‹ Georges de PodiébradChapitre 19 sur 183 · NICOLAS V · texte numérisé non relu

NICOLAS V

pris part au traite d'Iihlava, elle déclinait toute responsabilité dans les actes du Concile.

Au point de vue de l'habileté diplomatique, on éprouve une sorte d'admiration pour ce revirement, qui, d'un seul coup, enlevait aux hérétiques tous les avantages si péniblement conquis. Peut-être cependant la Curie aurait-elle hésité davantage à prendre cette offensive hardie, si elle en avait aperçu plus clairement les périls. En modifiant ainsi radicalement les relations des deux partis, elle rendait une entente très problématique. Le danger de s'engager à fond, c'est qu'il est à peu près impossible ensuite de revenir en arrière : la papauté se fermait toute retraite, se condamnait presque à persister dans ses exigences, et elle allait se heurter à l'invincible conviction d'un peuple qui préférait tous les malheurs à l'apostasie. Ce fut une fatalité que le nouveau pape, Nicolas Y, savant, éloquent, un des premiers représentants de la Renaissance sur le trône de saint Pierre, eût été personnellement mêlé aux négociations qui avaient précédé le traité d'Iihlava '.'Il en avait rapporté une certaine rancune contre des sectaires qu'il n'avait pas convaincus, et l'excusait à ses propres 3'eux par le devoir de ne pas laisser péricliter entre ses mains le pouvoir pontifical. De plus ses souvenirs personnels le trompaient, lui cachaient la véritable situation. Il se croyait toujours à l'heure où les Calixtins, divisés, épuisés, semblaient ne chercher qu'un moyen honorable de couvrir leur reculade. Il s'imagina qu'il n'y avait plus qu'à recueillir les fruits des elforts précédents et en quelque sorte à proclamer la victoire : il ne se douta pas qu'il rouvrait les hostilités.

Les Tchèques, en face des propositions qu'on osait leur présenter, se cabrèrent : s'il le fallait, plutôt que de trahir la vérité, ils se sépareraient de l'Église, <c recourraient à

r. V. Pastor, Histoii-e des papes depuis la Hn du uioyen âge, traduction française, t. Il, 1888. Le livre de Pasior, tort remarquable et écrit sur des sources nouvelles, ne doit être ccpeudanl consulté qu'avec beaucoup de prudence. L'auteur est un très ardent catholique et son livre est un dith\ ranibe en l'honneur de la papauté.

CAUVAJAI. D?

certaines choses justes et bien iondees dans l'Écriture, bien que peu ordinaires et inusitées à cette époque '. " Nicolas \' assez ému, s'avisa qu'il était peut-être allé trop vite, promit d'envoyer un légat qui étudierait la question : quelques mois après, le cardinal Jean C^arvajal arrivait à Prague ,144'^ '-.

L'émotion fut \ive en Bohême, et l'enthousiasme général : on reçut avec les plus grands honneurs le messager de paix. En réalité, la co'ur de Rome restait toujours inHexible, elle consentait seulement à ménager un peu plus les transitions. Carvajal devait séjourner longtemps dans le pa\'s, agir peu à peu sur les esprits, elVrayer les timides, séduire les indécis, fomenter les dissensions ; en même temps, il se servirait des Compactats pour détruire les Compactats eux-mêmes, en exigerait l'exécution stricte, abolirait toutes les coutumes spéciales aux Hussites que n'avait pas autorisées la lettre des traités, réduirait à si peu de chose les libertés religieuses qu'elles finiraient par paraître insignifiantes à leurs défenseurs "\ Nicolas V comptait beaucoup sur son légat : personne n'avait plus contribué à relever l'intiuence pontificale; il avait été le principal négociateur du concordat de Vienne (1448), qui avait supprimé les stipulations de Francfort et livré l'Eglise germanique à l'ex-

1. Us hiisaicnt sans doute allusion ;i la pcnsiic de remplacer par l'imposition des mains rordination sacerdotale, ce qui leur eût permis de constituer une Eglise indépendante. V. Tomek, YI, p. 143.

2. Jean de Carvajal avait été nommé cardinal en 1446. Au milieu des hom^ mes distingués dont s'était entouré Eugène IV, il passait pour le plus remarquable. Aucun ne prit une part plus active à la restauration de la puissance poniiticale.

!^. Les situations analogues entraînent des effets semblables. La politique qu'on essaie contre les Hussites est la même que l'on emploiera pour supprimer Kédit de Nantes; c'est le principe de l'application stricte et de l'interprétation étrf)ite. Il ne faudrait pas pour cela condamner trop sévèrement l'Eglise : elle est logique avec elle-même; convaincue qu'elle possède la vérité, elle cherche à la défendre. Et ce n'est pas seulement l'Eglise catholique qui agit ainsi, mais toutes les orthodoxics, tous les fanatismes, et, d'une manière générale,toutes les cf)nvictions. La tolérance n'est qu'une forme du scepticisme, et le scepticisme est-il capable de fonder quelque chose? On rencontre là cette contradiction qui se trouve au fond de toutes les choses humaines : l'œuvre de la foi aboutit ii la liberté de conscience, qui en est la U'Cgation, et le scepticisme reconnaît les droits du fanatisme.

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ploitation pontificale '.Il était lui-même plein de confiance, sans se douter qu'il allait se trouver à Prague devant des difficultés d'une tout autre nature que celles qu'il avait rencontrées à Vienne. En Allemagne, il avait eu en face de lui quelques princes qui n'entendaient pas pousser les choses à l'extrême et dissimulaient mal sous l'étalage de leurs principes leurs préoccupations intéresséos; dans ce cas, certains arguments sont décisifs. En Bohême, il fallait amener à résipiscence un peuple entier fanatisé. On s'entend avec des politiques, non avec des apôtres. L'ambassadeur de plus était fort mal choisi ; Carvajal était lui-même beaucoup trop sincère et passionné: — diplomate, il voyait dans la suppression des Compactats le couronnement de sa mission et la garantie de la paix en Allemagne ; sectaire, il s'indignait de l'outrecuidance des factieux qui opposaient leur volonté à celle des Pères. — Quand on lui demanda s'il était décidément hérétique ou non de communier sous les deux espèces^ il répondit que le plus sage était de suivre la coutume universelle, et son étonnement fut extrême quand les seigneurs qui l'avaient interrogé, répliquèrent qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Il communia lui-même publiquement sous une seule espèce, espérant que l'exemple d'un prince de l'Église entraînerait les convictions : il ne réussit qu'A provoquer l'irritation universelle. « Si vous ne confirmez pas les Compactats et Rokytsana, lui avait dit un des maîtres les plus modérés, Pierre de Mladénovitse, vous apprendrez de nous des choses étonnantes, avant même d'être retourné à Rome. » — Y retournerait-il même jamais? Déjà on parlait de le mettre à mort pour venger Hus ; il crut prudent d'épargner par une prompte retraite un crime à ses ennemis, et la mission qui avait donné lieu à de si joyeuses espérances, se termina par une fuite humiliante (1448). Quelques mois après, Podiébrad s'emparait dt Prague et enlevait ainsi aux Catholiques tchèques

I. Sur l'histoire générale des relations de l'Empire et de la Papauté à cette époque, voir Ranke, Deutsche Gesch. im Zeitalter det Reformation, p. 33 et sq. et die vœmischen Pœpste, p. 26.

NICOLAS DE CXVS Sj

leur dernière chance de succès sur le terrain politique.

La Curie ne se montrerait-elle pas dès lors plus traitable? Les Utraquistes le pensèrent un moment. Rokytsana, que tous les Hussites reconnaissaient dc-sormais comme leur chef religieux, écrivit au pape plusieurs lettres très respectueuses, se flatta d'avoir produit sur lui quelque impression, et eut l'idée de se rendre en personne à Rome : ce témoignage éclatant de soumission serait sans doute bien vu du Saint-Père et faciliterait les négociations (fin de 1449). L'aventure était risquée: il échappa par hasard à l'évêque de Passau qui voulait le garder en prison; on ne l'aurait pas laissé arriver jusqu'en Italie. Il revint brusquement en arrière, guéri d'illusion's qui avaient failli lui coijter cher. Malgré tout cependant et peu à p2U, la lumière se faisait à Rome sur les événements qui venaient de s'accomplir en Bohème, et Nicolas V était trop perspicace pour ne pas en deviner l'importance. Les protestations des seigneurs catholiques le trouvaient défiant; au travers de leur zèle, il distinguait trop bien leurs ambitions. Il chargea son nouveau légat en Allemagne, Nicolas de Cues, de s'occuper des affaires tchèques (1450).

Nicolas de Cues ' joignait à une piété sincère une vaste érudition et une intelligence ouverte, il avait l'habitude des grandes affaires, le sentiment des besoins de son époque, et, pendant son séjour dans l'Empire, il avait mérité le nom de réformateur de l'Église germanique. Il rapportait de sa mission la conviction qu'il n'y avait pas à compter sur des secours effectifs contre l'hérésie : chaque prince ne songeait qu'à ses intérêts particuliers et aucun ne se soucierait de s'attirer l'inimitié de Georges. Par politique comme par tempérament, le légat redoutait donc les moyens violents. Malheureusement, malgré ses velléités de transaction, Ni-

i. Nicolas Crcpâ, né à Cues (Trêves) en 1401, 1464. C'est certainement un des plus nobles cœurs et une des plus belles intelligences du xv" siècle, il est cependant difficile d'admettre, avec Jansscn, que sa mission en Allemagne ait tait époque, et dans tous les cas, les difficultés en Bohème étaient d'un ordre tout ditlérent.

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colas \', après s'être tant avancé, ressentait quelque honte il reculer; il n'en était même plus absolument libre, entraîné par le mouvement qu'il avait lancé. Afin de ne pas se compromettre et pour prouver qu'il ne faisait pas bon marché des droits de l'Eglise, il avait envoyé en Allemagne, en même temps que Nicolas de Cues, un moine fanatique, qui devait réveiller la haine des fidèles contre les ennemis du nom chrétien.

Le moine Jean, que l'on appelle ordinairement du lieu de sa naissance Jean Gapistran ', était un minorité qui avait fondé sa réputation en introduisant dans son Ordre une discipline plus sévère. Son éloquence et ses austérités lui avaient acquis un grand crédit dans le peuple, et sa renommée d'apôtre l'avait naturellement désigné pour les fonctions « de commissaire apostolique et inquisiteur général de la corruption hérétique. » Choisi par le pape pour parcourir les contrées orientales de l'Europe et y raviver la foi, il s'était mis en route, très fier de sa tâche et sûr du succès. Son dévouement à l'P^glise était instinctif et violent, sa confiance dans l'action irrésistible qu'il exerçait, absolue. Il prêchait en latin ; partout où il passait, la foule se pressait autour de sa chaire : le bruit des miracles qu'il accomplissait, sa maigreur qui révélait ses austérités, ses gestes exubérants, les éclats de voix de sa verve italienne, le crâne de son maître, Bernardin, qu'il portait partout avec lui, frappaient vivement l'imagination de ses auditeurs qui l'écoutaient haletants et ne retrouvaient leurs esprits que quand il cédait la parole au traducteur qui expliquait son discours -. Sa renommée le précédait : les villes le suppliaient de leur apporter la bonne parole ; il ravivait les haines, exaspérait les passions, laissait derrière lui comme une traînée de fanatisme. Très capable d'ailleurs de prêcher sa foi par ses œuvres : on le vit bien à Belgrade; toujours sur la brèche, aussi inaccessible à la peur qu'à la pitié, exal-

1. Sur Gapistran, v. Voigt, Historicité \citschvift, x, p. ig.

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