'ébranler la société, de semer partout des ruines. On croyait voir monter de son écritoire fumante, comme de quelque infernal cratère, un tourbillon noir qui obscurcissait le ciel. Beaucoup, penchés sur ses livres, écoutaient leur inquiétude, et ils s'imaginaient entendre une rumeur lointaine, un bruit de marche, le pas confus d'une armée qui s'ébranle et s'avance dans les ténèbres pour conquérir les vieux chàteaux-forts. Terreurs outrées, évidemment; car George Sand n'eut jamais l'influence pratique qu'on lui attribuait si gratuitement; mais avouons que s'il y avait beaucoup de faux dans ces critiques, elles contenaient aussi un peu de vrai, et qu'il n'y eut pas que des pharisiens parmi ceux qui la lapidèrent. Nombre d'hommes sincères étaient choqués, à bon
droit, de la voir attaquer des choses respectables dont elle n'avait aucune sérieuse notion. En philosophie, elle s'attachait surtout à combattre la métaphysique chrétienne, qu'elle ne connaissait nullement, et dont nul homme n'a le droit de parler s'il n'a étudié à fond Platon, Aristote, les Alexandrins et saint Thomas, toute la pensée de l'antiquité, tant grecque qu'orientale, fécondée par l'esprit d'amour des temps apostoliques et du Moyen- Age, système admirable, effort prodigieux vers les cimes de la pensée humaine, élancé d'une telle force vers l'infini que les théories possibles du futur, quelque parfaites qu'on les imagine, ne dépasseront sans doute jamais cette élévation suprême, à supposer qu'elles parviennent à l'égaler. En religion, même légèreté de notre auteur ; à lire ses jugements sur l'Eglise, il semble vraiment que toute la religion tienne dans un missel de poche, doré sur tranches, tout le catholicisme dans la pompe d'une liturgie, toute la diplomatie de la papauté dans une intolérance sanguinaire, et que le monceau de cadavres entassé par l'Inquisition s'élève plus haut que les flèches des cathédrales. En politique, déclamations contre la tyrannie, l'aristocratie, et la suite; «hélas! tout s'en va », s'écrie-t-elle, en parlant des vieilles coutumes du Berry : mais quand il s'agit des institutions françaises, il ne lui échappe plus un mot de regret; certes, rien de plus légi-
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time que de vivre avec son temps, d'estimer que les formes de gouvernement libérales sont préférables aux institutions despotiques, et qu'en somme le présent, malgré tous ses défauts, vaut mieux que le passé avec tous ses mérites ; mais ce n'est pas une raison pour noircir sombrement le régime de nos pères, celui de nos voisins, celui qui a mené le progrès en France pendant des siècles, qui le dirige encore chez beaucoup de peuples, régime sérieux en définitive, qui sur nombre de points ne s'est pas fait oublier, dont nous avons effacé en même temps le mal et le bien, d'un trait de plume trop rapide, et qu'on ne peut apprécier sans av< >ir étudié au préalable tout le droit public, historique et comparé, avec l'infini détail de ses théories et l'observation minutieuse de ses résultats dans l'expérience des nations. Mais c'est surtout dans ses romans sociaux que George Sand laisse percer son ignorance ; elle n'avait pas l'esprit assez vigoureux pour aborder les problèmes économiques; elle mélange donc dans le plus bizarre chaos les formules de toutes les écoles, les promesses de Saint-Simon et celles de Fourier, les doctrines les plus variées, les plus opposées, les plus contradictoires, et non point seulement dans l'ensemble de son œuvre, mais dans un même livre, à la même page; elle imagine vaguement une réorganisation sociale, « une association
vraiment sainte, une sorte d'Eglise nouvelle, où quelques croyants inspirés appelleront à eux leurs frères pour les faire vivre en commun sous les lois dune religion et d'une morale qui répondent aux nobles besoins de lame et aux lois de la véritable égalité » ; mais si on lui demande quelles sont ces lois, « je n'ai pas mission de les formuler, répondelle, puisque Dieu ne m'a pas donné le génie de les découvrir »; vous souriez : c'est tout ce que peut faire un homme compétent mis en présence du socialisme de George Sand.
Les contemporains furent moins indulgents; ils craignaient cette lecture pour les esprits faibles ; rien d'étonnant si des philosophes, des politiques, des économistes s'indignèrent, et si on put voir l'index de Rome posé sur cette œuvre. Mais aujourd'hui, il nous est permis d'être moins sévères, et de ne regretter ces erreurs d'un beau génie que par sympathie pour son art. Car l'art, voilà la vraie victime de ses thèses. En entrant dans ces sombres régions de la pensée, elle rembrunissait son idéal, né pour la lumière. Dans son désir d'écrire des romans sérieux, elle faisait des romans prêcheurs. Dès lors, plus de clarté, plus de vie. Elle versait dans ses livres une science acquise de la veille, des connaissances rapides, hâtivement effleurées, des sj^stèmes étrangers qu'elle n'avait pas pris le temps de repenser
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elle-même. Or l'art ne s'accommode pas de ces lourdeurs. Il veut être philosophie, sans doute ; mais la philosophie, mal digérée, est son plus dangereux ennemi. Pour résoudre cette antinomie, il faut être un Goethe ; or nulle femme jamais n'eut un pareil cerveau ; le seul grand art permis à une George Sand, c'est celui qu'alimente une philosophie d'instinct, non d'étude, d'intuition naïve et non de dur labeur. Autrement, la science communique la mort à l'art, parce qu'elle n'a pas été prise elle-même dans les entrailles de la vie; elle appesantit l'essor intime; elle fait produire des œuvres où rien ne tremble, où rien ne vibre, où rien ne vit. Malheur donc à la femme qui s'érige en sermonnaire et monte dans la chaire à prêcher ! Son dis» cours mal appris peut séduire quelques ignorants de l'assemblée ; mais ceux qui ont étudié le texte original n'ont qu'un sourire bienveillant et un peu triste. Ils rendent justice à la bonté de cœur de l'apôtre ; mais ils souffrent de voir une belle éloquence gâter une grande matière ; ils le regrettent à la fois pour l'art, qui se trompe, et pour la philosophie, la chère science, qu'il effeuille d'un doigt si léger. Pourquoi faut-il que les belles intuitions d'une femme artiste soient précisément ce qui l'empêche de penser virilement! A cet égard, George Sand ne s'étaitelle pas décrite à l'avance dans son André? Elle y peint un grand caractère, énergique
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comme une chaîne d'airain; mais parmi les anneaux de cette chaîne, il en étail un, plus sacré, plus doux que les autres, un anneau d'or qui se rompait toujours ; cet anneau d'or, ce don tendre et précieux, c'était une beauté, mais en même temps une faiblesse. Telle l'intuition dans l'âme de George Sand.
Elle manquait donc de force pour les hautes spéculations. C'était sa nature ; c'est son excuse. Mais à supposer même qu'elle eût possédé une puissance intellectuelle suljf-, devait-elle aller au socialis ae? N'était-ce pas une doctrine contraire à toutes les tendances de son esprit? De prime abord, il peut sembler que non; quoi de plus naturel à la bonté que de vouloir supprimer la misère? Mais pour qui regarde les systèmes avec un peu plus de soin, l'impression est bien diffé] ent< : < ar il est aisé de mont er que le socialisme, excellent dans son principe, serait lugubre en ses résultats. Ne calomnions pas les doctrines qui nous déplaisent, en leur prêtant des ridicules qu'elles n'ont pas; jugeons-les franchement, de loin et de haut, dans leur forme la plus scientifique. Sans nul doute, une société communiste, telle (pie l'entendent, non les « partageux », mais les hommes sérieux qui la proposent, lit mieux organisée que la notre:, au point de vue de la justice vulgaire ; mais elle serait en même temps la fin delà liberté humaine, la civilisation éteinte sous une tyrannie uni-
verselle, l'essor abattu, l'idéal mort; et c'est pourqui >i ( m peut s'étonner que George Sand, cette pure idéaliste, n'ait pas repoussé d'emblée une telle vision.
Jetez, en effet, un simple coup d'œil sur cette grande question contemporaine. Quel est le problème? Elever l'humanité à sa plus haute perfection possible. Comment? Par l'accession de tous au bonheur. Pas un penseur qui n'approuve cette idée. Mais l'erreur du socialisme est de croire que, pour établir l'égalité et la fraternité dans le monde, il faut sacrifier la liberté. Il veut donc introduire une providence terrestre, qui fixera la destinée de chacun, donnera à tout individu sa part de bonheur, assignera à tout être humain une petite case de la ruche sociale, avec ordre d'y être heureux et de n'en point sortir. Sans doute, avec un tel système, plus d'inégalités de naissance ni de richesse; plus d'écrasement des faibles par les forts ; justice distributive absolue, établie et assurée pour toujours par les procédés d'une vie économique toute nouvelle, dont ce n'est pas le lieu de parler. Mais aussi, que serait en définitive cet univers communiste? Une immense tyrannie, un empire despotique, une caserne, un régime de servitude si parfait qu'il n'aurait jamais eu d'égal dans aucun temps ni chez aucun peuple; l'homme redevenu esclave, mis en cellule dans sa maison, avec son
potager de plantes utiles, tiré au cordeau, son métier restreint, son existence uniforme, (absolument bourgeoise, notons-le), sans risque et sans espoir, sans imprévu possible, tout assuré d'avance, réglé, fixé par ordre, d'ailleurs un bon salaire, de quoi bien manger, bien boire, avoir l'estomac repu, le ventre satisfait, se sentir une bête assouvie, et pour ce plat de lentilles, l'idéal vendu, l'héritage de la noblesse humaine renié, l'âme à jamais appesantie, subjuguée, l'action virile interdite comme un crime, la honte du repos acceptée comme un bienfait, bref la créature libre enchaînée et souriant dans ses chaînes, tels seraient les résultats misérables de ce prétendu progrès. Qu'on l'essaye en pratique, pour de petites communautés, rien de mieux: tout homme peut se faire le sort qu'il désire, et qu'il mérite; mais nul n'a le droit d'imposer un tel régime à tous les membres d'un Etat. Supposez même que l'humanité entière l'accepte ; quel suicide en masse ! Quelle abdication de la royauté humaine, quelle hideuse décadence de la civilisation, quelle nuit sur le globe ! Après la lumière, les ténèbres; après le progrès, l'immobilité ; après l'élan de vie, la mort universelle. Mais l'humanité ne saurait en venir là; jamais l'élite ne se donnera à la matière ; jamais les nobles âmes ne signeront le pacte du bonheur à tout prix. Oui, tout homme a le droit d'avoir sa place au soleil de Dieu ;
mais l'humanité dans son ensemble a aussi le droit de monter à ses grandeurs ; il faut aider les faibles à l'ascension vers les cimes, au lieu de faire descendre les saints, les voyants, les forts de la hauteur qu'ils ont pu atteindre. Un bonheur plat ne serait pas le bonheur; il serait bientôt dédaigné de ceux mêmes qui aujourd'hui l'envient; l'humanité, rassasiée de matérialisme, serait prise d'un dégoût profond ; dans l'immense ennui des âmes, il n'y aurait plus de choix qu'entre deux choses : revenir à la liberté vivante, à la civilisation, au progrès, ou rouler au néant; ce gouffre béant que l'homme sent en lui, et que l'infini seul pourrait remplir, ne sera jamais apaisé par une distribution officielle de nourriture ; il faut à l'être humain autre chose : il lui faut un autre pain que le pain. Comment donc George Sand, la femme indépendante, l'artiste inspirée, la sainte amie de l'idéal, put-elle verser dans le socialisme?
Parce qu'elle était trop bonne et qu'elle n'y entendait rien. Elle n'avait ni l'intelligence qui pénètre clairement les S3'stèmes, ni le raisonnement sur qui peut les suivre dans leurs effets les plus lointains. Elle contemplait avec pitié la misère humaine ; ses frères en ignorance lui offraient des remèdes empiriques : elle les prenait tous , d'une main avide, sans se demander si un seul de ces flacons mystérieux ne suffirait pas à tuer
le malade. On lui parlait du partage des biens, système ridicule qu'aucun socialiste instruit n'oserait encore admettre; elle s'y jetait les yeux fermés, en aveugle; puis, revenant sur elle-même, elle tâchait de justifier cette théorie, après coup, en la représentant dans une de ses préfaces comme un symbole métaphysique de la participation au bonheur; au fond, elle ne voyait bien clair ni dans sa thèse primitive, ni dans son commentaire tardif; elle n'avait aperçu, à travers cette illusion qui flottait devant sa vile, que l'idée généreuse, la grande réconciliation des classes, l'harmonie finale, l'arceri-Ciel enfin courbé sur toutes les passions, sur toutes les haines qui tourmentent la pauvre humanité. Que d'innocence et que de candide bonté, dans ce cœur où tant de regards méchants voulaient épier la haine! Que de foi dans ce scepticisme, que de religion dans cette irréligion apparente, que de tendresse naïve dans cette politique violente et dans ces durs systèmes sociaux! Elle voyait le travailleur malheureux ; elle aurait voulu le soulager, comme tant d'autres; elle cherchait le secret confus qui préoccupe chaque jour davantage les âmes justes, penseurs et hommes d'Etat, papes et empereurs, tout un monde de rêveurs obscurs et de hautes intelligences; elle ne trouvait rien; alors, elle prit le prolétaire par sa main caleuse, et elle l'introduisit dans son palais
des fées, pour lui montrer les peintures d'un inonde moins triste et dérouler à ses yeux tout l'âge d'or.
Certes, elle avait raison de compatir ainsi aux douleurs humaines, de mettre son génie en commun avec l'espérance des misérables et de mêler ses saintes larmes aux leurs. Nous ne sommes tous que de pauvres telluriens; aimons-nous donc, aidons-nous les uns les autres; ne passons pas comme des étrangers parmi nos frères; ne marchons pas à la tombe prochaine en solitaires, mais en compagnons de route; et si par fortune nous sommes artistes, ne remuons pas des mots froids, mais de chaudes idées et de grands sentiments humains. Nul ne saurait donc blâmer George Sand de s'être faite l'interprète de la masse, de ses cris de souffrance sous les coups du destin, de ses aspirations confuses vers une existence meilleure, et d'avoir ainsi donné leur prix à des idées vagues qui sans elle n'eussent pu s'exprimer. Sans doute, elle compromit son art par cet effort de sa généreuse nature; elle alourdit ses ailes par des poids étrangers; elle se laissa tomber dans des obscurités et dans des chaos inextricables. Mais en revanche, que de belles pages, çà et là, quand elle ne prend aux systèmes de ses amis que leur germe excellent, l'ardeur de charité, de pitié universelle, ou même quand, comprenant par hasard quelque large idée sociale,
elle la dégage, l'idéalise et la rend vivante en ses tableaux. Que de fois, versant son âme en des vases grossiers, elle les parfuma pour toujours! Son ami Latouche disait d'elle: « C'est un écho qui double la voix »; elle faisait mieux, elle la transformait comme un de ces mégalophones merveilleux qui rendent le moindre son en étonnantes harmonies.
Souvent même l'assombrissementdeses peintures faisait éclater, plus visible, la lumière de son art. Elle embellissait toutes choses.
Tandis que les saint-simoniens, les fouriéristes, les socialistes de tout genre élaboraient leurs travaux confus ; tandis qu'entre i835 et 1848, tout retentissait d'un grand bruit de paroles et de disputes ; tandis que beaucoup d'yeux farouches, ennemis des tyrans et des aristocrates, regardaient si la religion établie n'allait pas déchoir, si la société n'allait pas crouler bientôt sous le triomphe d'un culte humanitaire ; tandis que Pierre Leroux entassait ses encyclopédies insondables, que Barbés écrivait ses graves opuscules, que Cabet voyageait en Icarie, que Proudhon étudiait avec ardeur toutes les thèses, les antithèses et les synthèses hégéliennes, et que le citoyen Agricol Perdiguier cherchait les symboles cachés de l'histoire du monde, elle, la rêveuse, la curieuse superficielle, l'ignorante, prenant ces systèmes vagues, les reforgeant, y soufflant la vie, elle leur donnait tout son esprit créateur,
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toute sa sensibilité, toute sa naïveté adorable, elle les entourait d'illusions, de voiles légers, d'images transparentes et nuancées, elle les faisait planer au-dessus de l'univers réel, dans les régions d'une fantaisie supérieure, les guidait dans les airs du bout de sa baguette féerique, en courbes séduisantes et en enroulements infinis, les égarait dans un nuage, les faisait passer dans un rayon, se jouait de leurs apparences, les montrait à la foule charmée des artistes et des naïfs, les métamorphosait d'un geste enchanteur, animait ces idées ternes, donnait des ailes à ces théories rampantes, maniait de haut toutes ces choses vulgaires qu'elle venait d'idéaliser, puis elle secouait, souriante, ces lourds écrits, et sous ses mains il en tombait des étoiles.
Mais elle ne pouvait rester toujours dans ces régions de la fantaisie philosophique. Bien que son art y fit deq prodiges, il courait le risque d'y périr. Elle s'était engagée dans une aventure très dangereuse pour son talent. Assurément, elle ne jouait pas un rôle de simple secrétaire auprès des hommes qui lui prêtaient leurs idées; tout au contraire, elle tirait souvent des choses charmantes de leurs pesants systèmes; mais souvent aussi elle y perdait sa légèreté d'artiste. Ses romans à thèse, à côté de pages exquises, supérieures, avaient des obscurités et des lourdeurs. Son génie brillait toujours, mais comme une lampe enfermée dans un globe de verre gravé, couvert d'arabesques, où la lumière paraît par endroits, mais où en d'autres places une opacité l'arrête. Elle sentait donc un besoin de rajeunissement; son talent voulait recommencer autre chose ; il lui fallait une nouvelle source de poésie
et d'inspiration. Trop longtemps, elle avait reçu dans la ville noire, où la fumée des fabriques lui voilait le ciel ; elle avait maintenant la nostalgie du Berry ; elle voulait revenir aux champs. On sent mieux le divin en se promenant, comme les Grecs, dans un jardin de lumière, sous de beaux arbres, au bord d'un ruisseau, qu'en méditant dans le cabinet de Faust sur les livres des philosophes ; on apprend plus de choses en observant les hommes, dans leurs exemplaires les plus naïfs, les plus simples, en pleine campagne, qu'en se courbant, dans une chambre grise, sur les tomes jaunis de Pierre Leroux; l'art aime parfois le brouillard, mais il préfère encore un peu de soleil printanier. D'ailleurs, dans cette mêlée où George Sand s'était égarée, son âme délicate devait souffrir ; ce monde batailleur n'était pas le sien ; elle était lasse des coudoiements et des insultes, des applaudissements dont l'assourdissaient des mains trop lourdes et des sifflets stridents qui venaient percer son oreille, de l'emprssement excessif de ses amis et de la méchanceté de ses adversaires. Elle se ressaisit, s'enfuit vers sa tour d'ivoire; elle remonta dans l'asile aimé où flottait sa poésie, où bourdonnaient doucement ses harmonies idéales, où elle pouvait enfin se réfugier, se reprendre et s'appartenir; et là, sur la plus haute terrasse, accoudée dans son repos, maintenant rafraîchie et apaisée, les yeux
vers l'horizon tranquille, elle regardait passer à travers la campagne les bergers et les troupeaux.
« Vous pensiez donc que je buvais du sang dans des crânes d'aristocrates; eh! non, j'étudie Virgile et j'apprends le latin. » Ce fut sa réponse à une personne de ses amies, qui lui écrivait alors au fond de son cher Berry pour lui rappeler la politique. George Sand venait en effet de retrouver un genre bien antique : l'idylle. Elle allait même plus loin que Virgile, jusqu'à Théocrite, qu'elle pouvait lire dans des traductions, jusqu'à la lointaine origine grecque de ces petits tableaux champêtres, que nul artiste en France n'avait encore imités. Sans doute, chez nous, on avait souvent transposé les idylles de Théocrite ; des poètes de cabinet les avaient ciselées de nouveau, amoureusement et non sans grâce ; des romanciers avaient cru à tort les faire renaître en promenant sur des bords fleuris leurs grandes dames habillées en bergères, munies de la houlette et conduisant des moutons enrubannés. La vérité, c'est que l'idylle n'existait pas en France, avant George Sand. Dès les origines de notre littérature, le sentiment de la nature avait percé; il était apparu par intervalles, çà et là. même en plein dix-septième siècle, chez quelques auteurs originaux; il avait enfin éclaté au dix-huitième siècle, et surtout au commencement du dix-neuvième; mais ce
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n'était pas encore l'idylle. Car ce genre de peinture exige, dans son petit cadre, des mérites tout particuliers: il demande à la fois de la simplicité et de l'art; il ne doit avoir ni trop de brutalité, ni trop d'élégance: il réside dans un charme exquis, tempéré, indéfinissable, de naïveté et de mélancolie, de vérité et de finesse, de réalisme et d'idéal. Théocrite l'a créé; Virgile l'a fait renaître, avec moins de vie; Mmt-' Deshoulières l'a travesti. Quant aux auteurs français qui par hasard, axaient eu le sens de la nature, aucun d'entre eux ne s'était essayé dans ce genre avec bonheur. Au dix-septième siècle, il est vrai, pendant qu'on taillai! en cônes les ifs de Versailles, notre La Fontaine allait aux champs et en rapportait quelques vers admirables; mais il décrivait ce qu'il avait vu, des chemins boueux, des tas de fumier, des paysans crasseux, mille choses repoussantes ; il n'était pas assez idéaliste pour embellir l'observation de ses yeux ; si on relit ses fables, ce n'est que par exception qu'on y trouve une poésie villageoise, et encore ne l'aperçoit-il que chez les bêtes, dans les émotions de la perdrix, dans l'essor de l'alouette, ou sur ces collines parfumées de thym où il admirait, dans la rosée de l'aurore, le gentil réveil, les jeunes ébats et toutes les mines adorables du folâtre Jeannot Lapin. Au siècle suivant, Jean-Jacques découvre la nature de la Suisse, les montagnes, les lacs,
les levers et les couchers de soleil ; puis, Bernardin de Saint-Pierre apporte l'Inde en Europe; mais le premier ne fait mouvoir dans ses tableaux que des figures passionnées, non des êtres simples, et le second ne nous présente, en somme, que les amours de deux enfants bourgeois, non de deux bergers. Arrive Chateaubriand, avec ses savanes américaines, ses forêts canadiennes et ses horizons romains; viennent Lamartine et Victor Hugo, enveloppés dans un panthéisme immense : à chaque pas, on voit croître et s'élargir le sentiment de la nature, mais on s'éloigne d'autant de l'idylle vraie. Certes, il ne manque pas de musiciens; mais on a perdu les pipeaux de Théocritc ; c'est George Sand qui les retrouvera.
Chose curieuse, elle semblait ne pas s'en douter elle-même; soit qu'elle ne se rendit pas bien compte de son nouveau genre, soit qu'elle fût portée à protester d'avance contre les intentions systématiques qu'on ne manquerait pas de lui prêter, elle se défendait vivement d'avoir trouvé cette veine exquise.
( >uand j'ai commencé, dit-elle, une série de romans champêtres, je n'ai eu aucun système, aucune prétention révolutionnaire en littérature. Personne ne fait une révolution à soi tout seul, et il en est, surtout dans les arts, que l'humanité accomplit sans trop savoir comment, parce que c'est tout le monde qui s'en charge. Mais ceci n'est pas appli-
cable au roman de mœurs rustiques : il a existé de tout temps et sous toutes les formés, tantôt pompeuses, tantôt maniérées, tantôt naïves. Je l'ai dit, le rêve de la vie champêtre a été, de tout temps, l'idéal des villes et même celui des cours. Je n'ai rien fait dé neuf en suivant la pente qui ramène l'homme civilisé aux charmes dé la vie primitive. Je n'ai voulu ni faire une nouvelle langue, ni me chercher une nouvelle manière. » Et en vérité, il faut reconnaître qu'elle ne voulait nullement soutenir une thèse, raisonner sur la littérature, fonder un genre nouveau ; elle suivait simplement son inspiration d'artiste ; mais il n'en reste pas moins qu'elle entrait dans une troisième manière de son talent, très différente des deux précédentes, et qu'elle créait ce qu'un critique a fort justement appelé « les Géorgiques de la France ». Elle n'allait pas chercher au delà des mers des découvertes éclatantes; elle n'aspirait pas davantage à ressusciter un genre antique; elle s'installait dans cette nature drue et forte du Berry, que beaucoup auraient estimée vulgaire, et elle en tirait des merveilles de poésie. Une légende japonaise raconte qu'une jeune fille, considérant des graines de fleurs, s'étonnait de leur apparence déplaisante, noire, hérissée; ses jeunes amis les dédaignaient; elle les sema pourtant; mais bientôt, de chaque petite graine une tige s'élança, avec des feuilles magnifi-
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qucs. et une fleur éclatante s'ouvrit sous le soleil; alors la jeune fille se réjouit en ellemême, et à ceux qui avaient méprisé les semences, elle donna les rieurs.
C'est ainsi que ( reorge Sand,en son Berry, fit fleurir la lande. Quel enchantement pour ses lecteurs, après tant d'évocations noires! Lorsqu'on entrait dans son nouveau domaine, on respirait de la fraîcheur; on errait à travers des verdures, sous la lumière; on sentait passer dans l'atmosphère un de ces souffles embaumés qui succèdent à un orage, et qui mêlent leur parfum à l'odeur saine du terroir. Il se trouvait que la lutteuse d'hiei «i;nt une bergère fée, qui s'était déguisée pour quelque temps, mais qui maintenant reprenait sa forme jeune et, d'un geste capricieux", se parait d'une aurore. Déjà, dans Vatentine, dans André, dans Mauprat, même dans le Meunier d'Angibault et dans le Péché de M. Antoine, elle avait placé une aube, que les observateurs avaient vue. Dans Jeanne, surtout, elle avait commencé de mettre en lumière le côté pastoral de son talent ; seulement sa bergère d'Ep-Ncll, une Jeanne d'Arc en puissance et en même temps une Velléda de l'âge druidique, se laissait trop aller à prêcher pour la nature laborieuse, contre la société et ses prétendus oisifs.
Mais quand < reorge Sand donna la Mare au Diable, on put applaudir sans réserves
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à l'inauguration de son genre nouveau.
Ce premier récit tenait toutes les promesses d'un joli titre; il ne renfermait pourtant pas les choses fantastiques qu'on eût pu attendre; c'était une simple histoire d'amour, mais combien gracieuse et touchante ! Quels sont les héros de ce roman ? ( rermain, le fin laboureur; une jeune fille de seize ans, la petite Marie ; et un enfant, le petit Pierre. Quelle est l'aventure? Un voyage de « trois lieues de pays. » Germain est veuf, à vingthuit ans ; il garde le souvenir attendri de sa défunte; mais comme il aime aussi ses enfants, il comprend qu'il doit leur donner une autre mère. Une veuve fière.mais riche en fermes, habite dans un village voisin; la famille de Germain le décide à l'aller voir, à lui demander sa main peut-être; il part donc un jour sur sa bonne jument, « la Grise», emmenant en croupe la petite Marie, qui va aussi là-bas pour s'engager comme servante, et qu'une voisine lui a confiée. En chemin, on rencontre le petit Pierre, qui malgré ses six ans a eu l'idée de se cacher dans un fossé, pour qu'en route son père le ramasse et le prerihs avec lui. Mais le brouillard vient, la Grise se perd dans la forêt, près de la Mare au Diable, et il faut passer la nuit à la belle étoile, sous les grands chênes; Marie, très vaillante, allume du feu. soigne l'enfant, amuse le père par sa conversation d'habile ménagère ; à
mesure que Germain découvre tant de qualités solides et charmantes, il s'éprend d'elle, et vaguement il se demande déjà pourquoi il irait chercher bien loin une veuve cossue et coquette, quand il a près de lui, en cette enfant pauvre, un trésor de vertu laborieuse et de bonté; cependant Marie aide petit Pierre à réciter sa prière du soir : l'enfant, maintenant rassuré de ses terreurs, répète doucement les phrases qu'on lui souffle, mais il s'embrouille dans son oraison, ferme les yeux, et puis s'endort en balbutiant ces mots, qui résument confusément ses impressions de la soirée : « Mon petit père, si tu veux me donner une autre mère, je veux que ce soit la petite Marie. » L'ange d'innocence a parlé : on prévoit la suite; je laisse donc les réflexions du fin laboureur, son retour, celui de Marie, enfin leurs heureuses noces. Quelle délicieuse idylle, pure, poétique, d'une touche à la fois si franche et si fine, d'un art si simple et si délicat!
François le Chamjri et la Petite Fadelte diffèrent de cette première œuvre pastorale par une plus grande complexité de sentiments ; mais c'est toujours la même fraîcheur admirable. Le Champi, c'est-à-dire le bâtard, l'enfant trouvé, a été élevé par un ménage de paysans, le meunier Blanchet et sa femme Madeleine; lorsque François est parvenu à l'âge d'homme, le mari s'est senti jaloux de voir ce beau gars dans sa maison, et il l'a
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éloigné; cependant le meunier meurt, et déjà sa femme végète dans la maladie et la misère, quand revient le Champi qui, ayant fait une petite fortune, l'apporte triomphant dans la triste demeure, rend au moulin son tic-tac, à sa bienfaitrice la joie et la santé ; mais les méchantes langues s'agitent, on calomnie la vertueuse Madeleine; si bien que le Champi, blessé dans sa tendresse et dans sa vénération filiales, propose le mariage à sa mère adoptive, qui d'abord s'étonne et résiste, ne pouvant se faire à l'idée étrange d'épouser l'enfant qu'elle a nourri et bercé, mais finalement, autant par amitié que par désir de sauver sa réputation compromise, accepte cette union franchement offerte par un homme de devoir à une femme d'honneur. Je crois, malgré tout, que nul esprit bien né n'approuvera un dénouement semblable; ce mariage, malgré tous les beaux sentiments dont il s'entoure, est la profanation d'une idée sainte ; l'union, même conjugale, d'un fils avec sa mère, même adoptive, révolte le sens intime de tout homme délicat ; mais cette réserve nettement faite, il faut reconnaître que le roman se relève par une analyse psychologique merveilleuse, placée dans un tableau qui déborde de vie et de vérité.
Venons bien vite à la Petite Fadelte.
Cette Fanchon Fadet, qu'on appelle la petite fée, par crainte vague et par dérision, à
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cause de sa réputation d'herboriste diabolique, est une enfant poussée dans une famille équivoque, fille de sorcière, élevée comme un garçon, laide, mal soigfiée, fière avec cela, malicieuse, fantasque, effroi du village entier. Voici maintenant deux êtres étranges, deux jumeaux, deux « bessons », Landry et Sylvinet, unis après leur naissance comme avant par des sympathies mystérieuses; de bonne heure Sylvinet, celui qui passe pour l'aîné, s'annonce comme une nature faible, langoureuse, souffreteuse, sensible à l'excès, tandis que Landry, le cadet supposé, prend bientôt le dessus, devient l'aine véritable, le courageux, le vaillant, le fort. Rencontre des jumeaux et de la petite Fadette : Landry, le plus mâle, découvre sa vraie nature, exquise, et finit par l'aimer, au grand désespoir de sa famille, de Sylvinet surtout, qui ne peut souffrir l'idée d'un partage dans l'affection de son frère. Heureusement, Fanchon Fadet, sous la chaleur d'un sentiment nouveau, s'épanouit, se dépouille de ses disgrâces naturelles, devient belle, devient femme; elle devient riche héritière aussi, ce qui console la famille, et par ses secrets magnétiques, elle apaise la jalousie maladive du pauvre vSylvinet. Pourtant, elle ne peut guérir ce cœur trop tendre; quand elle l'a assez fortifié, il voit clair en lui-même, trop tard, et prend une résolution virile : il ira à la guerre, au loin, bien loin
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de la Petite Fadette... Que de sensibilité, que de profondeur, que de puissance et de finesse à la fois dans cette anatomiedes âmes! Quelle exquise renaissance de Daphnis e( Chiné dans les naïves amours de Landry et de Fadette ! Quelle haute vérité morale dans ce caractère touchant de Sylvinet, victime d'un sentiment pur comme l'amitié, tendre comme la passion, ombrageux comme elle, jaloux, inquiet, fiévreux, fait pour le malheur! George Sand a trouvé là des nuances d'une suavité adorable, et en même temps d'une sûreté psychologique sans égale. Dans d'autres romans du même genre, et notamment dans l-es Maîtres sonneurs, un très beau récit malheureusement gâté par son dénouement un peu vulgaire, elle a peint encore son cher Berry, sa nature, ses mœurs et ses êtres; mais on ne refait pas deux fois des chefs-d'œuvre comme la Mare au Diable, comme François le Champi, comme la Petite Fadette. Ce sont bien là nos pastorales françaises, l'épopée rustique, l'idylle que tant d'auteurs ingénieux, en notre littérature, avaient cherchée sans la trouver, et qu'elle ne trouva si bien peut-être que parce qu'elle ne la cherchait pas.
En effet, quoi de plus simple, de plus vrai, de moins étudié en apparence que ces admirables romans? Il semble qu'on voie George Sand elle-même se promener dans ses chères « traînes », en pleine campagne, loin de ces
villes, de ces salons, de ces conversations qu'elle n'aime pas, a3*ant trop de génie pour comprendre ce perpétuel jeu d'idées rapides, de répliques légères et de rapprochements superficiels qui constitue l'esprit du monde. Elle a en revanche le sens propre des artistes, la faculté de vivre constamment dans une communion profonde avec ses rêves ou avec les choses extérieures, de tout contempler, de tout retenir. La voilà donc au sein de sa nature berrichonne; pour elle, la campagne n'est pas vide, car elle en sait voir la vie immense et en même temps elle la rem plit de ses songes; elle la regarde, et elle se laisse penser. Délicieux envahissement réciproque de l'âme par les choses et des choses par lame! Quand on a une fois senti cette douceur, active et passive tout ensemble, on ne peut plus se détacher de la nature ; on éprouve combien sa contemplation est préférable à la lecture d'un beau livre, à la vue d'un beau tableau, même à l'audition dune belle symphonie; car en se laissant aller à ce charme, on n'est plus retenu, restreint, fixé dans la précision grossière de l'art humain, dont les imperfections n'éclatent que trop à des 3reux ou à des oreilles un peu critiques ; on ne distingue plus les faiblesses d'une vision de Dante, les exagérations d'une fresque de Michel-Ange, les harmonies par instants discutables d'un morceau de l'immense Bach; mais, loin de l'humanité bor-
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née et des misères qui rabaissent ses plus hauts génies, on médite en liberté devant des formes sans limites, qui pénètrent l'esprit de leur beauté infinie et dans lesquelles, à son tour, l'esprit déverse tout le divin qui est en lui.
C'était ce grand dialogue qu'écoutait George Sand dans ses longues promenades champêtres. Par mille séductions, par mille détails infimes ou sacrés, la nature parlai à son génie. Elle voyait les grands horizons, soit les barres de feu des beaux couchants, soit les plaines lumineuses où se découpe, sur le ciel pur, dans la candeur sacrée du matin, la silhouette du semeur lançant la vie à pleines volées, d'un geste large, à travers la terre féconde. Mais elle comprenait aussi la poésie des choses les plus humbles : elle allait dans les sentiers, le long des haies vives qu'embaume l'aubépine ; elle écoutait le chant de l'alouette qui monte verticalement au zénith, et le babil terre-à-terre de la grive sur le buisson; chemin faisant, elle rencontrait la Grise, trottinante, et la Vieille ( irise, à la marge d'un pré, « pensive, inquiète, le nez au vent, la bouche pleine d'herbes qu'elle ne songeait plus à manger »; puis elle entrait dans les fermes, regardait la cour, la mare, les étables, et les poules qui picorent en gloussant sur le fumier, et les canards qui défilent, majestueux, en dandinant leurs gros ventres, et le chien qui
dort au soleil, le museau allongé sur ses pattes, et tout à coup le piétinement dis troupeaux qui rentrent, le va-et-vient actif des maîtres, des bergers, des servantes, toutes les bêtes réveillées et tous les gens affairés.
Elle causait à ces paysans ; elle apprenait leur belle langue naïve; elle l'a parlée dans la Petite Fadette. par la bouche du chanvreur, l'Homère de la veillée; elle a voulu conter comme si elle avait « à sa droite 1111 Parisien parlant la langue moderne, et a sa gauche un paysan devant lequel elle ne voudrait pas due une phrase, un mot où il ne pourrait pas pénétrer », et malgré l'aff tion inséparable d'un tel genre, elle a îéussi. par ee don d'assimilation instinctive, el non savante, qui était sa force, à égaler Amyot en surpassant Courier. Connaissant les vrais paysans, elle les a bien peints, mieux que Balzac, mieux surtout que d'autres réalistes modernes; elle savait que la vie rustique n'est ni une bergerie à la d'Urfé, ni un roman de cour d'assises; elle s'est tenue dans la bonne mesure de la vraisemblance et de l'art. Comme elle ('tait avant tout idéaliste, elle a un peu retouche ses modulais pour qui fait de la littérature, mieux vaut embellir qu'enlaidir ; la vérité artistique n'est pas la vérité matérielle. Sans doute, au point de vue de l'exacte information, on peut préférer le paysan de La
Fontaine, cet être bas en somme, païen dans les moelles, dur pour lui comme pour les autres, âpre à la peine comme au gain, courbé corps et àme sur la terre où il fouit, tendu tout entier vers l'agrandissement de son champ et l'accroissement de sa pécune, mauvais pour ses voisins, processif, rusé, retors, plus inquiet pour sa vache que pour sa femme, incapable de concevoir une idée religieuse ou politique, bref encore mal dégagé de la vie animale, qui de toutes parts l'enlace et le retient. Mais cette vérité, amusante dans une fable, serait répugnante dans un roman; disséminée ça et là, < n traits rapides, dans de courts récits, elle plaît à l'observateur; étalée dans une œuvre de longue haleine, elle deviendrait repoussante. Dans un sombre tableau de Holbein, un .misérable attelage de chevaux traîne la charrue le long d'un sillon maigre, tandis qu'un vieux paysan suit en haillons, et que le squelette de la Mort, armé du fouet, domine tout l'ensemble; cette vision symbolique, La Fontaine aussi l'a peinte, dans une page triste où son sourire de philosophe devait fatalement aboutir ; mais en regard, placez la préface de la Mare au Diable, cette grande aspiration vers la vie, et vous apercevrez toute la distance qui sépare les deux théories, les deux esprits.
George Sand ne veut pas nous fournir des documents : elle veut nous faire goûter un
charme ; partant, sans quitter la vérité, elle devra trier et choisir. Elle verra les détails réels; elle ne supprimera point l'existence pratique; dans ses romans, les paysans mangent, et « ils ne mangent pas vite ». Mais pour obtenir des tableaux larges et artistiques, elle décrira surtout la poésie puissante des ensembles; nous pourrons respirer, dans Jeanne, la bonne odeur de la fenaison, sans penser au fumier de la ferme; en assistant à la grande scène de labour qui ouvre la Mare au Diable, nous croirons voir passer la charrue virgilienne et les bœufs du Clitumne; en prenant part aux noces plantureuses qui ferment ce même roman, nous nous souviendrons de l'abondant Théocrite et de ses Fêtes de Cérès; nous oublierons enfin bien des laideurs, bien des bassesses, quand nous observerons, dans les Maîtres sonneurs, le duel à coups de poings à Nohant et le duel au bâton de la forêt du Bourbonnais, ou quand nous écouterons l'écho embelli des chansons de Pierre Dupont, dans cette large kermesse berrichonne que dirige le beau cornemuseux Huricl. De même, pour peindre ses caractères campagnards, George Sand n'ira pas choisir des vulgarités sales ou des crimes rares ; elle mettra les plus belles figures au premier plan, qu'elles doivent occuper dans l'art; elle fera paraître aussi, non pas à côté, mais en arrière, les personnages laids qui cependant méritent
d'entrer dans son œuvre, ne fût-ce qu'à titre de repoussoirs: derrière Jeanne, l'innocente pastourc, la coquette Claudie ; derrière la petite Marie, l'orgueilleuse veuve ; derrière la chaste Madeleine, une méchante langue, la Sévère ; derrière Fadette, la belle Madelon. Nous aurons aussi toutes les variétés, bien réelles, du paysan berrichon, depuis le paysan ordinaire jusqu'au paysan demibourgeois, en passant par le coq de village; mais les types trop laids seront relégués dans l'ombre ; ils ne sont pas nécessaires, et ils blesseraient les yeux ; pourquoi regarder ce qui déplaît, quand on peut choisir des objets de contemplation agréables à la vue? L'idylle peut trouver la poésie dans la vérité; cette vérité même n'est parfois que poésie ; témoin ce monde de légendes qui flotte dans l'âme obscure du paysan. Je me souviens d'avoir lu, enfant, dans de vieux numéros d'un journal illustré, une série d'articles de George Sand sur cette effrayante et douce féerie berrichonne, et j'ai encore la tête hantée de ces admirables visions de la nuit, dont elle peuple ses campagnes familières : je revois cet essaim de rêves terribles qui viennent assaillir le pauvre paysan, attardé dans la tombée de l'ombre, pressant sa monture vers sa demeure lointaine, avec des terreurs et des frissons, ses vagues craintes, ses prières superstitieuses, ses signes de croix en passant devant la mare où plane parfois
l'image blanche de la bonne Vierge, mais où les fées viennent battre leur lessive à minuit, son saisissement à un détour du chemin, deyant la pierre druidique qui d'un instant à l'autre peut se mouvoir et marcher à lui, son inquiétude croissante dans la vastelande.cn fat e du fantôme gigantesque qui va peut-êti e se dresser, armé de son râteau, dans l'air bleu, sous la lune claire, et finalement sa course épique sur son vieux cheval, sa fuite éperdue, les cheveux dressés, l'horreur froide dans l'âme, tandis qu'il croit entendre galoper derrière lui, prêt à lui sauter en croupe, l'effroyable loup-garou, mangeur de chrétiens! Certes, voilà bien de la poésie; elle est pourtant prise dans les entrailles mêmes de la vie, dans ce que la nature rustique a de plus profond, de plus lentement formé, de plus tenace; rien de plus réel, dans le grand sens du mot, que la légende élaborée par les générations d'une race franche.
C'est par là que ( reorge Sand a atteint la perfection de l'idylle; car les mille qualités» presque insaisissables, que veut ce genre se résument en somme dans un seul mérite : la vraisemblance, obtenue par un mélange, extrêmement délicat et difficile, de réalité et d'idéal. Cette juste proportion, George Sand l'a trouvée précisément parce qu'elle n'y pensait guère : elle-même nous en a fait l'aveu; comme femme et comme poète, elle a obéi à son instinct, et cet instinct l'a bien
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servie. Aussi, voyez quelle harmonie dans la composition de ces œuvres bucoliques ! Le récit, les descriptions, les scènes de mœurs, les dialogues, tout est conduit avec un art d'autant plus savant qu'il s'ignore. Où on attendait l'écrivain , on trouve la nature. Tout vit. Les caractères se fondent dans la richesse drue de leur terroir ; les personnages se mêlent aux paysages, sans qu'on se doute d'une intention descriptive ; tout le pays berrichon s'éveille, et dans la transparence de ses aspects naturels, on aperçoit la passion humaine, de même que parfois un promeneur matinal distingue, à travers les arbres d'une clairière, le disque rouge du soleil levant.
C'est pourquoi, quand tout l'œuvre de George Sand devrait périr, ses idylles resteraient. Leur jeunesse est immortelle. Leur fraîcheur les sauvera. Certes, nous sommes loin de savoir ce que l'avenir nous réserve; qui pourrait dire si l'effroyable naufrage littéraire de l'antiquité ne se renouvellera pas pour la pensée moderne? Nous aurions tort de trop compter sur l'imprimerie pour nous faire surnager au-dessus du gouffre; cette planche de salut, qui est toute notre espérance, pourrait bien nous détruire et nous broyer. Entrez dans une grande bibliothèque ; voyez ces interminables galeries, ces rayons chargés de livres, ce débordement de l'imprimé, cet amas monstrueux qui chaque
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jour s'accroît, qu'on ne sait où placer, qui se prolonge, s'entasse dans les caves et dans les combles; est-ce notre salut ou notre perte? Nos écrivains ne seront-ils pas un jour écrasés, ensevelis sous la masse? Et quand vous songez à la transformation fatale des langues, à l'influence probable de la démocratie sur les pures lettres, à l'universelle action pratique qui va prendre les hommes et les détourner de l'art, ne sentez-vous pas qu'une heure viendra où les habitants d'un nouveau monde, parlant une nouvelle langue, façonnés par de nouvelles mœurs, iront visiter, sur les ruines de Paris, les restes de la Bibliothèque nationale, comme un vieux cimetière recueilli dans
un musée
Alors, tout sera englouti. Se souviendrat-on encore de George Sand ? Malgré tout, j'en ai l'espoir. Sans doute, la plus grande partie de son œuvre aura sombré ; mais il en demeurera quelques belles pages, que les philologues voudront lire, que les écoliers traduiront, que les artistes sauront aimer. Peut-être ne se trouvera-t-il pas un érudit pour affronter ses romans à thèse, dont on niera d'ailleurs l'authenticité; mais il y aura toujours des âmes choisies qui sentiront, comme Lucrèce, le charme d'une rêverie per loca pastorum déserta atque otia dia; celles-là viendront boire à la source fraîche ; elles liront les pastorales de George Sand,
comme elles savourent aujourd'hui, après tant de siècles, les idylles syracusaines; elles retrouveront dans ce génie exquis et robuste toute la pureté, toute la lumière, tout l'air frais que l'on respire aujourd'hui quand on ouvre Théocrite. Nul n'écoutera, les « Sept cordes de la Lyre » ; mais tous voudront entendre ce chalumeau berrichon, aux suaves haleines, qui modulait, en plein dixneuvième siècle, tant de ravissantes mélodies, et qui, pour la variété douce et l'étendue souple de ses tons, eût mérité d'être appelé, comme l'antique syrinx de Sicile : une flûte à neuf voix.
L'id}ile est un beau rêve, un charme divin, un art exquis ; mais elle ne peut remplir une vie. George Sand l'éprouva bientôt.
Déjà elle sentait la fatigue de ce repos ; elle jugeait son Berry suffisamment exploité; il lui fallait porter vers de nouveaux objets son imagination mobile.
Elle venait de traverser la politique de 1848 ; elle avait écrit des Lettres au peuple, rédigé en style coloré la préface du Bulletin de la République, organe populaire du ministère de l'intérieur, fondé un journal, la Cause du peuple, collaboré à la Commune de Paris, présenté au public les Conteurs ouvrier. s, traduit un livre de Mazzini;où allait-elle? 0 navis, réfèrent in mare te itoci fluctus? Vas-tu donc repartir en croisière et reprendre la haute mer? Tu es au port, sur un rivage heureux ; vas-tu encore ouvrir tes voiles au vent, t' envoler au loin et t'égarer de nouveau dans la tempête? Non;
car à peine George Sand s'est-elle embarquée dans cette aventure douteuse, qu'elle fait volte-face et revient à ses pures lettres: ce n'est certes pas une défection, mais une réflexion sage qui la ramène; après un premier mouvement d'effervescence enthousiaste, elle a senti que son génie ne peut demeurer longtemps au service d'une cause active; elle ne se juge pas faite pour employer son talent à fulminer des brefs démocratiques; et suivant sa propre expression. elle finit par donner sa « démission politique » pour rentrer dans la grande sérénité de l'art. Rien de plus humain ; car d'ordinaire, à mesure que l'on avance dans la vie, le talent désintéressé prend insensiblement la place de la sensibilité juvénile; tandis que la sensibilité s'émousse et s'attiédit, le talent s'assouplit et se fortifie ; partant, on se trouve peu à peu désabusé de bien des idées trop exclusives, et le culte de la beauté pour elle-même devient, à la longue, le suprême, sinon l'unique idéal de l'écrivain. George Sand s'apaisait ; il lui était facile de rentrer dans la voie calme qu'elle avait trouvée naguère, et qu'elle venait de quitter si étourdîment; elle se remit à la tâche avec gaieté, et reprit son allure tranquille.
Qu'allait-elle écrire ? Des romans de passion, des romans à thèse, des idylles? Non évidemment; car sa passion s'était atténuée, son esprit de système s'était refroidi et son
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enthousiasme pastoral s'épuisait. Elle entra dans un genre moyen, qui n'était ni l'un ni l'autre des trois précédents, mais qui pourtant tenait des uns et des autres, et qui les résumait en les adoucissant. Elle continua à faire de vraies idylles, où la passion brillait encore et où la théorie perçait par endroits, idylles bourgeoises au reste, aimables et douces, inspirées par l'harmonie délicate d'un génie facile et apaisé. Pour varier ses sujets, elle élargit le domaine de son étude; elle étendit sa curiosité dans tous les sens, dans le temps et dans l'espace; elle prolongea sa vue à travers les perspectives de l'histoire, comme à travers les aspects changeants des pays. De là une série de romans historiques, où elle évoque avec un tact admirable les mœurs, l'esprit, les sentiments du passé; qu'il nous suffise de rappeler
Cadio, et surtout les Beaux Messieurs de Bois-Doré, cette vivante résurrection, intellectuelle et morale, des contemporains de X Astrée ; ajoutez-y certaines anatyses profondes des pauvres âmes de notre siècle, et vous avouerez que cette femme avait, d'intuition, le génie de l'historien. D'autre part, elle aimait à chercher dans les voyages de nouveaux sujets de description; déjà, dans sa jeunesse, elle avait visité l'Italie, le Tyrol . la Suisse, l'Espagne ; maintenant, dans le champ même de la France, elle découvrait des mines presque inexplorées : de l'Au-
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vergne, elle rapportait Jean de la Roche; du Velay et des Cévennes, le Marquis de VUlemer; des Alpes et de la Savoie, Valvèdre et M^ de la Quintinie ; de. la Normandie, MUli Aferqueni; de la Provence, Tamaris et la Confession d'une jeune fille. Puis, dans ces cadres originaux, faits d'une époque indécise ou d'une contrée peu connue, elle plaçait son histoire d'amour, toujours simple maintenant, toujours tendre et pure, telle que pouvait la concevoir une femme douce et perspicace qui, ayant beaucoup réfléchi, avait enfin trouvé le calme. Ce fut là sa quatrième manière, celle de ses dix dernières années. Il en sortit des œuvres moins brillantes que leurs aînées, mais cependant bien émues encore et bien charmantes, floraison heureuse, plus fine que forte, plus discrète, plus épurée, exquise au demeurant et belle comme ces roses d'automne qui, pour n'avoir pas l'éclat de leurs sœurs printanières, ravissent néanmoins par un coloris plus tendre et par un parfum plus pénétrant.
Suivons donc George Sand dans ces régions abritées où son génie vient de refleurir. Là, tout est douceur et nuance. Plus de passions flamboyantes, plus de thèses violentes, ni même de pastorales savoureuses comme autrefois. Dans un calme paysage, deux âmes généreuses vont se rencontrer ; un obstacle léger, né de la fatalité ou d'elles-
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mêmes, les sépare quelque temps; mais bientôt tout s'aplanit et elles s'unissent : telle est l'idylle bourgeoise qu'on retrouve dans presque tous ces derniers romans.
Comme type de ces intrigues simples, on peut prendre le Marqua de Villemer : une jeune fille pauvre, demoiselle de compagnie d'une vieille marquise, est aimée par un fils de la grande dame, qui d'abord refuse une mésalliance, mais qui finalement, après bien des luttes, permet à son enfant d'épouser l'honneur et la vertu; voilà, pour la conduite d'un roman, un fil bien aérien et, en outre, bien usé; mais l'analyse clairvoyante el sûre (fs caractères dans leur développement instinctif élève pourtant cette œuvre au rang des meilleures. Autre exemple :
l'histoire de A/lle Aferquem ; cette fille d'amiral, la « demoiselle » et l'orgueil des vieux sauveteurs de la côte, dont elle a partagé elle-même les périls, a donné sa parole à un homme égoïste, pour plaire à son père; elle devient amoureuse d'un grand cœur qui l'aime; d'où une lutte terrible dans son âme entre l'amour et les scrupules d'une excessive fidélité; elle tient ferme pourtant et, minée peu à peu par ce combat intime de toutes lis heures, elle va descendre dans la tombe, quand son froid prétendant cornprend enfin l'odieux de sa conduite el la dégage de ce serment qui la liait au malin ur ; dans une telle aventure, quédesimpli-
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cité, mais aussi quelle grandeur touchante! Il semble que maintenant George Sand prenne à tâche d'éviter cette étrangeté de ligures qu'elle recherchait si avidement jadis. Elle ne peint presque plus de personnages singuliers, exceptionnels, comme ces altistes dont elle avait si bien révélé les grandeurs et les petitesses, dans Consuelo, dans Teverino, dans Lucrezia Floriani, dans les Maîtres sonneurs, ailleurs encore, ou comme ces âmes factices d'acteurs qu'elle fusait vivre dans le Château des Désertes, et qu'elle ne rappellera guère plus que dans Pierre qui roule, par fantaisie de lettrée qui se divertit à refaire le Roman COTïlique. Autrefois, femme énergique, inclinée vers les hommes faibles, elle aimait à opposer des femmes énergiques à des hommes faibles; maintenant, calmée, elle adoucit Lélia et relève Stcnio; d'un côté, elle évoque des types austères de stoïciens, comme dans M. Syl- •y S^re ; d'autre part, pour racheter ses héroïnes d'antan, altières, guerroyantes, bottées,éperonnées, foulant des cœurs d'hommes sous les pieds de leur cheval, elle dresse et penche de saintes figures souffrantes, comme cette belle-mère muette de Mont-Revêche, qui supporte en silence le martyre organisé par la meute furieuse de ses belles-filles, et qui finit par mourir, résignée, sous leurs coups d'épingle; ou bien elle dévoile toute l'infirmité intellectuelle de son sexe, dans
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T 'a l cèdre, toute sa ruse dans certaines figures secondaires de M]^ de la Quintinie et de AZlle Merquem; et dans la Confession d'une jeune fille, qui est plutôt l'histoire imper sonnelle de la femme, elle déroule à nos yeux, jour par jour, heure par heure, à travers tous les accidents possibles d'une destinée, au milieu de toutes les influences que subissent un cœur, un esprit, une imagination et jusqu'aux sens mêmes, la lente et fatale évolution de l'amour. Enfin, si vous voulez mesurer toute la profondeur charmante de cette psychologie féminine, observez les pures jeunes filles qui mettent dans ces dernières œuvres, dans M]]^ de la Quintinie, dans Mx^ Merquem, dans Mont-Revèche, l'éclat frais de leur rire et de leur esprit mutin ; les hommes, même de génie, sont toujours impuissants à faire vivre de telles figures ; ils ne dessinent que des jeunes femmes atténuées ou des vierges pâles, des natures fausses ou des fantômes; mais la vraie jeune fille, naïve, douce et brusque, avec ses rêves gracieux et ses folles agaceries, avec ses taquineries et ses coquetteries ingénues, ses audaces craintives, ses pudeurs et ses attentes, avec son ramage d'oiseau et ses yeux vifs, l'être de transition légère, l'enfant exquise où naît déjà une femme, le joli roman qui se désire et s'ignore, c'est seulement dans l'analyse inspirée, dans la touche discrète d'une main
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de femme, dans George Sand que vous le trouverez.
Pourtant, une chose gâte encore tous ces ouvrages : l'abus du romanesque. Au milieu de cette psychologie merveilleuse, vous rencontrez des situations de mélodrame ; les S3rstèmes d'autrefois reparaissent aussi de temps à autre; la pâte nouvelle est toujours soulevée par un reste du vieux levain. Souvent, dans un récit simple par lui-même, vous vous heurtez tout à coup à une aventure brutale, à un fait-divers invraisemblable, à un crime inutile, sans autre excuse que le désir d'amuser le gros public. Cette tache noire s'étalait surtout dans les premières œuvres de notre auteur; exemple : Leone Leoni, avec son accumulation d'atrocités imprévues, ou mieux encore Y Uscoque, cet extraordinaire chaos d'horreurs vénitiennes; les paysanneries mêmes finissaient parfois en drame vulgaire; preuve: les Ma /Ires sonneurs ; mais dans les derniers romans, ce défaut est peut-être encore plus sensible, quoique bien plus rare, parce qu'il éclate alors dans l'intrigue la plus tranquille, sans avoir pour cause ou pour contre-poids les belles passions violentes de jadis. Cet excès romanesque est le vice essentiel des intrigues : combien plus des idées mêmes qui composent le fond de l'œuvre; cette trame délicate, que secouaient déjà des aventures trop bizarres, est encore alourdie par les
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thèses philosophiques ou sociales qui s'y appuient, plus fantasques et plus étranges que jamais. En lisant Tamaris, cette délicieuse idylle qui chemine si doucement à travers le paysage provençal, tout en côtoyant les falaises du drame, vous croyez George Sand pour jamais convertie à la pureté du grand art ; mais bientôt après paraissent Us Beaux- Messieurs de Bois -Doré et Mlle de la (Juintinie, et l'essaim des thèses arrive, comme un nuage sur la souveraine beauté de ces écrits.
C'est qu'une carrière humaine ne peut se découper en tranches exactes; même lorsqu'on y aperçoit clairement une succession d'ensembles distincts, dominés chacun par une idée générale, on ne peut empêcher la souplesse intellectuelle de se jouer à travers toutes ces limites; George Sand, qui se trouvait déjà apôtre, nous dit-elle, à seize ans, après avoir lu les Battuecas de Mme de Genlis, ne pourra se dépouiller tout à fait, même à soixante ans, des théories qu'elle professait à quarante; sa période d'action aura des antécédents et des conséquents; elle sera préparée, et ensuite débordée. Rien (1Y tonnant donc si, après avoir quitté la politique, elle continua de l'admettre en ses romans. Ce ne sont d'ailleurs ni les politiciens, ni les hommes d'Etat qui mènent aujourd'hui le train du monde; les hommes de pensée ont pris le rôle principal ; leur in-
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fluence grandit, tandis que celle des gens officiels diminue, parce qu'elle s'agite dans le vide et s'épuise en vaines intrigues dans le cercle étroit qui est le sien; pour ne parler que du dernier siècle, mettez d'un côté Dubois, Bourbon, Fleury, Choiseul, Maupeou, de l'autre Voltaire, et regardez s'il y a un seul moment d'oscillation dans la balance ; George Sand pouvait donc s'écarter, très sagement, d'une lutte stérile, sans pour cela vouloir abandonner des idées qui lui avaient été si chères; elle pouvait oublier le Bulletin de la République, et revenir au Meunier cCAngibault. Mais ces réveils furent malheureux et, plus d'une fois, elle dut se repentir d'avoir échange ses pipeaux contre une trompette de guerre. Après son bel orage socialiste , illuminé de splendides éclairs, on ne devait plus entendre que les coups atténués d'un tonnerre qui s'éloigne, des roulements sourds, perdus, égarés dans la fraîcheur de l'idylle, et le public n'y prêta guère attention.
Aussi, voyez les hésitations de l'écrivain. « Le fait et le propre du roman, dit-elle dans la préface de Mont-Revêche, sont de raconter une histoire dont chacun doit tirer une conclusion à son gré, conforme ou contraire aux sentiments que l'auteur manifeste par son récit. L'auteur ne prouvera jamais rien, par un exemple matériel, du danger ou des avantages manifestes du mal ou du bien.
Une œuvre d'art est une création du sentiment. Le sentiment s'éprouve et ne se prouve pas.» Mais paraisse Modela Quintinie, dont le but évident est de réfuter V Histoire de Sihylle, et dans sa préface George Sand louera hautement Octave Feuillet « d'avoir fait un noble effort pour réhabiliter le roman et pour l'élever à l'état de thèse ». N'est-ce pas agir comme cet ingénieux empereur du Bas-Empire, qui de temps en temps faisait des lois générales pour motiver ses arrêts douteux ? George Sand peut maintenant entasser dans Mlle de la Quintinie ses ignorances sur l'Eglise, qu'elle représente comme accordant des dispenses en matière de foi, et dont elle ne connaît pas même la hiérarchie élémentaire ; elle peut imaginer un clergé de fantaisie, des sacrements de fantaisie, des dogmes de fantaisie ; elle peut bâtir sur ces erreurs des théories trop faciles; elle peut achever ce bizarre tableau du catholicisme qu'elle ébauchait dans les Bois-Doré, opposer le rouge au noir, les héros du déisme et du socialisme à l'éternel complot de l'inquisition et à l'épouvantai], un peu défraîchi, des jésuites ; elle peut imaginer l'austère Honoré Lemontier après le penseur Giovellino, et inventer l'abbé Moreali après le curé Poulain : toutes ces théories fausses, tous ces types de perfection inconnue ou de perfidie abstraite né vivront pas; nul esprit droit ne les croira réels; ces illusions ne
tromperont pas les hommes impartiaux qui rendent justice franchement aux vieilles institutions comme aux nouvelles, à l'immense rôle social de l'Eglise comme aux vues généreuses des socialistes sérieux, au passé glorieux comme à l'incertain avenir, à l'histoire comme au rêve, bref à la vie complexe, aux mille éléments obscurs de la civilisation humaine, quelle qu'en soit la forme; de tels esprits regretteront ces erreurs d'un beau génie, mais sans amertume, sans dureté dans leurs légitimes réserves; ils oublieront des taches légères pour ne penser qu'à la lumière de l'ensemble, à tant de pages ravissantes, à tant de figures exquises ; ils pourront préférer la Mare au Diable à tous les romans ultérieurs de George Sand ; mais ils excuseront les faiblesses de ces dernières œuvres en songeant qu'elles ont pris naissance dans une force : le génie d'une femme romanesque, née pour le roman, pour ses excès et pour ses misères comme pour ses élévations et ses grandeurs.
Ce génie romanesque, auquel nous revenons toujours parce qu'il est le principe directeur de toute une carrière, nous l'avons observé^ comme il était naturel, dans les transformations successives du roman de George Sand; nous allons le retrouver dans son théâtre, dans sa critique et dans sa correspondance; car, chez elle, tout se ramène à cette faculté maîtresse, tout en procède et tout y aboutit.
Des romans de George Sand à son théâtre, le passage est facile, puisqu'en générai son théâtre est sorti de ses romans. Grands récits, petites nouvelles, contes, proverbes, pièces dramatiques, elle a sans cesse transformé ces genres divers les uns dans les autres, faisant courir les mêmes idées et souvent les mêmes personnages à travers les formes variées de son art. Souvent elle tira de son froment deux moutures, la première destinée aux fins lecteurs, la seconde devant
fournir du pain au public des théâtres ; même lorsqu'elle donnait aux spectateurs la primeur de sa pensée, c'était toujours dans le même esprit invinciblement romanesque. Mais ce sens romanesque est-il bon pour la scène? Non peut-être, si on considère l'art dramatique dans son essence la plus élevée ; car si la nature d'une pièce de théâtre se rapproche de celle d'un roman par certains points communs, elle s'en éloigne au contraire par mille différences profondes qu'il n'est pas besoin de rappeler ; un dramaturge et un romancier ne travaillent point de la même manière, et le génie romanesque, avec ses longues rêveries et ses analyses minutieusement fouillées, est évidemment moins à l'aise dans ane succession de scènes rapides que dans une série de longs chapitres, li brement -développés. Mais, en pratique, il faut bien reconnaître que les hautes qua lités de l'art dramatique ne sont pas toujours ce qui fait le succès d'une pièce; souvent elle réussit par le charme du détail, beaucoup plus que par la conduite savante de l'intrigue; et c'est ici que le romanesque va retrouver son application.
Il est certain, tout d'abord, que les spectateurs aiment à le voir dans les tableaux : mettez à la scène, dans un clair de lune bleuâtre, un décor qui représente un balcon, au-dessous un amant avec une mandoline, puis une belle jeune femme qui ouvre la fe-
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nêtre, qui s'accoude, rêveuse, et se penche, et le public écoutera toujours. D'autre part, le romanesque des situations est aussi un grand moyen de séduction dramatique; pour que l'auteur d'une pièce puisse s'estimer heureux, il faut que pas un spectateur du parterre, pendant toute la durée d'une scène, n'ait l'idée de lever les yeux vers les loges ou de les baisser sur un journal; or, comment obtenir ce résultat par la seule finesse de l'analyse, sans ces procédés, ces petits secrets, ces calculs habiles qui parviennent à tenir toujours en éveil l'attention du spectateur ravi, fasciné, haletant devant l'imprévu ? Enfin, quelque magistrale que soit l'intrigue et quelque profonde que soit l'analyse humaine, il est trop clair que le public s'ennuiera s'il ne rencontre pas sur le chemin mille fleurettes, un peu artificielles, un peu mièvres, touchantes cependant; et qui doit semer ces petites fleurs? Plus que jamais, le génie romanesque. Or, précisément par ces côtés secondaires de l'art, George Sand pouvait réussir au théâtre; elle n'avait aucune des qualités qui font le puissant dramaturge; mais elle avait les défauts agréables qui séduisent et se font aimer. Elle adorait les tableaux romanesques, les situations romanesques, les détails romanesques. Souvent, dans ses romans, elle semblait déposer un instant ses pinceaux pour prendre la brosse du décorateur; sou-
vent aussi elle interrompait le cours naturel d'une intrigue simple par une grosse aventure de mélodrame; souvent, enfin, elle s'attardait sans motif, comme le petit Chaperon rouge, à cueillir les bluets de la route, sans voir le mauvais génie qui la suivait, guettant sa candeur d'artiste.
Toutes ces tendances, en somme, se ramènent à une seule : un certain penchant pour le faux. Chez elle, l'inclination n'était que trop visible. La vie de théâtre lui plaisait; je n'en veux pour preuve que les nombreux romans où elle l'a décrite et embellie. Son grand bonheur, à Nohant, était de faire jouer la comédie; son château était devenu comme ce Château des désertes,
qu'elle a peint si mystérieux, illuminé sous les neiges, tandis que les paysans écoutent au dehors, dans la nuit, et se créent une nouvelle légende diabolique; le mélange des sentiments vrais et des passions simulées, de la vie réelle et de la vie factice, l'envahissement de l'existence pratique par le songe, bref tout ce qui constitue le charme et le péril de la vie théâtrale, voilà ce qui la ravissait; volontiers elle eût trouvé de l'idéal dans les coulisses elles-mêmes, dans l'attirail des décors, des costumes fripés, des armes de parade, de ces mille objets qui sonnent creux, dans tout le mensonge trompeur de la mise en scène. Son œuvre aussi avait des coulisses ; c'était souvent avec des dés pipé
qu'elle amusait ses lectrices naïves. Presque tous les artistes, même les plus grands, en sont là ; l'atmosphère littéraire est un milieu factice; et lorsqu'on compare l'art à la nature, on y trouve toujours cette différence que la nature est la vie toute pure, sous le ciel, dans le plein air du divin, tandis <]iu l'ai t est la vie dans un théâtre.
Ces quelques réflexions suffiront peut-ètn a expliquer pourquoi le génie romanesque fit en même temps la fortune et la faiblesse des pièces dramatiques de George Sand. Ces pièces, parce qu'elles étaient trop romanesques, furent très inférieures à ses romans; mais, pour la même raison, elles furent souvent bien accueillies, le public applaudissant précisément en de telles œuvres ce qu'il eût dû le moins y admirer. C'est ainsi que Cosima et l*i Roi attend tombèrent; c'est ainsi que François le Champi, Claudie, le Pressoir enchantèrent les amis de la campagne embellie ; c'est ainsi enfin que les Beaux- Messieurs de Bois-Dorc et le Marquis de Villemer, le Pavé, si léger, et le DraC, si fantastique, n'eurent pas la longue vie qu'ils méritaient peut-être, bien qu'on n'y trouvât pas toujours des parties aussi finement vraies que dans ce charmant recueil, écrit pour les seuls artistes : le Théâtre de Xohant.
Même esprit romanesque- en un genre bien différent : la critique, George Sand s'y
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essaya dans bien des articles, que publièrent la Revue des Deux- Mondes, la Revue de Paris, la Revue indépendante ; mais il est clair qu'elle n'y pouvait réussir. Pour être un bon critique, il faut de l'imagination sans doute, mais aussi de la science ; il faut avoir d'abord l'érudition qui embrasse et pénètre à fond les choses, ensuite l'intuition qui les devine et les ressuscite ; or, elle ne possédait que ce dernier privilège, et par conséquent sa critique devait manquer du fondement essentiel. Elle avait le sens délicat de la beauté, mais non la raison perçante qui en sonde les causes. Avec un vrai flair d'artiste, elle découvrit le poète qui se cachait dans Maurice de Guérin ; elle sut faire partager sa juste admiration pour le Centaure, cette forte étude qui allait à l'âme des choses et qui exprimait si magnifiquement la vertu matinale de la nature, alors que, toute féconde, elle répandait son principe de vie en des créations immenses, et qu'elle produisait « ces grandes organisations primitives, en qui le génie de l'homme s'allie à la puissance animale indomptée et ne fait qu'un avec elle, ces organisations par qui la nature, à peine émergée des eaux, était parcourue, possédée, embrassée dans des courses effrénées, interminables » ; rien de mieux senti; mais où est l'explication du talent, du génie peut-être auquel nous devons cette grande poésie ?
Pourtant, c'est seulement à partir de cepoint que la vraie critique remplacerait la description inspirée. Mais lorsque George Sand tente de pousser plus loin, elle n'arrive qu'à des raisonnements pénibles et à de véritables divagations. Dans ses Lettres à Marcie, elle voudra faire entrer toute une philosophie qu'elle n'apas comprise, et avant de causer en liberté Autour de la Table, elle se croira obligée de s'excuser en invoquant Michelet, ses doctrines sociales et toute la théorie palingénésique de l'Oiseau. Autour de 11 Table, voilà bien, en somme, le livre qui résume le mieux sa critique. Il s'agit d'apprécier les livres nouveaux; mais notre auteur ne peut s'y résigner sans décor; le pli est pris; il lui faut un cadre; elle imagine donc une conversation entre un jeune enthousiaste, un jeune sceptique, une vieille grand'mère qui concilie leurs disputes, bref tout un heptaméron littéraire. C'est ainsi qu'en un esprit romanesque, le roman reparaît toujours.
Vous le suivez enfin dans sa correspondance, où il s'épanche en toute intimité et franchise. Soit qu'elle confie à ses premiers amis les espoirs de sa jeunesse laborieuse; soit qu'un peu plus tard, dans le moment difficile où elle parvient à la célébrité, elle demande à Sainte-Beuve ses conseils et lui confesse, en retour, ses impressions les plus naïves, ses jugements les plus prime-sautiers
sur les auteurs qu'elle vient de voir ou même dont elle espère seulement la visite prochaine; soit qu'elle échange des lettres socialistes, pêle-mêle, avec les démocrates avancés et avec le futur empereur ; soit qu'elle fasse profiter de son commerce artistique, si charmant et si chimérique, les premiers écrivains de sa génération; soit qu'enfin elle console, dans sa vieillesse sereine et maternelle, le pauvre Flaubert et lui propose, très sérieusement, pour remèdes à sa mélancolie, d'adopter un enfant ou de chercher le salut dans de fréquentes visites au « père Hugo », elle est toujours aussi bonne, toujours aussi romanesque. J'ai cité quelques traits ; on en puiserait à l'infini dans cette étonnante correspondance ; mais à quoi bon insister? Nous connaissons assez George Sand, sans entrer dans les détails de sa vie privée ; ils pourraient nous charmer ; ils ne nous apprendraient rien de plus sur la faculté maîtresse dont nous venons de suivre, à travers son existence et ses œuvres, la formation naturelle, le développement nécessaire et les effets tristes ou merveilleux.
Nous sommes arrivés à sa vieillesse. Lumineux déclin ! C'est au milieu de son cher Berry, dans son château de Nohant, qu'elle attendit le terme inévitable. Entourée de son fils Maurice, de sa belle-fille, de ses petites-filles, aimée de tous les pauvres gens que soutenait sa charité ingénieuse, gardant
enfin de chères et illustres amitiés, loin des luttes et des agitations dont elle n'avait que trop ressenti l'amertume, elle s'apaisait davantage chaque jour. En dépit de la fortune favorable, son âme avait été froissée par les contacts de la vie; elle était heureuse de se réfugier, de s'enfoncer dans la paix natale, de cacher sa célébrité au sein de cette nature abritée qui avait bercé ses rêves d'enfant. La vieillesse, que peu de femmes au monde voient approcher sans effroi, lui paraissait presque désirable; elle l'envisageait avec noblesse ; elle y apercevait une grandeur calme que sa jeunesse aventureuse n'avait pas toujours connue, et qu'elle était fière d'accepter. Contemplez ses portraits d'alors : quelle sérénité dans ce beau front, sous ces bandeaux de bonne grand'mère ! Elle était parvenue à la suprême dignité de la femme. Elle pouvait maintenant se retourner, du haut de ses soixante-dix ans, vers cette carrière d'artiste qu'elle avait si vaillamment parcourue, vers cette longue avenue montante qu'elle avait enfin gravie, et en se reportant à son laborieux passé, à son œuvre immense, elle devait éprouver la pure jouissance du bon travailleur qui reconnaît en souriant ses domaines. Cependant, elle regardait aussi devant elle; elle s'acharnait encore à la tâche; elle continuait d'aller au-devant de la gloire qui l'appelait amicalement dans l'ombre. Elle était
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de cette race des cigales, chères aux Hellènes, qui chantent jusqu'à ce qu'elles meurent. Le 3i mai 1876, elle laissa interrompue la page commencée et, le 8 juin, elle expira doucement.
Les belles âmes qui ont mis en elles-mêmes l'immensité, et qui se sont faites larges comme l'infini, comme l'abîme, sentent à peine la dernière secousse qui brise leur vie, et envisagent l'inconnu sans crainte, dans un mystère de suprême et tranquille curiosité; suivant la belle comparaison de Marc- Aurèle, l'olive mûre se détache de l'arbre sans déchirement et sans tristesse; l'esprit quitte en silence son enveloppe corporelle, et il remonte dans un rayon. C'est ainsi que George Sand mourut, à soixante-treize ans, très jeune, comme elle l'avait été toute sa vie. J'imagine qu'après sa mort les rêves d'idéal vinrent encore voltiger sur ses lèvres, comme cet essaim d'abeilles qui s'arrêta sur la bouche du divin Platon endormi. Ses dernières paroles avaient été celles-ci : « Ne détruisez pas la verdure ! » C'est-à-dire : « Ne détruisez pas la sainte nature, la vie grande et libre, les bois ombragés, les chemins creux, les rayons du soleil dans la forêt, les cimes qui se balancent, le vent qui parle à qui sait l'entendre, la mousse qui est douce aux pas fatigués, la solitude accueillante qui console et qui relève ; ne détruisez pas non plus mon vieux jardin, avec ses beautés
moins naturelles, un peu fausses, mais pourtant amies de mon cœur d'artiste, ces allées où j'errais, ces bosquets où j'aimais à reposer mon àme, ces recoins où s'épanouissaient des roses; conservez la nature divine et l'art charmant; aimez les bénédictions de Dieu et les belles créations de l'homme; respectez l'idéal ! »
Les parents, les amis de George Sand comprirent bien cette dernière pensée de l'artiste ; ses funérailles ne furent que la suite de son beau rêve : un cortège d'écrivains et de paysans la conduisit à son repos , en pleine nature. Au moment du départ, dans la feuillée, une voix fraîche se fit entendre : un rossignol chantait ; et ceux qui étaient là se dirent qu'aucun éloge littéraire ne vaudrait ce pur hommage, doux, simple, amical, ce triste adieu du frêle artiste. Le cercueil, couvert de fleurs, porté par des mains de paysans, traversa l'église, qui pardonnait; puis il fut mené à un cimetière rustique et déposé dans la terre natale, sous un cyprès vert. Ce peuple des campagnes, ces simples laboureurs, ces bonnes femmes égrenant leur chapelet, ces prêtres et ces libres-penseurs, ces philosophes et ces artistes avaient eu raison de s'unir dans une expression commune de sympathie et de respect. Oui, George Sand pouvait être, à bon droit, glorieuse et sainte pour les uns, sauvée pour les autres.
Tout être humain, pour mourir tranquille, doit avoir eu en sa vie une religion : ou bien, ce qui est peut-être le plus sûr, le culte du divin tout entier ; ou tout au moins l'incessante élévation vers une de ses formes principales : la science, la justice, le grand art. George Sand, avec un goût vif pour les choses de l'esprit et un ardent amour pour lés opprimés, avait toujours porté dans son cœur cette vertu maîtresse : l'adoration de l'idéal. Toute sa vie, elle avait aimé la beauté; elle s'était consacrée à l'art; elle avait été ainsi profondément religieuse à sa manière. Penser, c'est prier; écrire noblement, c'est bien agir ; tendre au beau constamment, par toutes les puissances d'une intelligence avide, c'est s'agenouiller devant Dieu, l'aimer, s'élancer vers lui par une silencieuse prière de toutes les heures, par cette oraison jaculatoire que conseillent les grands théologiens et qui est, en effet, la plus belle de toutes, parce qu'elle sort du plus intime de l'âme. L'art est une religion ; en lui George Sand avait vécu sa vie entière, en lui aussi elle pouvait mourir ; confiante, sereine et sans peur, elle pouvait s'en envelopper pour descendre dans sa tombe; car la bannière de l'art est un noble linceul.
Dors en paix, noble femme : tu as bien mérité ton repos; quand tu t'es virilement décidée, aux jours de ta jeunesse ardente, à suivre la vocation du beau, tu as donné au
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divin cette signature dont rêvait le moyenâge, qu'on trace avec son sang et qui enchaîne pour l'éternité; tu as dévoué ton existence à une tâche immense et haute; tu as pu te tromper souvent, parce que tu étais naïve et bonne; mais tu as saintement racheté tes erreurs par les élévations de ta grande âme ; tu as marché dans la voie des génies; tu as été la servante de l'idéal; et maintenant, ta journée de labeur est achevée : tu peux reposer dans le sein de Dieu.
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George Sand disparue, lelite de sa génération eut le sentiment qu'il manquait désormais quelque chose au monde des esprits, au concert des intelligences; il semblait à ses amis qu'une part de leur propre vie spirituelle venait de s'en aller avec cette âme ; une voix qui les exprimait en les charmant s'était brusquement éteinte et, désolés, ils croyaient entendre encore les dernières vibrations de son chant évanoui. Qu'avait-elle donc emporté dans sa tombe? Quel était ce génie dont la fuite laissait un pareil vide en son siècle? Quel en était le caractère personnel, le principe essentiel, le vrai mérite? Nous avons déjà touché à ces questions, çà et là, en suivant le développement de son œuvre ; mais il est temps de condenser nos impressions successives en un rapide jugement d'ensemble. Jetons donc un dernier coup d'œil, à vol d'oiseau, sur le vaste domaine que nous venons de parcou-
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rir. L'originalité du roman de George Sand nous apparaîtra à trois points de vue : au point de vue des idées, au point de vue de la composition, au point de vue du style.
Le fonds d'idées de notre romancier, nous le connaissons, et nous en avons essayé la critique sincère, en étudiant les quatre ensembles de conceptions qui ont paru successivement dans son œuvre. Mais à cet égard, une question plus générale se pose : celle de sa moralité. On s'est tant élevé contre l'influence pernicieuse de ces pauvres livres, qu il est bien nécessaire de plaider un peu en leur faveur. D'autant plus que George Sand elle-même ne cessa de protester toute sa vie contre les intentions étranges qu'on lui prêtait. Dès le début de sa carrière, elle se défendait très vivement de vouloir proposer ses récits comme des exemples; elle affirmait, dans une lettre, qu'elle « n'avait jamais songé à soutenir une question pour ou contre la société dans Indiana ou dans Va> en Une » ; ailleurs, elle s'efforçait de calmer une personne trop enflammée par la lecture de Léli'i, en lui expliquant avec raison que ce roman n'était « qu'un poème, non une doctrine » ; elle revenait toujours sur ce point capital; elle y insistait; elle s'irritait impatiemment, dans une autre lettre encore, contre une jeune femme qui parlait dans la vie réelle la langue de ses héroïnes ; et ces indignations de son bon sens honnête,
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si fréquentes dans sa jeunesse, devaient naturellement éclater avec bien plus d'énergie encore à mesure que l'âge et l'apaisement viendraient. De telles protestations étaientelles sincères? Assurément; et ceux qui en ont douté ne comprenaient guère cette grande âme, dont l'innocence naïve fut toujours reconnue et admirée par les observateurs impartiaux. L'œuvre de George Sand était donc très morale dans l'intention de son auteur. Mais dans ses résultats? Ici, il est permis d'hésiter; car il est clair que les meilleurs livres peuvent nuire à de faibles cerveaux, et les romans de George Sand, en dépit de leur noble origine, ont pu troubler des esprits trop simples pour distinguer le songe de l'application. Pourtant, même à ce point de vue, on peut soutenir que si parfois ces livres ardents ont pu égarer les âmes, ils ne les ont jamais corrompues ; car le vice voilé seul dégrade ; la passion franche, avec ses fautes, mais aussi avec ses souffrances, emporte à la fin une moralité très haute : la moralité du malheur. Or, jamais George Sand ne glissa dans la bassesse ; elle se maintint toujours dans les élévations du grand art; on ne trouverait pas un seul livre dans son oeuvre où il n'y ait, parmi les folles peintures ou les thèses audacieuses, un pur élan vers l'idéal ; et devant la postérité, toute faiblesse s'absout par cette grandeur.
Nous côtoyons ici une question bien déli-
cate : celle des immunités de l'art; le mal- ; heur de cette théorie, c'est d'avoir été défendue le plus souvent par des artistes sans conscience morale, ou attaquée par des moralistes dépourvus de sens artistique; mais pour qui la comprend d'une manière plus large, sans vouloir faire ni un sermon, ni une plaidoirie de cour d'assises, et en tenant compte au contraire de tous les éléments du problème, rien de plus simple que de distinguer, à la première vue d'une honnête raison, les libertés que l'art peut se permettre des hontes grossières qu'il doit éviter. Un juge éclairé doit interdire à l'art vulgaire ou à l'art moyen bien des peintures qu'il accordera au grand art. L'analyse hu maine, pour être complète, doit pénétrer bien des beautés morales et sonder aussi bien des laideurs ; elle doit même reproduire des types où s'incarne la pure nature effrénée, où la conscience du bien et du mal a fait place à la passion sans scrupules, et où l'immoralité devient si franche qu'elle disparaît absolument; ces fortes peintures, défendues aux petits talents, sont la part royale des génies. Considérez George Sand sous ce jour vrai, et vous ne la trouverez pas immorale; son œuvre veut être jugée d'ensemble et de haut, avec une indulgence qui, au fond, n'est que de la justice élevée; alors toutes les taches partielles s'effacent dans le rayonnement souverain de la beauté.
C'est que, dans le grand art, quelle que soit la complexité des détails, quelles qu'en soient même les contradictions apparentes, tout se résout finalement en une magnifique harmonie.
Je ne saurais mieux comparer cette large et puissante expression du génie humain, le grand art, qu'à l'immense voix des cathédrales, à l'orgue, ce roi de la musique, ce pape des instruments. Voyez quelle merveilleuse variété de jeux, de combinaisons, de timbres, depuis les petites flûtes de Pan jusqu'aux superbes bourdons de trente-deux pieds, depuis les humbles musettes bucoliques jusqu'aux bombardes qui font trembler les vitraux, depuis le soupir jusqu'au tonnerre; là, toutes les richesses, toutes les ressources de l'harmonie sont assemblées, et dorment dans le silence, en attendant de prêter à tout sentiment humain, quel qu'il soit, la voix qu'il désire; il y a des violons, des violoncelles, des violes d'amour pour la passion; des fifres, des trompettes, des clairons pour la marche et pour la guerre; pour la pastorale, des cors, des hautbois, des voix humaines qui prieront en tremblant et des mugissements d'orage; puis, pêle-mêle, des bassons, des clarinettes, des cornets, des prestants, des nasards, des larigots, des cromornes, et des cymbales, et des sifflets^ et des serpents, tout un orchestre aux instruments innombrables; observez maintenant
ce monstrueux organisme, aussi compliqué qu'un corps vivant, cette soufflerie qui se gonfle comme une poitrine, ces énormes poumons, ces grands canaux porte-vents où l'air s'engouffre, prêt à parler; regardez ces claviers : le récit qui nuancera ses fines mélodies, l'écho qui lui répondra dans le ciel, le positif qui accompagnera en sourdine tout ce dialogue, le grand-orgue qui s'avancera triomphant, la pédale qui balancera ses lourdes basses ; l'immense chantre repose encore ; mais le voici qui se met à respirer ; arrive l'artiste inspiré, serein, joyeux, la tète pleine de fraîches rêveries ou de fugues savantes ; très doucement, avec une caresse amie, il pose ses mains sur les touches muettes, qui se taisaient dans son attente : aussitôt, quelques notes légères commencent de frissonner ; puis, des phrases s'élèvent, se développent, s'enroulent en pures arabesques ; insensiblement, des milliers de tuyaux, graves ou brillants, tendres ou austères, claires voix d etain ou voix de bois adoucies, bouches ouvertes ou bouches mi-closes, se mettent à bourdonner de concert; l'organiste ouvre les jeux de fonds, qui soudain étendent sous les voûtes leur tranquille nappe d'harmonie ; il aborde le grand chœur, qui envoie rouler en foudres, droit devant lui, ses sonorités éclatantes ; il attaque enfin le pleinjeu, dont chaque note va faire sonner jusqu'à dix tuyaux ensemble, aigus, discordants,
attachés en doubles et triples faisceaux, arrangés en tierces, en quartes, en quintes, en octaves, et qui, dans la succession logique des accords, devraient produire normalement une cacophonie épouvantable; mais, par un mystère que nul n'a pu bien éclaircir, ce mélange affreux donne aussitôt l'harmonie la plus belle qu'on puisse entendre ; alors, les fonds d'orgue, le grand chœur et le plein -jeu étant enfin accouplés, toute cette puissance devenant action, toute cette ampleur s'épanouissant , l'orgue s'élançant toutes voiles dehors, avec ses tempêtes et ses soupirs, avec ses purs accords et ses discordances évanouies, ses plaintes humaines et ses douceurs divines, ses rêves angéliques et ses infernales menaces, ses sérénades et ses grondements, ses musettes unies aux clairons, ses violes mariées aux saxophones, toute sa masse vibrant d'une palpitation unique, il chantera, menant le chœur du peuple entassé dans la nef sombre, et versant sur cette foule, de très haut, sa symphonie glorieuse, magistrale et souveraine comme la voix même du Tout- Puissant.
Tel est le grand art. Il vient de Dieu; il a une mission parmi les hommes; de là ses franchises. Parfois, dans son hospitalité ouverte, il semble accueillir pêle-mêle, confusément, le bien et le mal, le beau et le laid, l'ordre et le désordre ; mais soyez sûr que
ces apparentes discordances se fondront enfin dans une harmonie parfaitement pure. Le génie prend ses éléments partout, en haut et en bas, dans la morale comme en dehors d'elle, toujours dans la vie, et son plein-jeu donne miraculeusement une sonorité sans tache, souvent sans qu'il s'en doute lui-même, parce qu'obéissant à un instinct supérieur, il exprime en somme l'idéal, le divin, la sainte nature. Et si l'on m'objectait que voilà de bien grosses théories à propos d'un simple romancier, je ferais observer que ce romancier était un génie, un instrument très riche, plein de retentissements infinis, qu'il a soulevé assez de rumeurs en son temps pour mériter aujourd'hui une défense de sa moralité artistique, et qu'on l'a vraiment trop accusé de perdre les âmes, pour qu'il ne soit pas salutaire de faire voir comment il put, au contraire, les élever en les remuant.
Nous voici amenés d'ailleurs à une autre question, moins bruyante et plus paisible, à une autre face intéressante du talent de George Sand : nous voulons parler de son art dans la composition de ses œuvres. Cette question se lie intimement à la précédente; car jamais on ne vit, mieux que chez notre auteur, l'étroite dépendance mutuelle du fond et de la forme, de la pensée et de son exposition; cette nature instinctive, intuitive, inspirée que nous venons de reniai"-
quer dans ses idées, nous la retrouvons dans la manière tranquille, égale et presque indifférente dont elle les présentait au lecteur. En toutes choses, elle aimait l'imprévu. Dans X Histoire de sa Vie, elle a raconté avec enthousiasme ces promenades d'artistes et d'étudiants qui errent toute une nuit à travers les rues, par fantaisie, sans but ni raison. Un de ses romans, Tevenno, nous montre un personnage qui, ayant à occuper la journée d'une dame, ne prépare aucun divertissement, mais l'emmène à l'aventure, sur qu'elle ne s'ennuiera pas avec lui et que le hasard aura des inspirations heureuses. Même esprit dans son art ; sur quelque idée générale qui l'a frappée, elle invente des figures et part en leur compagnie, sans nul plan tracé d'avance, comptant bien sur sa bonne étoile pour trouver des péripéties et arriver au dénouement. Elle se met donc en route sans savoir où elle ira, ni par quels chemins. Son roman avance d'une allure tranquille, va et vient à travers le monde, abandonne ses personnages, les retrouve, les éloigne, les réunit, les fait mouvoir sous l'influence d'une passion ou sous la pression d'une circonstance, tantôt mélodramatique, tantôt naturelle, et finalement tue ou marie tout ce monde avec une aisance qui ne s'est pas démentie un seul instant.
Cette absence de composition éclate aussi dans ses caractères. Elle les laisse aller tout
seuls, pour ainsi dire; elle ne leur impose pas une unité rigoureuse ; elle n'exige pas qu'ils restent toujours fidèles à eux-mêmes; jamais elle n'aurait eu l'idée, qui est venue à d'autres, de mettre à intervalles réguliers dans la bouche de ses personnages une phrase, dans leur attitude un geste destinés à rappeler sans cesse au lecteur l'esprit dominant, le motif général qui serpente à travers une existence. Bien au contraire, un type étant donné, si elle a besoin, au cours du récit, de lui prêter quelque passion nouvelle, elle le modifie aussitôt, très habilement, il faut le dire, mais sans scrupules, si bien qu'à la fin on ne reconnaît plus l'homme du début; ainsi Mlle Merquem n'a certainement pas le même âge à divers moments d'une histoire qui dure un an; Mlle de la Quintinie, qu'on nous donne d'abord comme catholique, nous apprend soudain, au milieu du livre, qu'elle n'a jamais eu la foi, et partant on peut se demander ce que signifie sa conversion finale.
Or, ce défaut d'ordre et d'unité, soit dans l'action, soit dans les caractères, est malheureusement sensible dans presque tous les romans de George Sand, non seulement dans ceux qui, par leur nature même, pourraient peut-être le comporter, comme par exemple la Confession dune jeune fille, mais encore dans les œuvres qu'elle a le plus amoureusement écrites. Cette grande vision d'ensem-
ble d'un sujet, qui est d'ordinaire la marque des esprits vigoureux, ce coup d'œil préalable qui embrasse toute une matière, dans ses maîtresses lignes comme dans ses menus détails, avec le sens de la proportion générale, des parties dominantes et des parties secondaires, des thèmes essentiels et des variations qu'ils peuvent admettre, avec la vue claire du développement précis que chaque idée devra avoir, de la place où elle devra se ranger et de son rapport avec les idées voisines, ce regard de général sur le champ de bataille qui est le triomphe des vrais écrivains, maîtres de leur pensée et dompteurs de la langue, cette puissance de composition qui emporte l'admiration de tout bon lettré, et qui est souvent la partie la plus importante de l'art d'écrire, voilà ce qu'elle n'eut jamais. En revanche, elle posséda un don qui vaut bien l'autre : celui de donner au lecteur l'illusion parfaite. A force de naturel dans le récit, d'abondance flottante dans les détails, de sève intarissable et de fécondité dans l'imagination créatrice, de spontanéité dans le cours sinueux de l'action, de mobilité féminine, aimable et enveloppante dans la peinture des caractères, elle arriva à obtenir un genre d'expression si large, si délicat, si naïvement primitif, qu'il semblait onduler avec la réalité des choses ; dans l'existence vraie, les romans ne sont pas bien composés, et les personnages sont
des êtres changeants, non des maniaques ; transportée dans l'art, cette mobilité a ses périls, mais elle peut avoir aussi sa vérité et son charme. C'est ainsi que, laissant de côté la justesse, l'ordre, la rigueur, George Sand atteignit la vie.
Au-dessous de la grande expression générale qui élucide les idées au moyen d'un certain ordre, il y a une série d'expressions particulières qui les manifestent par des phrases et par des mots ; le fond d'un roman étant trouvé, et sa composition étant arrêtée, soit d'avance, soit à mesure que l'auteur écrit, il reste à accomplir une troisième et dernière tâche, non la plus aisée : celle du style ; voyons donc comment George Sand comprend cet art.
Il est facile de prévoir qu'elle y apportera les mêmes qualités et les mêmes défauts que dans la composition de l'œuvre : imagination, abondance, naïveté; et en effet, elle aime à parler, elle s'amuse des formes littéraires qui se succèdent sous sa plume, elle s'abandonne librement au plaisir d'écrire; elle ne sait se borner. La fantaisie se répand chez elle en développements infinis ; les mots s'alignent en files interminables; volontiers elle écrirait un roman avec la matière d'une nouvelle, comme trop d'auteurs l'ont fait depuis. Observez ses premiers romans : quelle vie du style ! Elle sait très bien que pour écrire puissamment, il faut
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se donner tout entier, pensée, sentiment, imagination, à la création du verbe, au libre épanchement de la sève intime, au débordement sans entraves du rêve qui bouillonne dams le cerveau; elle sait que le style parfait est l'accent de lame, et que partant la phrase doit se régler, se rythmer pour ainsi dire sur le battement du cœur de l'écrivain, sur la palpitation de son sang, sur la respiration de tout son être, dùt-il y laisser chaque fois un lambeau de sa chair et de sa vie; elle sait que le langage a pris sa source dans les entrailles mêmes de l'humanité, dans ses impressions primitives, profondes, naturelles, que le dialecte abstrait des gens dépourvus de style n'est qu'une faiblesse moderne, un épuisement, une anémie, et qu'ainsi, pour faire du grand art, il faut revenir à la langue savoureuse, imagée, toujours précise des générations qui parlaient mieux que nous ; elle sait que le français, dans sa pureté, n'a jamais admis un seul synonyme, que toute conception de l'esprit a son mot propre qui l'exprime, que ce mot est en. général une image, souvent une harmonie, toujours une forme vivante, originale, faite pour éveiller une impression vive et claire, que par conséquent il faut revenir aux métaphores matérielles élaborées par la longue lignée de nos ancêtres, et qu'il faut rendre enfin chaque idée par une image, selon l'excellent conseil de Buffon, pour faire émerger suc-
cessivement de l'ombre tous les objets qu'on veut montrer au lecteur; elle sait que par cette vibration du langage spontané, toute idée sèche devient une peinture et une musique, une lumière et un son, une vision harmonieuse, toujours très nette, pleine de charme et de relief; bref, que le bon français, sans ces termes savants qui sont des verbes morts, et sans ces néologismes qui ne prouvent que l'ignorance de la langue, le français de nos pères, celui de la foule quand elle est noble, vaut dans sa perfection une cathédrale gothique, une peinture primitive ou une vieille chanson, et surpasse même toutes ces belles choses instinctives, parce qu'il joint à la splendeur de l'évocation réelle l'éclair de la pensée humaine, et que par ce moyen il ressuscite la vie; George Sand sait tout cela, ou du moins elle le devine : car rien de plus naturel que la floraison de son style, en ses premières œuvres; rien de moins affecté que ses images, ses sonorités, ses ^thmes éloquents, ses exclamations, ses apostrophes ; c'est sans effort que les idées et les sentiments s'enflamment en traversant son génie; elle écrit comme elle pense, et elle a bien raison ; même dans ses pages les plus magnifiques, où l'on découpera plus tard des morceaux choisis, dans telles descriptions de Veau, ou d'un lever de soleil, ou de la solitude qu'on a remarquées dans Lélia, ou dans la symphonie de la lune
qui chante aux Sept Cordes de la lyre, elle ne cherchait pas un morceau à effet, et si elle l'a trouvé, c'est tout simplement parce qu'à un certain endroit de son histoire elle était en veine d'inspiration, de nombre et d'éclat; même dans ces passages de ses romans à thèse qui semblent inférieurs, si elle n'est plus aussi simple dans son style, c'est qu'elle a cessé de voir clair dans sa pensée et qu'elle travaille sur de la matière morte, avec un effort pour être plus sérieuse qu'elle ne peut ; fatalement, la recherche de la pensée entraîne la recherche de l'expression ; mais le rapport exact de la forme et du fond, la sincérité, la franchise sont toujours les mêmes ; bref, dans tous ses romans de sa période d'ardeur, soit de sa première manière, soit même de la seconde, en général elle écrit superbement, parce qu'elle pense et sent avec feu.
Dans sa période d'apaisement, au contraire, et d'ailleurs par les mêmes raisons, son style deviendra plus coulant, plus doux, plus facile; son âme rendra toujours, en toute pureté, le son intérieur ; seulement, la cloche aura été refondue, et il y aura de l'argent dans son airain. La transition se fait par ces romans pastoraux où George Sand s'astreint à parler la langue des pa3'sans, dans Jeanne, dans la Mare au Diable, surtout dans les Maîtres sonneurs ; en venant boire à ces sources oubliées, elle n'y découvre pas seulement une fraîcheur ex-
quise, une saveur et une verdeur admirables : elle puise une nouvelle force dans la rigueur même qu'elle s'impose, et se prépare ainsi à écrire la langue tranquille qui coulera dans ses derniers romans. Là, plus autant de vie, d'ardeur, de magnificence : la jeunesse est passée ; mais quelle distinction ! George Sand écrivant, dans sa vieillesse, c'est la pensée qui tombe en gouttes de lumière sur le papier; c'est le pur sentiment qui s'épanche de lui-même ; c'est le ruisseau qui bruit, le flot qui suit sa pente, l'oiseau qui glisse dans l'air, l'âme qui vole dans son rêve, naturellement et sans effort. Si elle arrive à la résonance, à la couleur, au relief, c'est par l'emploi des termes les plus simples; elle a creusé dans ce vieux patrimoine, qu'il n'est pas besoin d'étendre quand on sait l'approfondir, et avec les mots gris que sa main discrète rassemble, elle obtient miraculeusement le coloris ; elle a le secret de produire, par un mélange de nombreuses expressions ternes et de quelques rares verbes éclatants, un rythme plein des plus fines harmonies ; elle n'abuse ni des phrases trop brèves, dont l'emploi ordinaire révèle souvent un auteur à courte haleine, ni des phrases trop longues, qui, mal construites, indiquent un déclamatcur ou un esprit lourd; mais elle use des unes et des autres, en leur temps, comme on fait dans la conversation naturelle, lorsqu'on a assez
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d'intelligence pour être souvent simple et parfois éloquent ; si bien que ses phrases brèves ne sont jamais trop condensées, et que ses phrases longues, de plusieurs pages quelquefois, supportent à merveille l'épreuve de la lecture à voix haute, sans oppresser la poitrine, sans gêner la respiration, sans sortir des conditions de la vie, parce qu'elles ont été cadencées, au moment où elles étaient écrites, par l'éloquence tranquille du discours intérieur. En somme, richesse, hardiesse, éclat; puis, simplicité, docilité, douceur limpide; mobilité ardente ou délicate, énergique ou capricieuse, sublime ou paisible; merveilleuse souplesse; enfin, suprême bon sens français qui toujours inspire la prose, et y laisse glisser les fleurs du rêve, sans les semer : tel est le style de George Sand.
Ne l'a-t-on pas trop vanté? Je ne le crois pas. Sans doute, la prose de notre auteur n'égale pas celle de certains grands maîtres ; l'art instinctif qui s'y révèle n'empêche pas une certaine ignorance du style savant; et lorsqu'on a un peu approfondi les ressources, les procédés, les virtuosités possibles de la langue française, on éprouve à peu près, en la lisant, le sentiment d'un homme qui saurait l'harmonie, devant un artiste dont les mélodies, très fraîches et très inspirées, manqueraient pourtant de basses bien conduites et d'accompagnements origi-
naux. Mais qu'importe, puisqu'elle nous charme? Son style est un style; il vaut ce qu'il vaut; une fois nos réserves- faites, nous devons l'accepter tel qu'il est, ou le rejeter comme inférieur, et quel critique l'oserait, après l'avoir lue, c'est-à-dire après avoir été séduit, captivé, enchanté pour jamais dans la demeure d'une fée? Il y a des degrés dans l'art de l'écrivain, et George Sand ne peut être placée à la cime de l'échelle divine; mais elle n'en reste pas moins un grand prosateur, parce qu'elle a donné à ses pensées le moule qu'il leur fallait ; elle n'a pas construit, comme tant d'autres, des alvéoles de cire, sans miel et sans saveur; elle n'a pas sculpté des bibelots dans le vide, à l'usage des amateurs dépourvus d'idées ; elle a eu moins d'art que quelques habiles, mais infiniment plus dame, et ses émotions généreuses ont trouvé une enveloppe transparente qui leur convenait parfaitement. On peut regretter qu'elle n'ait pas toujours eu la concision, l'énergie et l'éloquence magistrale de quelques écrivains plus puissants ; mais quand on songe aux bizarreries, aux mièvreries, aux obscurités précieuses qui semblent appeler aujourd'hui un nouveau Molière, on ne peut que sentir une grande douceur à retrouver dans ses écrits la vraie tradition de la langue française, et volontiers on l'aimerait jusque dans ses négligences. Ce fut, en somme, un
génie très pur, qui brilla d'une douce lumière, et qui se refléta divinement dans un style clair. Elle n'eut pas la magie de ces maîtres souverains qui font paraître des étoiles, l'une après l'autre, à leur comman. dément, et qui finissent par transformer leur ciel en un firmament de clartés ardentes ; mais elle ne perdit pas non plus son existence à piquer de petits clous d'or sous la voûte bleue d'une chapelle byzantine; elle se traça, dans les espaces, une route céleste, pleine de douces lueurs, une voie lactée où coulait vraiment un fleuve de lait, une éloquence égale, une lumière faite de millions de points imperceptibles, traversée seulement par l'éclat plus vif de quelques étoiles filantes, et c'est le long de cette voie blanche que flotta son rêve d'idéal.
Telle est George Sand, nature d'esprit tout à fait originale, dans sa manière de sentir comme dans sa façon de s'exprimer, dans son fond bouillonnant comme dans sa forme abondante, dans ses émotions comme dans son art; merveilleuse de ressources, natives ou acquises, dans l'invention, de candeur inspirée dans la composition, de magnificences diaphanes dans le style; âme passionnée à l'excès, et cependant morale, grâce à sa religion de l'idéal ; romancier trop facile, et cependant enchanteur, grâce à son aisance admirable; prosateur moyen, et cependant capable d'enlacer le critique dans
un charme invincible, dans un tissu d'une souveraine transparence et d'un coloris délicieux; nature purement idéaliste, où tout s'absout par la beauté et l'élan, pleine d'ignorances si grosses qu'on ne les mesure plus, d'erreurs si lourdes qu'elle n'en est plus responsable, de contradictions si naturelles qu'elles semblent des harmonies.; génie si complexe et si naïvement troublé que notre siècle seul a pu le produire, l'écouter, le comprendre et se reconnaître en lui.
On aperçoit ainsi la portée de son œuvre : portée dont l'étendue et surtout la profondeur ont été beaucoup trop exagérées; portée très longue pourtant, et qui atteindra le plus lointain avenir. George Sand a traversé le siècle avec l'allure tranquille d'un beau fleuve, qui roule de la vase et de l'or, des débris et des fleurs, pêle-mêle, dans la chasteté de ses eaux ; voyez le Rhône : il prend naissance au pays du ranz des vaches, des prairies fécondes et des troupeaux; il descend, traverse un beau lac également souverain dans ses repos et dans ses tempêtes ; quand il en sort, entre les quais étroits d'une vieille cité, il se glorifie encore de sa splendeur pure ; mais arrive l'Arve, torrentueuse, avec ses flots gris : on peut croire qu'elle va soudain le ternir; il lutte cependant : quelque temps, le courant de fer et le courant d'azur coulent ensemble dans le même lit, rapides, parallèles, sans se confon-
dre; bientôt ils s'unissent, et les eaux du grand fleuve se troublent ; il glisse sous la terre, se perd, puis se retrouve, revient à la clarté, passe dans une ville noire, où une nouvelle rivière lui apporte son tribut mélangé; il va toujours; il voit l'antique Vienne, et Valence, et la cité des papes, qui mire en lui son image un peu déformée, et les foires de Beaucaire, et les souvenirs d'Arles, et toute la Provence radieuse; il coule, de plus en plus tranquille, apaisé, majestueux, étalant sa large nappe sous le soleil qui l'illumine et qui lui rend l'éclat perdu; puis, enfin reposé, loin des torrents qui troublent et de l'industrie qui salit, il va se perdre au sein de la mer azurée, au doux chant infini, au sourire éternel.
Quel beau génie! Voilà la parole qui vient aux lèvres , lorsqu'on veut enfin conclure sur George Sand. Quelle àme! Quel art!
Quelle coulée de pure lumière ! Quelle universalité merveilleuse de cette faculté romanesque, qui fut le principe de sa vie intellectuelle, et d'où sont sorties tant d'immortelles figures, filles vivantes d'un fécond esprit !
Assistez à ce défilé glorieux où se succèdent tous les personnages de son œuvre, toutes les créatures, si diverses et si semblables, de son imagination ; contemplez cette
longue suite de groupes qui se meuvent sur sa toile immense, éclairés par son flambeau d'idéal : en avant du cortège marchent ces pauvres femmes, amies de sa jeunesse passionnée, images vivantes de sa propre tristesse, les Indiana, les Lélia, les Valentine ; elles s'avancent lentement, en longues robes traînantes, leur sein palpitant sous un léger voile, fatales, tourmentées, victimes d'ellesmêmes, avec de noirs regards dont l'ironie apparente n'est que l'expression noble d'un profond malheur ; puis viennent les Jacques, les André, les Sténio, les 3'eux pensifs et l'allure lasse, malades, minés par la fièvre, quelques-uns fatigués d'avoir trop relu la Nouvelle Héloise, tous mélancoliques, par leur faute ou par la volonté du destin, et menant le deuil de leurs illusions perdues ; voici un chœur d'artistes, douloureux génies, sublimes et mesquins, qui poursuivent leur beau rêve désintéressé, et qui cependant s'observent entre eux avec une jalousie trop visible; des comédiens s'attachent à leurs pas, écoutant leurs paroles, cherchant des gestes pour les refaire, très orgueilleux, et récitant en eux-mêmes quelque monologue dont l'importance leur semble extrême ; suit une pompe majestueuse de philosophes et de réformateurs, esthéticiens avec des lyres symboliques, stoïciens avec des catéchismes nouveaux, libres-penseurs soumis à quelque manuel de poche, jeunes
Fausts et vieux utopistes, socialistes farouches ou doux comme des enfants, tous un peu gauches dans leur démarche, êtres complexes, épais et pourtant illuminés, fronts étroits et cependant généreux, figures de cire tournées vers une idée fixe, dévouées à son triomphe et transfigurées par l'amour universel, en somme, rêveurs plus naïfs que mauvais, plutôt obscurs que rouges, à la fois lourds et enthousiastes, tenant de l'apôtre et de M. Homais tout ensemble, au demeurant sympathiques, bien qu'un peu trop admirés par leur peintre; une troupe de braves gens les accompagne, attirée par leurs promesses de bonheur et par les consolantes visions qu'ils lui ouvrent, abandonnant les outils pour écouter les sys" tèmes, en quête d'une justice qui viendra peu à peu avec le progrès de la civilisation humaine et d'un Eden où nul n'entrera jamais ; cependant le Berry tout entier arrive, bêtes et gens, bergers et bergères, troupeaux qui piétinent, chevaux qui trottent, et la vieille Grise qui mâche encore son brin d'herbe, et les fiers laboureurs, et les cornemuseux essoufflés, et Petite Fadette, et Sylvinet, et la petite Marie entraînant par la main le petit Pierre ; l'apparition gracieuse s'éloigne et disparaît dans la poussière du chemin ; alors, c'est un tout autre monde qui succède, moins franc, moins gai, plus lent, plus apaisé : d'abord, un charmant essaim
de jeunes femmes, plus naturelles que celles de l'avant- garde, douces, timides, prêtes à tous les sacrifices, nobles figures humides de larmes ou éclairées par un ravissement; puis, une compagnie distinguée de vrais gentilshommes français, enfin dressés en pied, dans leur chevalerie retrouvée, et de bourgeois réhabilités, revenus à leur valeur vraie ; derrière eux, des jeunes filles en longue théorie, blanches, virginales, naïves et mutines, couronnées d'innocence rieuse ; bref, tout un peuple de personnages vivants, que dominent quelques têtes plus expressives que les autres, Villemer ou les Bois- Doré, Mlle Merquem ou Mlle de la Quintinie ; c'est la fin de ce long déroulement humain qui s'est inauguré dans la passion, qui a traversé l'épouvantement métaphysique et social aussi bien que la fraîche nature, et qui se dénoue dans la grâce ; mais d'autres images défilent encore, et la procession s'achève en une queue de féerie, où se presse la bande ailée des êtres fantastiques, aériens, que la magicienne fit sortir des sources vertes ou des pierres druidiques, des rêves de la lande et des visions de la nuit, les fées, les fantômes, l'hommerâteau, le loup-garou, toute une légende délivrée, pullulante de spectres monstrueux et de créatures délicieuses, dont les formes flottantes prennent corps et maintenant courent, volent à la file, avec cette
vélocité furieuse des sorcières qui chevauchent dans l'air sur leurs balais enchantés ; et tout se termine par une danse merveil leuse, une chaîne berrichonne aux innombrables anneaux, qui passe en tournoyant, et serpente, et s'allonge, les mains des fées entraînant les mains des spectres, pour aller se perdre dans le lointain vaporeux d'où elle est venue, invinciblement emportée par le vent de rêve qui la guide en ses caprices et l'enroule dans son tourbillon.
Contemplez maintenant toute cette scène, en l'embrassant d'un seul coup d'œil, et regardez le fond du tableau : n'y voyez-vous pas, derrière le cortège mouvant, George Sand elle-même, telle que ses créations l'ont annoncée, telle qu'elle est apparue déjà dans toutes ces figures marquées de son empreinte romanesque, telle qu'elle se dégage maintenant, glorieuse et sereine, aux yeux de l'observateur? Dans un calme lointain, sur le fond troublé du dix-neuvième siècle, sa statue idéale se détache; elle siège là-bas, comme une immortelle, comme une de ces reines qui paraissent quelquefois dans la république des lettres, et dont le génie ne s'oublie pas ; à ses pieds fleurissent les touffes rustiques, les roses de l'idylle, que son souffle heureux fit éclore et qui l'embaumeront toujours de leurs parfums; les filles de son esprit, femmes ou fées, passent devant elle pour lui rendre hommage, et tout le
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siècle qu'elle a fait vivre défile pour la saluer ; mais voici que la statue s'anime : elle est vivante; et George Sand se penche, souriante, sur cette génératon dont elle fut la voix aimée et dont elle restera l'honneur.
Nous quittons à regret cette noble figure de femme. Avant de nous séparer d'elle, demandons à son génie la leçon dernière qu'il contient. Quel a été, au fond, le principe de son existence d'artiste? Quelle est la source vive d'où son art a jailli? Quel fut son secret? L'amour de la vie. Rien' de plus simple , et rien de plus important. L'amour de la vie, c'est en effet la vraie cause, profonde et pure, d'où sort tout ce que l'humanité produit de grand; toutes les grandes âmes, quelle qu'en soit la tendance maîtresse, grands charitables, grands justiciers, grands savants, grands artistes viennent de là ; et c'est là que George Sand a trouvé l'énergie nécessaire pour soutenir, jusqu'au bout, l'ardeur de son beau génie rpmanesque.
1 Certes, elle aimait la vie. Elle l'aimait dans le bondissement des cœurs passionnés, dans le frémissement des âmes sensibles, dans la vibration qui secoue toutes les fibres intimes d'un poète ou d'un musicien ; elle l'aimait dans les agitations de la société, dans les soulèvements, dans les luttes de classes, ou dans cette activité intense et
douce que recèlent les anciennes coutumes et les vieilles mœurs; elle l'aimait dans la sève montante des chênes, dans le bruissement des feuilles qui tremblent, dans lés rais du soleil, dans la verdure qui jaillit, dans les fleurs qui s'ouvrent; elle l'aimait dans l'homme, dans la société, dans la nature ; elle l'aimait en tout. Soit qu'elle peignît dans ses fresques fougueuses tous les emportements de la passion ; soit qu'elle éclairât d'une lueur rouge, trop joyeuse, les ruines possibles d'un sombre avenir; soit qu'elle exprimât avec véhémence, dans la préface de la Mare au Diable, son horreur de la mort et son aspiration transportée vers l'immense fécondité de l'homme et des choses, c'était toujours la vie, sage ou insensée, folle ou sereine, qu'elle aimait et qu'elle voulait faire aimer. Toutes ces qualités que nous admirons en elle, cette mobilité, cette universalité merveilleuses, cette curiosité d'un esprit vif, cette bonté d'un cœur qui déborde, bref, cette souplesse de tout son être expansif, qu'était-ce donc, en dernière analyse, sinon le sens profond de la vie, le désir de l'embrasser tout entière, d'en saisir la beauté suprême et de la partager avec tous? Elle avait au front cette flamme des vrais artistes, cette ardeur sainte qu'on appelait jadis, qu'on devrait nommer encore : le feu sacré. Ce fut là sa pure gloire, sa noblesse, sa part d'idéal, li*
brement choisie, et que nul ne saurait lui enlever.
Il y avait une fois, dans l'Inde vénérable, une reine qui, s'étant dépouillée de tout ce qui l'attachait au monde, alla se jeter aux pieds de la statue de Krishna, pour y verser, avec ses larmes, cette ardente prière : « O saint refuge, j'ai abandonné pour toi mon amour et mes richesses, mes jardins et ma royauté ; pour m'élever à toi, je suis descendue de mon trône; et maintenant je viens à toi confiante : prends-moi dans ton sein ! » La statue écoutait, muette; soudain elle s'entr'ouvrit, et la reine disparut dans ses flancs. Ainsi de George Sand. Dans le saint élan de sa jeunesse, elle vint se prosterner devant l'Idéal qui appelait ses rêves ; pour l'amour de lui, elle avait quitté ses biens, sa maison et sa noblesse; le dieu accepta ce sacrifice, parce qu'elle était digne de le faire; il reçut ce don royal d'une belle âme ; il lui permit de vivre désormais de sa vie, en dépit des bruits et des troubles qui pourraient venir du dehors, dans le sein de l'art, dans la paix du cœur, dans la sérénité de la conscience. Entrer dans le divin, comme cette reine d'Asie ou comme cette femme de France, n'est-ce pas un des plus beaux romans qu'une existence humaine puisse avoir? Les hommes le savent bien; dans ces situations exceptionnelles qui peuvent choquer quelques esprits étroits, ils voient l'inspiration du
génie; ils pardonnent et ils admirent, parce qu'ils aiment ceux qui sont pleins de vie. C'est le sens d'une carrière d'artiste comme celle de George Sand, et c'est le secret de son charme.
Aimons donc la vie dans la beauté : la vie belle est la fleur du monde. L'art y a pris son germe ; chaque jour il y puise sa force ; il y trouvera son salut. Certes, l'avenir des lettres françaises est obscur, comme celui de la société elle-même; nous sommes à une heure de transition ; nous ne savons quel sort préparent à notre civilisation les guerres et les révolutions possibles; nous ne pouvons donc prévoir la destinée de l'art, qui est suspendue à celle de la société elle-même ; mais soyons assurés que le progrès littéraire ne viendra ni d'un plat réalisme, ni d'un rêve mystique; il fera son chemin dans la région moyenne où s'est toujours tenu le génie français, génie essentiellement humain, sensé et vivant. Le roman, en particulier, ne saurait trouver sa voie ni en se traînant sur les traces des bêtes, ni en essayant de suivre les anges dans leur vol aérien ; ni si haut, ni si bas; sa nature est plus complexe; il doit se maintenir dans la grande route que foulent les hommes, et arracher son bien de leurs entrailles palpitantes, quitte à s'élancer sans trêve au-dessus des choses du sang par de beaux essors idéalistes. Là est la vraie tradition française. Pour y entrer, il faut de la
franchise, du bon sens et de la raison ; il faut aussi de l'imagination, du goût pour les aventures intellectuelles, de l'humeur voyageuse. de l'esprit romanesque enfin, dans le sens le plus élevé du mot; bref, il faut des ailes, et il faut du lest; le tout donnant ce souverain équilibre, cette heureuse résultante de deux forces également pondérées, qui s'appelle la joie : joie saine et tranquille, triomphe d'un cerveau où l'activité enthousiaste et la raison calme travaillent dans un parfait accord. Toute chose a deux anses, disait la sagesse grecque : saisie par l'une de ces anses, elle est toujours facile à soulever ; par l'autre, impossible ; les enfants prennent la mauvaise, se voient impuissants et pleurent; les hommes sensés choisissent la bonne, et par ce mo3'en portent légèrement l'amphore des larmes et des baumes, des ravissements et des douleurs ; c'est ainsi que nous avons toujours fait en France, nous les fils des Grecs, les vrais héritiers de leur génie idéal et mesuré ; et c'est pourquoi notre art, comme le leur, est un sourire.
Donc, ne cherchons pas la mort, mais la vie. Ne soyons pas pessimistes : car tout pessimiste, à moins que de terribles malheurs n'aient fondu sur sa maison, est un cerveau médiocre et déformé qui a conçu un mauvais système du monde. Soyons plus sages : demeurons naturels comme des enfants au sein de la nature bienveillante; ouvrons notre
oreille, pour écouter le grand battement de vie qui nous entoure, la sourde palpitation de l'être dans l'immensité de l'univers ; ouvrons nos 3"eux, pour voir les innombrables merveilles que le maître de la maison nous permet de visiter; avons-nous le droit de mourir sans avoir seulement jeté un regard sur ce petit globe, qui est si vaste et si riche, qui a été fait pour nous, qui pour notre plaisir a été entouré de tant de climats, de végétations, de races, de spectacles divers, tous pleins d'intérêt pour une curiosité intelligente, sans compter les bibliothèques, les galeries de tableaux et les recueils de bonne musique que nos grands aïeux y ont placés? La mort vient vite : vivons donc, pendant que nous sommes en vie; rions à la nature entière ; admirons les richesses du patrimoine humain, et tâchons d'y ajouter quelque chose. Les ténèbres viendront; en attendant, prenons un bain de lumière; n'assombrissons rien, ni pour nous, ni pour les autres. Soyons bons, heureux et amis de la beauté ; c'est si simple, et c'est si noble ; c'est si doux aussi, pour qui sent le prix de la vie, mère de la joie! Acceptons l'existence qui nous est faite, sans lâcheté comme sans folie, mais en gardant toujours la même possession de nous-mêmes. Nous avons la clef du bonheur ; ne la faussons pas en voulant, de vive force, lui faire ouvrir les portes de la mort; mais laissons-la tourner dans la
bonne serrure pour laquelle Dieu l'a construite, et entrons alors, le front serein, dans les jardins de la vie.
George Sand peut nous}' conduire; car elle a trouvé les bons chemins. La génération qui s'élève ne saurait choisir un meilleur guide. Le souvenir de cette existence donnée à l'art est à lui seul tout un enseignement. Oui, George Sand aimait la vie, dans toutes ses formes, réelles ou idéales, et c'est pourquoi elle fut une pure artiste, une grande voix dont nous garderons la pieuse mémoire. C'est dans ce sentiment profond qu'elle puisa toute la force émue de son génie, toute l'ardeur de sa bonté; ses erreurs mêmes ne furen!: que l'expansion naturelle d° cette abondance. Admirons donc se? essors, et pardonnons-lui généreusement ses faiblesses, nous souvenant qu'elles eurent leur origine clans cet excès de vie romanesque, si bien peint par elle même en une de ses plus touchantes figures, je veux dire dans la richesse débordante d'une âme trop large, d'un cœur trop tendre et trop passionné.
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