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PIERRE LEROUX. — LES ROMANS SOCIALISTES

Nous avons vu jusqu'ici George Saiid mettre dans son oeuvré ses souffrances et ses révoltes de femme, ou ses rêves d'artiste. Mais l'écrivain du XIX® siècle ne borne pas ses ambitions à cette tâche modeste. Il appartient à une corporation qui a compté parmi ses membres Voltaire et Rousseau. Les philosoplies du XVIII® siècle ont déplacé l'objet de la littérature. D'un instrument d'analyse ils ont fait une arme de combat, incomparable pour attaquer les institutions et renverser les gouvernements'. Le fait est que, depuis l'époque de la Restauration, nous ne verrons presque pas un écrivain, du philosophe au vaudevilliste et du pro-

fesseur au chansonnier, qui ne tienne à remplir sur le chemin de l'humanité sa fonction de flambeau. Les poètes feront des Révolutions, pour donner un démenti à Platon qui les chassait de sa République. Et comme Sophocle, à Athènes, pour avoir fait une bonne tragédie, fut nommé général, les romanciers, les dramaturges, les critiques et les faiseurs de calembours se consacreront à la confection des lois.

George Sand est trop de son temps pour se tenir en dehors d'un tel mouvement. Nous avons maintenant à l'envisager dans son rôle social.

Aussi bien, ne pouvons-nous douter de quel côté l'entraîneront ses sympathies. Elle a été en lutte avec les institutions : elle ne doute pas que les institutions n'eussent tort. Elle constate qu'il y a beaucoup de souffrances de par le monde : puisque la nature humaine est foncièrement bonne, c'est donc que la société est mauvaise. Elle est romancière : elle considère que les solutions les plus satisfaisantes sont celles où il entre le plus d'imagination et de sensibi-

lité et que la meilleure politique est celle qui ressemble davantage à un roman.

Suivons-la donc, d'étape en étape, sur les routes de l'utopie. A vrai dire, dans cette grande fabrique de systèmes et dans ce magasin de panacées qu'était la France de Louis- Philippe, il n'y avait qu'un embarras : celui du choix.

Le premier en date des nouveaux évangiles fut celui des saint-simoniens. Quand George Sand arriva à Paris, le saint-simonisme y était une des curiosités proposées à l'ébahissement des provinciaux. Parodie de religion, il était organisé en église avec un Père en deux personnes qui étaient Bazard et Enfantin. Le culte se célébrait dans un bouis-bouis. Il y avait un costume : pantalon blanc, gilet rouge et tunique bleue. Les jours où le Père descendait avec ses enfants des hauteurs de Ménilmontant, je vous prie de croire qu'on ne s'ent nuyait pas dans les rues. Toutefois il restaidans l'organisation saint-simonienne une importante lacune. Pour compléter le « couple sacerdotal », il eût fallu une femme qui fût venue

prendre place auprès du Père. On demandait une Mère à tous les échos ; on lui donnait rendez-vous au plus prochain jour : on ne voyait rien venir. Déjà Saint-Simon avait essayé de « tenter « M"Me Staël. Il lui avait dit : « Je suis un homme extraordinaire. Vous êtes une femme non moins extraordinaire. A nous deux, nous aurions un enfant encore plus extraordinaire. » M""* de Staël ne se soucia pas de collaborer à la confection de ce prodige. Quand parurent les premiers romans de George Sand, une grande espérance traversa le monde saint-simonien. Voilà celle qu'on attendait, la femme libre qui, ayant médité sur le sort de ses « sœurs », formulerait la Déclaration des droits et devoirs de la femme ! On dépêcha auprès d'elle Adolphe Guéroult, rédacteur en chef de l'Opinion nationale. Mais notre Berrichonne avait un fond solide de bon sens. Cette fois encore, on attendit vainement la Mère : elle ne vint pas. C'est alors qu'on eut l'idée d'aller la chercher en Orient. Une mission s'organisa. Ils étaient douze, vêtus de blanc, en signe du vœu de chasteté, le bâton de pèlerin à la main.

Ils mendiaient le long des routes et couchaient quelquefois à la belle étoile, mais plus souvent au poste... Toutefois, et quoiqu'elle ne fût pas séduite par ce genre de maternité, George Sand resta en rapports avec les saintsim-oniens. Elle assista à l'une de leurs réunions à Ménilmontant. La Correspondance imprimée contient une lettre qu'elle adresse à la famille saint-simonienne de Paris. Le fait est qu'elle en avait reçu, pour le i" janvier 1836, un grand assortiment de cadeaux, pas moins de cinquante-neuf articles, parmi lesquels je relève : une boîte à robes, une paire de bottes, un thermomètre, un portemousqueton, un pantalon d'homme et un corset. Le saint-simonisme fut universellement raillé. Mais on a bien tort de croire que le ridicule tue en France. Il est, au contraire, un excellent moj^en de réclame, un puissant instrument de propagande : c'est une force. Le saint-simonisme est à l'origine de toutes les doctrines humanitaires qui vont pulluler sur ses débris. Un de ses dogmes essentiels est celui de la diffusion de l'âme dans l'humanité et des

renaissances successives; Enfantin disait : « Je sens le vieux saint Paul qui vit en moi. » Un autre est celui de la réhabilitation de la chair. Le saint-simonisme proclame l'égalité de l'homme et de la femme, celle de l'industrie vis-à-vis de l'art et de la science, et la nécessité d'une répartition nouvelle des richesses modifiant le régime de la propriété et augmentant à l'infini les attributions de l'État, C'est en somme la première des doctrines qui vont rendre sa misère insupportable au prolétaire, en lui proposant pour unique idéal la possession du bonheur ici-bas et prêtant à la convoitise du bien-être matériel l'apparence mensongère d'une religion.

George Sand avait un point vulnérable : sa générosité. En lui donnant à croire qu'elle travaillait pour le bien des déshérités, on l'eût menée au bout du monde. On l'y mena en effet.

Entre autres grands esprits qui furent troublés par le voisinage du saint-simoniSme, faut-il s'étonner de voir Lamennais? Quand George Sand le connut, il avait cinquante-trois

ans ; il avait rompu avec Rome ; il était l'auteur apocalyptique des Paroles d'un croyant. Il transportait dans sa foi révolutionnaire toute l'ardeur de son âme aimante, créée pour l'apostolat et à laquelle eût si bien convenu la qualification de « cathédrale désaffectée ». Ce fut Liszt qui, en 1835, lors du « procès monstre », l'amena chez George Sand et le fit consentir à monter jusqu'au « grenier » du poète. Elle en trace ce portrait : « M. de Lamennais, petit, maigre et souffreteux, n'avait qu'un faible souffle de vie dans la poitrine ; mais quel rayon dans sa tête ! Son nez était trop proéminent pour sa petite taille et pour sa figure étroite. Sans ce nez disproportionné, son visage eût été beau... On l'amusait avec un rien. Une niaiserie, un enfantillage le faisait rire. Et comme il riait! »* Gaieté de séminariste. M. Féli resta toujours et quand même Vabbé de Lamennais. George Sand l'admira passionnément. Elle prit son parti contre quiconque l'attaquait, dans la troisième

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