ANTOINE MARINI I
demandaient que l'on déposât Georges, et demain elle sera en train '. »
C'était incontestablement une victoii-e pour le roi de Bohème que de tenir ainsi en échec son advcisaire. .Malheureusement, ces succès diplomatiques ne décidaient rieii ; ils sauvaient le présent, mais sans assurer l'avenir, l'ant que le pape n'avait pas désarmé, Georges était a la merci d'un incident : quelques seigneurs ambitieux ou achetés qui se révoltaient, un prince voisin que tentait sa couronne, l'ingratitude d'un allié. Et comment cependant prendre l'olfensive et porter la guerre sur le terrain de l'ennemi, pour le forcer à capituler? C'est une terrible force que de n'oliVir aucune prise, et quelle prise avait-on sur Pie II?
Le roi eut l'idée, d'abord, d'assurei^ la paix a l'Allemagne en reprenant ces projets de réforme de l'Kmpire qu'il avait un moment abandonnés, puis d'intéresser à sa cause les autres souverains de l'Europe, en leur prouvant que ses intérêts étaient les leurs et qu'en résistant à la théocratie il défendait le droit de tous les princes. Un de ces aventuriers politiques, grands faiseurs de combinaisons, qui couraient alors le monde et mettaient leur imagination au service de ceux qui consentaient à les écouter, un Erançais, Antoine Marini, né à Grenoble, lui avait proposé un vaste dessein de confédération européenne -. A un moment où l'ancienne constitution européenne, fondée sur la domination du pape et de l'empereur, avait disparu, et où le s\stème d'équilibre qui sortit de.^ guei les du xvi^' siècle n'était pas encore né, un esprit généralisateur et audacieux devait être frappé de la nécessité de remédier a l'incertitude et au désarroi universels. Il s'agissait de substituer a la Papauté et à l'Empire, dont l'autorité, toujours plus nominale que réelle, était aujourd'hui complètement discréditée, un pou-
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2. l\il;itsk\' aitrihuc au mi lui-mcinc Tidcc première; il nie semble d'ailleurs qu'il attache à cet épisude une importance un peu excessive et surtout une valeur morale trop élevée. C\\ sur cette question Markgraf, Ucber (icnrg's rrj» Podicbrad Plan cincs clirislliclicn Fiirstoihinidcs. ttuns V/-/is', Zcitsdirift de Sybel, XXI,
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voir noine.iLi .|ui ci^nticndrait !c> ambitions, préviendrait k's guerres et rassemblerait la chrétienté dans un effort commun contie les Turcs, dont les progrès étaient toujours plus menaçants et qui préparaient un assaut terrible contre la Hongrie. Dans ce but, l'imagination fumeuse de Marini avait conçu un plan merveilleux, où se combinent dans un bi/.arre mélange beaucoup de naïveté, l'exubérance d'une lantaisie plus enthousiaste qu'éclairée et une très réelle lai'geur d'idées. Il proposait de réunir dans une confédération tous les états chrétiens : un conseil suprême, composé du roi de France, du roi de (bastille, d'un prince allemand et du doge de \'enise, formerait une sorte de directoire eui-opéen, et un tribunal fédéral trancherait les difficultés qui surviendraient entre les membres de la ligue '.
Georges avait été amusé, intéi'cssé par la hardiesse et l'esprit de ce faiseui' d'atVaires et de ce brasseur d'idées, qui savait tout, parlait de tout, se mêlait de tout, qui, fabricant de tuiles, se révélait diplomate, et lui présentait, dans un bohên]e passable, des projets pour le développement du commerce et de la l'ichesse. Il ne se déplaisait pas d'ailleurs aux combinaisons compliquées et aux vagues espérances. Il entra dans les vues de Marini et le chargea de commencer les négociations. On le lui a reproché, peut-être parce qu'on ne s'est pas rendu un compte assez exact des avantages, directs ou indirects, qui pouvaient en sortir. Ils étaient évidents. (Tétait d'abord un rapprochement entre la Bohême et Louis XI, pour le nioment de très mauvaise humeur contre le pape qui lui marchandait sa reconnaissance et cro\ait avoir assez payé par de ponipeux éloges l'abandon de la Pragmatique. Il n')- avait aucune illusion a se faire : Louis XI, dont les propres affaires étaient fore embit)uillées, n'interviendrait pas très activement en fa\eur de Podiébrad. Mais n'était-ce pas pour ce dernier un suc-
1. l.cs détails du projet t'urciit souvent m )dilics et ne turent );uiuiis arrêtés avec précisiim. Marini appartenait a CJttc class.- de rét'unn.iteurs qui décrètent la transr'.irniatinn de la société ~ en IMoc — et ne rédigent pas un projet de I'M.
ces diplomatique considérable que de lier sa cau^^,'a\j^lk^.fiim^^ du roi de France et d'éviter ainsi un isolement, vp^-^tf^i^^^^ à lui seul une condamnation? Et quel triomphe si par Q-ngV.S;^ possible Marini réussissait! La papauté était déchue de'tcT priniauté qu'elle revendiquait, et toutes ses colères étaient vaines contre le restaurateur de l'Unité européenne, qui recevrait certainement, en récompense de son initiative, le commandement de l'armée fédérale contre les Turcs. C'était donc une très reniarquable machine de guerre contre la papauté. Georges aurait-il songé à réorganiser l'Europe, s'il n'y eût été poussé par une nécessité de défense personnelle? — Très probablement non. Attaqué, il se défendait comme il pouvait. De là à l'accuser d'égoïsme, il n'y a qu'un pas. Mais l'égoïsme est un devoir strict pour un souverain, et son tort serait de risquer le salut de son peuple sous prétexte d'expérimentation. Ces conceptions générales ne servent jamais qu'à dissimuler des ambitions personnelles : les politiques s'en servent, les naïfs seuls et les sots les prennent plus au sérieux qu'il ne convient, et, emportés par leurs rêves, perdent pied et succombent, entraînant dans leur chute les nations qui leur ont confié leur fortune.
-Quelles étaient les chances de succès de Marini? — Aussi faibles que possible, presque nulles, et rien ne démontre que Georges ait eu de grandes illusions à ce sujet. Mais que risquait-il a tenter l'aventure? Il inquiétait le pape, l'obligeait à le suivre dans des intrigues très compliquées, détournait son attention du point central où le moindre coup porté eiit été redoutable. N'était-ce rien d'ailleurs que de se présenter au monde comme le défenseur des intérêts généraux de la Chrétienté? Quelle meilleure réponse aux accusations de Pie II ? L'opinion publique était très habilement provoquée à une comparaison entre le pape qui, tout entier à ses rancunes, oubliait le péril musulman, et • le roi qui, en dépit des plus injustes attaques, cherchait les moyens de relever la croix à Constantinople.
Pie II, en face d'une si brillante défense, n'avançait qu'avec beincoup de précaution et de lenteur; il compre-
Ll'.S KSI-KRANCES T)V PAPF.
nait les dangers d'une fausse démarche, bien résolu a ne rien aventurer et à ne se découvrir qu'au moment propice. Il opposait une réserve pleine de sang-froid, d'attention, de suite, aux pointes hardies et aux brusques oficnsives de Georges. Leur tactique était commandée par leur position respective. Le roi était obligé de recourir aux expédients, de masquer par des feintes rapides ses points faibles, très nombreux, et de remplacer à force d'audace et d'imagination les ressources solides qui lui faisaient défaut. Le pape, que les retours offensifs de son ennemi n'alarmaient pas sérieusement, veillait et attendait; comme il n'avait rien à craindre que ses propres fautes, il ménageait ses coups, observait, ne brusquait rien, tenait compte des interventions favorables à Georges, afin de ne pas mécontenter les autres princes, mais ne reculait jamais. Il comptait sur deux puissants alliés, plus fidèles que les amis passagers du roi : le temps, qui finirait bien par lui fournir une occasion, une ambition à soudoAer, une révolte à encourager, et la tradition. Il savait ce qu'il voulait, et tout le monde le savait comme lui, le comprenait, et dans une certaine mesure au moins, l'approuvait, parce qu'il représentait le passé. Geoi-ges ne s'adressait qu'à des aspirations timides et confuses : ses projets inquiétaient plus qu'ils ne séduisaient. Les temps n'étaient pas mûrs. Lui-même n'avait qu'une conscience obscure de l'cjeuvre qu'il accomplissait.
Peu à peu aussi et malgré les diversions et les raidsdc Podiébrad, Pie II gagnait du terrain. La réforme de l'Kmpire s'était heurtée à d'invincibles l'ésistances et avait échoué une seconde fois. La république de A'enise , dont la prudence avait été effrayée par l'incohérente activité de l'aventurier français, avait repoussé l'alliance de la Bohème et lui avait préféré celle de la Hongrie (septembre i4r)3;. L'empereur, délivré par la mort de son ennemi le plus gênant, son frère Albert, et réconcilié enfin avec Mathias Corvin par les soins du légat, n'était plus pour Georges un ami sCir, puisqu'il n'avait plus besoin de lui. La mort de la femme de Mathias, la fille de Podiébrad, (^ithcrine, avait rompu les liens qui