‹ George SandChapitre 2 sur 6 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

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Ruit per vetitum nefas i audax »

HOBACE.

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« Un gamin de mon espèce »

C'est par ce mot que commence la dernière lettre de George Sand (i) ; mot profond , plein de portée, qui re'vèle toute une vie, tout un caractère. Jamais le pre'cepte du sage : « Connaistoi! » ne reçut un plus entier accomplissement. Cette qualification si vraie , si pittoresque , je ne l'ai point trouvée, c'est George Sand qui me la fournit. Il l'a puisée dans la conscience de soi-même, et s'est peint d'un seul trait, non pas en buste , mais en pied , mais tel qu'il s'est audacieusement posé devant la société indignée.

(1) Revue des deux Mondes du 15 Novembre 1836.

Et ne croyez pas que ce soit là un de ces mots lâchés à l'étourdie; c'est bien le fond de la pense'e deSand , l'expression exacte de l'opinion qu'il s'est forme'e de lui-même. Il caresse cette ide'e, il y revient avec complaisance. « Je suis, » dit-il ailleurs, un vrai bohe'mien, un polisson ; » le plus indiscipline' voyou qui ait fait, delà vie, » une e'cole buissonnière (i) ». En effet, pour peu qu'on y re'fle'chisse , l'auteur de Lélia et de Jacques n'est autre chose que le gamin de génie, le gamin élevé à sa plus haute puissance. Poursuivons le parallèle, il ne nous fera pas de'faut; partout l'analogie en ressort fondamentale , frappante , et jetant une clarté vengeresse sur George Sand, sur le caractère et la tendance de son œuvre.

Le gamin représente les instincts mauvais de notre nature abandonnée à elle-même ; ses penchans destructeurs et désordonnés, sa sauvage indépendance , sa haine contre toute autorité , son mépris cynique pour ce qu'ont respecté les hommes de tous les temps. Les notions du bien et du mal, du juste et de l'injuste, telles que les a sanctionnées le consentement unanime des peu-

(1) Lettre à Everard , Revue des deux Moudes du quinze Juin 1): 35.

pies , sont pour lui sans valeur. Le gamin est , à lui-même, sa loi vivante; ses appétits, ses passions, ses haines sont les seuls mobiles, la seule règle qu'il reconnaisse ; il vit en dehors de la socie'le' à laquelle il a de'clare' la guerre, et, ne pouvant l'anéantir, il l'outrage. 11 salit les murs d'impures images et y trace des inscriptions révoltantes. Après avoir assiste' au de'part de la chaîne, car le gamin est avide d'émotions, il s'étend au soleil, et se laisse bercer aux fantaisies de son imagination indisciplinée. Il est heureux ; il se croit au bagne ! non pour s'y régénérer, comme Trenmor (i), mais pour y retremper son cynisme , et s'y affermir dans ses habitudes de révolte et de blasphème , parmi ces hommes forts que la « tyrannie » de nos institutions a frappés.

Encore préoccupé de ses rêves, le gamin s'assied sur la pierre de l'égout , tribunal digne d'un pareil juge. Dans son audace effrontée , il cite, à sa barre, la société, qui poursuit son chemin, en détournant la tète, avec une expression de pitié mêlée de dégoût; il s'en venge en 1 insultant en détail. Le piètre passe ; il lui jette des paroles de blasphème et d'outrage: car le prêtre,

(1) L'un des personnages du roman de Lélia.

c'est le représentant dune autorité' acceptée; et, à ce titre, il lui est odieux. Le gamin brave et injurie la force publique, sauve-garde de Tordre et des lois; il crie : « à bas les ministres, » et siffle le chef de l'Etat, roi, pre'sident, directeur, peu lui importe; en lui, c'est l homme-pouvoir qu'il veut avilir. Il réunit, dans une même charge, le pauvre vieux patricien, avec sa démarche casse'e et son costume d'une autre époque , et le brave butor de l'empire, au maintien soldatesque, clopinant sur sa jambe mutile'e. II glisse, à l'oreille de la jeune fille , un mot infâme , qu'il explique par un geste lascif, et dont sa pureté restera à jamais dëflore'e : l'enfant, dans son trouble, se serre contre sa mère qui l'entraîne éperdue. Courtier d'adultère , le gamin facilite , au suborneur, l'accès auprès de la nouvelle épouse, à laquelle il montre le chemin du Lupanar. Cela lait , il s'accroupit dans le ruisseau , « et s'y lave les mains , devant Dieu , des impu- » retés de la race humaine (0 ».

Un brillant équipage vient à l'éclabousser en passant : il est rageur, le gamin; il grince des dents, vomit des imprécations, lance des pierres

(1) Jacques. Les passages guilleme,tés et les mots en italique sont tirés des écrits de George Sand.

et de la bouc contre la voiture qui s1 éloigne. Ce riche quelle emporte, c'est son ennemi; que ne peut-il le mettre à pied! une fois à pied, ah ! qu'il saurait bien le rouler à terre, car c'est ainsi que le gamin entend l'égalité.

Il est, lui, 1 ami du proie'taire ; non de cet ouvrier laborieux qui nourrit sa famille , et porte, le Dimanche, à la caisse d'e'pargnes , les e'conomies de la semaine , celui-là , il le traite à' épicier; mais de cet homme turbulent , plus assidu à l'estaminet qu'à l'atelier, qui s'enivre du produit de sa journée, rentre dans son bouge, bat sa concubine et ses enfans affame's , et court se joindre à 1 émeute qui hurle dans nos carrefours. Le gamin marche avec elle, la secondant de ses vœux, l'encourageant de la voix et du geste. Il brise les réverbères, dont la modeste lueur assure le repos de la cité, et guide la patrouille sur les pas de celui qui le trouble ; au gamin ce sont des torches qu'il lui faut. Il dépave la voie publique , renverse les barrières, insulte le magistrat sur sa chaise curule, profane le sanctuaire, assiège le palais de clameurs factieuses, casse les vitres des hôtels, et , pour n'avoir point à se reprocher d'avoir rien respecte, il envahit le domicile du citoyen obscur,

et trouble la paix de son humble foyer. Traîné devant le juge pour quelque énorme scandale, le gamin est atte're' par le cri réprobatcur de la conscience publique. Pour la première fois il se trouble, son audace l'abandonne , il balbutie une sorte de désaveu : « Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire. » Le juge le renvoie flétri, et ses amis déconcertés vont répétant, pour sa justification : « Il n'a pas été compris (i) ».

Cultivez cet heureux naturel, George Sand ! il y a de l'étoffe dans ce garçon là; c'est un de ces sauvages que vous aimez, et que la société n'a pas encore gâté. Enseignez-lui à lire dans Lélia, formez-le à votre école. S'il a du génie , il continuera votre œuvre; dans le cas contraire, vous en ferez au moins un Lacenaire, un Benoît, qui sait? peut-être même un de Sade! Comme tel, il pourra encore être, pour vous, un auxiliaire utile, et, par l'action dissolvante de son exemple ou de ses écrits, contribuer à préparer le triomphe de l'individualisme sur le principe social.

(1) Allusion à la publication de Lélia et à l'effet qu'elle a produit. Je crois superflu d'ajouter que le juge, dont je parle^ est l'opinion publique. Tour tout lecteur familiarisé avec les écrits de Sand , le parallèle que je viens de tracer ira rien qui soit arbitraire ; la suite de cet écrit le prouvera aux autres.

Mais ne serais-je point injuste envers le gamin? Hàtons-nous d'invoquer, en sa faveur, sinon un fait à décharge , du moins une circonstance alte'nuante. 11 n'a rien reçu , lui , de cette société qu'il maudit sans la connaître. Triste jouet du hasard , livre' , sans moyens de de'fense , aux tentations incessantes du vice et de la misère, il est resté étranger aux bienfaits de l' éducation, à l'influence préservatrice de l'esprit de famille : Il ne lui a pas été donné de savoir et de choisir. Le gamin n'a pas reçu, d'une bouche chérie et vénérée, de celle de sa mère, les premières traditions sociales ; il n'a pas eu , sous les yeux, l'exemple journalier des vertus modestes et difficiles; il n'a pas appris à respecter, dans son père, le protecteur du foyer domestique, le chef de la famille, ce type primitif de toute autorité. Il a eu pour mère une fille publique, père inconnu. Pourquoi donc imputerions-nous, à cet infortuné, son immoralité, résultat nécessaire de l'abandon où il a vécu ?

Il n'en est point ainsi pour George Sand; d'où je conclus à la réhabilitation du gamin auquel mon parallèle a fait tort. Il a agi sans discernement, soyons indulgcns pour lui; car, hélas! nous tenons tous du gamin, les uns plus, les

autres moins. Il n'est, après tout, que le vieil homme dont parle saint Paul, et qu'il nous représente comme si difficile à dépouiller entièrement. C'est, je le re'pète, la partie mauvaise de notre nature livrée, sans frein et sans règle, à ses appétits et à ses penchans vicieux, Mais , que penser de ces hommes qui , armés de l'autorité du génie et de toutes les séductions du langage, s'acharnent à faire prévaloir cette pire moitié de la dualité humaine sur celle qui, tendant, instinctivement aussi, à de plus hautes destinées, est sans cesse en lutte avec elle? Et c'est là pourtant la mission que George Sand s'est choisie, celle qu'il poursuit systématiquement avec une persévérance et une puissance de talent dignes d'un but meilleur (i). Si la charité nous ordonne d'être indulgens pour le mal commis , c'est un devoir non moins impérieux de flétrir, d'un blâme sévère, le mal formulé en principes, et de signaler, à la méfiance publique, ces hommes pervers ou égarés qui prêchent des paroles de mort.

(1) Dans mon opinion, George Sand vient, pour le style, immédiatement après les deux premiers écrivains de l'époque, je veux dire l'auteur des Paroles d'un Croyant > eï celui de l'Itinéraire.

JACQUES. i3

Le divin Platon ne se fut pas borne à bannir, de sa république, George Saud, la tète couronnée de fleurs; non! il l'eût fait attacher au pilori, son livre de Lt'lia pendu au cou, et ces mots : Empoisonneur public , inscrits au sommet du poteau infâme!

Dans nos saturnales révolutionnaires, George Sand eut e'te', par acclamation, élu grand-prètre de la raison; peut-être même l'eût- on vu , de'guis-é en femme, s'asseoir sur l'autel profané.

Et ce n'est point ici une supposition gratuite : l'auteur de Jacques et de Lélia professe hautement le culte de la raison individuelle , disons mieux, de la sienne propre. C'est le seul dont, pour lui , les oracles ne soient pas imposteurs; le seul qui ne lui cache pas un piège. Car il est difficile de prendre au sérieux le nom du Dieu vivant, qu'il semble le plus souvent invoquer pour la forme, et comme pour l'acquit de sa conscience d'artiste ; croyance vague , stérile après tout, et qui se résout dans un panthéisme insaisissable. George Sand proclame audacieusement les oracles de l'idole qu'il s'est créée; il pose en regard l'homme et l'humanité, l'individu et les masses , l'exception et la règle; de sa pleine et certaine science , il subordonne , par

une décision infaillible et sans appel, l'humanité à l'homme, les masses à 1 individu, la règle à l'exception. Il se constitue en révolte contre la société', ou, pour parler plus exactement, il la déclare en état de rébellion contre lui, et la met hors la loi. Puis, se chargeant de V exécution de la sentence , il sape ses bases , flétrit ses institutions, brave ses lois, casse ses arrêts, détruit ses sauvegardes, et s'efforce de démolir, pièce à pièce, l'édifice qu'il ne peut faire sauter tout à la fois. A un si étrange spectacle, on ne sait si l'on doit s'indigner ou sourire. George Sand a-t-il donc oublié ce mot d'un sens si vrai? « Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit , plus de génie que qui que ce soit , c'est tout le monde. » N'entend - il pas la voix des générations qui s'élève contre lui, unanime, imposante, pour le condamner sans recours ? il peut bien la maudire , cette voix , mais il ne lui est pas donné de mettre à néant ses décisions. Quand je vous contemple, George Sand! seul en présence de cette puissance colossale de l'humanité , aussitôt vos rares talens, votre haute supériorité intellectuelle s'effacent et disparaissent; il me semble n'avoir plus , sous les yeux , qu'un pygmée , roidissant ses petits bras dans un risi-

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ble effort, et s'imaginant pouvoir se servir de sa plume, comme d'un levier, pour ébranler, sur leurs vieux fondemens , les sociétés que Dieu seul dirige et modifie à son gré, selon ses impénétrables desseins.

Cette tâche insensée et criminelle, George Sand s'acharne à la poursuivre , avec une verve de colère et une énergie de volonté propres à effrayer quiconque n'aurait pas foi en d'éternelles promesses. La haine et l'orgueil, ses deux mauvais génies, le précèdent dans sa course forcenée. Ils secouent leurs torches devant lui , et, à cette lueur infernale, lui montrent, en passant, Dieu et l'homme, les rapports qui les unissent, la société et l'ordre providentiel du monde moral. Le malheureux maudit et blasphème; il appelle à lui toutes les passions mauvaises, tous les instincts anti-sociaux, dont il proclame l'affranchissement. Il se retourne , croyant que derrière lui il y a foule, et se voit presque seul! Le sentiment de son isolement, de son impuissance, l'éclaireront-ils enfin? Comprendra-t-il que l'individualisme est inhabile à rien fonder , si ce n'est l'anarchie en grand, et que l'unité, la cohésion sont au fond de tout ce qui est stable? — Où donc courez-

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vous? lui crient quelques individus épars , que la curiosité a attirés sur ses pas. — Au néant par la ne'gation. — Que cherchez-vous? — Je 1 ignore ; je ne veux rien de tout ce qui existe. Mais, en attendant que mon but soit de'termine', mon choix fait, j'ai besoin d'exercer cette puissance de destruction qui m'a e'te' donne'e; je veux me sentir vivre. Malheur donc à ce qui me fait obstacle ! malheur à tout ce qui gêne le développement illimité du moi, dont les inspirations sont ma loi unique , du moi dont j'ai fait mon Dieu; ce n'est que sur des ruines que je lui sacrifie !

C'est surtout dans Jacques et dans Lélia, que George Sand a formulé ses doctrines antisociales , et déposé le trésor de ses colères et de ses vengeances. Nulle part il ne se montre plus haineux , plus méprisant et plus amer. Le sentiment que lui inspire la race humaine , à lui et à ses héros, est pins que de la misanthropie; c'est, pour me servir d'un mot que je fabrique exprès, de Yanlropophobie, je veux dire une r;ige furieuse et implacable. Auprès de Jacques, de Sylvia et de Lèlia , Timon n'eût été qu'un Philinte; et, pour trouver quelque chose d'analogue , il faut remonter jusqu'à ce fou couronné,

qui regrettait que le peuple Piomain n'eût pas une seule tète, pour en finir avec lui d'un seul coup. Je retrouve , dans une Ifttre que m'adressait Sylvio Pellico , cet homme au caractère adorable, à la vertu en quelque sorte surhumaine , le passage suivant, qui semble avoir e'te' écrit exprès pour George Sand : « Le grand mal de » notre époque agite'e, c'est la haine. Les cœurs » sedesse'chent: tous cherchent à l'envia se sur- » passer en prudente méfiance, en conjectures » avilissantes , en ironies cruelles. Ah ! ces » gens-la n'aiment pas! c'est qu'ils ne sont pas » Chrétiens. »

En effet, l'amour, dans le sens restreint, dans la commune acception du mot, l'amour tel que le professent George Sand et ses personnages , la chose sans laquelle , selon eux , tout le reste n'est rien, la seule qu'ils se vantent d'avoir e'tudie'e , de connaître à fond, et pour laquelle ils se disent appelés à vivre exclusivement ; cet amour-là n'est, en définitive, autre chose que l'individualisme poussé jusqu'au délire, jusqu'à la férocité. C'est la concentration de toute l'énergie vitale, de toutes les facultés de l'homme sur ce point unique : l'assouvissement de sa passion égoïste. Car il s'aime lui-même, il n'aime

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que lui dans cette idole qu'il s'est faite; il se recherche lui seul, dans l'objet qu'il croit aimer, cl auquel il s'imagine follement qu'il se sacrifie ; comme si le sacrifice pouvait exister sans l'abnégation, sans l'entier détachement de soi ? Dans cet e'Iat permanent de fièvre chaude, l'œil de l'intelligence s'obscurcit, le cœur se resserre et se corrode , le sens moral se de'prave , les saines notions se faussent, la raison et la volonté paralysées ploient sous le joug de l'imagination délirante , tous les devoirs sont méconnus , foulés aux pieds ; en un mot , l'homme social disparaît pour faire place à l individu, qui, inonomane furieux, se débat et brise les entraves qui gênent l'élan de sa passion indomptable; pour la satisfaire il bouleverserait le monde. Il ne faut donc pas s'étonner de voir de tels êtres passera l'état sauvage. Nous leur avons surpris leur secret , arraché leur masque , et nous savons désormais pourquoi « ils détestent si cordialement la soj) ciélé, ses droits, ses usages , ses préjugés, » et révoquent en doute les éternelles lois de )> l'ordre et de la civilisation, » en attendant que , mieux informés , ils les flétrissent de leurs ii: épris. George Sand ne trouvera donc pas mauvais que nous le récusions, en invoquant ses

propres paroles : *c La haine et le de'sespoir font » trembler la main nui tient la balance, et la ven- » geance se mêle de juger. »

S il marrive quelquefois de confondre l'auteur et les caractères qu'il met en scène, ce n'est pointa dessein, mais parce qu'il est difficile de les se'parer. L'homme de ge'nie se réfléchit dans son œuvre; elle fait, pour mieux dire, partie de lui-même. C'est la robe de Nessus sur les épaules d'Hercule, et l'on n'en peut arracher unlambeau sans que les chairs saignantes ne viennent avec. A l'exemple de Byron, George Sand s'est complu à se personnifier, plus ou moins, dans ses créations, et la plupart deses personnages n'ont guère d'autre réalité que celle-là. Ce sont, le plus souvent, des abstractions incarnées, qui rappellent ce monstre de la porte St.-Martin, produitbizarre des élucubratioDS de l'alchimiste, bipède indéfinissable , né , par une nuit d'orage , de l'union d'un alambic et dune cornue. Je me propose de prendre à partie ces héros de romans , ces Virago cuirassées du triple airain. Si , les atteignant au défaut de l'armure, mou fer pénètre dans un sein palpitant de vie, et fait saigner des blessures mal cicatrisées , si , veux-je dire , George Sand se trouve , par aventure, derrière

ses personnages , j'en aurai regret; mais je ne sais qu'y faire , si ce n'est de plaider , par avance, l'excuse de non-préméditation.

Si je commence mon travail d'examen par le roman de Jacques , c'est que , de tous les ouvrages de George Sand ,il est, selon moi, le plus mauvais et le plus dangereux , en ce qu'il en est le mieux fait et le plus clair. Nul autre ne me paraît de nature à exercer une action plus dissolvante, et à répandre plus d'ide'es fausses etanlisociales. Le mal qu'il contient est un mal tout pratique, et mis à la porte'e de chacun. Quiconque sera enclin à s'e'garer dans de mauvaises voies, ou à s'y affermir, à s'y enfoncer de plus en plus , trouvera , dans ce livre , des sophismes à son usage, sophismes au moins spécieux, et de'bite's avec un aplomb d'effronterie , on ne peut plus propre à faire impression surles esprits faibles et surles convictions chancelantes.

Le roman de Jacques a pre'pare' et provoque la chute de plus d'une femme , et, pour un grand nombre , il l'a rendue irre'vocable peut-être, Cette assertion est basée sur des faits.

Lidée-mère , la donnée principale de ce roman, doune'c qui se révèle plus ou moins clairement, dans tous les livres de George Sand, se trouve formule'e sans ambiguïté' dans le passage suivant , auquel l'ouvrage est destine' à servir de commentaire : « Je ne me suis pas réconcilié )) avec la société ; le mariage est toujours , selon )) moi, une de ses plus odieuses institutions. Je ne )> doute pas qu il ne soit aboli , si f espèce humaine y> fait quelques progrès vers la justice et la raison . » Un lien plus humain et non moins sacre' rem- )) placera celui-là , et saura assurer l'existence )) des en fans qui naîtront d'un homme et d'une )> femme , sans enchaîner à jamais la liberté de )) l'un et de l'autre. Mais les hommes sont trop )> grossiers, et les femmes trop lâches pour dc- )) mander une loi plus noble que la loi de fer )) qui les re'git. A des êtres sans conscience et )) sans vertu, il faut de lourdes chaînes. Les )) améliorations, que révent quelques esprits gé- » néreux, sont impossibles à réaliser dans ce » siècle-ci. Ces esprits-là oublient qu'ils sont de )) cent ans en avant de leurs contemporains , et )) qu'avant de changer la loi , il faut changer » l'homme ( Jacques , p. 79 , vol. 1.) »

Les reflexions se pressent en foule, à la lec-

turc de cet étrange manifeste; en le rédigeant, Tailleur semble avoir été frappé de vertige , et ce préambule seul: « Je ne suis pas réconcilie » avec la société, » est de nature à faire naître une juste méfiance, quant à la valeur morale de ce qui suit. Jacques paraît avoir oublié , si toutefois il les a jamais connues, et la nature de l'homme et les conditions de son existence. Il ne s'est pas aperçu qu'en formulant sa condamnation du mariage, qu'en prédisant son abolition pour l'année 1987 , il avait, par le fait et d'un trait de plume, changé l'homme , dans l'impatience où il était de changer la loi. L'existence de la famille ne dérive-t-clle donc pas de ce qu'il y a de phi > intime dans notre nature, savoir, de l'amour des enfans , sentiment non moins instinctif, non moins vivace, plus fort peut-être, etàcoup sur plus durable que l'attrait qui porte les sexes l'un vers l'autre? Or, la famille est-elle possible sans le mariage déclaré indissoluble , sauf certains cas urgens de séparation , certaines exceptions rares, qui peuvent être déterminées par la loi .' L'expérience de tous les temps et de presque tous les peuples a pleinement confirmé le con- I raire. Je neveux point ici trancher du publiciste, eu reproduisant les argumens allégués contre le

divorce : je me bornerai simplement à dire , que le sentiment paternel, relui de la maternité surtout, que leur action éminemment moralisatrice, valent bien la peine d'être pris en considération , et qu'il semble au moins étrange de voir Jacques, les sacrifier, défaite de cœur, à un instinct moins noble , moins conservateur surtout , instinct qui, développé dans des proportions démesurées, par des imaginations eu délire , devient la plus aveugle, la plus isolante , la plus destructive des passions anti-sociales. C'est George Sand luimême quil'a dit : « l'amour est égoïste ; il s'assied » triomphant sur les ruines de l'univers , il se » pâme de plaisir sur des ossemens desséchés, » comme sur des fleurs. »

S'imaginer qu'on peut en finir aussi lestement avec une institution que l'on hait , c'est faire preuve d'une singulière préoccupation d'esprit. On a ses raisons pour n'envisager le mariage que d'une manière étroite , je veux dire , sous le point de vue purement individuel , et l'on se hâte de le proscrire, sans être en position de le comprendre, ni, à plus forte raison, dele juger. Sur quoi donc basera-t-on le lien plus humain que lonprélcnd lui substituer:' (Je prends ici le mot humain dans sa plus haute acception .) Coin-

ment surtout parviendra-t-on a le rendre sacré? — Mais L'amour.... — Je vous comprends, Jacques ; votre the'orie sur le sentiment , sur l'amour , « dont on aurait dû faire le Dieu de » l'univers , » cette théorie , selon vous , suffit à tout. Mais , dites-moi, je vous prie, où s'arrêtera, pour vos couples d'amans , la faculté du provisoire? A quelle limite finira , pour eux, le droit d'user de cette liberté nue vous vous garderez « d'enchaîner à jamais?» Jusqu'à quel point leur sera-t-il loisible de changer , d'essayer, de se fixer de nouveau , pour être désabusé une fois de plus , et avoir l'occasion d'essayer une fois encore? Votre principe admis , vous ne vous arrêterez plus , et vous glisserez , par une pente irrésistible, jusqu'à la fameuse théorie du père Enfantin, sur les êtres à affections profondes et les êtres à affections vives , ainsi que sur la nécessité rationnelle de les appareiller; doctrine monstrueuse qui , dans la pratique , mènerait droit à la promiscuité, et qui attira , au Père , celte terrassante apostrophe d'un St.-Simonien , homme de bien: « Yousréglementezl'adultère! »

Au reste , le vœu que vous émettez a jadis été réalisé : l'antiquité a élevé des temples à votre Dieu de l'univers. Eros et Vénus genitrix tiv\ eu

leurs autels , et nous avons vu où la déification des instincts brutaux de notre nature a mené l'humanité. Il demeure encore douteux si les hommes en seront moins grossiers , et les femmes plus rcspecte'es , lorsqu'au joug du devoir, qui vous pèse tant , vous aurez substitue' le lien libre, rengagement^ ////fl///que vous annoncez ; ces mots hurlent de se trouver ensemble !

Quant au moyen «d'assurer Y existence des

» enfans qui naîtront de..... dun homme et

)> d'une femme » (pourquoi cette pruderie, Jacques ? prononcez hardiment ce mot d'une cynique énergie, le seul qui rende votre pensée, Rousseau vous en a donné l'exemple (0- Ce moyen, dis-je, est tout trouvé; on agrandira les hospices. La société nouvelle se chargera de prendre soin des orphelins délaissés parleurs pères et mères qui, chacun de leur côté, continueront à en accroître le nombre , au gré de la mobilité de leurs affections vives. La famille sera dissoute comme un abus; la propriété, devenue viagère, ne tiendra plus qu'à un fil. Mais , comme lidée du mien , si ce n'est celle du tien, est enracinée au fond de la nature humaine , le fort , à défaut du droit , voudra au moins s'assurer la

(1) Premier livre des Confessions,

jouissance , elle monde régénéréde M. Jacques, après avoir commence' par être un immense Lupanar, deviendra un coupe-gorge , « et c'est là » ce qu'on appellera le triomphe de la raison » individuelle.

Jacques et Syhna me semblent être deux de ces types dans lesquels , George Sand , pourme servir d'une locution familière, se mire avec complaisance. Ils font, l'un et l'autre, partie de « ces êtres au caractère indompte, insaisissable» qu'il aime à mettre aux prises avec la socic'té, laquelle, comme vous pouvez croire, a toujours le dessous dans les romans de George Sand. A ces « êtres d'exception, » il leur faut pouvoir vivre quinze ou vingt vies ordinaires , dans le cours d'une seule vie. Pour eux , l'existence n'est point une voie droite, trace'c par le devoir , qui aie perfectionnement pour but et 1 éternité' pourrécompense. C'est une course furieuse , vagabonde , une grande chasse aux émotions. Pour les atteindre, ils foulent aux pieds la conscience , la vertu , les plus nobles instincts du cœur de l'homme; ils passent sur le ventre à l'humanité tout entière, constituc'e en socie'te' , selon les vues de la providence. Car ces cinq ou six cre'aturcs à face humaine « qui apparaissent , dans

» tout un siècle , pour aimer la vérité , et mou- » rir sans avoir pu la faire aimer aux autres , » se rient de la foi sociale et se vantent de la détester. Mais , grâce à Dieu , ces Sauvages ( c'est ainsi qu'ils se qualifient ) , ne sont qu'une anomalie monstrueuse; « ils n'ont point leurs sem- » blables parmi les hommes , » et leur penchant dépravé les pousse au fond des forêts , pour y mener une vie « de solitude et de haine, » parmi les brutes, au niveau desquelles ils se ravalent; brutes trois fois heureuses , puisqu'elles ne connaissent ni le mariage , ni la propriété' , ni les devoirs sociaux! « L'homme qui pense, a e'erit » Rousseau , est un animal de'pravé'. » Le mot eût été' plus juste, s'il l'eût applique' à l'homme qui s'isole. C'est de ces mêmes êtres, qu'une

bouche c'loquente a dit : « quelques rares

» individus , espèce de race sauvage , errante » dans les de'serts du monde intellectuel , qui » haïssent la vérité comme vérité , et le bien )> comme bien (c) ».

« Quand on se sent moins brute et moins » féroce que la société où l'on est condam- » né à vivre et à mourir , il faut , écrit » Jacques , ou lutter corps à corps avec elle ,

(1) M. de Lamennais. Affaires de Rome

» ou s'en retirer tout-à-fait. » Mais , en attendant, ces insatiables dévorateurs de vins , qui consentent encore à habiter parmi les hommes , font aussi bon marché de l'existence d'autrui que de la leur , disposent de ce qui ne leur appartient pas, et vivent sans scrupule aux de'pens de l'ennemi. Eludions un peu Jacques , lhomme-modèle, ainsi que son amie Syhia: ne les en croyons pas sur parole , quant à l'apothéose qu'ils se de'cernent mutuellement; mais recueillons leurs aveux, pe'ne'trons leurs motifs, et surtout , voyons-les à l'œuvre.

Jacques a passe' sa vie , comme tant d'autres, à sabrer Allemands et Russes qui n'en pouvaient mais , s'indignant bien , par fois , de cet odieux me'tier , et continuant pourtant à sabrer , par distraction sans doute , comme aussi pour échapper à lennui et obe'ir au respect humain, qu'il n'en me'prise pas moins in petto. Ajoutons que, tout ce qu il a pu ôter à son service , il la donné à l'amour , dont il a étudié à fond la théorie cl îa pratique. Sterne nous assure quelque part qu'il en valait mieux quand il était amoureux : cela ne me paraît pas avoir été le cas de Jacques. Quoi qu'il en soit, le voilà qui, à trente-cinq ans, se seul vieux: il est usé, flétri, desséché; il est

3o JACQUES.

sceptique , ne croit plus à rien de boa ( il croit en lui ). Il a le cœur dur, « la reconnaissance » l'ennuie, il n'y a pas foi, et semble prendre » en aversion les gens qui ont reçu de lui quel- » que chose ; » bref, il est de'senchante' de tout, excepte' pourtant de l'amour, dont il veut encore essayer.

Dans ces belles dispositions , il n'en va pas moins e'pouser, à première vue, Fernande, une enfant de dix-sept ans , toute jeune, toute naïve, toute remplie d'illusions et e'ieve'e dans des ide'es, dans des habitudes qui diffèrent totalement des siennes. Jacques, l'homme fort , l'homme sage, l'homme pénétrant par excellence ( demandez plutôt à Syfoia) , s'obstine à consommer ce coup de tête, en dépit des judicieux conseils, des prévisions trop bien fonde'es de son amie. Les réponses qu'il y fait sont empreintes de l'cgoïsmc et de l'imprévoyance les plus vulgaires ; il est amoureux! « J'épouse cetîe jeune fille, avouc-t- » il , parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la » posséder. » Décidément, Jacques baisse ; il a des scrupules et renie ses principes ; autrefois il eut séduit, puis enlevé Fernande , pour vivre librement avec elle. «Ne dis pas, ajoule-t-il, que » j'expose le bonheur d'un autre avec le mien ;

» d'abord cet être, là où je le prends , ne serait a qu'infortune' en d'autres mains que les mien- » nés (qu'en sait-il?), et puis ce qu'il est destine' » à souffrir avec moi est peu de chose , au prix » de ce que je suis re'signe' à souffrir avec lui ; » les tourmens qui m'attendent , je les connais, » et je sais quelles sont les douleurs des autres, >•> au prix des miennes. Comment veux-tu que » j'aie de la compassion pour quelqu'un ?.... » Fernande souffrira donc avec moi. » Yoilà qui est tout simplement d'un homme infâme , et je souscris de grand cœur à l'arrêt de Sylvia qui déclare Jacques « au-dessous du rôle de pro- » tecteur et de chef de famille» qu'il se dispose à prendre.

Quant à le supposer « au-dessus » de ce rôle e'ievé , c'est une illusion de son amitié', Je me suis demande' si la chose e'tait admissible pour qui que ce fut. Elle n'est vraie que pour le prêtre , lorsqu'il est à la hauteur de sa mission sainte, et que l'Esprit divin est descendu sur lui, avec la plénitude de ses dons.

Maintenant nous en savons assez sur Jacques, et nous avons sa mesure ; passons donc à Syhia : La transition est facile. Ces deux caractères jumeaux se complètent mutuellement , et leur

air de famille décèle leur commune origine.

La douce et naïve Fernande , l'affectueux Octave se demandent: « cette Sywia, avec son ame » de bronze , avec son humeur e'nergique et j> même un peu féroce, est-ce là une femme? » .1 avoue que je partage leur incertitude. Permis à Jacques d'admirer en elle « cette force , cet » orgueil , ce caractère re'solu qui la font si » grande , » de lui assurer que les êtres qui sont autour d'elle « ne lui viennent pas à la cheville, )) et qu'elle se fatigue, en vain , à chercher à » terre un cœur qui vaille la peine d'être ra- )> masse'.)) Les attributs, dont il fait honneur à Syfoia, ne sont point ceux que nous recherchons dans son sexe, et, dès-lors, elle perd, comme femme, ses droits à nos sympathies, sans en acque'rir , comme homme, à notre estime et à nos respects. Ainsi que tous les êtres de'classés, et place's en dehors des conditions de leur existence, elle ne peut plus prétendre , qu'à être , pour nous, un objet de curiosité, une anomalie plus ou moins intéressante offerte , comme les frères Siamois, aux études du psychologue.

Ces « habitans d'un monde imaginaire , » qui condescendent à poser devant nous , ont beau décliner notre compétence , et déclarer qu'ils

sortent du droit commun , il ne leur en faudra pas moins produire leurs titres , et trouver bon qu'on examine leur vie ; or, dans un pareil examen, on ne voit rien qui justifie leurs prétentions exorbitantes. Ces gens-là sont faibles , mobiles , imparfaits comme nous , hommes de tous les jours; seulement ils s'imaginent déguiser leur petitesse sous les proportions gigantesques de leur égoïsme et de leur vanité. « Orgueilleux » jusqu'à la folie, » ces modernes Titans , non contens d'envahir la terre , veulent encore escalader le Ciel. Leurs rêves les emportent sans cesse au-delà de l'horizon du vrai , des limites du possible ; ils font fausse route, désorientés qu'ils sont, dans ce monde qui leur semble indigne deux. Incapables de vivre hors du paroxvsme d'une émotion quelconque, c'est à l'amour, à la haine et à l'orgueil qu'ils demandent l'aliment , le pain quotidien de leur existence fiévreuse et toute factice. « Je me sens , dans lame, » àitSy/via, unesoifardented'adoreràgenoux, )) quelque être sublime, et je ne rencontre que » des êtres ordinaires. Je voudrais faire un )) Dieu de mon amant , et je ne trouve que des » hommes. » Portez vos adorations plus haut, Syfaïâ, et cessez de vous acharner contre lhom-

me, dont vous avez voulu faire follement votre idole, tandis qu'il n'est que votre frère; il ne doit pas payer pour vos illusions perdues.

Maintenant, sublime insense'e! je commence à vous comprendre. Votre amour de'sordonné, votre culte impie pour la créature a désenchanté et ravagé votre vie; il n'a pu remplir votre ame qui aspire à l'infini. Vous lavez use'e dans des eftorts impuissans, dans d'infructueux essais. Egarée à la poursuite de l'idéal, cette ame, plus énergique que vraiment forte , a méconnu sa fin , et s'est brisée dans une lutte inégale contre l'inexorable réalité. Pour me servir d'une comparaison vulgaire , mais qui rend exactement ma pensée , vous avez, dans voire confiance aveugle , mis en viager votre trésor d'affections et d'espérances; vous avez tout place sur cette terre , tout placé sur l'homme qui n'était pas solvable ; l'homme a manqué , et vous voilà ruinée , vous qui étiez si riche! Ah oui ! « Il y avait, dans votre » ame, le germe d'une vertu peu commune ; » mais aussi « celui du désespoir était caché , pour » vous, dans le bouton, à peine entr'ouvert, » d'une espérance toute terrestre. Vous ne l'avez que trop bien développé ce germe fatal ! Abusée par vos rêves ambitieux , vous avez demandé, à

cette vie, autre chose et plus qu'elle ne pouvait vous donner; elle a été insuffisante à satisfaire d'aussi insatiables exigeances. Delà, cet amer de'pit, ce découragement profond , ce de'sespoir furieux qui s'en prend à Dieu et aux hommes. C'est le juste châtiment du dédain superbe, que vous nourrissiez contre tout ce qui sort de ce monde imaginaire, où vous vous renfermez. Le poëte l'a dit :

« Du nectar idéal sitôt qu'elle a goûté , » » La nature répugne à la réalité. »

Mais il faut qu'elle l'accepte pourtant, et qu'elle s'y résigne ; c'est pour elle plus qu'une nécessité, car c'est un devoir. La prose déborde de cette vie , il est vrai , mais c'est pour ceux qui ne la voient que sous un aspect, et à l'aide de l'imagination seule; sa poésie cachée ne se révèle qu'au cœur droit et h l'œil simple. Si le premier , est perverti par l'habitude des scntimens égoïstes et haineux , si la fureur trouble le second , l'homme cesse de voir et de comprendre la magnifique ordonnance du monde intellectuel.

« Tu as raison , Jacques , dit Syhia , de ne » rien pardonner à cette boue humaine. )> On peut l'affirmer hardiment ! une pareille disposi-

tion est , dans lame qui la subit , le signe certain d'une intinnite' irrémédiable , ou d'une profonde dégradation. Ce mépris délirant , cette haine frénétique , voue'e à l'humanité en masse , est lit! arrêt flétrissant pour l'être qui ose s'en faire gloire. Socrate , Platon , Marc-Aurèle , Epictète ( sans parler de ihomme-Dieu ), ont protesté éloquemment contre ces audacieux contempteurs delà dignité humaine; tous les grands caractères des temps passés , comme des temps modernes , se lèvent pour leur porter un éclatant démenti. Les malheureux! ils parodient criminellement l'œuvre du Créateur, et, pour avilir l'homme plus sûrement, ils le font à leur image !

« Ce qui m'est odieux, dit Sylvia, c'est la déy> pendance. Si je me sentais condamnée à vivre ;» d'une telle manière et dans un tel lieu , je )> prendrais cette vie et ce lieu en horreur , » quelque conformes qu'ils fussent d'ailleursà » mes penchans ; » ceci ne nous rappelle-t-il pas une figure de connaissance , celle de notre frère le gamin? Ne retrouvons-nous pas ici sa nature de sauvage, et son horreur de toute règle ? « Ma position indépendante , continue-t- » elle , mon isolément de toute considération

>■> sociale sont cause que je me suis livrée à mon » cœur, dès qu'il a parle'. Si j'ai de la force , » ce n'est pasà me combattre que je l'ai acquise.» C'est pourtant de la sorte qu'on l'acquiert , et surtout qu'on la meta l'épreuve; dans tous les temps, on a regarde' comme le plus beau, comme le plus diiikile des triomphes celui que l'homme remporte sur lui-même. Mais l'école moderne a change' tout cela.

« Rien n'est si sec , si dur, si froid , si res- » serre' que le cœur qui s'aime seul en toutes » choses, » a dit Fénélon. L'expérience de Sylvia et de Jacques, qui n'ont fait autre chose de leur vie, vient à l'appui de ces paroles. Ils ont éprouve', l'un et l'autre, « combien lame » perd de sa grandeur et de sa sainfeie', quand m elle accepte une idole souillée , » c'est-à-dire , lorsqu'elle se prend elle-même pour l'objet de son culte. Quanta la se'cheresse et à la dureté' de cœur qui résultent de ce mode d'existence anormal, Syhia nous en offre la preuve: « sou )) pardon est froid et inexorable comme la » mort, » si toutefois elle peut pardonner, elle qui déclare ne rien Connaître de plus affreux que le « mal de miséricorde. » II en est de mène pour Jacques : « ne pouvoir tolérer la faiblesse

)> d'autrui , lui dit Sylvia, voilà ta faiblesse ; » voilà la grave infirmité' par laquelle Dieu a 3> compense' sa magnificence envers toi : c'est le )) côte' sacrifie' de ton grand caractère. » Syivia se flatte ici dans la personne de son alter-ego ; il n'est de grands caractères que ceux qui s'oublient et se de'vouent pour leurs semblables , de même qu'il n'est d'intelligences vastes et lucides que celles qui voient les choses de haut , et les embrassent dans leur ensemble; telle n'est pas, à coup sûr, 1 intelligence de Jacques.

« Les socie'te's, dit-il, ne peuvent exister » qu'au moyen de lois arbitraires , bonnes pour )) les masses , horribles etstupides pour les in- » dividus. » Toujours les individus! c'est, pour Jacques , comme une ide'e fixe. Mais ces lois , dès lors qu'il les reconnaît bonnes pour les niasses , ne sauraient, par cela même , être arbitraires. Si elles sont bonnes, c'est qu'elles dérivent nécessairement de quelque fait humain , de quelque besoin social (ce qui, pour moi, est la même chose ) ; c'est qu'elles émanent des profondeurs mystérieuses de notre nature àtous. De quel droit donc , vous individu, vous exception , venez-vous demander que l'humanité, que la règle éternelle fléchissent devant vous ? Vos

exigeances, vos froids dédains ne m'en imposent pas : je vous comprends et vous juge. Vous voulez, je le vois , vous assurer vos coude'es franches , vos mouvemens libres ; vous travaillez à déblayer le terrain, et à vous ouvrir un champ illimite' pour votre chasse aux e'motions, pour l'envahissante activité' et l'élan eifréné de votre moi; car ce n'est pas vous qui saurez refréner son égoïsme dévastateur, dans l'intérêt de vos semblables. Après avoir demandé ironiquement s il est possible de créer un code de vertu pour l'homme , vous déclarez y renoncer, pour vous-même, de guerre lasse. Jacques lie Dieu qui créa l'homme le lui a formulé, ce code que vous cherchez , et , si vous n'aviez pas tué votre conscience , vous le retrouveriez écrit dans votre ame. Peut-êlre en est-il temps encore, descendez en vous-même ; recueilkz-vous dans le silence des passions ; soyez humble et simple de cœur ; soyez aimant et miséricordieux envers vos frères ; devenez enfin tout ce que vous n'avez pas été jusqu'ici , et vous verrez que vous ne serez plus forcé de changer de code dix fois dans votre vie. Vous reconnaîtrez qu'il est aussi impossible, a un homme, de se constituer le législateur de l'humanité , que dêtre vertueux

4o JACQUES.

par sa seule force. Renonçant à trouver votre appui en vous-même , vous quitterez le terrain mouvant, et vous affermirez votre pied sur le roc ; dès lors vous ne serez plus ébranle'.

Décidé à e'pouser Fernande , Jacques lui adresse une lettre qui n'est pas la moins curieuse de l'ouvrage, en ce qu'il y expose seside'es sur l'acte important qu'il va consommer. Il demande uniquement à Fernande de vouloir bien l'accepter , lui , « le vieux Jacques , pour son appui , » son de'fenseur et son meilleur ami. » Il a trop d'expe'rience du cœur, en effet, pour exiger d'elle qu'cllel'aimera toujours, etpourprendre, deson côte', un pareil engagement. Mais comment, avec cette grande expérience , a-t-il pu se flatter que sa jeune épouse connaîtra , avec lui et par lui , l'amour « le seul bien , sans lequel tout le reste » n'est rien? » En vertu de quel droit lui interdira-t-il de se pourvoir ailleurs, dans le dénuement où elle va se trouver? Comment donc est-il assez aveugle , disons mieux , assez personnel pour compromettre , par une union si disproportionnée, le bonheur , l'honneur de Fernande, et j'ajouterai, son repos? Car, est-il bien sur de la façonner à ses idées assez complètement pour la rendre inaccessible au remords , si, comme

JACQUES. /} r

la chose est probable , elle vient un jour à manquer à ses devoirs envers lui ? Que dis- je , ses devoirs? Jacques n'en admet pas dans le mariage , non plus qu'ailleurs. Le serment de lui être fidèle , que Fernande va prononcer est, lui ditil , « une absurdité' que la socie'té lui impose et » qui ne l'engage à rien. Nul ne peut répondre » de son cœur, et ce n'est point une faiblesse » que de s'abandonner a son impulsion. » Eu revanche, lui Jacques, ne se croira tenu qu'à une seule chose envers Fernande : je veux dire à respecter religieusement la liberté illimitée qu'il reconnaît à sa femme, à ne gêner en rien les mouvemens de son exur, ce qui implique , en quelque sorte, le devoir de lui faciliter , si elle le donne à un autre , les moyens de goûter en paix les joies d'un amour adultère, selon le monde, mais parfaitement innocent, d'après Jacques , dès lors qu'il sera sincère.

Que ce nouvel amour de Jacques vienne maintenant as éteindre comme les autres , se plierat-il , alors , à X absurdité d'être fidèle à sa femme ? impossible ! surtout s'il lui germe au cœur , ou plutôt dans la tète, quelque dernière passion tout aussi indomptable que les précédentes , et quil se fera également scrupule de chercher à

vaincre. Le voilà doue délaissant son foyer domestique, pour aller fonder ailleurs une seconde , une troisième famille peut-être ; car, qui sait , où s'arrêtera sa faculté d'aimer ? Que deviendra alors « le protecteur, l'appui , le » meilleur ami » de la pauvre Fernande? Quelle compensation lui restera-t-il, avec les principes que. Jacques lui aura donne's , si ce n'est de chercher aussi, de son côte', quelque autre protecteur ?

Il est superflu d'insister sur l'odieux d'une morale pareille, et sur les conséquences qui en découleut, conséquences à la fois dégradantes pour l'humanité, et funestes pour le bonheur, comme pour le repos des individus , auxquels Jacques à voué un intérêt si exclusif. Qui ne comprend, au premier coup-d'ceil , que la généralisation , que l'application en grand de ses exécrables principes aurait pour infaillible résultat le relâchement de tous les liens sociaux , et la dissolution de la société elle-même attaquée ici indirectement dans la famille ? Voilà pour le point de vue général ; quant à leur effet sur les individus, il ne nous apparaît ni moins fatal ni moins évident. La puissante garantie de l'éducation domestique une fois enlevée , l'immoralité

débordera de toutes parts , les causes de perturbation iront se multipliant à L'infini ; Tordre de choses constitue', quel qu'il soit, ne voudra pas rester désarmé en pre'sence de ces dangers, et le besoin de sa de'fense lui fera multiplier les moyens de coercition et de re'pression.Tous les instincts, tous les inte'rèts conservateurs lui viendront en aide, pour refouler l'irruption des sauvages.« A des êtres sans conscience et sans vertu, » a dit George Sand, il faut de lourdes chaî- )) nés. » On verra donc les prisons se remplir de plus en plus, sous l'empire d'une législation Draconnienc. Les passions, sur-excite'es jusqu'au délire , peupleront les hospices d'alie'ne's , qu'il faudra agrandir , et la liste des suicides , déjà si remplie , s'augmentera dans une proportion effrayante.

Les principes et limpre'voyance coupable de Jacques ne tardent pas à porter leurs fruits , et les nouveaux c'poux expient bientôt , par la perte de leurs illusions , l'imprudence d'une union aussi mal assortie. Jacques reconnaît trop tard que , s'il est naturel qu'il ait de l'amour pour Fernande , il est impossible qu'elle en ressente pour lui , qui pourrait être son père. Il le sait, à cette aine jeune et expansivc , il faut,

de toute nc'ccssite', l'amour qui , « lui seul , est )) quelque chose, » Dans sa conduite avec elle, Jacques est absurde et maladroit ; il n'a point la main assez le'gère, pour relever cette pauvre fleur qui se penche sur sa tige; il ne comprend point Fernande, ne sait pas s'en faire comprendre, et traite cette enfant ainsi qu'il traiterait Sylvia qui a, comme lui , le triste privile'ge de n'être point « faite de chair humaine. »

Il aggrave le mal , en appelant, près de sa jeune e'pouse, cette Syhna qui sera , pour elle, la pire des socie'te's possibles. Elle ne peut manquer, en effet, de lui inculquer ses principes, les principes de Jacques; et l'on sait à quel point ils sont élastiques. Sylvia ne dira point à Fernande d'aimer son mari , de n'en pas aimer d'autre , car « nulle cre'ature humaine ne peut )) commander à l'amour , et nul n'est coupable » pour le ressentir ou pour le perdre. » Si Fernandesehlssc entraînera disposer desou cœur, elle ne lui en fera pas un reproche , elle qui pense que « ce n'est pas une faiblesse que de s'aban- » donnera son impulsion. » Et puis, le cœur une fois donne, Syfoia se gardera bien de conseiller, à sa jeune amie, de s'en tenir là; car elle sait que « ce qui avilit une femme, c'est le men-

)> songe ; que ce qui constitue î adultère , ce ri est » pas l heure quelle accorde à son amant , c'est » la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras » de son mari. » De'sormais , le se'ducteur peut arriver quand il voudra , le chemin est fraye'.

Voici venir ,tout a point, Octave, amant congédié de Syhia , qui s'en est séparée parce qu'elle ne le trouvait pas à sa hauteur , et qu'elle se sentait « lasse de jouer , dans cette union , » le rôle de l'homme. » Cet Octave rôde autour du château de Jacques , afin d'essayer de toucher le cœur de Syhia qui s'est fermé pour lui. Il se sert, à cet effet , de la simple et confiante Fernande , pour laquelle il ne tarde pas à concevoir une passion , que bientôt elle partage. De la pitié , elle a passé à l'amour , et , à son insu , son cœur se détache du « vieux Jacques, » pour se donner à un homme jeune comme elle, comme elle plein d'illusions, et qui peut être, lui > « l'amant, le camarade » de Fernande.

Cette jeune femme fait honneur aux leçons de ses maîtres ; sa morale est large , et elle est déjà habile à trouver des sophismes pour se duper elle-même: on en jugera par l'idée qu'elle se forme de ses devoirs d'épouse et de mère,

« Que Jacques n'a-t-il envers moi, dit-elle, » quelque tort qui ni autorisât à disposer de » mon honneur et de mon repos , comme je » l'entendrais. » Puérile et folle créature , qui s'imagine pouvoir disposer de ces deux choses, ainsi qu'elle ferait de ses bracelets ! Elle ne sait pas , car Jacques n'a pu lui enseigner ce qu'il ne. soupçonne pas lui-même, qu'elle ne s'appartient plus désormais; que son honneur fait partie de la légitime de ses enfans, et est la portion la plus inaliénable de l'héritage qu'elle leur laissera. Est-elle donc assurée qu'ils seront , un jour , assez « hommes d'exception, » pour n'en pas faire plus de cas qu'elle n'en fait elle-même ? Et puis elle parle de repos ; mais il n'en est point, pour elle , tant qu'elle n'aura pas accompli , jusqu'au bout , la tâche que la maternité lui impose , tache qui ne se borne pas à « allaiter , à laver ses en- » fans ; » mais qui comprend , en outre, l'obligation de les préparer à la vie réelle , de leur enseigner le respect d'eux-mêmes et d'autrui , de les diriger , parla voie du perfectionnement, vers le seul bonheur de cette vie, qui n'est point l'étourdissement et le vertige de la passion, mais le sentiment d'avoir bien fait, et la paix d'une conscience pure; de leur apprendre enfin à ne

pas « vivre en vain » , et pour eux et pour leurs semblables.

Mais c'est là ce dont Fernande ne se doute pas. Déjà pervertie parles sophismes de Jacques, elle se montre si ingénieuse à tranquilliser son reste de conscience , qu'il est aisé de prévoir quelle se fera , plus tard , aussi peu de scrupule de quitter Octave pour un autre amour, qu'elle n'en éprouve aujourd'hui à fouler aux pieds ses devoirs envers son mari et ses enfans. Que voulez-vous ? Son cœur a parlé, et, dans cette école-là, on regarde comme une duperie de lui résister. Et puis, Fernande, « si son destin l'eût voulu » , serait restée vertueuse. D'ailleurs , à quoi bon combattre ?lui dirait Jacques , nous sommes les jouets de la fatalité , et l'homme, que son orgueil ne soutient pas , doit inévitablement succomber dans la lutte.

Je ne sache rien qui soit avilissant , rien qui tende efficacement à faire, de l'homme, une créature abjecte et immonde, comme cette absurde croyance au dogme du fatalisme , que George Sand a empruntée à la race la moins progressive et la moins civilisablede l'univers, je veux dire aux Turcs. Etrange coïncidence ! Nous retrouvons rajeunie, sous la plume de l'un des écrivains

les plusbrillans du ig.c siècle , celle même doctrine brutale , que le cimeterre de Mahomet inculquait aux populations tremblantes qu'elle a pétrifiées, après les avoir fanatise'es, et à laquelle Omar offrait, en holocauste , les immenses trésors intellectuels de la bibliothèque d'Alexandrie. En y réfléchissant, on cesse de s'étonner de ce fait; il s'explique : à l'exemple de ces deux fléaux de l'humanité, George Sand va, en vertu de ses principes , droit à la barbarie.

C'est parsuite de ses idées fatalistes que Jacques , l'expérimenté viveur, a hébergé chez lui, pendant des mois entiers, le séducteur Octave, comme pour hâter l'effet des affinités électives , et concourir à l'accomplissement de l'arrêt de cette justice d'en haut qui veut qu'il soit fait , à chacun, selon ce qu'il aura fait à autrui.

N'est-ce pas un ignoble coquin que cet Or/m?, en dépit de ses grands airs et de ses phrases déclamatoires ? Comme c'est un type assez commun, il est bon d'en faire justice : « la vraie » force, se deraande-t-il, est-elle d'étouffer ses » passions, ou de les satisfaire ? Dieu nous les » a-t-il données pour les abjurer , et celui qui » les éprouve assez vivement pour braver tous » les devoirs, tous les remords, n'cst-il pas

» plus hardi et plus fort que celui dont la pru- » dencc et les efforts gouvernent et arrêtent » tous les e'ians ?.... Je suis e'goïste, je le sais ; » mais je le suis sans peur et sans honte. » Cela n'empêche pas ï héroïque Sylvia , de lui signer un brevet de vertu; il est vrai qu'elle le lui passe à bon marche' , et au prix auquel Jacques le lui délivre à elle-même. Dans son gros bon sens , Octave écrit : « Ce Jacques , qui m'abandonne » au danger pendant un an, et qui, malgré sa » pénétration exquise, ne s'aperçoit pas que je » deviens fou de sa femme sous ses yeux; cette )> Sylvia, qui redouble d'affection pour moi, à )) mesure que je me console de ses dédains eu » aimant une autre femme , sont-ils sublimes ou » imbécilles ?» (Je crains qu'ils ne soient pas sublimes. ) 11 poursuit : « Quand même Syhia » serait assez généreuse, pour désirer me voir » heureux avec une autre , Fernande est préci- » sèment la seule femme qu'elle ne puisse mai- )) der à obtenir. » La plume tombe des mains ; Sylvia entremetteuse par dévouement !

Si Jacques ne rend pas le même service à sa femme, il s'en faut de peu en vérité. Il a l'air de ne rien voir; il lui aide indirectement à venir à bout de ses remords , et en cela , il se montre

5o JACQUES.

conséquent; pourquoi en aurait-elle? En invoquant les titres qu'il possède à sa confiance, il lui parle, avec orgueil, des « trente ans d'honneur » qu'il a derrière lui. » Je ne vois pas , moi , que Jacques entende l'honneur autrement que cette foule d'êtres qu'il accable de son froid me'pris, dont, en bonne justice, il devrait se faire l'application tout le premier. Ce n'est pas la peine de se classer superbement à part, lorsqu'on n'a fait soi-même que ce que l'on reproche , avec tant d'amertume , à « cette boue hu- » maine. » Après avoir ve'cu comme il a ve'cu, Jacques est-il donc rccevable avenir nous de'biler des aphorismes dans le goût de ceux-ci ? « Pour quiconque veut n'être pas de'place' dans » la société' , il faut avoir l'amour de la vie et » la volonté' d'être heureux, en de'pit de tout.

i> Ceux qui n'ont pas d'e'goïsme sont inutiles à » eux-mêmes et aux autres

» Ce qu'on appelle vertu , dans la socie'le', c'est » fart de se satisfaire , sans heurter ouvertement » les autres , et sans attirer sur soi des inimitie's » fâcheuses. »

Jacques se trompe; c'est là ce que l'on qualifie

JACQUES. 5r

généralement d'égoïsme habile. Mais voyons si sa définition de la vertu est meilleure ; ces hommes à part s'en font une singulière idée. Pour eux, elle n'est pas l'habitude persévérante dans le bien , la tendance progressive au perfectionnement, l'empire delà volonté sur les peuchans mauvais , l'abnégation de tous les jours ; non ! cela est au-dessous d'eux. Ce mot de vertu , ils le réservent pour lacté de dévouement et de sacrifice qui résulte d'un élan d'enthousiasme , acte isolé et non moins passager que la cause qui l'a produit. Or , il est à peu près démontré qu'il n'existe pas de nature , si perverse , si dégradée qu'elle puisse être, qui ne soit encore susceptible, parfois, d'un de ces bons mouvemens : on pourrait presque dire que le lion de Florence lui-même s'est montré vertueux de la sorte, une fois dans sa vie. Jacques et Syhia s'avouent , au reste, avec une rare ingénuité, que , tout disposés qu'ils sont à s'immoler réciproquement leur amour dans les grandes occasions , ils se sentent incapables de s'en sacrifier la moindre parcelle, pour s'adoucir, alun et à l'autre, l'ennui et l'amertume de la vie ordinaire. Dans le train habituel des choses , ces amis dévoués reconnaissent qu'ils ne sont bons à rien ; mais,

attendez les momens critiques , laissez venir l'enthousiasme, etvonsverrcz! A la vérité, Jacques est convaincu <■< que les hommes ne peuvent ab- » solument rien les uns pour les autres , » conviction qui pourrait bien paralyser l'esprit de sacrifice qu'on revêt aux bons jours ; mais comme, d'un autre côté, il ne se pique pas d'être toujours conséquent , il finira pourtant par faire quelque chose pour Fernande : il se tuera plus tard , afin de lui laisser la liberté de convoler.

On n'a point oublié sa théorie du mariage ; il y conforme fidèlement sa conduite. Dès qu'il a découvert que sa femme a cessé de l'aimer , et qu'elle aime Octave , il ne se reconnaît plus aucun droit sur elle , aucun devoir envers elle , si ce n'est pourtant celui de ne point troubler les innocentes amours de deux êtres faits l'un pour l'autre. « Il n'y a pas de crime , dit-il , là » où l'amour est sincère ; ils ont de l'égoïsme et )> n'en valent peut-être que mieux. » C'est de leur côté qu'est le droit , selon ses principes ; il trouve , dès lors , tout naturel qu'ils fassent des vœux pour sa mort prochaine ; bien mieux , il se regarde comme tenu, en conscience , à leur en donner la joie le. plutôt possible. « Je suis » triste et profondément las de moi, écrit-il à

)) Syfoia. J'avais un ami fidèle et dévoue (c'est » d'Octave qu'il parle ; on ne s'en douterait » guère), il faut qu'il parte de'scspe're', parce que » jesuis au monde. Vousaviezune bcllevie, iiiti- » me, riante et pure, (! !) et voilà qu'elle est gâtée, » parce que je suis M. Jacques , le mari de

» Fernande Elle sera malheureuse par nos

» liens indissolubles.... J'espère si peu en moi et )) en mon avenir, que je voudrais mourtr, et vous » laisser tous heureux, plutôt que de conserver » mon bonheur au prix de l'un de vous. »

Voilà qui est bien généreux ! Jacques pardonne à son infidèle qu'il n'a pas cessé d'aimer ; il respecte , à son intention , la vie à' Octave « dont il voudrait boire le sang, » mais il n'entend pas tout perdre. En conséquence, il s'en va tuer, en duel , un mauvais plaisant , en balafre un autre , et veut eu « massacrer » un troisième. Ce qu'il écrit , à cette occasion , est trop caractéristique pour être passé sous silence. « Est-ce un crime que » j'ai commis ? certainement. Mais, que m'im- » porte ? Je ne suis pas capable de savoir ce que )) c'est que îe remords dans ce moment-ci ; » Dieu me le pardonnera. Je suis un malhcu- » reux qiiil na pas béni, et dont il ne s* occupe

» pas. J'aurais pu cite bon, si mon destin se fait » prêté à mes sentimens , mais tout m'abandonne m et l'homme physique reprend le dessus. Je )) suis devenu une espèce de brute vindicative et » cruelle; j'aurais voulu tuer tous ceux qui » e'taient moins malheureux que moi. » Voilà les êtres qui se proclament fort s et vertueux pardessus tous les autres, qui se tressent des couronnes avant la victoire; qui appellent et défient 1 épreuve , pour tomber Lâchement aussitôt qu'elle est là. Gladiateurs démoralisés , ils tendent la gorge avant que d'avoir combattu !

Jacques va nous donner l'explication de ces contradictions révoltantes. L'orgueil est, selon lui, le seul appui dont l'homme puisse s'étayer; eh bien ! ce roseau fragile s'est brisé et lui a percé la main. A ces insensés , qui prennent l'énergie de la passion pour de la force, les humbles vertus du catéchisme, la foi, l'espérance , la charité surtout ne sauraient suffire: il leur en faut d'un ordre plus élevé. Ils se les créent arbitrairement , sans se croire, au reste , liés le moins du monde, par le code de vertu qu'ils se sont fait hier, qu'ils refondront demain , sauf à déclarer, le jour d'après , qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme d'en rédiger un à son usage.

Tout, en effet, aboutit pour eux à une ne'gation. « Un seul guide, dit Jacques, un seul ap- » pui est accorde' aux hommes; les uns l'appel- » lent conscience, les autres vertu ; moi je l'ap- » pelle orgueil. » ainsi donc, Jacques, vous ne croyez pas à la vertu ; dès lors , vous êtes juge' pour moi. Mais, qu'on ne me parle plus de la vôtre! Je croirais plutôt à celledu dernier des hommes , si toutefois il en est de plus de'gradc' que vous.

Avant que de prendre le parti de se tuer, pour laisser, à Fernande et à Octave , ces deux êtres à affections vives , la liberté' de s'unir (par un lien indissoluble, notez), Jacques, l'homme aux affections profondes, aux fastueuses inconséquences, exige d'Octave, «l'ami sans foi, » une re'ponse affirmative à ces questions : « Avezvous, pour Fernande, une affection véritable? Vous chargeriez -vous d'elle, et re'pondriezvous de lui consacrer votre vie, si son mari l'abandonnait? » Octave lui en signe la promesse, qui, soit dit en passant, rappelle un billet comiquement ce'lèbre. Là-dessus Jacques, devenu confiant tout à coup , croit à la vertu , au devoir, et se lie niaisement à l'homme qui l'a trahi, à l'homme dont Sylvia lui a dit : « Que

j> savons-nous àOclave quand il ne sait rien de » lui-même, et se pique de ne résister à aucun de j> ses caprices ? Il se dit sur d'aimer Fernande, » c'est peut-être vrai, c'est peut-être faux. » Et c' est là l'être entre les maius duquel Jacques résigne son rôle de protecteur et d'ami de Fernande^. Ce rôle est le dernier c\u Octave so'û apte à remplir; n'importe! Jacques s'en ira se tuer en sûreté de conscience. Son dévouement aveugle, parce qu'il est passionné, lui fera fouler aux pieds les obligations véritables qu'il a contractées en épousant cette enfant, à laquelle il a frayé le chemin du déshonneur. Il oubliera ses devoirs réels en face d'un devoir imaginaire, et se sacrifiera en insensé, après s'être marié en égoïste. Hatons-nous d'ajouler, en égoïste rempli de procédés et de délicatesse après coup.

Il ressort, de là, une vérité utile et trop souvent méconnue : c'est que lorsque , par orgueil, ou par suite d'une lâche transaction avec soi-même, on prétend s'alfranchir de la règle commune , et se créer des vertus à son usage personnel, il n'est pas d'écarts , pas de folies ni d'absurdités où l'on ne se trouve entraîné. Il arrive rarement que les hommes qui se classent à part, ne soient pas aussi malheureux,

et ne deviennent pas plus coupables , que ceux qui suivent modestement la route frayée. Du moins celle-ci mène quelque part, tandis qu'en courant à travers champs , l'être d'exception ne sait où il va. Joignez à cela qu'il trouve également sous ses pas, et les fondrières où il se salit , et les ronces auxquelles il s'accroche et se déchire.

« Quand la vie d'un homme est nuisible à }> quelques-uns, dit Jacques, à charge à lui- » même, inutile à tous, le suicide est un acte » légitime » ; mais, qu'entend-il par ces mots : acte le'gitime? Veut-il dire un acte conforme à ces éternelles lois de l'ordre et de la civilisation qu'il révoque en doute? ou bien plutôt, un acte qu'approuve la raison individuelle? C'est probablement dans cette dernière acception qu'il faut le prendre. Ainsi donc , dans le cas de suicide, ce sera l'individu qui restera juge de la question de droit, comme de la question de fait, et la société n'a rien à y voir, non plus qu'ailleurs, selon Jacques. Mais l'individu est-il ici placé de manière à juger en parfaite connaissance de cause ? Possèdc-t-illes élémens d'une conviction éclairée, sincère, et surtout désintéressée? Dans les conditions où il se trouve, l'investirait-

on du droit de donner un verdict sur la vie d'un de ses semblables:' Il ne peut prononcer sûrementque surce seulpoint, savoir: que savic est à charge à lui-même; et soyez certain qu'une fois déterminé pour l'affirmative sur ce point-là, il fera bon marché des deux autres, et s'inquiétera peu de s'assurer « si sa vie est nuisible à quelqu'un, et inutile à tous ». Le système de Jacques se réduit donc, en définitive, à cette proposition : Il est permis, à tout homme, de faire ce qui lui convient. Cela n1ést certes pas neuf, et il ne valait pas la peine de faire une phrase, pour nous rajeunir ce lieu commun du bagne.

Quand pourrons-nous proclamer, enfin, comme un fait accompli, la déchéance de la phrase? Des mille et une tyrannies qui nous restent à secouer, celle-là n'est ni la moins fâcheuse, ni la moins tenace. Comme Jupiter enfant, nous avons été élevés au bruit des cymbales retentissantes , et nous nous y complaisons puérilement. Combien de gens, en effet, qui ne demandent qu'un sophisme bien tourné , pour s'enfoncer consciencieusement dans le mal, ou s'y endormir calmes? Combien d'autres qui ne sont qu'à demi choques des plus révolians axiomes , dès qu'ils leur apparaissent revêtus

d'une forme brillante et ingénieuse;' Le mal qu'a fait George Sand , tient principalement à cette disposition. Il n'est presque aucune de ses propositions les plus tranchantes , au fond de laquelle un œil attentif ne découvre, soit une intention perverse, soit une pense'e errone'e , soit une notion vraie, de'natui ée par excès d'exagération ; eh bien! elle passent à la faveur de la forme. C'est une monnaie fausse qui circule et a cours, grâce à son e'clat menteur. Ajoutons aussi grâce à l'effigie , car nous aimons à croire sur parole ; cela dispense de re'fle'chir.

Et qui donc a dit à Jacques que sa vie e'tait inutile à tous ? possède-t-il le secret de l'avenir? Je crois avoir de'montrc', selon des probabilite's qui, avec les ide'es et l'expe'ricnce de Jacques, devraient e'quivaloir , pour lui , à une certitude , que Fernande, ne trouvant point dans Octave le protecteur qu'il lui faut, aura un jour besoin de son mari, pour la sauver de l'infamie et du de'sespoir. En admettant même que Jacques soit devenu tel que son existence soit re'ellement inutile à tous, à qui la faute, si ce n'est a luimême ? à cette vie du cœur et de l'imagination, dont il a voulu vivre exclusivement, et en dehors de laquelle il ne se sent plus bon à rien? De son

6o JACQUES.

propre aveu , Jacques et ses pareils, « le cœur toujours plein de passion , consument leur vie à savourer leur bonheur , ou à cacher leur souffrance ; à presser sur leur sein , en l'absence de la re'alite', des fantômes adore's; comme aussi à maudire, parfois, et à détester ce qu'ils ont aime' dans d'autre temps » ; ce qui ne les empêchait pas de vivre dans l'attente d'un autre amour; « car leur sein est riche , et ils peuvent mettre une idole de diamant à la place de l'idole d'or qui est tombée ». Mais lorsque cette dernière idole a partage' le sort de toutes les autres, lorsque Jacques se sent le cœur vide , désolé, et qu'il éprouve le plus terrible des maux , qui n'est pas tant, dit-il, le manque d'espoir que le manque de dc'sir, alors il reconnaît qu'il est un « homme fini ; » il ne vit plus et n'a plus envie de vivre, « n'ayant plus à souffrir, n'ayant » plus à aimer, il déclare que son rôle est ache- » vé parmi les hommes ». Vainement Sylvia , mieux informée enfin, lui crie : « Il doit y avoir, dans la vie, autre chose que l'amour; tu dis que non. Comment se fait-il qu'un homme comme toi n'ait jamais voulu vivre que par le cœur? »

Et c'est là justement sa folie , disons mieux , cest son crime. Dans cette organisation mal

réglée, l'équilibre a été rompu au profit des forces subversives, et c'est avec justesse que Jacques s'applique celte belle comparaison de la roue qui a perdu son balancier, et qui tourne follement, jusqu'à ce que la chaîne trop tendue fasse e'clater la machine. La vie de Jacques explique sa fin.

On a sujet de s'étonner de ce qu'au lieu d'épouser Fernande, notre héros n'ait pas plutôt songé, dans le temps, à s'unir à la « juste » et sainte créature qui, seule au monde, a » compris le vieux Jacques » ; je veux dire à Sylvia, pour laquelle il a nourri un penchant que, cette fois du moins, il a su combattre. Ces deux « amcs de bronze qui brisent tout ce » qui les approche , et ne consentent à plier » devant aucune des réalités de la vie; ces êtres, » qui n'ont rencontré qu'eux de semblable à » eux-mêmes » , auraient bien du se rapprocher d'une manière plus intime , afin de se compléter mutuellement. Pourquoi ne se sontils pas unis ce à la face de Dieu , sans autre tem- » pie que le désert , sans autre prêtre que » l'amour, pour qu'il y eût au moins, grâce à » eux , un couple heureux et pur sur la face de » la. terre?» L'humanité eût fondé de grandes

espérances sur un hymen de ce genre. Jacques et Sylvia eussent re'ge'ne're' la race à leur façon ,

« mox daluros »

» progeniem »

Quelle horreur ! va me répondre Jacques : ne savez-vous donc pas que je soupçonne que Sylvia pourraitbien être nia sœur? — Comment ! Jacques, vous des préjugés ?-li donc! Je ne pensais pas que vous vous arrêtassiez pour si peu. Celui qui vous retient est , certes, d'institution humaine ; à quoi bon le respecter plus que les autres? Les fils et les fdles du premier homme ne se sont-ils pas mariés entre eux ? L'exemple du juste Abel , peut bien , je le conçois , n'être pas pour vous fort concluant; mais celui de Caïn, « Thomme de solitude et de haine , » qu'en dites-vous?

A son heure suprême , Jacques nous parle de son ame « pleine de bonnes intentions » et de de'vouemens inutiles: » c'est se moquer de nous , et croire que nous avons oublie' sa vie. Quand donc a-t-il essayé d'une tache quelconque? Par quels actes a-t-il manifesté ces intentions et ces de'vouemens dont il se largue? Quand s'est-il efforcé de vivre d'une autre vie que de celle de ses passions corrosives? Qu'a-

t-il tente enfin « pour faire prospe'rer la masse )) commune ? » Il nous a répété jusqu'à satiété qu'il n'a étudié que l'amour;, que tout le reste n'est rien pour lui. Comment donc ose-t-il se vanter d'infructueux et nobles efforts , qu'il n'a jamais faits, et vient-il se draper superbement , en he'ros de mélodrame qui lâche de tomber avec dignité ? Il se reproche, il est vrai , mais, trop tard , pour qu'on puisse lui en savoir gré , « d'avoir fait entrer Fernande dans sa destinée , » et de l'avoir exposée à celte malédiction qui » foudroie tout ce qui l'approche ; » puis par une étrange inconséquence, et oubliant les motifs qui l'y ont déterminé, ilajoute: « si j'aiquel- » qu'autre, vertu que mon amour , c'est une jus- » tice naturelle, une rectitude de jugement, sur » laquelle aucune considération personneiîe n'a )) jamais de prise. » Cela ne l'empêche pas de s'écrier plus loin, dans un accès de sincérité: « Je suis un homme comme les autres ; mes pas- » sions m'emportent comme le vent , me ron- » gent comme le feu. »

« Non, dit-il ailleurs avec effusion : le génie, m sans la bonté , sans l'amour, sans le dévoue- )> ment , ne m'a jamais tenté , » et les dupes de battre des mains à cette belle sentence, et de

me crier: vous calomniez ce pauvre Jacques ! — Poursuivez , lecteur : « j'irais vivre aux pieds » d'une femme, etc. » Yoilà la manière dont Jacques, « l'apôtre, le martyr , )) entend la boute', l'amour et le de'vouement.

N'cst-il pas instructif de voir Sylvia , qui , grâce à son amour pour la justice , un peu aide' de son affection pour Jacques, se prend enfin à reprocher, aux deux amans heureux, d'avoir « une pense'e criminelle ? » La voilà plaignant son ami « qui s'offre à Dieu comme » une victime d'expiation pour leur forfait ; » et s' écriant: « que deviendront donc, dans le cœur » des hommes , l'amour de la justice et la foi » à la providence, si les premiers d'entre eux » s'immolent ainsi , pour laver les fautes des » derniers? » Sylvia est décidément en voie de retour. Si elle reconnaît enfin , dans les hommes, l'amour de la justice et la foi à la providence , c'est que ces senlimens , qui dormaient au fond de son ame , son inte'rêt ^our Jacques est venu les réveiller.

Nous apprenons , par là , que « ces âmes )) d'élite, que ces intelligences pures et dégagées )) de tous les préjugés , de toutes les considéra- » lions étroites et vulgaires, » sont, tout aussi

peu que nous, inaccessibles à l'influence des motifs personnels. Ces demi-Dieux qui chevauchaient insolemment sur leurs nuages, en nous toisant d'un regard dédaigneux, nous les avons mis à pied, et nous voyons qu'ils ne marchent ni plus droit ni plus ferme que nous.

Et toutefois les yeux de Sylviane sont encore ouverts qu'à demi. Dans son enthousiasme sacrilège , elle ose souhaiter, à Jacques, une desline'e pareille à celle du Christ, et c'est de lui qu'elle parle dans les termes suivans , plus ridicules encore qu'ils ne sont scandaleux! « Quand » un homme comme Jacques naît dans un siècle )) où il n'y a rien à faire pour lui; quand, avec » son ame d'apôtre et sa force de martyr , il » faut qu'il marche inutile et souffrant , parmi » ces hommes sans cœur et sans but, il e'touffe, )> il se meurt dans cet air corrompu , dans cette » foule stupide qui le presse et le froisse sans » le voir. Détesté par les médians , raillé par les » sots, craint des envieux, abandonné des fai- » blés, il faut qu'il cède et qu'il retourne à » Dieu, fatigue d'avoir travaillé en vain (à quoi » donc?) et triste de n'avoir rien accompli. Le D) monde reste vil et odieux, et c'est ce qu'on )) appelle le triomphe de la raison humaine ».

Jacques raille par les sots, dites-vous? je déclare humblement me ranger à l'avis des sots. Pour ce qui est des médians, des envieux et des faibles , je ne lui vois aucune possibilité de recours : il a été jugé par ses Pairs.

Après avoir réfléchi sur l'ensemble de cette vie et sur son dénouement , je me demande quelle est, en définitive, la chose que Jacques ait volontairement sacrifiée ; dans son dévouement prétendu héroïque, qu'est-ce qu'il immole après tout? sa vie? — Mais il n'y tient point pour elle-même , et elle n'est plus rien , à ses yeux , sans l'amour de Fernande, qu'il sait perdu sans retour. Sa soif de vengeance conire Octave ? — l'amour qui lui reste pour son infidèle lui défend d'y songer, et puis il s'en est dédommagéailleurs, aux dépens de ses principes. Serait-ce enfin son avenir, la chance d'un nouvel amour PMais il ne s'abuse plus et reconnaît qu'il est « un homme » fini. » Je ne saurais donc voir , en lui , ni un apôtre, ni un martyr ; pour moi, il n'est autre chose qu'un homme perdu d'orgueil , réduit à rien par ses passions dévorantes , comme ce

chasseur de l'antiquité qui fut mis en pièces par

sa meute furieuse.

Outre les personnages dont j'ai parlé, on voit

encore , dans ce roman , une mauvaise mère qui y est amene'e uniquement pour être sacrifie'e, comme représentant la société; il en est ainsi du père de Jacques , nommé dans le livre pour me'moire. Je ferai remarquer, à ce sujet , que, dans aucun des ouvrages de George Sand , on nevoitreproduit le tableau dcrunionde famille, des pures et douces joies du foyer domestique. Les rapports entre parens et enfans , ceux de frère à sœur n'y sont nulle part pre'sente's sous un beau jour; la cause en est facile à concevoir. En effet , la famille lui est odieuse à plus d'un titre : comme conse'quence naturelle du mariage d'abord ; puis comme fondement de toute socie'té' , et enfin , comme tendant à perpétuer l'esprit de proprie'te' , trois abus à la ruine desquels George Sand a voue' son rare talent de démolition , et bien en pure perte, je pense ; car ces abus, qui se tiennent, ont la vie dure , comme tout ce qui est nécessairement.

Quelque part, l'auteur a l'air de faire, en ricanant, allusion à la « sainte loi du pre'juge' filial ». El pourquoi pas sainte ? lui demanderai-je. Il applique fréquemment cette épithète-là d'une manière si étrange, qu'il semble en avoir oublié la signification. Mais eu vain , il chercherait à le

nier! Cette première ide'e de Dieu, ces premières notions du devoir, du bien et du mal que l'enfant reçoit, sans examen , de la bouche et sur les genoux de sa mère , n'ont-elles donc pas aussi leur sainteté'? Soyez bon, mon enfant, lui dit-elle, si vous voulez que Dieu vous be'nisse; obe'issez à votre père et à votre mère ; aimez vos petits frères, supportez-les patiemment, soyez-leur utile, surtout ne leur faites pas de mal, car ils sont plus faibles que vous; ne frappez point, avec colère, le meuble contre lequel vous vous êtes heurté étourdiment dans vos jeux. ... Il me semble , après tout , que George Sand et ses héros auraient plus gagné que perdu à conserver ces préjugés-lh, aussi saints, tout au moins, que leurs saints transports et leurs voluptés saintes. On conçoit maintenant pourquoi ces malheureux J3C plaignent , à tout instant , de ce que Dieu les a maudits. S'ils s'étaient faits «semblables à fun » de ces petits, » ils n'auraient pas ainsi erré vainement dans la nuit et dans le vide ; ils auraient vu Dieu, et connu « la voie, la vérité » et la vie. »

Je finirai par une citation doublement intéressante , d'abord en ce que le tableau qu'elle présente n'a rien de fictif; ce n'est point un portrait

de fantaisie, et peut-être le modèle n'en est-il pas bien loin de lartistc ; puis, il est utile de montrer à quelle condition se trouve amené' forcément l'être qui , place' sous l'influence de'le'lère des principes de George Sand , a voue' sa vie à l'étude et à la pratique exclusive de X amourpassion, et contracté l'habitude pervertissante des sentimens d'orgueil et de haine.

« J'ai vécu en vain ; je n'ai jamais trouvéd'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe. Est-ce ma faute ? Suis-je un homme sec et dépourvu de sensibilité? Ne sais-je point aimer? Ai-je trop d'orgueil? 11 me semble que personne n'aime avec plus de dévouement et de passion , il me semble que mon orgueil se plie à tout , et que mon affection résiste aux plus terribles épreuves; si je regarde dans ma vie passée , je n'y vois qu'abnégation et sacrifice. Pourquoi donc tant d'autels renversés, et un si épouvantable silence de mort? Qu'ai je fait pour rester ainsi , seul et debout, au milieu des débris de tout ce que j'ai cru posséder0 Mon souffle fait-il tomber en poussière tout ce qui l'approche? Je n'ai pourtant rien brisé, rien profané ; j'ai passé, en silence, devant les oracles imposteurs: j'ai abandonne le culte qui m'avait abusé , sans

écrire ma malédiction sur les murs du temple ; personne ne s'est retiré d'un piège avec plus de re'signation et de calme. Mais la ve'rité, que je suivais, secouait son miroir et, devant elle , le mensonge et l'illusion tombaient, rompus et brisés, comme l'idole de Dagon devant la face du vrai Dieu. Et j'ai passe, en jetant derrière moi un triste regard , et en disant : n'y a-t-il donc rien de vrai , rien de solide , dans la vie , que cette divinité qui marche devant moi , en détruisant tout sur son passage , et en ne s'arrétant nulle part ? »

Si Jacques se plaint d'avoir vécu en vaiu , et de n'avoir jamais trouvé de similitude entre lui et tout ce qui existe , c'est , ou qu'il aura été créé incomplet, et, dans ce cas , son infirmité ne lui donne droit qu'à la compassion ; ou bien , qu'il aura faussé et fini par détruire en lui le sens moral , en vivant exclusivement par l'imagination et par le cœur. C'est en vain qu'il entasse les sophismes et les déclamations , qu'il s'efforce de se grandir, pour nous jeter ses mépris de plus haut ; un homme ne saurait avoir raison contre l'humanité entière. L'orgueil démesuré de Jacques a achevé de le perdre ; présomptueux jusqu'au délire , il a prétendu éîcvcj' sa raison

individuelle sur l'autel du vrai Dieu. Il s'est obstine' à chercher la vc'rité en lui-même et par lui seul. La droiture , la simplicité' du cœur lui ont manque', et, avec elles , la foi qui éclaire , et la charité qui pardonne. Homme faible et imparfait, il n'a pu supporter la faiblesse et les imperfections de ses frères, il les a méprisés , haïs; il leur a dit : Raca /et s'est retiré du milieu d'eux. Non! il n'a point connu l'amour dans ce qu'il a de grand et de généreux ; car il s'est isolé , il s'est recherché uniquement dans les êtres dont il a fait ses idoles. C'est à eux, ou plutôt à luimême qu'il a offert ses sacrifices impies. Qu'il ne s'étonne donc plus de voir les autels de Dagon , tombant devant la face du vrai Dieu , et de se trouver ainsi entouré des débris de ce qu'il a cru posséder. Le soufile de l'égoïste et du sceptique réduit en poussière tout ce qui l'approche, et c'est dans le cœur aveuglé par la passion , qu'habitent l'illusion et le mensonge. Ce que Jacques prend follement pour la vérité' , n'est autre chose que le prisme trompeur qu'interpose, entre son œil et l'univers, son imagination malade ; car la vérité ne détruit pas : elle fonde et conserve. En un mot , Jacques a méconnu et foulé aux pieds ses devoirs envers Dieu , envers

ses semblables, et envers lui-même; il en a porté la peine. C'est pour cela qu'il a c'tc' condamne à rester « seul et debout au milieu de tant de rui- » nés et de cet e'pouvantable silence de mort. » Dieu Ta exile' au de'sert , «avec l'injonction d'y » vivre ; ,> cette injonction suprême, il l'a également enfreinte; il a rompu son ban!

Et toutefois , il est deux choses dont il faut lui savoir gré : la première , c'est qu'il a attendu , pour terminer sa vie , que ses enfans fussent morts. Ceci indique du moins, un reste de bon instinct , d'où je conclus que l'homme factice n'avait pas encore envahi tout son être, ni tout confisqué au profit de la passion. Et puis , en se précipitant daus la crevasse de son glacier, Jacques invoque la justice de Dieu, tandis qu'il eût pu , sans déroger à ses précédons, nous déclamer, dans cet instant solennel , ce blasphème de Lélia : « Il est un refuge )) contre Dieu , c'est le néant ».

Non-sens brutal! Si Dieu existe, où est le refuge ailleurs qu'en sa miséricorde ?

En dépit des dénégations de l'auteur àc Jacques et des prospectus de ses libraires , dénégations dont je prends acte au nom de la morale

publique, ce roman est dirige principalement contre le mariage ; c'est ce que je crois avoir de'montre'. II est destine' à faire ressortir le vice de cette « institution odieuse, » ainsi que la ne'cessite' d'un lien « plus humain , » auquel George Sand s'est flatte' de pouvoir préparer les esprits. Il s'en est flatté en vain , et son plaidoyer ne me parait pas devoir produire , sur la masse , l'effet qu'il en attendait. On y sent trop l'avocat gagné à la détestable cause qu'il défend ; on s'aperçoit , des les premières pages du livre , qu'on n'a pas affaire à l'un de ces hommes qui se trompent de bonne foi , et cherchent , à bonne intention , à donner cours aux utopies qui les ont séduits les premiers. Les passions perverses se font jour de partout; l'ouvrage est anti-social : il l'est par essence, et l'abolition du mariage n'est que le thème auquel l'auteur rattache tout ce qui fermente , dans son ame , de mauvais levains , d'idées subversives , de sentimens haineux, de désirs de vengeance « Facitira nocen- » tem ». La colère estla muse de George Sand , ou, pour mieux dire, elle est la furie qui le pousse au mal. Mais ici , du moins , le préservatif se trouve placé à côté; l'absence de conviction calme, raisonnée et consciencieuse, delà part de

l'écrivain , lui ferme tout accès à la confiance de son lecteur. Il suffit de l'attention la plus légère pour percer à jour ses sophismes , pour déinêlerlesconse'quencesre'voltautes de ses principes, et re'duire à leur juste valeur , je veux dire, à rien , ses de'clamations les plus sonores et ses hyperboles les plus outrées. L'auteur discrédite son œuvre, et sa personnalité propre , trop peu dissimulée , ôte toute autorité à ses paroles. Ceci n'est vrai , bien entendu , que pour les lecteurs qui réfléchissent et sont arrivés à l'âge de raison ; (combien n'y arrivent jamais ! ) Pour les autres r je persiste à proclamer ce livre dangereux au plus haut degré, si ce n'est mortel. Il n'est pas debonspenchans , de germes heureux etiéconds qu'il ne tende à flétrir; pas d'instincts égoïstes, de passions envahissantes qu'il n'ait pour but d'encourager; point de notions, du devoir qu'il n'ébranle; de salutaires remords qu'il n'assoupisse , ni de velléité de retour qu'il ne puisse faire évanouir irrévocablement. J'ajoute que , pour comble de danger , Jacques est plus amusant, dans le sens ordinaire du mot , qu'aucun des romans du même auteur ; « il se fait lire de » tout le monde, » vous disent les loueuses de livres.

ÎSous allons retrouver, dans Lé/ia, \cs mêmes principes , les mêmes tendances, les mêmes sentimens reproduits avec une e'nergie croissante, et un nouveau degré d'audace. Ce sera toujours George Sand , mais George Sand aune e'poque de recrudescence de ce mal auquel il est en proie, et qu'il s'efforce criminellement de propager.

IL il IL II IX

J*AI caractérise l'esprit et la tendance du roman de Jacques, à l'aide d'un fragment tire' de l'ouvrage ; je définirai le personnage principal de Lélia, par ces vers de Milton , que George Sand aurait du prendre pour e'pigraphe :

« Round he throws his baleful eyes »

» That witness'd huge affliction and dismay, » » Mix'd withobdurateprideandstedfasthate. » (i)

Il est assez difficile d'analyser le roman de Lélia, sans s'exposera blesser les oreilles chas-

(1) Je joins ici le reste du passage , quelque connu qu'il

tes; mais comment parvenir ta le faire connaître complètement sans cela? Cet ouvrage a des parties du plus révoltant cynisme , et si, en parlant de celles-là , je n'ai pointa craindre de faire rougir les admirateurs de Lélia qui sontà l'épreuve, non plus que l'auteur qui semble s'être mis audessus d'une pareille faiblesse, je dois pourtant des menagemens à ceux de mes lecteurs qui ne sont pas encore aussi avancés. Je me bornerai donc simplement à dire , en masse , que le spectacle de l'infirmité de Lélia, celui de ses essais répétés et toujours infructueux, de son libertinage d'imagination impuissant , « to dream ilie » rest (0; » que celle Pu/chérie, avec son code de morale à l'usage des filles publiques et des femmes qui veulent le devenir; Pulchérie, « las-

soit , par la raison qu'il n'est pas un mot qui n'offre une application frappante de vérité :

« lie views »

» The dismal situation waste aud wild. »

» from those liâmes »

» No light, but rather darkness visible »

» Serv'd only to discover sights of woe, »

» Régions of sorrow , doleful shades where peace »

» And rest can never dwell, hope never corne, »

» That cornes to ail ! »

(1) Tope, Eloisa to Abelard.

» sala viris nondàm sali ai a , » que ce Stenio , poète de'chu , homme abruti, arrivant, à vingt ans , au matérialisme et à l'impuissance , par l'excès de la de'bauche ; que ces orgies , ces tableaux dans le goût de l' Arétin, et je nesais quelle odeur nause'abondc qui semble s'exhaler de ce livre (i); je dis que [out cela est fait pour soulever, d'un indicible de'goût , Famé de qui a conservé encore quelque reste de ce respectable préjugé de la pudeur. J'ajouterai qu'en mettant en regard la saleté du fond avec la pureté , le fini , le brillant de la forme, on se rappelle involontairement « cette métaphore soldatesque et d'un » cynisme énergique, » par laquelle Napoléon caractérisait un de ses courtisans , et que George Sand mentionne dans son morceau intitulé le Prince (2).

(1) Juvénal va encore compléter ma pensée, par cet autre vers qui se rapporte au même sujet :

« Fœda lupemaris tulit ad -pulvinar odorem. »

(2) Revue des deux inondes. C'est dans le même morceau que se trouve ce passage, dont j'abandonne la double application à la sagacité du lecteur : « Ta parole flétrit l'espérance » et la candeur au front des hommes qui t'approchent. » Combien as-tu effeuillé de frais boutons? combien as-tu » foulé aux pieds de saintes croyances, problème vivant, a énigme à face humaine ? combien de consciences as-tu

Comment réussir à dégager, du milieu de ces turpitudes, l'élément morçil, la chaste allégorie que l'auteur affirme y avoir cachée , ainsi que l'avare qui enfouit son trésor sous un tas d'immondices ? George Sand se plaint de n'avoir pas été compris « du bon public; » mais si cela est, n'est-ce donc pas sa faute ? Je ne saurais, en rffet , admettre les moyens de défense qu'un excès de modestie lui suggère. « Les demi-talens , dit- » il, sont toujours gênés, mystérieux et vagues ; » le génie seul est limpide comme l'éther ».

A cela, je réponds que je ne crois point au demi-talent de George Sand, et j'ajoute: oui, l'éther est limpide, mais lorsqu'il est calme, et n'est pas voilé par des vapeurs impures et malfaisantes exhalées de la terre ; lorsqu'il n'est pas troublé par les orages, et chargé de ces sombres nuées qui portent avec elles l'épouvante et la destruction; l'éther est limpide, lorsqu'iln'est pas sillonné par la foudre qui éclate indifféremment sur l'humble église de campagne, et au sommet des fortes tours; lorsqu'il ne vomit pas, sur les champs et sur les habitations des hom-

» faussées on anéanties? » Celui qui a écrit ces lignes semble avoir oublié à quelles conditions le Sauveur a permis de jeter la première pierre.

LÉLIA. 8l

mes , la grêle qui ravage leurs moissons , et les torrens qui rompent leurs digues.

Si je juge bien de la situation desprit dans laquelle George Sand a dû se trouver , lorsqu'il a e'crit Lélia, l'image serait juste, et rendrait raison de riucohe'reuce, des contradictions qui régnent dans cet ouvrage, de son obscurité qui rend souvent insaisissable la pense'e de l'auteur, ainsi que de l'absence de parti- pris, de vue géne'rale qu'on y a remarquée. Le style <» qui est tout l'homme, » a-t-on dit, se ressent e'galement de cette disposition morale de 1* écrivain ; il a , dans Lélia , du mouvement et de l'énergie , mais c'est cette énergie convulsive , que donne le transport au cerveau ; il exhale une sorte de chaleur, mais cette chaleur n'a rien de pénétrant ni de vital. Ce style est souple, brillant , coloré comme la couleuvre qui se glisse auprès du voyageur endormi.

A une première lecture , ce roman fait l'effet d'être un mauvais rêve; on dirait le cauchemar d'un fiévreux qui s'agite sur son lit de douleur, sans parvenir à y trouver le repos. De sa bouche s'échappent des paroles incohérentes et contradictoires; sa pensée se perd dans des

rêvasseries confuses. Selon que l'accès s'élève

ou baisse , il est en proie à un délire furieux, affaisse' par une mortelle atonie, oubienilgoûte quelques instans de calice. Tantôt sa voix e'clate en imprécations, en affreux blasphèmes ; tantôt ses lèvres murmurent des paroles de foi, de ferventes invocations. Dans son cerveau surexcité, passent et repassent des images importunes , d'impurs tableaux , des visions trompeuses. L'ceit voilé se fatigue à poursuivre des formes fantastiques, de vagues apparitions; mais il a cessé de distinguer les objets réels, il ne saisit plus leurs rapports, et n'aperçoit le monde extérieur qu'au travers de ses hallucinations décevantes. Le malade a perdu jusqu'à la conscience de lui-même ; il ne sait plus bien ce qu'il est, où il est; sa pensée erre au sein d'un chaos d'illusions qui régarent. Le voilà qui rêve qu'il est une pure intelligence, dégagée de l'enveloppe des sens et planant, égale à Dieu, au-dessus des réalités du inonde matériel; puis il lui semble être transformé en un animal immonde, qui se roule dans la fange pour y éteindre le feu dont il est dévoré. Parfois il se réveille, reprend une lueur de connaissance et jette, autour de lui, et sur luimême , un regard sombre et plein d'effroi. Mais déjà l'aube blanchit; le jour ne tardera pas à

paraître , cl sa clarté bienfaisante fera évanouir tous ces fantômes.

C'est une tache peu aise'e que de distinguer , dans Lélia, l'auteur d'avec les personnages qu'il met en scèue, et de se'parcr la réalité , c'est-àdire, ce qui est de lui, de ce qui appartient à la fiction, à l'allégorie, et se trouve amené là, pour le développement de la pensée artiste. Lélia forme comme une sorte de trinité symbolique, dont les personnes se tiennent par des rapports mystérieux. II faut voir alternativement, dans ce caractère, l'idéal, l'abstraction incarnée, l'être de raison; puis la femme, l'être réel qui se meut dans la sphère d'action où l'auteur l'a placé; enfin George Sand lui-même, qui parle par l'organe de Lélia ou par celui de ses autres personnages indifféremment.

C'est pour avoir, involontairement ou à dessein , confondu des choses si diverses, qu'on à donné cours, au sujet de ce livre, à tant d'interprétations odieuses et flétrissantes, sur l'exactitude desquelles je ne me crois ni appelé à me prononcer, ni en mesure de me former une opinion : je dirai simplement que je répugne à y ajouter foi. Mais , on ne peut le répéter trop haut ,

c'est surtout à lui - même que l'auteur doit s'en prendre d'un pareil résultat ; il n'en pouvait guère arriver autrement, pour une œuvre conçue et exécutée sous de semblables auspices. George Sand a cruellement expie' le tort impardonnable d'avoir foule' aux pieds , avec un si rare cynisme , et la grande loi de la moralité , et les convenances déposition; pour avoir manqué de cette probité du talent, de cette sainte pudeur du génie , dont rien ne saurait tenir lieu. De quoi donc aurait-il droit de se plaindre? Le public lui a rendu, avec usure , ses outrages contre la société , et soldé , par de justes calomnies , le mépris avec lequel il l'a traité. Accoutumé à voir l'auteur se personnifier dans ses créations, il Ta pris au mot cette fois-ci , et a souillé George Sand des odieuses couleurs dont il avait sali son tableau.

Si j'ai parlé de la probité du talent , c'est que la publication d'un livre tel que celui de Lélia , est un attentat de lèse-humanité, une action détestable. La responsabilité, qu'elle fait peser sur la tête de Y écrivain, est plus accablante qu'il ne se l'était figuré d'abord , et malgré sa force et son orgueil de Titan , George Sand , nous le voyons, a ployé sous le faix. On lit , dans l'Hamlet de

LËLIA. 85

Ducis, ce vers dont le sens vrai et profond m'a toujours frappé:

« Ah ! qu'un sceptre est pesant quand on entre au tombeau ! »

Avis aux hommes qui portent le sceptre de l'intelligence.

J'ai prononce' le mot d'allégorie; il faut m'expliquer, et je sens à quel point il est difficile de rendre, avec quelque lucidité, ce qu'on ne fait qu'entrevoir confusément. Car j'avoue, avec candeur, que je fais partie de ceux auxquels George Sand reproche de n'avoir pas compris Lélia. Si sa chaste allégorie ne m'a pas échappé complètement , du moins ne m'est-elle apparue que bien enveloppée de nuages. Dans le vague où m'a laissé une lecture attentive de l'ouvrage , j'en suis encore réduit à de simples conjectures , que je ne hasarde ici qu'avec méfiance,

Lélia serait-elle la personnification de Y idéale de l'imagination pure, de la poésie en quelque sorte sur-humaine, qui s'efforce en vain de se compléter, en cherchant à s'unir intimement à la réalité par des rapports impossibles ? Faut-il voir, en elle, la portion la plus éthérée de l'arae, l'étincelle divine dont Dieu la dota, quisesouille et s'éteint dans son contact avec les choses du

86 LÉL1A.

monde matériel.' Mais, dans cette supposition , la donne'e première du roman de George Sand, serait une ide'e fausse ; que dis-je? moins que cela encore ; ce serait un rêve, une ombre vainc , et qui n'aurait pas d'objet préconçu , un nonsens en un mot.

En effet , il nous est impossible à nous hommes, à nous , (( intelligences servies par des or- )) gaiies , ))de comprendre l'ame autrement que revêtue de son enveloppe mate'rielle, de la concevoir abstraction faite des sens. Du moment où vous, artiste, vous essayez d'incarner la pure intelligence, que vous avez rêve'e à priori tant bien que mal , elle se modifie dès-lors force'ment ; en prenant un corps , elle rentre , de toute ne'cessite', dans les conditions de notre nature complexe , et l'ame se fait homme, \otre caractère àcLélia , serait d'après cela , non-seulement invraisemblable, mais d'une impossibilité absolue; il serait, ainsi que je l'ai dit, un non-sens incarne'. Lélia n'est point un pur esprit ; car elle est agite'e des mêmes passions , abuse'e par les mêmes illusions que le reste des hommes : cllede'sire, elle espère, elle hait surtout. D'un autre côté, elle est moins qu'une créature humaine, moins qu'une femme, puisqu'à l'imagi-

1ÉLIA. 87

nation, à l'intelligence , à l'esprit d'analyse , facultés qu'elle semble destinée à personnifier , vous vous êtes abstenu d'adjoindre la raison et la sensibilité. Votre Lélia n'a qu'un cerveau, où elle travaille incessamment à faire le vide ; dépourvue de coeur, elle ne peut pas aimer; de là, son irrémédiable impuissance qui se reporte sur tout, et son défaut total de sympathie pour la race humaine.

Et Stenio le poète , Stenio, trop attaché à la terre pour pouvoir s'élever et se maintenir dans ces sublimes régions où plane Lélia, trop sensuel pour ne pas désirer autre chose que ses caresses platoniques, les seules quelle puisse lui offrir; Stenio qui ne peut se contenter « d'une » ame et auquel il faut une femme , » qif est-il destiné à nous représenter? Est-ce l'homme , ou plutôt la matière , dont l'impur contact et les ignobles appétits tendent sans cesse à dégrader l'ame ? ou bien , serait-ce encore notre poésie terrestre, impuissante à posséder l'idéal, n'arrivant qu'à le profaner, sans pouvoir jamais s'y unir complètement, et se ruant, en désespoir de cause, sur ce que la réalité lui offre de plus grossièrement positif, pour y trouver une compensation à ses illusions déçues? Peut-être, par

88 LÉLU.

cette se'rie de questions , apprête'-jc à rire aux lecteurs de Lélia , et à Fauteur lui-même ; les premiers me qualifieront de rêveur qui s'en va cherchant une moralité' quelconque , une vue générale, une pcnse'e suivie, une conclusion enfin, dans un livre mal fait de George Sa ml. Lui me traitera ainsi qu'un commis-voyageur , et pis que cela encore, comme un patricien (i); il m'appellera bon public! c'est humiliant.

Serai-je plus heureux dans mes conjectures sur Trenmor, sur Pulchéric, et sur le prêtre Magnus ?

Trenmor me semble devoir personnifier l'idée de l'expiation , ou bien encore , la puissance de la volonté. En s'appuyant sur Dieu et sur le sentiment de sa dignité d'homme, il a trouvé la force de se relever sous le faix de malheur et d'ignominie qui eût écrasé une moins robuste nature, de redresser ses voies et de marcher, d'un pas ferme, vers le but éternel. Il a accepté sa sentence et subi sa peine sans murmure ; il s'est régénéré au bagne, et y a retrouvé Dieu, qu'il a cherché dans l'humilité et le brisement de son cœur. Il le comprend , lui , puisqu'il ai-

(1) Voir la Revue des deux Mondes du 15 Novembre 1836»

LÉLTA. 89

me ses frères, puisqu'il croit à la vertu et qu'il la pratique. Portant, comme un fardeau expiatoire, sa vie de'senchante'e clans l'espoir d être encore utile à ses semblables , il ne déclame pas contre la philanthropie, mot désormais use', mais il accomplit, patiemment et sans enthousiasme, le pre'cepte de la charité'. « Cet homme- » là, dit Lélia, a l'amc noble et grande , et nulle » amitié ne m'a plus flattée que la sienne; » je le crois sans peine. Ce forçat, Léliaî vous a fait beaucoup d'honneur. S'il est entré au bagne criminel et avili , il a su du moins en sortir homme de bien.

Quant au personnage de Pulchérie la courtisane , il n'a rien d'ambigu. En elle, on voit se reproduire un type malheureusement trop commun ; elle offre la personnification de l'instinct animal qui, se laissant aller à sa pente naturelle, ne voit le bonheur que dans le plaisir. Dépourvue d'ailes , incapable de s'élever au-dessus de la pure sensation , cette brute à face humaine , rampe et fouille dans la fange , comme dans son élément. Pulchérie vit « d'une bonne grosse » vie; « elle mange, boit, dort et rit, vend l'amour tout fait , et , à ce qu'il semble , en sûreté de conscience, vouée qu'elle est au culte exclu-

sif de la matière, hors d'état de comprendre que cela n'est pas toute la vie. Elle est, enfin , et comme la définit George Sand lui-même, « le » vice effronté' , calme, philosophique ». Notez ce dernier point à l'honneur de l'e'cole sensualiste.

Quant à Magnus , le prêtre Irlandais , je ne sais trop qu'en faire, ni quelle abstraction chercher dans son « vaste front » et sa non moins « vaste poitrine ». Est-il amené là pour nous représenter la lutte infructueuse de la foi et de la volonté' contre les passions, l'éternel combat de l'esprit et de la chair, l'impuissance de la religion pratiquez dompter la fougue des sens, à contenir l'essor d'une imagination impatiente de tout frein , et à arrêter l'esprit de doute dans ses investigations téméraires ? George Sand , at-il voulu nous montrer, dans la démence de Magnus, le terme final et inévitable de ce duel, selon lui, contre nature? C'est ce que je laisse à décider à de plus clairvoyans que moi.

Par une coïncidence digne de remarque, et qui était peut-être dans l'intention de l'auteur , ses personnages principaux % Lélia , Stenio , Trenmor et Magnus sont venus , tous les quatre, aboutir au même terme, mais par des voies

LÉLIA. f)ï

différentes : je veux dire à l'impuissance. Chez Lélia, elle est la suite d'un excès de forces non réglées, d'une ambition immense, d'un insatiable besoin de bonheur qui s'est me'pris sur son objet , et que la réalité terrestre n'a point suffi à assouvir. Sfenioy est arrive par l'abus du plaisir, dépouillé de ce prestige et de ces illusions , à l'aide desquelles la passion sait l'ennoblir. Quant à Trenmor, c'est l'étreinte glaciale du malheur qui a éteint , en lui , la faculté d'aimer , dans le sens restreint du mot. « Il » a, dit e'loquemmcnt Lélia , e'erase' sa sen- » sibilité sous la méditation, et tué ses pas- » sions de sang-froid , pour vivre fier et tran- » quille sur leurs débris ». Enfin , c'est an moyen des austérités et de l'abstinence, que Magnus est venu à bout de dompter l'homme charnel. De tous les personnages de ce roman, il n'y a que Pulchérie et ses habitués, que George Sand nous présente comme « pleins de puis- » sanre ; » serait-ce là , par hasard , la conclusion et la moralité du livre ?

Lélia souffre de ce même mal qui a flétri misérablement la jeunesse de Sylvia, de Jacques et ravagé, sans retour, leur existence ; je veux dire , le désenchantement dans le sens le plus

92 LÉLTA.

complet : c'est chez eux un mal de famille. Elle aussi s'est écrie'e : « Et calix meus inebrians, » quàm prœclarus! » Elle s'est abreuve'e , à longs traits, à la coupe enivrante du spiritualisme ; saturée de poe'sic jusqu'au vertige, et repoussant du pied le monde des re'alite's , elle a pris , vers le monde ide'al, un ambitieux essor. Mais les ailes de son imagination ont été' impuissantes à l'y soutenir ; Lëlia est retombée sur la terre , en vertu d'une loi de gravitation morale ; elle s'y sent à l'étroit , elle y étouffe , « prise qu'elle est » à la gorge , par l'ennui et la prose de la vie. » Femme, elle a cru n'avoir qu'une destinée noble sur la terre, c'était d'aimer; elle a donc aimé vaillamment , dit-elle, « et subi tous les maux » de la passion aux prises avec la vie sociale ». Mais, je le demande, dans une vie ainsi remplie, où aurait-elle pu trouver place pour ce dévouement en grand, cet enthousiasme fécond, ces hautes et généreuses pensées, dont George Sand lui fait honneur, ainsi qu'aux êtres exceptionnels qu'il offre à notre admiration? Eux ne sont pas du moins complices de cette, déceptionlà, et nous avouent ingénument « que c'est leur » désir effréné de bonheur qu'ils poursuivent » dans l'être qu'ils croient aimer >\

LÉLIA. g3

Lélia est arrivée « au désenchantement, par la poésie ; au doute, par l'abus de l'analyse , et par l'amour impuissant, au scepticisme du cœur. » Elle a voulu tout sentir , tout approfondir , tout posséder. Dans ses rêves présomptueux, elle a aspiréàl'omniscience, à l'omnipotence de Dieu, auquel elle croit, bien qu'elle se soit efforcée en vain de le comprendre ; de Dieu , à qui elle impute amèrement les mécomptes de son incommensurable orgueil , de son dévorant égoïsine « que rien n'eût suffi à satisfaire. » Demandeuse insatiable, elle a assiégé le ciel de ses exigeances impies ; créature arrogante , elle a prétendu , du fond de sa misère, traiter, avec le créateur, d'égale à égal, et entrer en comptes avec lui. Elle a cru pouvoir en agir , à son égard , comme le païen de la fable avec son idole ; mais , au lieu d'un trésor , elle n'a trouvé que le désespoir au milieu des débris de ses croyances. Cette audace sacrilège a reçu sa punition; Dieu a abandonné Lélia au sentiment de son impuissance , sentiment cuisant , amer, accablant, contre lequel elle lutte en vain , et qu'elle ne peut parvenir à secouer. Le spectacle de ses combats , de ses angoisses , inspire ce genre de douloureux intérêt qu'offre , à l'obser-

g4 JLÉLIA.

valeur, la vue d'un aliéné qui raisonne sa folie ; ou bien quelquefois , c'est cette compassion saisissante et pleine d'horreur, dont vous pénètre l'aspect d'un épileptique, terrasse' par son mal , et qui se tord convulsivement, en mordant le sol d'une bouche ensauglantée.

Si , dans le roman de Jacques , nous avons vu surtout à l'œuvre l'égoïsme de la passion , nous voyons, dans celui de Lélia, l'esprit de blasphème et de révolte se produire audacieusement au grand jour, et marcher la tête haute : on dirait l'ange rebelle de Milton, relevant son front foudroyé'. Depuis lors , jamais l'art ne re'alisa un type plus fortement caractérisé de grandiose impiété, d'audace sacrilège.

Et l'on se tromperait, toutefois , si l'on croyait que c'est de l'athéisme ; bien loin de là : de même que la Pythie, Lélia se débat contre le Dieu dont la présence l'oppresse ; mais ses efforts sont vains, et sa bouche frémissante laisse échapper, en sons entrecoupés, ses oracles accusateurs. On sentà quel point Dieu lui pèse ; on voit qu'elle brûle, pour en finira jamais avec lui, de pouvoir le nier à fond , le nier de conviction. Mais elle n'y parviendra pas, car c'est encore là une des faces de son universelle impuissance ,

et sou désespoir s'enaccroit. La notion instinctive de la divinité est , en effet , la seule qu'elle n'ait pu réussir à effacer de son ame ; mais elle s'en venge en la faussant, en la dénaturant. Lélia nous rajeunit , à grand renfort de sophismes , ce mannequin usé du Dieu d'Epicure, qui, renfermé dans son éternelle impassibilité, livre le monde et l'humanité en jouet à l'aveugle destin. Elle s'attache à décharger l'homme de toute responsabilité, de tout devoir envers Dieu, envers lui-même, comme envers ses semblables. Elle va plus loin : le vase pétri d'un vil limon, ose s'élever contre l'éternel Ouvrier qui le fit ; Lélia prend audacieusement le créateur à partie , et , « dans les acres révoltes de son esprit, sa plus » grande souffrance est de craindre l'absence » d'un Dieu qu'elle puisse insulter. Je le cher- » che alors, dit-elle, sur la terre et dans les )) cieux et dans l'enfer, c'est-à-dire dans mon » cœur; je le cherche , parce que je voudrais » l'éteindre , le maudire et le terrasser ! »

C'est qu'elle ne sait voir, en lui, que le grand artisan de nos misères; voilà pourquoi elle ne le prie pas. « Que lui demanderai-je? dit-elle, » qu'il change ma destinée ? Il se rirait de moi ». Et pourquoi donc, si elle l'invoquait avec une

9G lélia.

foi humble , avec la vraie simplicité' du cœur ? N'a-t-il donc pas ouvert à la lumière les yeux de l'aveugle-ne' , et rendu à la vie le Lazare , déjà en proie à la corruption et aux vers du sépulcre? « Lui demanderai-je , continue Lélia, la » force de lutter contre mes douleurs ? Il l'a mise )) en moi ; c'est à moi à m'en servir ». Le point important est moins, ce me semble, de lutter contre la douleur , que de s'y résigner et de remployer, ainsi qu'un marche-pied, pour s'élever plus haut. L'admiration que Lélia professe pour la loi du Christ, « cette grande pensée » personnifiée , ce type sublime de famé imma- » térielle, » serait-elle purement spéculative ? Sur quoi donc se base son admiration pour elle? Est-ce sur la simplicité sublime de la forme , ou sur l'éternelle vérité du fond? Dans ce dernier cas , il faudrait plaindre Lélia de ce qu'elle a si superficiellement compris l'évangile. Sera-t-il nécessaire de lui rappeler que Jésus- Christ, après avoir appris aux hommes qu'ils ne pouvaient rien par leur propre force , a ajouté : (( Demandez, et vous recevrez »? Il a fait plus, il nous a enseigné à prier , et c'est lui qui nous a ouvert, contre le désespoir, ce recours efficace, cette source féconde de forces et de cou-

solations. Pourquoi Lélia a-t-elle dédaigne dy puiser? Vous allez rapprendre d'elle-même : « ne pas courber sa tête sous un joug quel qu'il » soit, ne pas accepter sa destine'e, c'est être » grand entre toutes les cre'atures; » pour peu qu'avec cela une ame humaine ait « repoussé » Dieu, et franchement haï ce pouvoir inique » qui lui a donné, pour lot, la douleur et la » solitude , » Lélia la proclame digne d'aller aux cieux! Le délire de l'impiété ne saurait être porté plus loin.

Tout ceci, au reste, n'est pas nouveau pour nous; c'est toujours ce même fond de faiblesse révoltée, d'idées fausses, de notions perverties ; c'est cette croyance au destin, croyance funeste et impie qui tend à avilir l'homme , en le dépouillant de la moralité de ses actes , en le livrant , sans résistance , à l'impulsion de ses appétits et de ses penchans les moins nobles ; à paralyser sa volonté pour le bien, à oblitérer sa conscience, pour aboutir à en faire , en dernier résultat, un animal immonde et féroce. C'est cette foi exclusive en soi, si souvent trompée, n'en persistant pas moins à ne s'appuyer que sur elle-même, et qui, abusant jusqu'au bout notre laible humanité, la promène de folie en

folie, d'erreur en erreur, de faute en faute, et la fait passer successivement par tous les degre's de l'abjection.

« L'esprit du bien etl'esprit du mal, à'&Lélia, » c'est un même esprit, c'est Dieu. » Dernière et absurde conséquence de la doctrine panthéiste amenée là, sans doute, pour justifier cette abominable assertion : « le bien et le mal sont » des distinctions que nous avons créées ; Dieu )) ne les connaît pas ». Il est difficile de trouver re'sume'es , dans aussi peu de lignes , des propositions plus blasphématoires , plus pervertissantes , plus destructives de toute dignité' humaine, plus dissolvantes en un mot, et plus propres à servir de base à la théorie d'isolement, au nouvel e'vangile que George Sand prêche à ses sauvages. C'est à laide de ces axiomes détestables qu'il s'efforce de perdre les autres, après s'être e'gare' lui-même ; ce sont là les coins destructeurs, au moyen desquels il travaille à disjoindre les arcs-boutans de l'édifice social, et à ébranler la clef de la voûte.

Pour ne point fatiguer le lecteur, je renonce à combattre, pied à pied et en détail, d'aussi funestes doctrines , sur lesquelles d'ailleurs j'aurai plus tard l'occasion de revenir; et puis

LÉLÏA. 99

Zélia, au besoin, m'en c'pargncra la peine, en nous en fournissant elle-même la réfutation. L'esprit de de'sordre et d'incohe'rencc semble, en effet, avoir pris possession de ce cerveau malade, où les rêveries les plus contradictoires se succèdent et se neutralisent, où le pour et le contre se combattent à avantage e'gal. C'est comme un chaos intellectuel, au sein duquel parfois la lumière se fait et jaillit éblouissante ; comme une grande de'route de principes, d'idées, de notions qui s'éparpillent à la débandade, et dont quelques-unes font ferme instinctivement, pour rallier et sauver le corps d'armée.

Zélia toutefois n'est pas si complètement ide'ale, que nous ne retrouvions , dans sa bouche, quelques-unes des ide'es de Jacques. Elle nous assure, par exemple, que les hommes qui répriment leurs passions dans l'intérêt de leurs semblables , sont si rares qu'elle n'en a pas encore rencontre un seul. Cest , je pense , parce qu'elle aura cherche' dans les nuages, et l'œil déjà voile' peut-être. Les gens qui marchent terre a terre, en regardant droit devant eux, sont plus heureux dans leurs recherches. « J'ai vu , » poursuit - elle, des héros d'ambition, d'a- )) mour, d'égoïsme, de vanité surtout. y> (Il

I oo LÉLIA.

ne lui a pas fallu aller loin pour les trouver. ) « La vanité est au moins quelque chose de )> grand dans ses effets ; les meilleurs des hom- )> mes sont les plus vains, et l'héroïsme est une » chimère ». On le voit, c'est ce fond d'idées erronées , de paradoxes sur lequel Jacques a vécu et qui l'a tué , dans le sens propre comme dans le sens figuré. Je ne m'y appesantirai pas davantage; ce qui suit est plus grave.

« Le Christianisme lui-même, ajoute Lélia, » qui a produit ce qu'il y a de plus héroïque » sur la terre , qu'a-t-il pour base ? l'espoir des )> récompenses, un trône élevé dans le ciel ».

Si une pareille assertion émanait de tout autre que de George Sand, j'affirmerais que c'est stupidement méconnaître le christianisme; mais comme elle vient de l'auteur de Lélia, je n'ai d'autre alternative que de dire que c'est ou le comprendre d'une manière bien incomplète , ou le calomnier odieusement. Le christianisme a pour base la charité envers Dieu et les hommes , c'est-à-dire, l'amour pris dans son acception la plus pure , la plus élevée; il a pour but la réhabilitation de l'homme déchu, de l'homme appeléà se rapprocher, autant que le lui permet sa faiblesse, du type divin que nous a laissé l'homme-Dieu. « Le

LÉLIA. IOI

» trône élevé dans le ciel » n'est que la récompense promise à ses efforts. Et en quoi, dèslors, semblerait-il donc si poétique à Lelia, ce code de l'évangile que, parla plus choquante contradiction, elle déclare avoir été fait « surles )) petitesses et les vanités du cœur de l'homme? » R.envoyons-la donc à la lecture plus réfléchie de ce code sublime, si toutefois, dans la disposition actuelle de son ame , il n'est pas momentanément pour elle un livre fermé de sept sceaux.

Et pourtant « cette grande ame où la poésie » ruisselle, où l'enthousiasme déborde, » au dire de George Sand ; cette Lélia « dont le » front lumineux et pur, dont la vaste et souple » poitrine renferme toutes les grandes pensées, )> tous les généreux sentimens , » elle n'a compris ni Dieu , ni l'homme , ni la vie, puisqu'elle n'a point pénétré l'esprit de l'évangile ! Elle n'a point la clef de la création, et cherchera en vain le mot de cette grande énigme, car elle ne connaît pas l'amour qui seul pouvait le lui révéler. C'est pour cela qu'elle est un être incomplet, qu'elle est impuissante et que, « descendue de » ses gloires, » comme dit Stenio, elle se trouve bien au-dessous de nous-mêmes. Inhabile à régler l'emploi de cette énergie immense qu'elle

s'est plue à développer en elle , on la voit s'y laisser misérablement emporter. Jamais elle n'a travaillé à se faire une violence salutaire , pour descendre de ces régions tempestueuses où elle aimait se sentir ballotte'e, afin de se réfugier dans la re'alite' ainsi que dans un port. Jamais elle ne s'est efforcée de se rapetisser, « pour entrer dans la prose de la vie ». Son orgueil, son besoin incessant de fortes émotions l'en ont constamment détournée ; elle s'est opiniàtrée à ne point vouloir apprendre à vivre de la vie de tous ; et pourtant elle y eût recueilli de graves et utiles enseignemens ! Le premier chrétien venu lui eût dit : oui, « c'est par la » douleur seule que l'homme est grand ; » mais ce n'est pas lorsqu'il lutte avec elle d'un effort désespéré, ou qu'il s'en laisse terrasser; ce n'est pas lorsqu'il se traîne , le blasphème à la bouche , sous le fardeau qu'il doit porter sans murmures.

Pour Lélia comme pour Jacques, Tégoïsme est au fond de tout. L'amour et le jeu étant les deux passions dans lesquelles il se développe avec le plus d'énergie , les deux sources d'où jaillissent les émotions les plus intenses, les plus enivrantes , Lélia les exalte , les déifie en quel-

LÉLIA. IOO

que sorte , et leur immole tout le reste. C'est pour l'amour et le jeu qu'elle réserve le mot d'héroïsme, conse'queiice naturelle d'une doctrine fonde'e sur la double négation du devoir et de la vertu.

Eh bien, Léiia, je vous prends au mot! La vertu n'est qu'un nom ; la distinction du bien et du mal est imaginaire ; notre «boue humaine,» sous quelque forme qu'elle se produise , de quelque vernis brillant qu'elle se décore, n'en est pas moins au fond toujours digne d'exécration et de mépris Mais du mépris de

qui, s'il vous plait? du vôtre sans doute, car vous vous vantez de faire partie des êtres d'exception. Fort bien ! maintenant , dites-moi de quel droit, au nom de quelle autorité vous vous permettez d'exécrer et de mépriser vos frères? Quelle est la loi suivant laquelle vous les jugez, la mesure d'après laquelle vous leur mesurez votre blâme et vos dédains? De quelle base partez-vous enfin , vous qui n'en admettez qu'une seule, l'égoïsme? Forts de vos paroles, nous appelons de votre arrêt non motivé; nous vous récusons. Juge prévaricateur! votre égoïsme d'individu en guerre avec la société n'est pas compétent pour la flétrir; elle ne reconnaît pas une

lo4 LÉLIA.

mission que vous ne tenez que de vos fureurs, et prenant en pitié votre monomanie, le bon sens social vous range parmi ces êtres infortunés dont les aberrations , devenues inoffensives à force d'être absurdes et scandaleuses , ont fait des objets de compassion plutôt que de colère.

Mais pour Dieu, Lélia! Faites-nous à l'avenir grâce de vos mépris, et sachez une bonne fois qu'il n'est pas donné à chacun de mépriser et de flétrir ; il faut être en position de le faire : le mépris ne porte coup que de haut en bas.

Pourquoi donc Lélia se détour na-t-elle avec dégoût du joueur Trenmor, dans les jours de ses plus brillans succès? Obéissait-elle, à son insu, à un bon instinct non encore étouffé? je vois là, de sa part, inconséquence manifeste, tribut payé au préjugé social. Selon ses principes en effet Trenmor n'avait rien de méprisable; si toutefois, ces principes-là admis , on est en droit de dire que qui que ce soit , ou quoi que ce soit au monde, puisse être encore méprisable. Mais Trenmor a manqué a l'honneur, dit Lélia.-- L'honneur! peut lui répondre Trenmor, que signifie ce mot? C'est un nonsens, une chose convenue , arbitraire et d'ins-

LELIA. IOi

titution purement humaine. Après avoir nie' la conscience, la vertu, le devoir, -de quel droit prétendez-vous , Lélia , vous individu comme moi, plier mon égoïsme au vôtre, m'imposer vos distinctions, vos aversions, vos préférences ; me défendre de comprendre l'honneur à ma façon, de le voir dans le succès quel qu'il soit, et de chercher mes émotions là où il me plait?

Une fois les liens sociaux brisés , les bases de l'ordre renversées , chacun d'entre nous devient roi, maître absolu de lui- même et, qui plus est, des autres, s'il est le plus fort, le plus adroit ou le plus heureux ; l'individu se constitue l'arbitre suprême du bien et du mal, du juste et de l'injuste; son moi, affranchi de toute entrave , de tout ce qui « est de convention , » rentre en jouissance d'une liberté sans bornes , et son droit d'user et d'abuser ne s'arrête plus....

Je me trompe; il s'arrête à la potence que ses voisins, en vertu d'un droit égal au sien , sont convenus d'élever , pour tenir en respect les Lacenaire et autres logiciens de cette force qui se chargent, eux, de tirer, des principes de Lélia, leurs dernières conséquences, et de réduire en pratique la théorie qu'elle a formulée.

Si Trenmor , le forçat honnête homme , a accepte' sa sentence comme équitable, Lélia se charge, en revanche, d'ergoter et de sophistiquer pour lui. La distinction qu'elle s'attache à établir entre les emprunts faits par le joueur à la bourse de ses amis , et l'escroquerie , le faux qu'il a commis au détriment d'un « mauvais ri- » che , » me semble inadmissible. Il en est surtout ainsi de la conséquence qu'elle en tire , dans le but de flétrir la loi écrite, et d'infirmer moralement la juste condamnation qui a frappé Trenmor, En ruinant ses amis par des emprunts qu'il se savait hors d'état de pouvoir jamais rembourser, le joueur n'était encore justiciable que de l'opinion, comme ayant forfait aux lois de 1 honneur et de la moralité; tandis que « l'im- » perceptible aumône dérobée au mauvais ri- « che (i), » constituait un crime délini, une atteinte directe portée au droit de propriété. Or, à dater des temps primitifs, jusqu'aux Saiot-Simoniens et à George Sand exclusivement, la propriété a été considérée comme un des boulevards de la société qui n'a fait qu'user, envers Trenmor, du droit de légitime défense.

En scrutant d'un peu près les déclamations

(1) La juxla-positiou des deux mots soulignés est curieuse.

de Lélia, on est frappe' des contradictions qui fourmillent dans ces pages d'ailleurs étincelantes de style et de couleur. Cette fière ennemie de Dieu et des hommes a beau faire; elle ne peut réussir à s'abstraire complètement de la socie'te' qu'elle maudit, ni à se dégager tout-àfait de ses ante'ce'dens. Comme l'oiseau échappé au filet, et qui entraîne encore quelque lambeau après lui, Lélia est sans cesse entrave'e , dans sa marche vagabonde, par des restes d'ide'cs sociales. On la voit accepter et rejeter, tour à tour, suivant la convenance du moment, ou le caprice de sa passion frondeuse, nos notions générales sur l'honneur, sur la vertu et le devoir ; tantôt elle nie , tantôt elle exalte l'enthousiasme, le dévouement pour tous , les sentimens généreux; eile oppose l'estime de soi-même a l'estime et à la réprobation du vulgaire , comme si cela n'impliquait pas l'importance qu'elle attache au jugement de ce qui n'est pas le vulgaire, et ne présupposait pas, en outre , une règle fixe , une base pour le définir ! Lélia reconnaît que Trenmor a fait le mal, en jouant son existence et celle de ses amis ; donc Lélia admet, instinctivement du moins , la distinction du bien et du mal ; d'où je conclus que ces

Io8 LÉLIA.

notions fondamentales ont été place'es , par une providence amie de l'homme, hors des atteintes de linvidualisme.

II me semble aussi que Lélia traite, avec une sévérité bien inconséquente , les habitans du bagne. Elle oublie que c'est là que se recrutent ses plus actifs alliés , je veux dire les plus implacables ennemis de l'ordre social qu'elle attaque, ces hommes forts au caractère indomptable, aux passions puissantes, que la société a frappés dans l'exercice de leurs droits, et qui ressentent si énergiquement , pour le genre humain , « cette » haine profonde, cuisante, inextinguible, » que Lélia tient à honneur de partager.

Je ne vois pas trop comment se pourrait justifier la prétention que George Sand lui attribue , de résumer en elle toutes les douleurs « semées sur la face de la terre ». Comment donc en serait-il ainsi pour un être tout d'exception, qui déclare n'avoir aucune sympathie pour la race humaine? Il n'y a , en effet, que celui qui dit: « homosum, » qui puisse ajouter: « ethumani nihil à me alienum puto : » c'est que. celui-là souffrira comme nous , souffrira avec nous et pourra nous comprendre nous ses semblables, nous « ses frères et ses compagnons sur la terre

» d'exil et de servitude; » mais, pour Lélia, il n'en saurait être ainsi. A ce Sphynx sous les traits d'une femme, nous sommes en droit de demander : qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? Je conçois qu'en fait de souffrances , vous résumiez toutes celles qui de'rivent de l'orgueil abaisse', de l'ambition de'sabuse'e , de la haine impuissante, de l'égoïsme non assouvi, des folles illusions de'çues. Mais ces autres douleurs qui découlent dune source et plus noble et plus pure , le mal de la miséricorde , par exemple , le remords résultant de l'emploi dangereux , stérile et tout personnel que vous avez fait de vos hautes facultés; dites-moi, Lélia , celles-là les connaissez-vous? Croyez-vous donc nous intéresser en étalant , à nos yeux , avec une complaisance que je ne sais comment caractériser, le spectacle de votre honteuse et ridicule infirmité , de votre impuissance morale non moins déplorable ; de votre ennui , de votre désabusement , résultat nécessaire du dévergondage d'imagination poussé à l'excès ? Pensezvous que nous puissions sympathiser avec votre désespoir furieux, vos haineuses malédictions, vos révoltes et vos blasphèmes? Cachez-vous, Lélia , pour expier en silence ; ou bien. , si vous

HO LÉLU.

persistez à vouloir « vivre en vain » pour vousmême, ne faites pas du moins de votre vie de bravades, une occasion de scandale et de chute pour plusieurs , et e'pargnez - nous la honte d'avoir à rougir pour vous de vos confessions fleurissantes.

Mais ce n'est point de la sorte que Lélia a compris l'existence. « Je vous de'finirai la vie , » dit-elle au jeune poète, mais plus tard. Crai- )> gnez-vous de ne pas arriver assez tôt à ce but

)> maudit où nous e'chouons tous ?

)> Prenez votre temps ; faites f école buissonv niere ». C'est là l'ide'e fixe de George Sand ; c'est encore cette monomanie funeste qui s'obstine à éluder la vie , à ne jamais l'envisager sous son côté sérieux , sous son aspect réel et vrai, à ne la pas voir telle qu'elle est, et qu elle doit être , savoir : comme un temps d'épreuve, comme une voie pour arriver à la patrie, comme un pèlerinage enfin dont le but n'est pas sur la terre. Pour Lélia, au contraire, cette vie serait à elle-même son propre but, en-delà et en-dehors duquel il n'y aurait plus rien. L'unique fin de l'homme serait, selon elle, d'y poursuivre ici-bas le bonheur que Dieu n'y a pas mis. Lélia n'a trouvé, au bout de sa

poursuite, que mécomptes et souffrances sans compensations ; ne nous e'tonnons donc pas si elle porte aussi impatiemment l'existence , et si elle signale avec effroi, à la confiante inexpe'rience de Stcnio , « ce but maudit , » le seul quelle ait su discerner. Nous la voyons en vain se roidir contre cette réalité abhorrée que rhomme, cre'ature intermédiaire entre la pure intelligence et la brute, est condamné à subir, par le fait de son organisation complexe.

Dans le roman de Lélia , non plus que dans celui de Jacques, ne se révèle nulle part cette grande pensée du devoir, pensée féconde et régulatrice qui domine le monde des intelligences, et qui seule suffit à nous l'expliquer. C'est elle qui en coordonne l'ensemble , en règle les détails, en harmonise les diverses parties qu'elle fait converger vers un même centre , vers ce but unique : le progrès constant des sociétés, résultant du perfectionnement gradué de l'individu , qui ne saurait travailler efficacement à sa propre amélioration, sans concourir par là à l'utilité commune. « Le devoir, a dit notre » plus grand écrivain (r) , le sévère devoir » s'assied près du berceau de l'homme, se lève

(1) M. de Lamennais.

)> avec lui, et laccompagne jusqu'à la tombe ».

L'individualisme est incompatible avec cette loi e'ternelle; il est dans son essence de la méconnaître. Navigateur audacieux, il brise boussole et gouvernail , et se lance seul sur une mer inconnue, non pour y faire route, mais pour y errer à l'aventure. Il se laisse bercer au balancement des flots ; puis bientôt, dans son activité inquiète, dans sa soif d'e'motions, il appelle la tempête et de'fie ses fureurs. La tempête e'clate ; la vague l'engloutit pour le rejeter pantelant et brise' contre recueil. Mais lui s'y cramponne et, nes'appuyant que sur lui-même, il dresse contre le ciel un poing menaçant et s'e'crie : « j'en » e'chapperai malgré les Dieux ! »

Lélia , près de succomber à une attaque de choléra, fait venir un médecin et un prêtre. Le premier est un fat et un pédant qu'elle persifle avec amertume; le prêtre, c'est Magnus qui , se croyant appelé à assister à une mort chrétienne pour prier et bénir , se trouve en face de la femme qui naguères a bouleversé son ame et ébranlé sa foi, dont elle va s'acharner à détruire les restes. Dans cette scène rc-

LÉLIA. Il3

voltante, George Sand a déployé toutes les fureurs dune rage déicide. Millon a mis dans la bouche de Satan des paroles d'une haine inoins âpre, d'une rébellion moins hautaine, dune moins amère ironie. C'est bien là vraiment la poésie du blasphème , l'impiété poussée au sublime! En ce moment solennel, Lélia peut à bon droit se vanter de ne plus appartenir à la race humaine, « qui rampe et qui prie ». Sa physionomie semble revêtir je ne sais quoi d'infernal; on assiste à la mort d'un reprouvé ! De sa voix mourante elle insulte , elle raille ce prêtre, impuissant, dit-elle , à lui ouvrir le ciel, ce prêtre qui n'est pas venu là pour délier quand même , mais pour recevoir l'humble aveu du pécheur , et qui n a mission que pour absoudre le repentir. Lélia le somme insolemment de lui enseignera prier, comme s'il était donné à aucun homme de faire jaillir, par ordre, la source d'eau vive des flancs arides du rocher! Par ses sarcasmes, par ses sophismes sacrilèges , elle déconcerte et avilit le ministre du Seigneur qui reste sans réponse. îl renie sa

foi , le malheureux ! Il renie Dieu !

Rassurons-nous pourtant; ce prêtre de sa façon, George Sand ne l'a fait venir à autres fins. Il a

Il4 LÉLIA.

mis en présence un charlatan et un apostat, puis s'est e'crie' d'un air de triomphe : « le sa- » vaut nie et le prêtre doute! »

Chose étrange ! Lélia, près d'expirer et de'jà en proie au délire avant -coureur de la mort, a des perceptions plus lumineuses , des pressentimens plus certains que lorsqu'elle jouissait de la ple'nitude de ces forces fatales qui n'ont servi qu'à l'égarer. Ecoutez plutôt : « Hélas ! s'écrie- )) t-elle, j'ai besoin du ciel; » dès-lors le ciel ne saurait être un rêve : il existe. Là où l'ame aspire, on peut l'affirmer sans crainte, là est infailliblement son but, le terme de sa course. Non! le ciel ne saurait être uniquement dans le cœur de l'homme , comme dit Lélia; car ce que nous désirons est, de toute nécessité, en dehors de nous, et le cœur ne saurait être à luimême sa propre fin. Lélia est déjà bien près de la vérité, lorsqu'elle s'écrie : « ah! l'amour » c'est le ciel! » si toutefois elle l'entend dans le sens qu'y attachait le disciple bien-aimé, alors qu'il écrivait : « Dieu c'est l'amour ». Ce n'est point un leurre que la croyance innée à cette autre vie que Lélia n'a point passé un jour sans désirer, bien qu'elle ne pût la comprendre. « Quel est, se demande-t-elle , ce désir inconnu

LÉLIA. Il5

)> et brûlant qui n'a pas d'objet conçu , et qui » dévore le cœur comme une passion ,) ? C'est un instinct tute'laire qui nous a e'te' donne' pour moteur et pour guide ; Létia l'apprendra plus tard.

Magnus , devenu fou après la scène dont je

viens de parler, dit à Stenio : « Je sentais

» le regard des hommes qui était sur moi tout » entier; connaissez-vous la pesanteur de ce » regard? Vous est-il jamais arrivé d'essayer de » le soulever? Oh! cela pèse plus que la mon- » tagne que voici ». Le pauvre aliéné est dans un de ses momens lucides, et énonce là une grande vérité. J'y vois du moins la preuve consolante que toute sympathie n'est pas éteinte à jamais, entre l'être qui parle ici par la bouche de Magnas , et la race humaine. Il y tient encore , cet être , par des liens qu'il n'est pas en son pouvoir de rompre sans retour. Celte puissance du regard , devant laquelle il s'incline , n'est autre chose en effet que l'attraction magnétique, l'action irrésistible de l'homme sur l'homme. Lélia, Jacques , Sylvia ont beau renier ces rapports mystérieux; ils ont beau les maudire, ils n'y peuvent échapper; car, quoi qu'ils en disent , ils sont faits « de chair humaine , » et for-

Il6 LÉLIA.

ces, quelques efforts qu'ils fassent , de subir la consc'quence de leur organisation. Ils ne parviendraient à s'y soustraire , qu'en se réfugiant dans la de'mence, dans une démence plus re'elle que celle de Magnus.

Lisez, dans le premier volume de Lélia, un chapitre intitulé : Le Désert. Je ne pense pas qu'il existe une plus magnifique amplification sur ce thème, désormais un peu banal : que le monde touche à sa fin , que nous assistons à sa dissolution; qu'arrivée à son agonie, l'humanité râle et s'agite dans ses convulsions dernières ; que les sociétés, les croyances, les dieux, la terre elle-même, que tout s'en va. A ces éloquentes phrases de Lé/ia, que répondre? si ce n'est que l'univers lui paraît usé, parce qu'elle ne le perçoit plus qu'à l'aide d'une aine usée, et au travers du lugubre crêpe qu'étend, sur tout, son amer désenchantement , de même que les objets apparaissent confus et décolorés, lorsqu'ils se réfléchissent dans une glace ternie. En cherchant en elle-même, l'explication des phénomènes du monde moral, Lé/ia demande, « à la mort, le secret de la vie ». Dans celte controverse entre elle et Stenio , voyez comme celui-ci est grand , comme il est fort ! c'est parce que lui « croit à

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la vie ». Ne nous étonnons pas si le poète a ici, sur le sceptique, tout l'avantage; car la poe'sie, qu'est-elle , sinon la splendeur du vrai ? A côte' de cette Lélia frappe'e d'un découragement morne et stérile, Stenio nous apparaît plein de sève, de jeunesse et d'espoir; il personnifie la race humaine toujours jeune, toujours en progrès, et s'avançant, d'un pas ferme et confiant, vers ses destinées nouvelles, parce qu'elle a foi en Dieu, foi en elle-même et dans son avenir. C'est en vain que Lélia a recours à tous les prestiges de son imagination fascinante, aux derniers expédiens de son esprit rompu au sophisme; faussées, dénaturées par l'abus qu'elle en a fait, ses facultés puissantes viennent échouer devant la droiture de cœur et la candide simplicité d'un entant.

Ce lieu commun magnifique peut se résumer en peu de mots : déclamations creuses et sonores, hyperboles outrées, spécieuses arguties. Le manteau troué de Zenon , dans lequel Lélia se drape, ne dissimule qu'aux yeux peu clairvoyans la vaniteuse indigence d'une ame qui s'est appauvrie par l'emploi déplorable des dons les plus splendides.

Georges Sand fait dire si souvent à ses per-

Il8 LÉLIA.

sonnages qu'ils n'ont étudie que l'amour , et eux le prouvent si bien, qu'on serait quelquefois tente' de faire remonter cet aveu jusqu'à Fauteur lui-même, et de supposer qu'il a dû parler en son propre nom. Observons toutefois que sa modestie l'aurait empêche' d'ajouter que, de plus, il a e'tudie' l'art du style qu'il possède en grand maître; on sait que George Sand , selon la belle expression de M.me de Staël, « porte la gloire comme si ce n'était rien ». Mais en dehors de la connaissance du cœur, de la peinture des passions et de leurs effets, où il excelle, l'auteur de Jacques et de Lélia ne me paraît pas être un e'crivain complet , un de ces hommes carrés , comme les désignait Napoléon. Certains organes manqueraient-ils dans ce cerveau puissant, ou plutôt leur action y serait-elle, pour un temps, paralysée? Quoi qu'il en soit, George Sand me fait l'effet d'être, ce que les Allemands appellent, einseitig; il n'a qu'un côté, ou, pour parler plus vrai, il en a deux : le sentiment et l'imagination , qui souvent se confondent. On voit qu'il a plus senti, plus rêvé, qu'il n'a médité; pour méditer avec fruit il faut du calme, et le calme lui a manqué. L'abus de l'analyse a dû contribuer encore à l'égarer da-

vanlage : on perd, par l'habitude de l'observation microscopique , cette précieuse faculté' de voir en grand, d'embrasser, d'un coupd'œil , tout un ensemble de faits , tout un ordre d'ide'es. Et puis , il est une foule d'instincts précieux, de ve'rite's de sentiment, de perceptions mystérieuses qui pe'rissent dans ce travail de l'analyse, de même que certaines parties e'thére'es des corps se volatilisent pendant l'expérience du chimiste, qui, au lieu d'une substance inconnue, d'un nouveau corps simple, ne trouve plus, au fond de son creuset, qu'un peu de cendres et quelques parcelles de charbon , à la place de l'or et du diamant qu'il y avait mis.

La lecture re'fle'chie de Lélia et de Jacques m'a montre' George Sand comme supérieurement ignorant en ce qui touche l'homme, l'histoire de l'humanité' , de son développement graduel, du but vers lequel doivent tendre, à la fois, et les socie'te's et l'individu. J'en dirai la raison : dès qu'on s éloigne du point de vue social , on cesse de comprendre l'ensemble , dont l'ordonnance et lharmonie vous e'chappent. Il est comme le centre du cercle, auquel viennent aboutir tous les rayons de la circonférence, et d'où l'œil l'embrasse tout entière.

Pour peu que vous vous eu écartiez, vous ne sauriez plus voir que partiellement. George Sand s'est toujours placé au point de vue individuel, et c'est pour cela que son regard d'aigle n'a rien su discerner complètement, ni rien pu saisir de la corre'lation qui existe entre les phénomènes du monde des intelligences. Il s'est trouve' dans la position d'un homme auquel on voudrait faire admirer un magnifique tableau de Claude Lorrain, place' à l'envers : encore, dans ce cas-ci, le sens intime et la re'flexion rectifieraient, jusqu'à un certain point , Terreur résultant des conditions défavorables dans lesquelle se trouverait l'observateur; mais si l'œil interne a cessé d'être simple et lucide , quel remède ?

V individualisme aura beau faire , jamais il ne nous convaincra que l'état de société ne soit pas d'institution divine. Tout nous prouve le contraire; l'instinct social départi à l'homme, la faculté de se mettre en rapports intimes avec ses semblables, la sympathie qui le porte irrésistiblement vers eux , et , plus que tout le reste enfin, le grand fait, le fait décisif de l'établissement des sociétés. Pour réussira les dissoudre, à les fractionner en des millions d'individus isolés, à la manière des héros de George Sand,

il faudrait refaire l'homme à neuf. Mais en serait-il meilleur, plus grand et surtout plus heureux ? Si nous e'tudions ces êtres-là, si nous en croyons leurs re'vélations, trop caracte'rise'es pour être purement fictives , et surtout ces cris d'angoisse si poignans , qui souvent se font jour au milieu de leurs fureurs, l'affirmative ne nous paraît pas soutenable. Après avoir ane'anti la société actuellement existante , il serait de toute impossibilité à ces malheureux de la reconstituer sous une forme quelconque. Ils manquent de base, et n'ont pas une seule ide'e sociale. Ainsi donc, l'œuvre de destruction une fois consomme'e , on verrait toutes ces individualités e'parses , abandonnées sans règle aux instincts fe'roces de leur e'goïsme , errant au hasard , pour assouvir leur insatiable besoin de jouissance, se ruant les unes sur les autres, et s'entre-de'chirant ainsi que des chiens qui se battent sur la proie, que du moins ils ont chassée en commun.

Oui, la socie'té est d'institution divine, et j'ajoute que le progrès est une des conditions de son existence. Aussi l'humanité marche-telle en dépit, et de ces hommes aveuglés qui se roidissent pour lui barrer le passage , et de ceux

non moins insensés , qui s'obstinent à nier le mouvement. Quelque fortes que soient les préoccupations de George Sand, ce ne sera pas lui qui viendra nous soutenir que l'établissement du christianisme, à ne le considérer que comme fait historique, n'ait pas poussé l'humanité dans une ère de régénération et de renouvellement; que la destruction de cette vieille société romaine, gangrenée jusqu'à la moelle, destruction consommée par des races neuves et pleines de sève , n'ait pas rajeuni le genre humain, déblayé le sol et préparé les voies à de nouveaux progrès; que l'action de l'église de Rome , du clergé et des couvens , ait été sans ré~ sultats heureux ; que la naissance du tiers-état , que l'émancipation de l'intelligence, appelée à lutter inégalement d'abord , puis victorieusement, contre la force brutale , n'ait pas, après maints tàtonnemens infruclueux ou déplorables, amené la société au point relativement heureux où nous la voyons aujourd'hui. La grande idée , l'idée chrétienne de légalité devant la loi, a passé irrévocablement à l'état de fait; la dignité de l'homme comme homme, sa liberté, ses droits comme citoyen, ont été reconnus et garantis; la pensée affranchie de ses entraves ne

s'arrête qac devant la limite que la socie'te' a pose'e dans un instinct de conservation. L'humanité a grandi et s'avance vers ses conquêtes nouvelles , assez forte pour me'priser cette poigne'e ft individus qui, de'sespe'rant de pouvoir la précipiter en avant, au gré de leurs passions ou de leur fougueuse impatience, la maudissent ctl'outragent.

Jadis , au sortir d'une orgie , Alexandre a pu , entraînant sur ses pas ses compagnons de débauche, porter la torche aux quatre coins de Perse'polis ; on a vu Néron , pour comple'ter sa sensation , faire incendier tout un quartier de la Capitale du monde. Les hordes des farouches et sanguinaires Hussites , les fanatiques disciples de Jean de Leyde , la Jacquerie , la guerre des paysans, ont pu momentanc'ment menacer l'existence des socie'tés Européennes, et compromettre l'avenir de la civilisation ; mais , grâce à Dieu , de nos jours la chose n'est plus possible. Le principe social s'est graduellement développe', en dépit de tous les obstacles; il est désormais en mesure de n'avoir plus à craindre la tyrannie d'en haut , non plus que celle d'en bas, la plus redoutable de toutes, et la plus avilissante peut-être.

La voix du génie elle-même est de'sormais impuissante à égarer les masses ; certains exemples re'cens ont prouvé qu'on s'était trop hâté de proclamer que le dogme organisateur, que le principe tutélaire de X autorité avait fait son temps, et quelques défections éclatantes n'ont servi qu'à mieux constater combien il lui restait encore de vitalité et d'avenir. On voit les peuples qui semblaient, pour un moment, s'en être éloignés, s'y rallier instinctivement, comme à l'une des plus fortes garanties d'ordre et de progrès durable»

Xen étais là de mon travail : je venais de relire cette conversation entre Lélia et sa sœur Pulchérie, la fille publique, conversation d'un cynisme si cru Ci); lorsque, me prenant à refle'chir, une illumination soudaine me vint Il me sembla enfin avoir de'couvert et saisi la pensée de George Sand , la chaste allégorie qui , jusqu'ici, m'avait e'chappe'. Je frappai dans mes mains en m'e'criant : je l'ai trouvée! Lélia est un bon livre , un livre excellent, dans lequel George Sand, éclairé sur ses erreurs, a voulu nous montrer les écarts de la raison individuelle , et prouver, par un effrayant exemple, les conséquences funestes de l'esprit d'examen et d'ana-

(1) Volume I.*-, page 328,

tq6 lélia.

lysc , alors que, livré sans frein à ses téméraires investigations , il ose franchir ces limites redoutables que Dieu a assigne'es à l'esprit de l'homme, ces colonnes d'Hercule pose'es par lui aux confins des re'gions de l'intelligence. Dans l'orgueil de sa raison, Lélia a prétendu sonder d impénétrables mystères ; elle a voulu tout scruter, tout soulever, et se constituer audacieusement l'arbitre des desseins du Dieu jaloux. Sa manie de tout analyser l'a mene'e droit au doute et du doute au de'sespoir, en passant par la dégradation. Les souffrances de Lélia , ses folies et ses fautes de'coulent de cette source empoisonnée. C'est pour avoir rêvé jusqu'à l'abus , qu'elle a pris ainsi en horreur la réalité, que toute créature humaine est condamnée à subir; c'est pour avoir raisonné sans fin , qu'elle a perverti en elle le sens interne, et faussé ces notions précieuses , ces instincts tutélaires que Dieu nous a donnés pour guides ; c'est pour avoir tout disséqué d'un scalpel infatigable qu'elle s'est désenchantée sur tout; c'est enfin pour ne s'être occupée principalement que d'elle-même, de ses illusions, de ses douleurs, de ses émotions , pour avoir tout rapporté h ce centre unique, qu'elle s'est desséchée

comme une momie, et que nous la voyons errer, ainsi qu'un cadavre galvanise', au milieu des vivans, pour lesquels elle ne ressent plus aucune sympathie.

George Sand nous a rajeuni l'antique allégorie de Prométhée. Lélia est enchaînée à son roc, la réalité; son vautour, à elle, c'est le doute , c'est l'ennui qui rongent sans relâche ce cccur devenu universellement impuissant « par trop )) de puissance peut-être ». Elle ne croit plus , ne désire plus , n'espère plus ; elle est tombée au dernier degré de l'infortune et de l'abjection; il ne lui reste plus rien d'humain que l'enveloppe extérieure : au dedans le vautour a tout dévoré.

Pour notre instruction, George Sand a imité le procédé des Spartiates qui enivraient un malheureux afin de donner , à leurs enfans , le salutaire spectacle d'un homme dégradé par la débauche. George Sand , le grand artiste, a, dans un but de haute moralité, enivré Lélia de spiritualisme et d'orgueil ; puis il l'a lâchée à la poursuite de l'idéal. Elle a eu soif de tout connaître , de tout approfondir, de tout posséder. Créature bornée, être fini, elle a brûlé de se compléter : c'est à l'infini qu'elle aspire. Haletante, elle

128 LÉLTA.

croit, dans son illusion, toucher enfin au but quelle a rêve' ; elle va s'écrier : je sens que je deviens Dieu ! Mais la pauvre , la faible , l'insensée cre'ature tombe , et se brise les ailes ; après avoir plane', elle rampe !. . .

George Sand se gardera bien de jeter un voile sur ce triste spectacle ; il veut au contraire que la leçon soit complète : elle en sera plus terrible et plus efficace. Il nous montre Dieu vengeant ses droits outrage's , punissant Lélia « pour » avoir convoité sa majesté et sa puissance, et )> lui infligeant l'isolement ». Il va nous faire voir l'orgueilleuse spiritualiste avilie à ses propres yeux , se souillant volontairement au contact delà matière, et venant essayer du « eloa- :» que )) de nos vices , dans l'espoir de compléter sa sensation. C'est que son imagination , épuisée, à bout de voie, n'a plus d'illusions et est devenue impuissante à l'abuser plus longtemps.

Lélia est pure et chaste , dit Stenio; bon jeune homme , comme il s'abuse ! Lélia n'est ni chaste ni pure; elle lest aussi peu d'intention que de fait , et la nature de ses rapports avec le jeune poète n'a rien dont elle doive s'enorgueillir. S'ils restent platoniques , il ne faut pas lui en savoir

gré. « Jàm mœchata est eum in corde suo ».

Où donc courez-vous , Lèlia? — A la recherche de mon sixième sens ; il me le faut ! — Malheureuse ! Pour le trouver, c'est vainement que vous vous êtes prostitue'e à un homme , « aux appétits )> fauves et voraces » qui vous faisaient horreur. Livre'c passivement à ses brutales caresses , vous reconnaissez vous être avilie sans résultat, et c'est en vain que vous vous êtes abandonne'e « à celte fureur sauvage qui s'emparait de votre » cerveau, et s'y concentrait exclusivement ». Vous dites bien! De souffrances pareilles aux vôtres * on ne sort pas sans taches et sans souillures..., » et vous vous êtes avilie en pure perte. — Eh bien donc, je chercherai ailleurs ! — Lé/ia, prenez garde! Cette fois-ci, vous vous adressez à un homme qui est pur et doit rester pur. Vous violez les privile'ges de l'autel ; vous arrachez le prêtre au sanctuaire , pour en faire l'objet, que dis-je? la victime de vos se'ductions provocatrices, de votre libertinage d'imagination; vous allez le livrer au remords, au doute, pour le pousser plus tard à la de'mence. Vcus perdez son ame ; et vous lui enlevez Dieu.... Et ne vous abusez pas! Vous avez descendu un e'chelon de plus vers la dégradation ; car , si votre corps

1 3o LÉLIA.

est demeuré chaste , au milieu de ces raflinemens d'un dépravant platonisme, votre ame s'y est souillée de plus en plus , sans que votre sensation en ait été plus complète. — Elle le sera enfin ! J'aimerai Stenio le poète , l'adolescent à l'ame jeune et neuve, aux élans passionnés; c'est à lui qu'il est donné de me rendre ma jeunesse perdue , de me faire connaître l'amour. — Hélas , Léliu! vous vous flattez encore; vous ne réussirez qu'à déflorer cette ame virginale, qu'à flétrir sans retour ses fraîches illusions. Vous foudroirez Stenio de cette malédiction qui tomba sur votre tête, et qui rayonne autour de vous, ainsi qu'un météore destructeur. — Eh! que m'importe? «L'égoïsme humain est féroce». Malheur au poète, si son amour est insuffisant à me révéler enfin cette vie à deux, cette vie du cœur , dont jusqu'ici j'ai vainement voulu vivre. Je suis résolue à trouver ce qui me manque , dussé-je l'aller chercher jusqu'au dixième cercle de l'enfer du Dante! — Soit! Descendez donc plus bas encore, Lelia;\k, dans l'ignominie : voici votre sœur, la fille publique, qui va vous initier à ses secrets; elle vous trouvera préparée à recevoir ses leçons, et docile à les suivre.

je .... J'ai tout épuisé, dit Lélia avec abat-

LÉLIA. i3ï

tcment. — Tout sauf le plaisir, dit Piihliërie, en riant d'un rire de bacchante qui la changea tout-à-coup de la tête aux pieds. »

)) Lélia tressaillit et recula involontairement; puis, se rapprochant avec vivacité', elle prit le bras de sa soeur. — Et vous, ma sœur, vous lavez donc goûte' le plaisir? Vous êtes donc toujours femme et vivaute ? Allons ! Donnez-moi votre secret; donnez-moi votre bonheur , puisque vous en avez (i) ».

Certes , George Sand ! La leçon que vous nous donnez là, il ne lui manque rien pour être efficace. Nous voyons Lélia , l'ambitieuse spiritualiste, la contemptrice hautaine de l'humanité', la faiseuse de vertus à son usage, faîtière ennemie de Dieu, l'investigatrice téméraire des mystères les plus redoutables, nous la voyons passer du scepticisme au de'sespoir , et terrasse'e par celui-ci aux pieds d'une courtisane, à laquelle elle vient, d'une voix suppliante, demander de la faire vivre , de lui donner son secret pour trouver, sinon le bonheur , du moins l'étourdissement; de l'initier enfin « à sa religion » du plaisir. » Elle vient abjurer, entre ses

(1) Lélia, volume I,.page 332.

i32 i.fxta

mains impures, les restes de sa dignité' de femme , de ses croyances , de ses espe'rances instinctives ; elle vend son ame , comme le mendiant moribond qui vend le haillon qui lui reste, pour s'enivrer d'un verre d'eau-de-vie , et sentir encore l'existence.

Le but utile que l'auteur s'est propose' ne serait atteint qu'imparfaitement, s'il ne nous apprenait aussi de quelle manière on en vient là. Le récit de sa vie, que Lélia fait à sa sœur, ne nous laisse , sur ce point , rien à de'sirer. Ce re'cit , dont la courtisane Pulchérie, prend acte pour se relever , pour faire sentir le poids humiliant de sa supériorité' à cette sœur , qui jadis la méprisait, et qu'elle écrase aujourd'hui de sa compassion flétrissante ; ce récit est au nombre des parties les plus saillantes et les plus instructives de l'ouvrage (i). C'est l'itinéraire qui mène à un abyme ; il offre l'intérêt de ces cartes marines qui, sur la vaste étendue des océans, ne signalent que les courans et les écueils cachés à fleur d'eau, contre lesquels le navigateur doit se tenir en garde.

George Sand nous montre Zélia, dans les pre-. (1) Volume II, pages 1.-87.

LÉLIA. ï33

infères années de sa jeunesse, stimulant, par tous les excitatifs possibles, une imagination déjà trop ardente ; l'affranchissant, de plus en plus, du contrôle d'une raison sévère, d'une ferme volonté; exagérant artificiellement toutes ses émotions ; développant outre mesure des facultés déjà trop prédominantes ; se laissant emporter à cette verve , à cet élan d'enthousiasme , que le positif de l'existence va bientôt glacer et refouler dans son sein. <« J'agrandis- » sais , de jour en jour , ma puissance , dit-elle ; » j'exallais sans mesure ma sensibilité ; je jetais » toute ma peusée et toute ma force dans le » vide de cet univers insaisissable, qui me » renvoyait toutes mes sensations émoussées ». Plus loin, Lélia ajoute qu'elle est entrée dans la vie active , « ayant devant elle tous les faits » à apprendre, et aucune émotion nouvelle à » ressentir ».

Le mal que d'aussi dangereux précédens avaient commencé, le désabusemeut de l'amour l'achève. « Les rêves de Lélia avaient été trop « sublimes ; elle ne pouvait plus redescendre » à la réalité, » dont elle s'irritait , comme d'une déception et d'une injustice de la providence. Dévorée d'une inextinguible soif d'émotions ,

l34 LÉLIA.

d'un besoin infatigable d'activité' , elle a tout essayé, tout use' ; dans son dénuement immense, elle a senti qu'il lui faudrait « l'univers , et .» quelle l' épuiserait le jour où il lui serait » donne' ». Sa folie délirante a aspiré au ciel qui lui est resté fermé, parce qu'il ne s'ouvre qu'aux cœurs humbles et droits. Ne trouvant point au-dehors d'aliment qui leur suffit , ses passions sur-excitées se sont retournées contre elle-même, pour vivre aux dépens de cette ame, que bientôt elles ont dévastée. L'infortunée se représente ballotée misérablement entre la foi et le doute , entre le désespoir et le besoin d'espérer. Dans la cellule de son cloître désert r elle se débat, avec une sorte de rage, contre ses rêves , contre les fantômes qu'évoque son exaltation fiévreuse; tantôt se laissant abuser aux hallucinations d'un ascétisme insensé, qui appaise momentanément ses angoisses ; tantôt ressaisie par ses doutes, et descendant, descendant encore jusqu'à l'athéisme , au sein duquel elle semble goûter, pour quelques courts instans , une affreuse paix, et je ne sais quel calme brutal. Obsédée des funestes souvenirs du passé, succombant a l'horreur du présent, épouvantée des menaces de l'avenir, elle s'arrache de nouveau

LF.LIA, IOJ

à la solitude pour rentrer dans le « cloaque de )> la socie'te' » et y chercher l'étourdissement et l'oubli. Faute d'avoir su se re'signer « à connai- » tre et à pratiquer la patience de l'ennui, > Lélia a invoqué « la re'solution du de'sespoir. » Cete'tat morbide, devenu pour elle une manière d'exister, a ravagé fatalement tout son être, dénaturé ou neutralisé ses facultés les plus précieuses , et justifié cet arrêt de la plus rigoureuse justice qu'elle a porté contre elle-même : « l'être » arrivé à la possession d'une force inutile, x> d'une puissance sans valeur et sans but , n'est v qu'un fou vigoureux dont il faut se délier ».

Les scènes erotiques du pavillon S Aphrodise , le guet-à-pens infâme à l'aide duquel Lélia, dans son ingénieux égoïsme , jette le confiant et encore pur Stenio aux bras de la courtisane , ne sont que les développemens nécessaires de la belle et utile donnée de George Sand. Ce luxe d'audacieux cynisme que l'auteur y déploie , trouverait , s'il en était besoin , son excuse dans la droiture de ses intentions et dans la moralité de son but :

« Le latin, dans les mots, brave l'honnêteté, »

Il n'en est pas ainsi du français , mais qu'im-

porte? C'est peu de faire monter le rouge au front du lecteur, lorsqu'on re'ussit, ainsi que George Sand , à inspirer , pour d'aussi énormes excès , un aussi profond dégoût.

Comme il a su habilement rendre odieuse et révoltante la scène de l'orgie ! Ces courtisanes et leurs habitués , comme il s'est plu à nous les représenter brutaux , féroces et stupides ! Avec quelle force et quelle évidence il nous prouve que la débauche , c'est Circé qui changeait ses vils amans en pourceaux! Car, ces brutes à face humaine, repues de viandes et de vin, n'ont ni la gaité ni ïentrain que donne le plaisir à des êtres intelligcns ; elles s'étourdissent, se font du bruit et éclatent d'un gros rire, en s'efforçant de faire de l'esprit, aux dépens de Stenio mourant. Ces hommes manient l'ironie comme une pioche; leur plaisanterie est lourde sans être poignante; ce n'est point l'agile Taureador qui voltige autour de son ennemi , auquel il décoche ses flèches légères ; c'est le pesant Entellès qui , dans sa force, assomme le taureau d'un coup de poing. Quoi de plus lâchement atroce , que les provocations par lesquelles ces viveurs se plaisent à avancer les derniers inomens du poète avili, et à les couronner dignement par le bias-

LELIA. l3y

phêmc, qui le dédommage ra du moins de sou impuissance.

Et cette femme, à laquelle il n'en reste plus que le nom, cette abjecte Ptilchérie qui, par l'abus du plaisir, a tue' en elle jusqu'à la compassion , ce pre'cieux apanage de son sexe ; Pulchérie qui a étouffé son ame et son cœur dans cette boue, où elle se vautre insouciante, quel salutaire enseignement ne nous offre-t-elle pas ? Dans son indifférence bestiale, elle voit tomber à ses pieds la dépouille inanimée de Stenio, de cet enfant qu'elle a tue' corps et ame ; elle voit emporter ce mourant, qui palpite encore d'un reste d'excifation convulsive, puis elle court froidement s'étourdir au milieu de l'orgie.

Des doctrines qui tendraient, je ne dis pas à justifier ou à encourager de pareilles turpitudes, mais simplement à les présenter comme indifférentes, me sembleraient jugées par ce seul fait.

Mais c'est ici qu'on est forcé d'admirer ce que peut un bon mouvement, un effort courageux. On sait tout ce que George Sand avait à rétracter. Comment pouvait-il mieux discréditer ses anciennes erreurs, qu'en faisant professer ces mêmes doctrines détestablesà unecréatureaussi

l38 LÉLIA.

profondément dégradée que l'est Pulchérie? En les mettant dans cette bouche impure, il en a fait, hàtons-nous de le*Iire, pleine et éclatante justice , ainsi que de quelques autres propositions scandaleuses qu'on aurait pu tirer de ses prémisses, et auxquelles il imprime, du même coup, une flétrissure ineffaçable, pour en finir avec son passé.

« L'union de l'homme et de la femme, dit Pulchérie, devait être passagère, dans les desseins de la providence ; tout s'oppose à leur association , et le changement est une nécessité de leur nature ».

Piemarquez, sur ce point, l'accord qui existe entre le Pape St.-Simonien qui « réglementait x> f adultère , » entre Jacques le réformateur du mariage, et la tille publique Pulchérie : il est décisif.

Et plus bas elle ajoute : « être amante , cour- » tisane et mère , trois conditions de la destinée î) de la femme auxquelles nulle femme n'échap- » pe, soit qu'elle se vende par un marché de » prostitution, ou par un contrat de mariage ».

Poursuivez , George Sand ! Vous réhabilitez glorieusement la sainte institution que, dans vos

LÉLIA. i3g

jours d'aveuglement, vous avez travaillé à avilir.

Quelle preuve plus convaincante pouvait-iî nous offrir de l'abus du raisonner, et de la flexibilité' avec laquelle le sophisme s'adapte à l'erreur , que de nous montrer la prostituée raisonnant son infamie , parvenant à en faire une chose assez belle , assez spécieuse pour s'en parer ets'e'lever, elle la courtisane, au-dessus de la mère de famille ? « Comparez-vous , dit-elle à ); Lélia, les travaux, les douleurs, les héroïs- » mes d'une mère de famille à ceux d'une pros- » titue'e ? Quand toutes deux sont aux prises avec » la vie , pensez-vous que celle-là mérite plus

» de gloire qui a eu le moins de peine ?

» Mais quoi ! mes paroles ne le font donc plus » frémir comme autrefois ? Tu ne te soulèves )) plus aux hérésies de la débauche , aux impu- )) dences de la matière? Reveille-toi donc, Lé- » lia! Défends donc la vertu ! » Le sombre silence, que garde Lélia, met le sceau à l'arrêt de dégradation dont George Sand Ta flétrie ; il ne pouvait la faire descendre plus bas.

La vertu! Comment et de quel droit la défendrait-elle ? L'a-t-elle jamais comprise , jamais pratiquée ? Elle nous a révélé sa vie ; son silence devant cette sœur qui la raille insolemment, parce

l4o LÉLIA.

qu'elle se sent plus qu'elle, n'a rien qui doive nous surprendre. Elle lui laisse poursuivre en paix son apologie du vice ; ces mots : vice , vertu, conscience, sont pour Lélia vides de sens de'sormais ; toutes ses notions ont été faussées , une à une, ébranlées, sapées par la base : le scepticisme a tout remis en question. La pure, la sainte Lélia est dégradée, au point de ne rien trouver à répondre à la courtisane, ctàla stu- » pide et vile organisation, dont elle s'était jadis » éloigné avec dégoût \ » elle s 'est mise à sa suite !

Combien George Sand constate cruellement l'avilissement dans lequel il l'a jetée , lorsqu'il lui fait dire de sa sœur : « qu'elle a su revêtir le » plaisir, dont elle a fait son Dieu, de poésie et » d'une chasteté cynique et courageuse ». L'entendement de Lélia s'est troublé ; elle en est au point d'avoir oublié le sens des mots qu'elle emploie! Pulchérie l'a, sinon initiée àsa religion du plaisir, à laquelle elle est destinée, en dépit de ses efforts , à rester à jamais incrédule , du moins convertie à ses principes. « Cette loi du » mariage moral dans l'amour, dit Lélia, est » aussi folle , aussi dérisoire devant Dieu, que )> celle du mariage social l'est maintenant aux » yeux des hommes ».

LÈLIA. l4r

George Sand nous peint également avec la touche la plus sombre et la plus e'nergique , avec une vérité qui fait frémir , les ravages que la débauche, et le mate'rialismc qui en est sorti ont produit sur l'infortuné Stenio. Son corps est usé jusqu'à la décrépitude ; son intelligence est dévastée, et son cœur flétri a conservé à peine un reste de chaleur et de reconnaissance pour Trenmor, pour cet ami qui se dévoue à le sauver! Vous croyez encore surprendre en lui un bon sentiment, un dernier élan généreux. . . Il va vous détromper; n'en faites honneur qu'à son impuissance.

Il a fallu , certes , que George Sand eût bien fortement la conscience de la pureté de son intention, de l'excellence de ses motifs, pour qu'en écrivant celte scène de rendez-vous entre Stenio et la princesse Claudia , amenée au pavillon & Aphrodise par sa gouvernante , il n'ait pas craint de se voir faire la terrassante application des paroles de blâme et de mépris , que Stenio adresse à l'entremetteuse. Mais il a pu les écrire, ces lignes flétrissantes, sans que la rougeur lui montât au front; ce n'est plus George Sand qui montrerait désormais, à la femme chaste et pure , le chemin de la prostitution!

1^2 LÉLTA.

Pour réfuter tV avance v et d'une manière décisive, les doctrines d'athéisme endurci et de matérialisme abject qu'il fait professera Stenio, dans ses derniers momens , George Sand lui a donné la conscience de sa propre dégradation ; il ne lui a laissé que celle-là. Le malheureux repousse toutes les consolations qu'on lui prodigue; il sent qu'il n'en est point qui puissent atteindre jusqu'au fond de l'abyme d'abjection où il rampe. Il va mourir ; mais il veut mourir en blasphémant , en reniant Dieu après s'être renie' luimême; il le voyait, alors qu'il était pur, mais son œil s'est voilé à mesure que son cœur s?est corrompu , et, au sein de ces épaisses ténèbres qui se sont faites autour de lui , il ne trouve plus que le désespoir morne et amer. Cette ame, sans grandeur et sans énergie, était au-dessous de l'épreuve dans laquelle les froids dédains de Lélia l'ont jetée. L'impure débauche, recevant Stenio des bras du spiritualisme, l'a terrassé dans la fange et a brisé en lui tout ressort; il ne se relèvera plus. Mais il emploiera ce qui lui reste de forces à essayer de laire tomber les autres, pour les ravaler à son niveau. Dans son irrémédiable épuisement, il déclame sur « l'homme fort; » impuissant à croire, il prêche l'incrédulité; im-

LÉLIA. l{3

puissant à jouir, il déifie la jouissance insouciante; impuissant à espérer , il livre au vent les chances de son avenir , et subit, impassible, le malheur et l'opprobre du présent. Placé qu'il est au-dessous du mépris des hommes, il le brave, comme il brave le sien propre. Prêt à mourir martyr de sa foi en lui-même , il se soulève avec effort pour blasphémer une dernière fois , et jeter encore un peu de cette boue, où il se roule , vers le Dieu qu'il voudrait anéantir avec lui. De pareilles divagations dans une telle bouche , et le suicide qui en est la digne conclusion , sont, pour les lecteurs, sans aucun danger; George Sand l'a senti. Il a du penser que personne ne prendrait au sérieux ces rêvasseries délirantes d'un maniaque moribond, et qu'en donnant, à son corps la mort dont le matérialisme a déjà frappé son ame , Stenio ne ferait exemple pour personne.

Eh bien ! sans mon illumination soudaine , j'allais, aveugle que j'étais, jeter là avec dégoût ce livre excellent, et le déclarer digne de compléter la bibliothèque de la veuve Sainclair (i) !

Léiia, dont les facultés sont restées troublées depuis sa dégradation, vient prononcer, sur la

(l) Voyez Clarisse Harlowe.

144 eSei*ï

froide dépouille du poète qu'elle aima , une sorte de panégyrique, d'hymne funèbre empreint de je ne sais quel caractère de religiosité vague, qui se mêle aux plus étranges aberrations. Elle célèbre cette ame « restée vierge dans un corps prostitué » à toutes les débauches , » et nous montre Sfenio porté, des bras d'une courtisane, dans le sein de Dieu , après avoir passé par le suicide! !

Lélia accuse la réalité d'avoir tué « Sfenio le » poète, l'homme tout d'imagination; » phrase de panégyrique et qui n'a rien de vrai. Stenio n'a connu encore qu'une des faces de la vie humaine , et c'est la pire de toutes ; il n'a succombé que sous l'avilissante réalité de la débauche ; je me trompe, il a connu en outre, et pour son malheur, l'amour platonique, à lui imposé par l'infirmité de Lélia. Des régions de l'empyrée, où il s'enivrait du nectar idéal, l'infortuné s'est vu, sans transition, précipiter par elle aux bras d'une prostituée.

Signalons encore cette singulière théorie de l'expiation professée ici par Lélia. Expiation qui , selon elle , régénérerait l'homme au milieu de ses désordres, sans sa coopération, sans qu'il en eût même la conscience, D'après Lélia, cette expiation n'en serait pas moins efficace

LÉLIA. l45

pour purifier le pécheur et l'absoudre devant Dieu. A ses yeux, le désabusement de Sienio , et l'abrutissement volontaire qui eu a été la suite, suffiraient à l'éternelle justice, dégageraient sa responsabilité' envers Dieu , et seraient pour lui comme une seconde innocence. Parce que « sa lèvre s'est desséchée, en goûtant » le fruit impur » qu'ila cueilli sciemment ; parce qu'une «lumière vengeresse » est venue dessiller ses yeux qu'il s'obstinait à fixera terre, et qu'un « savoir douloureux et terrible » a succe'de' aux illusions qu'il se plaisait à nourrir , Lélia le déclare « pur et saint , » et ne doute pas que Dieu ne le reçoive, avec elle, dans sa gloire et dans son repos!! On ne peut mieux caractériser d'aussi tristes folies , qu'en disant que c'est du quiélisme , moins l'amour de Dieu; Ton sait alors ce qu'il en reste.

La tendance morale, la donnée utile du roman de Lélia, se résume et se révèle plus clairement encore, dans les dernières pages de l'ouvrage. Il se termine par une pensée consolante qui repose l'aine, et le lecteur reste, en fermant le livre , sur l'expresssion d'un sentiment chrétien.

Après avoir rendu les derniers devoirs à ses

1 46 Lt LIA.

deux amte, Tr-ennior, prêta s'en éloigner pour jamais , s'écrie tristement : « Que ferai-je sans » vous dans la vie? A quoi serai-je utile, à qui » m'intéresserai-je ? A quoi me serviront ma )> sagesse et ma force? Ne vaudrait-il pas mieux » avoir une tombe auprès de ces deux tombes )> silencieuses ? — Mais , non , f expiation ri est

» pas finie Il y a partout des hommes qui

» luttent et qui souffrent ; il y a partout des » devoirs à remplir, une force à employer et

» une destine'e à re'aliser

» Il regarda le soleil ,

)) ce phare» éternel qui lui montrait la terre » d'exil, où il faut agir et marcher, l'immensité » des cieux toujours accessibles à l'espoir de » l'homme, et il se remit en route ».

iélia. 147

Iî, est dur , pour un homme qui a approfondi un sujet et l'a traite' ex professo, d'avoir à revenir sur ce qu'il a dit, et à avouer une lourde be'vue. C'est là ce qui m'arrive ; je me vois forcé de reconnaître que je me suis trompe' , dans mes conjectures sur le roman de Lé/ia, comme aussi en attribuant, à George Sand, une pensée louable quelconque , au sujet de la composition et de la mise au jour de son œuvre. 11 s'est au reste pleinement lave de cette imputation , pour lui si nouvelle, qu elle en semble en quelque

î48 LÉLIA.

sorte injurieuse. Ses révélations ne laissent plus de place au doute.

Dans une lettEe de lui à Rollinat (i), nous lisons ce qui suit: « Tu me demandes si c'est une comédie que ce livre de Lelia, que tu as lu si sérieusement. — Je te répondrai que oui et que non selon les jours. Il y eut des nuits de recueillement , de douleur austère , de résignation enthousiaste, où j'écrivis de fort belles phrases de bonne foi. Il y eut des matinées de fatigue , d'insomnie et de colère, où je me moquai de la veille , et où je pensai tous les blasphèmes que j'écrivis. Il y eut des après-midi d'humeur ironique et facétieuse, où je me plus à faire Trenmor le philosophe, plus creux qu'une gourde, plus

impossible que le bonheur C'était un

type dont je me suis moqué plus que tout le monde, et avant tout le monde; mais ils n'ont pas compris cela. Ils n'ont pas vu que, mettant diverses passions ou diverses opinions sous des traits humains , et étant forcé par la logique de faire paraître aussi la raison humaine, je l'avais été chercher au bagne Ce livre ,

(1) Revue des deux Mondes, N.° du l.« Juin 1836, page 534.

si mauvais et si bon , si vrai et si faux , si sérieux et si railleur, est bien certainement le plus profonde'mcut, le plus douloureusement , le plus âcrement senti , que cervelle en démence ait jamais produit. »

Ainsi donc, il n'est plus permis d'en douter : Lélia blasphémant et maudissant, Lélia cuvant son ivresse de spiritualisme aux pieds de la courtisane; c'est George Sand»

Pulchérie philosophant sur les héroïques travaux de sa profession, et se faisant du vice une auréole; c'est Georges Sand.

Magnus reniant son Dieu en présence du tentateur; c'est encore Georges Sand,

Sfcnio cherchant à éteindre son ame dans le matérialisme, et s' efforçant, moribond désespéré, à ébranler la foi d'autrui; c'est toujours Georges Sand,

Mais Trenmor qui croit et qui espère , Trenmor qui expie et fait le bien , qui a un but et y marche patiemment; ce n'est plus George Sand, Celui-ci nous avertit de voir, en lui, la raison humaine qu'il est allé chercher au bagne, pour en faire le plastron de ses facéties,

l5o LÉLIA.

Soit! mes suppositions n'auraient jamais osé se porter jusque-là. Mais voici un aveu d'an abandon encore plus cynique :

« Je suis bien fâche d'avoir e'crit ce mauvais livre qu'on appelle Lélia, non que je m'en repente, mais parce que je ne peux plus 1 écrire, et que ce me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer » (i).

Gamin, Gamin! vous voilà donc pris sur le fait, « salissant les murs d'impures images, y » traçant des inscriptions re'voltantes » pour votre soulagement , dites-vous , et pour donner carrière à vos fantaisies déréglées et à votre humeur facétieuse ! Vous ne trouvez donc rien de mieux à faire , pour tuer le temps , que de tuer la morale publique? Et vous croyez qu'il ne se rencontrera pas enfin quelque honnête passant, pour vous saisir, et vous marquer au front dune bonne tache d'encre, qui fera crier à votre aspect :

« Hic niger est, hune tu caveto ! »

Je sais fort bien que vous invoquerez votre qualité' d'artiste pour décliner la compétence

(1) Lettre à Rollinat, Revue des deux Mondes du 1C1 Juin 1836, page 533.

LÉLIA. i5f

des « Vandales et des Sicambres » , ainsi que vous les appelez. Mais ces vieux Çhrétiens-\k ne flc'chissaient le genou que devant ce qui était digne d'être adore'. Moi, Vandale du 19. e siècle, je fais comme eux ; je ne prends pas vos phrases pour des raisons, et toutes vos subtilite's artistiques ne parviendront pas à me donner le change. Vous aurez beau crier: Fart pour l'art ! L'artiste n'est responsable qu'envers lui-même de son but, de ses moyens, 'fie ses fantaisies et de ses écarts! — Ce n'est pas vrai! Le inonde moral ne lui a pas e'te' livre' en toute propriété, pour s'y abattre comme un vautour sur sa proie, pour qu'il en use et en abuse à son bon plaisir, et puisse travailler à le bouleverser sans encourir de responsabilité quelconque. Sera-t-il permis à Locuste, qui, elle aussi, se dira artiste, devenir étaler dans nos carrefours, et crier impunément sur le marché son acétate de morphine, sous prétexte de vouloir faire au bon public un estomac à la Mithridate ( 1 ) ? Et le premier venu ne sera-t-il donc pas eu droit de renverser ses tréteaux, et de jeter ses paquets au vent? Que si, pour sa défense, elle dit mu/r/ge

(t) « J'ai corrigé ce personnage de Lcl/a , pour

en faciliter la digestion au bon public. » Lettre à Rollinat,

l52 LÉLIÀ.

que ses poisons lui ont monté à la tête, \cjuge, tout en la plaignant, ne se croira-t-il pas inoins tenu en conscience à la condamner ? Et si elle ajoute: qu'il faut que tout le monde vive, ne pourra-t-il pas lui répondre par un mot connu , qui, adressé à un pauvre poète , n'était que froidement cruel, mais qui deviendra équitable et humain, appliqué à l'empoisonneuse?

Dieu me garde de médire de l'art ! moi qui en ai vécu intellectuellement, qui lui ai dû quelques-unes de mes plus douces, de mes plus pures jouissances, et de mes consolations les plus efficaces; mais je crois devoir, en son nom, repousser le flétrissant privilège que l'on invoque imprudemment en sa faveur. Oui! fart est responsable , tout pouvoir lest aujourd'hui , et c'est lui faire injure que de le déclarer inoffensif dans ses plus déplorables excès, impuissant dans ses efforts les plus généreux. L'art est en soi chose belle, utile et sainte; c'est pour cela même qu'on doit insister plus fortement pour qu'il ne soit pas profané. Affranchi des éternelles lois d'ordre et de moralité, appliqué à un but ignoble et criminel , il se dégrade entre des mains avilies. Dès qu'il perd de vue sa haute mission , il n'est plus qu'un vain hochet , un

objet de frivole amusement , dont on peut dire, comme ce juge des plaideurs a dit de la question :

« Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux. »

Ainsi donc, plein d'un mépris cynique pour ses lecteurs et pour lui-même , un écrivain , en attendant l'époque de son parti-pris , viendra, pousse' par su fantaisie d artiste, initier le public aux tristes mystères que recèle son ame de'vaste'e par les passions et l'orgueil; il l'associera au travail de démolition qui se fait en lui , à ses investigations audacieuses et folles, à ses doutes dépravans et de'sorganisateurs ; il soulèvera les questions les plus vitales , les plus brûlantes , pour les laisser en suspens ; il mettra à nu , et interrogera les entrailles palpitantes de la socie'té, puis s'en ira sans recoudre la plaie; il e'branlera toutes les ve'rités fondamentales et conservatrices, lâchera la bride à l'esprit d égarement et de désordre, aux instincts brutaux et pervers ; faussant toutes les notions instinctives , frelatant le vrai , fardant le faux , il pourra , à l'aide de ses sophismes spécieux, de ses déclamations vides, de ses hyperboles outrées, contrister impunément les bons , ébranler les faibles et endurcir les médians; pour venger son or-

gueil froisse, pour satisfaire ses haines, pour épancher le fiel et la bile dont son cœur déborde , et soulager des souffrances qui sont son ouvrage, le malheureux viendra s'en prendre à la société, et s'attachera, sans relâche, à introduire la perturbation dans le monde des intelligences , dont la règle éternelle lui pèse comme un remords ; et il se flattera, l'artiste, de pouvoir invoquer une immunité' quelconque pour d'aussi criminels efforts ? Non , non ! Dieu et les hommes sont en droit de lui demander un compte rigoureux , et de tout le mal qu'il aura fait, et de tout le bien qu'il aurait pu faire !

Ces réflexions ne s'appliquent pas uniquement, h George Sand; sur les pas du lion , roi du désert, accourent des bandes de chacals qui vivent de ses restes et des cadavres qu'il a faits,

« Si j'avais la main pleine de vérités, a dit » Foutcnellc, je me garderais de l'ouvrir ». Ah9 que sa répugnance eût été bien mieux fondée s'il l'eût eue pleine de doutes ! Le doute est un germe empoisonné qui ne porte que des fruits de mort; malheur à qui le sème en se jouant! Trois fois malheur à qui s'attache à le répandre à pleines mains, dans un but détestable; à qui, de propos délibéré, scandalise « un de ces petits » dont il

prépare la chulcî Le doute affaiblit, quand il ne le brise pas , le seul appui offert à la faiblesse de l'homme; il rompt, dans sa main , le lil d'Ariane; il obscurcit ou cleinl le pointlumineux qui le guide au terme de sa carrière d'épreuves et de douleurs. Ployé sous son fardeau , l'infortune' se traîne avec, effort jusqu'au moment où , ressaut de croire et d'espérer, il se laisse tomber lâchement à terre, pour y ramper dans un de'sespoir stc'rile; ou bien , frappe de vertige , il s'e'lance et s'égare haletant à la poursuite d'un fantôme vain: car il faut un but quelconque à l'activité' de l'homme, et le de'sespoir n'en est pas un. S'il ne tend au ciel, il faut qu'il se ravale à la terre, ne fut-ce que pour s'étourdir et secouer , à force de dégradation , l'importun souvenir de son origine et de sa fin. Le doute le seconde dans cette tache funeste, et lui aide h descendre. Il lâche la bride à ses passions égoïstes et sauvages , étouffe les instincts plus nobles destines à leur servir de contre-poids, et tarit la source du dévouement, des hautes pensées, des sentimens gc'ne'rcux; il relâche et rompt les liens qui unissent les hommes en socic'lé; il y substitue la méfiance qui éloigne, et la haine qui repousse. Eu isolant l'homme , il le déprave; il

ï56 LÈLïA.

travaille à détruire l'œuvre de Dieu y et va contre les vues éternelles de sa boute'. Le doute est pareil au simooun , à ce veut du désert, qui flétrit, dessèche et corrode tout ce qu'il touche; il énerve lame, quand il ne la tue pas : c'est que le doute est un vent de mort qui souhle des déserts de l'intelligence.

Et quel livre, plus que celui de Lé/ia, amas incohérent de saletés , de blasphèmes , de malédictions, de négations et de doutes, est de nature à produire des résultats aussi funestes? Quand a-t-on plus audacieusement attenté ans: droits de Dieu, à ceux de l'humanité, en cherchant à ébranler la foi qu'elle a en d'éternelles promesses, en la faisant douter d'elle-même, et de son but, et de sa route? Qui, plus ouvertement que George Sand, s'est acharné à saper la sainte croyance à la vertu , à la dignité de riiomme , à détruire la notion tutélaire du devoir?

Assassin de la société! Pourquoi cette visière qui vous cache? Au moment « d év entrer votre » nourrice , » avez-vous craint , comme ce bourreau masqué d'un Roi , que le frémissement d'horreur, soulevé à votoc aspect, ne fit trem-

LÉLTA. 5^7

Lier votre main, et ne rendit vos coups moins

surs

On s'attriste profondément , en songeant aux ravages qu'a dû produire la publication de Lelia, parmi cette foule d'êtres au caractère mou et indécis, à l'imagination mobile , aux passions fougueuses; parmi ces enfans adultes qui vivent au jour le jour, incapables de s'arrêter à aucun principe fixe, comme de s'élever à aucune idée générale ; parmi ces hommes blasés , long-temps ballotés sur la mer du doute , impuissans à prendre pied, h gagner le bord, et qui, dans leur incurable découragement , appellent la dernière vague qui va les balayer dans l'abyrae ; car c'est encore une émotion.

Eh! comment n'en serait-il pas ainsi , lorsque nous voyons l'esprit de vertige dont est frappée Zéù'a, gagner jusqu'aux, intelligences élevées , et inspirer, à un grave professeur", des pages pareilles à celles-ci?

« Patience! Yoici venir la vraie prêtresse , la î> véritable proie de Dieu. Le sol a tremblé sous » îe pied impétueux de Lélia ; elle parait , et d'un » bond, elle s'est mise à la tête, non pas des ; femmes, mais des hommes. Bacchante in-

)> spirc'c , clic mène, dans le siècle, le chœur « des intelligences qui la suivent ardemment » Poursuis , Le/ta , poursuis ta marche triom- » phalement douloureuse : tu t'es de'voue'e, ne » fléchis pas! Obe'is à ton Dieu. Il t'a envoyée » après la protestante (Mme. de Staël), et la juive )> (Mme. de Varnhagen) , pour être , à la clarté » du jour, le poète des ide'es et de l'infini. Les )) voiles ne te conviennent pas, les timidités te » vont mal. N'abdique pas la sublime effron- )> terie de ton génie. Renouvelle les lois de » l amour et de ïhymenée. Chante! ne pleure » pas, et, loin de te laisser consumer par le )> feu divin que recèlent tes flancs , verse-le sur )> le monde (i)! »

Les œuvres de George Sand resteront comme un monument caractéristique de cette licence, de cette anarchie morale qui suit les révolutions subites et violentes. À ces époques de fièvre et de délire, les esprits impatiens de tout frein , aspirent à s'élancer dans mille directions divergentes , à s'égarer dans l'espace à la poursuite de l'inconnu, à la recherche d'émotions nouvelles. Le relâchement momentané du lien social entraîne, comme conséquence nécessaire, l'émanai) Au-delà du Rhin, par M. Luerminier.

LÉLTA. 1 5g

cipalion de ces individualités inquiètes, incompatibles avec la règle. Avides de destructions , de rénovations et de mouvement , ces intelligences aventureuses se laissent emporter bien au-delà des bornes du possible. Perdues dans les espaces incommensurables du monde idéal , elles ne peuvent plus ni se diriger , ni s'arrêter, et cherchent en vain un point stable où poser îe pied. Elles planent, s'élèvent et planent encore ; mais bientôt fatiguée de ces inutiles efforts, leur aile s'engourdit, s'arrête, et les infortunés retombent meurtris sur celte terre des réalités. C'est qu'il ne fut donné qu'a l'ange déchu que chanta Milton, de traverser le chaos d'un vol sûr et infatigable, et de reprendre son essor dans le vide.

Au reste, je trouve la condamnation de George Sand clairement formulée par lui-même, dans une de ses lettres d'un voyageur. « Est-ce un » crime de dire tout son chagrin , tout sou » ennui? Est-ce vertu de le cacher? — Peut- » être. — De se taire? — Oui (i)! »

Il n'est, certes, rien de plus explicite, et toutes les arguties que George Sand a entassées

il) Revue des deux Mondes du l.er Juin 1S36, page 53G

ailleurs, ne sauraient atténuer l'effet d'une pareille déclaration. Daus cette même lettre à Rollinat, il se vante pourtant de la publication de Lélia, comme « de l'acte le plus courageux, )) le plus loyal » qu'il ait fait de sa vie. Triste courage que celui qui court au-devant d'une réprobation méritée! Etrange loyauté' que celle qui consiste à inoculer , à ses frères , le mal dont on se sent mourir!

Mais , George Sand a la conscience tranquille sur ce point. « Ses livres n'ayant jamais conclu, » n'ont pu faire, selon lui, ni bien ni mal à » personne ». Qu'a produit, demande- 1 -il quelque part, « cette force d'ame qui m'a fait repousser le joug de l'opinion et des lois humaines ? A quoi les ai-je fait servir? Qui m'ae'coute', qui m'a cru ? Qui a ve'cu de ma pensée ? Qui , à ma parole, s'est levé, pour marcher dans la voie droile et superbe, où je voulais voir aller le monde? — Personnel » re'pond-il avec découragement.

George Sand se trompe ; moi je vois de malheureuses femmes, que l'influence pernicieuse de ses écrits a poussées à l'oubli de leurs devoirs, ou affermies dans l'habitude du mal; je vois un grand nombre d'individus déclassés , mécontens de tout parce qu'ils sont mécontens d'eux-

mêmes , auxquels il a communiqué sa rage contre l'ordre social et la race humaine, qu'il a contribue' à éloigner, ou à tenir loin de Dieu; je vois plus d'un Stenio qu'il a abruti, en le jetant dans la débauche et le matérialisme; plus d'une Pulchérie e'honte'e, à laquelle il a fait relever la tête; enfin, j'entends les habitues du bagne, ce ces » hommes pleins de puissance, » aux indomptables passions, s'e'crier, d'un air de triomphe : Et nous aussi, nous avons notre moraliste!

L'auteur de Jacques et de Lélia s'e'Iève , avec force , contre un vice détestable , l'hypocrisie. Tous les hommes de bien s'associeront à son indignation, mais ils seraient plus dispose's à lui en savoir gré peut-être, s'ils le voyaient frapper parfois, d'une réprobation sévère, un autre vice non moins odieux, et au fond , tout aussi digne de mépris. Je veux dire l'audace effrontée et le cynisme impudent qui ne savent plus rougir , et vont bravant l'opinion , en tout état de cause. George Sand, et il est aisé de s'en convaincre, est, moins qu'un autre, à l'épreuve de cette séduction qu'exerce, sur les êtres à imagination vive, tout ce qui porte une apparence quelconque , un faux-semblant de force et de grandeur. C'est ce dangereux travers d'esprit qui

162 XÉLIA.

fait les fanfarons de crimes et les fanfarons de vices.

Il semble donnant, an premier abord, que George Sand ne se soit pas associé, dans le temps, aux disciples de Saint-Simon, dont il a dit : « qu'ils allaient d'emblée au sublime et » terrible but du partage des biens. ( Dieu les » protège!) » Les idées du Père Enfantin sur le mariage, son abolition de la famille et de la propriété étaient de nature à le séduire; mais il y avait encore là quelque ombre de religion ; du moins les (ils de Saint-Simon proclamaient hautement l'intention de relier; George Sand , lui, n'a de penchans que pour délier, et les nœuds trop difficiles à débrouiller, il les tranche résolument du glaive de sa parole. Puis , les St.- Simoniens admettaient une autorité , une hiérarchie; ils imposaient une règle , un sacrifice permanent de la liberté de l'individu, et du moi. Ajoutons que leur association reposait sur une idée toute chrétienne : l'amour et le dévouement pour tous. En outre, celte ruche de travailleurs devait paraître bien mesquine, bien prosaïque à une aine aussi artiste que celle de George Sand; ouvrier excellent pour aller à la sape r

il ne valait rien pour un travail quelconque de reconstruction. Et enfin Ion s'occupait , à Menilmontant, à réhabiliter l'art, en le dirigeant vers un but d'utilité' et de moralité telle quelle. A mon sens, il n'y a donc plus lieu d'être surpris de ce que George Sand n'ait pas brigue' l'honneur de comple'ter la Papauté' Saint-Simonienne.

Bien mieux, je conçois à merveille comment un de ses amis politiques , re'publicain austère et consciencieux , a pu le déclarer digne de mort, en raison de Faction dissolvante de ses écrits et de son indisciplinable nature de voyou. Ce républicain-là , dans son patriotisme à la Brutus, a prouvé du moins qu'il avait des idées sociales, et je lui promets ma voix pour la présidence, le cas échéant. Il est curieux de voir, par quels faux-fuyans de rouerie artistique, George Sand essaie de se soutraire à l'effet de cette condamnation morale, qui semble l'avoir désagréablement affecté. Il veut bien renier Joute sympathie pour la race humaine, mais il trouve mauvais qu'on le prenne au mot, qu'on le juge à l'œuvre; il n'aime pas à se voir ainsi retranché, comme un membre inutile ou dangereux, de la société future, de cette « jeune )> Sion » à laquelle il s'est rallié, comme « à la

l64 LÉLIA.

» plus belle des causas dont il ne se soucie )) pas » (i).

Ceci m'amène à des considérations que je n'énoncerai qu'avec une extrême réserve.

Il est une chose qui me frappe dans les romans de George Sand : c'est une certaine sécheresse, une sorte de froid contagieux qui me gagne, et m'en rend la lecture pénible. Son style pur, poli, brillant, transparent comme un beau marbre , ne me semble pas rayonner de cette chaleur pénétrante et expansive qui distingue si éminemment celui de Rousseau, de Bernardin de St.-Pierrc , etc ; moyen puissant à l'aide duquel ces écrivains, que j'appellerai complets, savent émouvoir lame de leurs lecteurs, et la fondent ainsi qu'une cire molle prête à recevoir leur empreinte. George Sand n'aurait-il, en dernière analyse, que prodigieusement d'esprit et d'imagination? Toute sa chaleur, toute sa passion seraient- elles dans sa tête ? J'hésite à le dire , mais la vraie sensibilité me paraît chez lui bien rare, et l'absence en est mal déguisée par cette émotion fébrile dont palpite son style. Tout, sous la plume de George Sand, tourne

(1) Voyez sa lettre à Everard.

LÉLIA. l65

naturellement fa la phrase , à la déclamation ; c'est la pente habituelle de son talent, et, à mes yeux, l'homme s'efface trop fréquemment derrière l'artiste. Je ne connais guères que le délicieux roman & André, auquel cette observation ne soit pas applicable.

Après avoir fermé un livre de George Sand , il ne m'en reste ni une pensée rafraîchissante dans l'esprit, ni une impression douce dans Famé, et j'éprouve, à l'égard de cet écrivain, quelque chose du malaise quePygmalion éprouvait sans doute auprès de Galathée. En dépit de son enthousiasme , il devait toujours sentir qu'il avait affaire à du marbre, et s'apercevoir que l'objet de son culte d'artiste n'était pas « fait de » chair humaine ». Peut-être cette impression m'est-elle toute personnelle ; je le souhaite : car si elle était générale , l'auteur de Jacques et de Lélia ne serait plus que profondément à plaindre. Ne ressentant pour lui qu'une faible sympathie, nous serions amenés à eu conclure, que c'est parce qu'il n'en éprouve réellement aucune pour la race humaine. Dès-lors , son morne désespoir, son complet et irrémédiable isolement, ce vide affreux qui s'est fait autour de lui et en lui, vide que rien ne suffit à combler, seraient

à la fois constatés et expliques. Retranche tic la communion de ses semblables, mis au ban de l'humanité comme atteint d'une sorte de lèpre morale , l'infortuné pourrait s'écrier avec Byron, dans l'amertume de son ame :

« This is to be alone! »

Ah ! c'est là être seul !

Fasse le ciel qu'il n'en soit pas ainsi !

Envisagé de haut, et abstraction faite des circonstances extérieures qui n'ont agi qu'indirectement sur lui , George Sand m'apparaît comme une grande victime, qu'il a immolée luimême sur l'autel de son orgueil. Ce n'est ni à Dieu, ni à la société, ni aux hommes qu'il est en droit de s'en prendre, dans sa longue et douloureuse agonie. Ce n'est point contre eux qu'il doit lancer ainsi, en maudissant et en blasphémant , les gouttes de ce sang qui coule à flot des blessures qu'il s'est faites. Si George Sand fut coupable envers ses frères, combien n'est-il pas plus coupable encore envers lui-même ! Ah ! plaignons l'infortuné; ne lui rendons pas le mal pour le mal, et gardons-nous de le maudire! La main de Dieu s'est étendue sur lui ; déjà l'cxpialion a commencé. L'influence régénératrice

du malheur qu'on accepte s est de'jà fait sentir, et a porte' ses fruits. George Sand a frémi d'épouvante en promenant son regard sur les ruines dont il s'est environne', et en le ramenant sur lui-même.

Qu'est-il, hélas! sinon une ruine vivante, un temple dévasté que la sombre verdure du lierre parc encore d'une menteuse apparence de jeunesse et de fraîcheur ? Les ténèbres ont voile' le sanctuaire d'où le Dieu s'est retiré; la tempête s'engouffre sous ces arceaux à demi-rompus , sous ces voûtes qui chancellent; parfois, l'éclair les sillonne de sinistres lueurs, qui permettent d'en apercevoir la noble et imposante structure. Leurs sombres profondeurs recèlent des mystères redoutables , des choses qui semblent ne pas appartenir à ce monde. De lugubres fantômes, des formes radieuses, évoquées tour a. tour, y apparaissent, s'y ;. rencontrent et s'y poursuivent. On dirait que les esprits de ténèbres et les anges du Seigneur s'y disputent la possession de quelque inestimable trésor ; on croit assister à la lutte. On entend des imprécations , d'affreux blasphèmes, entremêlés de cris d'angoisses , et de gémissemens tristes à glacer le sang dans le cœur. A ces bruits confus et

ineffables, succède, par intervalles, un épouvantable silence de mort.... Mais la lutte touche à son terme; du milieu de ces voix tumultueuses , s'élèvent et dominent des paroles de foi et d'espérance, d'ardentes aspirations qui se confondent avec le chœur des esprits célestes, dont l'hymne de triomphe éclate, et, s'affaiblissant par degrés , monte et se perd dans les deux.

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