‹ Georges de PodiébradChapitre 63 sur 183 · QUESTION NATIONALE I · texte numérisé non relu

QUESTION NATIONALE I

gloire et presque sans défense '. — Jusqu'à présent toutes les tentatives pour rapprocher dans une même domination les Magyars, les Autrichiens et lesTchèques avaient échoué, les répulsions des peuples avaient été plus puissantes que les nécessités politiques, et chacun de ces essais stériles avait laissé derrière lui une nouvelle traînée de rancunes. Mais l'heure approchait où la pression des événements serait plus forte que les résistances particularistcs : l'union était nécessaire,elle était fatale. Seulement de quellemanière s'accomplirait-elle et dans quelles conditions ? Par la conquête ? Un des trois groupes, magyar, allemand ou slave, réduirait-il les deux autres au rang de vassaux et de sujets ? Et, dans ce cas, à qui reviendrait la victoire? Quel est celui qui imposerait aux autres ses lois, ses traditions, sa langue, ne leur laissant d'autre prérogative que de fournira l'reuvre commune des hommes et de l'argent, sans qu'il leur revînt de leurs sacrifices ni profit ni honneur? — Ou bien la fusion serait-elle librement débattue et volontairement acceptée, et trouverait-on un système de confédération qui, confondant les intérêts et respectant les droits, assurerait la puissance et la sécurité de tous sans attenter à l'indépendance de chacun?

Ces diverses questions, religieuses, constitutionnelles, politiques, se sont présentées sous différentes formes à tous les peuples de l'Europe : l'histoire moderne n'est que le récit de leurs efforts pour les résoudre et pour s'adapter aux nouvelles conditions créées par la disparition de la société du moyen âge. Etablir la liberté religieuse sans ruiner l'unité morale, remplacer les institutions féodales en tenant compte à la fois des droits de l'individu et des nécessités gouvernementales, assurer et défendre l'indépendance nationale, l'œuvre était étrangement laborieuse, et elle dure encore. Quel peuple oserait se vanter d'être sorti de la période des tâtonnements? Tout au plus l'Angleterre qu'ont

I. Il y a certainement de nombreux épisodes héroïques dans la résistance des Slaves du Sud contre les Turcs, mais malgré tout, l'impression générale est triste et le succès des Infidèles, bien plus facile qu'on ne s'y serait

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servie des conditions géographiques particulières. La plupart des nations, victimes de leur imprudence ou des événements, ont négligé un des termes du problème et grevé lourdement ainsi leur avenir. Quelques-unes ont complètement manqué le but et expié leur erreur par des siècles de souffrances et d'oppression.

Nulle part, sinon en Pologne, l'échec n'a été aussi éclatant et les conséquences de cet échec aussi désastreuses qu'en Bohême. Les rêves d'indépendance religieuse aboutissent au triomphe de l'Église et à la domination des Jésuites, les agitations politiques préparent la victoire de la monarchie absolue; la Bohême entre dans une grande monarchie, mais non pas comme un royaume autonome et indépendant, — en province conquise, et peu s'en faut qu'elle ne perde jusqu'à sa langue et au souvenir de son existence nationale. La bataille de la Montagne-Blanche (8 nov. 1620) la condamne pour plusieurs siècles aux horreurs d'une réaction impitoyable et la livre démantelée à l'oppression étrangère. Mais cette bataille elle-même n'est que le dernier terme d'une longue décadence et la suite fatale des événements antérieurs. Les cent cinquante ans qui la pre'cèdent ne sont qu'un perpétuel avortement et une lamentable agonie. Pendant un siècle et demi, les violences des partis et la stupidité de préjugés aveugles, l'inertie du peuple et l'impéritie des chefs rendent le dénouement inévitable; on court aune catastrophe ^vec une rapidité toujours croissante. Parmoments sans doute l'horizon paraît moins sombre, quelques hommes remarquables semblent devoir réussir à conjurer l'orage, et comment errserait-il autrement chez un peuple qui avait conservé une si extraordinaire énergie vitale? Mais ces éclaircies sont de courte durée. Par une fatalité cruelle, les meilleures intentions sont frappées de stérilité, ou, plus justement, le dévouement et l'intelligence de quelques chefs ne balancent pas les erreurs ou les crimes de leurs compatriotes; ils ne retardent même pas l'heure fatale où, lasse, usée, la nation tombe presque sans combat, sans autre héroïsme que celui de ses martyrs.

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Les causes de cet ellbndrement sont nombreuses et elles apparaîtront assez clairement par la suite. Deux cependant, d'ordre plus général, agissent pendant toute cette période. Tout d'abord la complexité inextricable des questions qui furent posées simultanément, et non l'une après l'autre. Au milieu de cet enchevêtrement de problèmes religieux, moraux,constitutionnels, politiques, diplomatiques, confus, embrouillés, chevauchant les uns sur lesautres, les esprits furent pris d'une sorte de découragement ahuri: aucune solution ne parut clairement désirable et ne fut unanimement poursuivie. Il n-'y eut que des préférences individuelles dont ne sortit aucun courant général. Quelques Seigneurs, plus particulièrement en Moravie où la mêlée était un peu moins ardente, eurent, vers la fin, une intuition du but à atteindre : mais,outrequ'il était désormais bien tard pour que leur intervention modifiât sensiblement un résultat dès lors à peu près acquis, leur voix n'eut aucun écho. Chose curieuse, en etYet, dans ce pa3^s si troublé par les factions, il ne se forma jamais de véritables partis, au sens élevé du mot, avec des chefs obéis, des idées précises, des tendances permanentes. Rien d'analogue à ce qui se passe par exemple en France : ici, dans les grandes crises de l'histoire, sous François F*", sous Henri IV, sous Louis XIII, un groupe important s'élève au-dessus des considérations passagères, et en s'inspirant des traditions constantes du pays, propose un programme modéré et facile à comprendre qui rallie aussitôt l'immense majorité du peuple. Le plus illustre exemple de ces triomphes de l'opinion publique et de ces manifestations impérieuses de la conscience nationale, c'est la victoire du parti politique à l'époque de Henri IV, mais que d'autres il serait facile de citer à côté. En Bohême, il ne se dégagea jamais du choc des préférences particulières une opinion .publique capable de forcer toutes les convictions et d'emporter toutes les résistances.

Or, et ce fut la seconde cause du malheur de la Bohême, cette obscurité et cette incertitude devaient avoir pour effet, et l'eurent véritablement, de surexciter les ambitions per-

l8o CAUSES DE LA DÉCADENCE DE LA BOHÊME

sonnelles. On a vu dans ce fait la preuve d'une corruption morale irrémédiable et d'une fatalité héréditaire qui condamneraient les Slaves aux discordes intestines : sottise pure! A toutes les époques les instincts égoïstes ont été un des principaux facteurs de l'histoire et les rivalités de castes ne sont pas particulières à une race. Il est permis aux apôtres de rêver une société toute de renoncement et d'abnégation, et, dans cette même période, l'Église des Frères bohèmes réalise ce type de perfection évangélique : mais il est bien évident qu'une nation tout entière ne saurait s'élever à cet idéal d'ascétisme. Convient-il même de le regretter? En supprimant les passions, ne supprimerait-on pas du même coup le mouvement, le progrès et la vie? Les vertus chrétiennes ne sont pas toujours adéquates aux vertus civiques, et il n'est pas bien sûr que les prédications des Frères n'aient pas contribué dans une certaine mesure à répandre l'indifférence politique et à détourner de leurs devoirs sociaux quelquesun5 des plus nobles fils de la patrie. — Mais du moins dans une société régulière, les intérêts particuliers sont subordonné's aux intérêts généraux et conditionnés par eux, les égoïsmes sont contenus par un ensemble de principes généralement acceptés, et l'opinion publique impose aux convoitises une modération relative. Les citoyens apprennent à voir dans les droits de leurs voisins la garantie de leurs propres privilèges, et leurs usurpations sont tempérées par l'esprit de solidarité. Une loi morale n'a d'action que si elle est absolument claire, et personne ne s'inquiète de faire son devoir lorsqu'il est difficile de savoir où il est. Dès que l'intérêt général est douteux, les intérêts individuels deviennent plus exigeants, et, si l'on n'aperçoit pas ce qu'exige le bien de la patrie, chpcun ne ponge plus qu'à lui-même, à ses prérogatives, à sa fortune, jusqu'au momentoù, sous l'assaut des appétits, l'État lui-même s'écroule, écrasant sous ses décombres ceux qui avaient espéré s'enrichir de ses dépouilles.

C'est ce qui se produisit en Bohême. L'.abaissement des caractères, le souci exclusif des profits matériels, les luttes

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