DEPOSITION DE TH0J1.\S EDMEADS
CIlirurgicii cl apolhicaiie à (jrceiiwicli.
Je suis chirurgien et apothicaire à GreenN\icli, et jai été nommé, en 1801. chirurgien et apothicaire de la princesse de Galles. Il ne m'est jamais venu dans l'idée, soit comme chirurgien, soit comme apothicaire, de supposer que la princesse [ùt enceinte.
Je ne sais pas pourquoi elle s'est [ait saigner : je l'ai saignée d'après sa propre demande, mais ce n'était pas mon avis comme apothicaire ni comme chirurgien. Je no voulais pas, mais elle insist<i et je cédai.
J'allais soigner aussi chez elle, comme chirurgien et comme apothicaire, un enfant màlecleDeptford. L'enfant (levait avoir de trois à cinq mois quiind je l'ai vu pour la première fois. La princesse envoyait chercher quelquefois des sangsues, et on les prenait chez moi, médecin et apothicaire, nommé en 1801.
Je n'étais pas le seul homme de l'art qui donnais des soins à la princesse pendant le temps dont je viens de parler. Sir Francis Millman faisait aussi quelques visites à la princesse, mais seulement comme chirurgien, et non comme moi chirurgien et apothicaire.
Signe : Thoîias Edmeads,
Ghirurgicu ol apolliicairc à Grecinvich, nommé en 1801.
Et plus bas : Erskine, Spencer, Grenville, Ellein-
UÛROUOH.
L'auguste déposition de l'apothicaire de Greenwich termine glorieusement la série des dépositions recueillies par la commission aux fins de savoir — noble enquête! — quel était le père ou quels étaient les pères de l'enfant (|ue gardait auprès d'elle une princesse royale, Caroline de Bruns^vick, princesse de Galles.
La princesse se montra fort calme pendant tout le temps que dura l'enquête; elle prit même à ce momentlà une résolution héroïque. Elle remercia toutes les personnes de sa maison qui devaient être interrogées, ce t|ui était eomplétement se mettre à la merci de leur haine, ou tout au moins de leur indifférence. C'était courageux .
Voici la réponse qu'elle lit, ou plutôt que firent pour
ÔÔA GEORGES III.
elle lord Perceval, mort premier ministre, et lord Eldon,
devenu plus tard membre de la chambre des pairs :
« La première chose qui doit frapper tout le monde dans la déposition de iady Douglas est la folie qu'il y aurait eu à avouer gratuitement et sans nécessité à une personne presque étrangère un secret aussi important que celui d'une grossesse, si elle avait réellement existé. ))
Les commissaires ajoutent que, particulièrement à ce qui s'est passé entre Son Altesse Royale et le capitaine Manby, on doit y ajouter foi jusqu'à ce que cela ait été contredit.
Mais sur quoi repose cette accusation? sur des ouïdire, des bruits, des soupçons... Tous les témoins sont pour les accusateurs, et tous ces témoins, excepté un seul, ont été placés auprès d'elle, par qui? par le prince! Ils ne parlent que de choses si insignifiantes, qu'il est difficile, après un si long intervalle, de se rappeler assez po-« sitivement les faits pour les contredire.
\YilliamCole, par exemple, dit que la princesse a mangé des tartines avec sir Sidney Smith — quel crime! — qu'il restait chez elle jusqu'à une heure après minuit — quelle horreur pour des gens qui se lèvent à midi ! — qu'il construisait une tente turque à Montague-House — quelle infamie!
Bidgwood les a rencontrés seuls se promenant dans le parc : — où est le mal? Elle a pu être assise sur le môme sofa que sir Sidney Smith ; mais il lui est impossible de dire quelle place il a occupé sur ce sofa il y a quatre ans. Sa conscience l'a justifiée pleinement de toute familiarité inconvenante; et, à moins qu'on ne décide qu'une princesse de Galles ne doive jamais s'abaisser aux fami-
liantes de la vie privée, on doit avouer que cette restriction, extrêmement pénible dans toutes les positions où elle pourrait se trouver, serait injuste dans celle où elle est maintenant.
Cole, cet honorable William Cole, a observé à minuit un homme vêtu d'une redingote; il n'a éprouvé aucune crainte, et le même homme tressaille en voyant à midi un gentleman assis sur un sofa ! Il peut bien laisser un homme s'approcher à minuit du lit de sa maîtresse, parce qu'il ne le prend pas pour un voleur; mais la vue d'un ami do la maison, assis près de la princesse, dans une chambre tout ouverte, suffit pour exciter ses soupçons .
Cole est un homme désagréable ; il a reçu une éducation au-dassus de son état; il parle français, joue du violon: il se permettait souvent même de jouer sur le piano-forte de la princesse et de lire ses livres. Il avait été au service du duc de Devonshire. — C'était un espion.
M. Lawrence, le peintre, est encore un des individus à qui l'on attribue une intimité coupable avec la princesse. Cole affirme qu'il coucha deux ou trois fois à Montague- House, qu'il était un soir seul avec la princesse dans la chambre bleue, après le départ des dames de compagnie; que lui, Cole, supposant alors que M. Lawrence était allé se mettre au lit, il avait fait la visite des appartements. Il avait trouvé la chambre bleue fermée, et avait entendu parler bas en dedans, sur quoi il s'était retiré.
Il est effectivement vrai qu'en 1800 et 1801, M. Lawrence travailla à un portrait en grand de la princesse et de sa fille, et qu'il demanda la permission de coucher quelques nuits à Montague-House, afin de pouvoir travailler de meilleure heure à son tableau.
33ti GEORGES III.
11 ne dînait pas avec la princesse, mais il descendait quelquefois chez elle pour entendre de la niusi(]ue. Il faisait quelquefois la lecture, parce qu'il lit .Sliakspeare avec beaucoup de grâce.
Nul doute que la princesse ne lui ait souvent donné des séances particulières, qu'elle n'ait continué de faire la conversation avec lui lorsque la séance était terminée: mais elle n'a jamais imaginé que son honneur lui fit un devoir de prendre des témoins d'une semblable conversation.
Le capitaine Manby fut présenti' à la princesse chez lady Townshend : elle lui conlia deux jeunes garçons. En reconnaissance, elle lui fit présent d'une petite partie de vaisselle plate. Ce fut ainsi qu'elle agit à l'égard de sir Samuel Ilood, auquel elle avait également confié deux jeunes gens.
Quant à la partie delà déclaration de Bidgwood, où il est dit qu'il vit dans une glace le capitaine Manby embrasser la princesse, ce fait est entièrement démenti par la déclaration du capitaine Manby. qui aflirme sous serment qu'il n'\ avait pas de glace dans la chambre.
M. Ilood. maintenant lord Hood, est encore un des individus compromis. 11 a épousé une des dames de la maison de la princesse. Il est très-vrai que la princesse est allée deux fois dans son Aviski sans amener aucun de se? propres domestiques. Mais ces promenades eurent Heu immédiatement après la mort du duc de Glocester, et quand il n'était pas encore enterré. Elle ne voulait pas qu'on vit derrière elle une suite de domestiques, tandis (jue Son Altesse Royale était encore sous le catafalque.
(( Pour une princesse de Galles, s'écrie Caroline à la lin de sa réplique, avoir éternise dans une position telle,
GEOlKiES m. 5.j7
(ju'ila l'allii, pour son honneur, qu'elle lit jurer à un individu (lu'il n'avait pas été seul enfermé dans sa elianibre. et à un autre qu'il ne lui a pas donné un baiser amoureux et qu'il n'a pas passé la nuit avec elle ., c'esl le comble de l'avilissement.
« Sire, termine ainsi la princesse, puis-je menipêclier de déclarer qu'il y a une conspiration contre mon honneur et contre le rang que j'occupe dans ce royaume?
• « Sire, répondez ! ètes-vous pleinement convaincu de mon innocence'? »
Les quatre commissaires rendirent leui' arrêt en ces termes :
« Nous acquittons la princesse de Galles, et nous pensons que .ses accusateurs mériteraient d'être poursuivis avec toute la sévérité des lois, s'il ne nous avait paru évident qu'ils n'ont provoqué cette enquête délicate que pour rassurer la postérité sur l'hérédité de la couronne, (jui pouvait être compromise.
K Signé : Erskike, Spencep.. (Irekville, ELLEiNBonouGH.
'< 25 janvier 1807. >'
La réparation était bien mesquine après une si large offense; elle devint une dérision et même un outrage de plus quand on sut que lord Erskine, un des quatre commissaires, avait écrit à lady Douglas une lettre dans la-
quelle il lui donnait raison contre la princesse de Galles en des termes qui étaient un démenti, la rétractation formelle de l'arrêt qu'on vient de lire.
Lord Erskine disait à chaque ligne de cette lettre à lady Douglas :
« Comme commissaire, j'acquitte la princesse; comme homme, je la condamne. Pour plaire au roi, je proclame Tinnocence de sa belle-fille; mais, de vous à moi, la princesse est coupable, et je vous approuve de l'avoir accusée, démasquée et déshonorée. »
L'importance de cette indiscrétion, fort peu digne de la prud'homie d'un homme d'État, s'élevait à des proportions d'autant plus effrayantes, que lord Erskine était ministre de Georges III ; qu'ainsi, non-seulement comme commissaire, mais encore comme ministre, il avait absous la princesse. Sa contre déclaration dans ces conditions-là devenait la voix de sa conscience; cette lettre à lady Douglas, le soupirail par où le cri de sa loyauté s'échappait.
Lord Eldon et M. Perceval comprirent que l'accusation mal tuée remontait encore à la surface ; que le combat avec la calomnie était à recommencer.
Ils annoncèrent alors qu'ils se décidaient à publier toutes les pièces de la procédure, suivie de leur défense devant les quatre commissaires de l'enquête.
L'exécution allait suivre la menace quand M. Perceval fut nommé chancelier en remplacement de lord Erskine.
Ce mouvement ministériel arrêta le projet dans sa marche. Mais si le procès ne fut pas imprimé, une seconde décision émanée du nouveau conseil des ministres intervint à la date du 22 avril 1807.
En voici l'esprit.
« Sire, les ministres de Votre Majesté, partageant l'opinion de vos précédents ministres, telle qu'elle est consignée dans leur minute du 25 janvier, savoir : qu'il n'y a plus aucune nécessité de conseiller à Votre Majesté de refuser d'admettre la princesse en votre présence royale, représente humblement à Votre Majesté qu'il est essentiellement nécessaire, pour rendre justice à Son Altesse Royale et pour l'honneur de l'illustre famille de Votre Majesté, que son S. A. R. la princesse de Galles soit admise dans le plus court délai possible en la présence royale de Votre Majesté, et qu'elle soit reçue d'une manière digne de son rang et de sa place à la cour et dans la famille royale. »
Georges III n'eut aucun effort à faire pour se rendre au conseil que lui donnaient ses ministres en réhabilitant complètement cette fois la princesse de Galles. Il alla luimême à Blackheath pour inviter sa belle-lille à se rendre au palais de Saint-James; avant de partir, il avait exprimé le désir que sa famille entière suivît cet exemple, afin que la cour et le peuple fussent bien convaincus de la réconciliation. Les princes et les princesses cédèrent, bien qu'avec fort mauvaise grâce, au désir de Georges III; mais le prince de Galles ne parut point à Blackheath.
Quelques jours après, c'était l'anniversaire de la naissance du roi, grande fête de famille à laquelle le roi était allé convier à Montague-llouse, on vient de le voir, la princesse de Galles. Celte fois, non-seulement le prince de Galles manquait à la réunion, mais aucun autre membre de la maison royale n'y parut. Caroline et[Georges III s'y trouvaient seuls.
Le mépris ne pouvait guère aller plus loin ; la dureté ne resta pas en arrière. On avait frappé la femme, l'épouse, on blessa la mère.
On lui enleva sa fille, qu'elle fut réduite à ne plus voir que de temps en temps, selon les caprices des gouvernantes.
L'indignation lui mit enfin la plume à la main, et elle écrivit la lettre suivante à son mari :
« Monseigneur,
« J'aurais continué dans le silence et la retraite à mener le genre de vie qui m'a été prescrit et à me résigner à la perte des joies domestiques, auxquelles je suis étrangère depuis si longtemps. Mais il est, monseigneur, des considérations d'une nature plus élevée que mon propre bonheur, et qui me font, de la démarche que je hasarde aujourd'hui, un devoir envers moi-même, un devoir envers ma fille, et (me sera-t-il permis de l'ajouter) un devoir envers mon époux et la nation qu'il est appelé à gouverner.
« Il est un point au delà duquel une femme innocente ne peut, sans se manquer à elle-même, garder plus longtemps le silence.
« J'ose, monseigneur, représenter à Votre Altesse Royale que la séparation qui, chaque mois, devient plus absolue, de la mère et de la fille , est également injurieuse pour mon honneur et nuisible à son éducation.
{( Si je m'abstiens de faire parler devant Votre Altesse Royale les sentiments qu'une mère doit éprouver dans ma position, il doit m'être permis de lui faire remarquer qu'aux yeux d'un public jaloux et scrutateur, cette se-
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paration d'une fille d'avec sa mère ne peut admettre qu'une seule interprétation, et une interprétation fatale à la réputation de la mère.
(t Le plan que Ton suit en séquestrant ma niie de toute communication avec le monde me paraît, dans mon humble jugement, particulièrement mal adapté à sa situation dans la société. Il peut arriver, par un événement qui, j'espère, est très-éloigné. qu'elle soit appelée à exercer les pouvoirs de la couronne avec une expérience du monde moindre que celle que possède le dernier individu de l'échelle sociale.
« J'attribue également à des conseils malheureux une circonstance qui m'afflige à titre maternel sous le rapport religieux, .le vois avec peine que ma fdie n'ait pas encore reçu le sacrement de la confirmation, quoiqu'elle ait passé d'un an l'âge où les autres membres de la famille royale ont été admis à cette solennité.
« Puis-je espérer que Votre Altesse Royale daignera céder à mes vives prières dans une matière aussi sérieuse, quand bien même elle croirait devoir écouter d'autres conseils sur des objets qui ont un rapport moins intime avec le bonheur de notre enfant?
(( Je suis, monseigneur, avec un profond respect et un attachement que rien n'altérera jamais, de Votre Altesse Royale la très-dévouée et très-affectionnée épou.se, cousine et sujette,
« Caroli.ne. »
Nouvelle commission, mais cette fois nommée par le régent, car le roi n'avait plus sa tète, afin d'examiner s'il C(mvenait de permettre ;"i la princesse de Halles de voir librement sa fdIe.
Sa réponse fut celle-ci :
(( En vertu des ordres de Votre Altesse Royale , nous avons examiné avec l'attention la plus scrupuleuse la lettre de Son Altesse Royale la princesse de Galles, et dans laquelle la princesse se plaint, parmi beaucoup d'autres choses, de ce que les communications entre Son Altesse Royale et S. A. R. la princesse Charlotte ont été assujetties à de certaines restrictions.
« Nous prenons humblement la liberté de déclarer à Votre Altesse Royale qu'il est absolument convenable pour le bonheur de S. A. R. la princesse Charlotte, ainsi que pour les intérêts les plus importants de l'État, que les communications entre S. A. R. la princesse de Galles et S, A. R. la princesse Charlotte continuent à être assujetties à des règlements et à des restrictions. »
il ne restait plus qu'un scandale pour couronner tous ces scandales que l'œil se lasse de suivre, que la main se fatigue de tracer; ce fut de voir la Chambre des communes investie de la plainte de la princesse après ce vingtième ou trentième rapport d'une vingtième ou trentième commission. Le fait se produisit. Le paquet de linge sale fut adressé à l'orateur de la Chambre. La princesse demandait d'être jugée publiquement. Des paroles acérées, terribles, qui traversaient les murs et allaient frapper le régent à Carlton-House , furent lancées contre les ministres. Que répondirent les ministres? — Ils demandèrent l'ordre du jour : ils obtinrent l'ordre du jour! C'était tuer la princesse Caroline. Sa dignité la soutint; mais sa mère mourut de douleur, la duchesse Augusta de Rrunswick.
Le roi Georges 111, en apprenant que l'affaire avait en-
iiii éclaté au milieu des Chambres, et qu'on avait ri et raillé autour de la royauté, mise à nu jusqu'à la ceinture et fouettée jusqu'au sang, monta à cheval, silencieusement, sans être vu. C'était pendant la nuit. Il était en pantoufles et en robe de chambre ; la poitrine ouverte, les cheveux blancs en désordre, murmurant des prières et des paroles de désespoir, il s'éloigna de Windsor au galop; il courut, il courut, il courut devant lui. Où allait-il?
La princesse de Galles écrivait pendant ce temps cette lettre à lord Liverpool :
« La princesse de Galles requiert lord Liverpool de mettre sous les yeux du prince régent le contenu de cette lettre,
(( Dirigée par deux motifs, celui de rendre la tranquillité au prince régent et celui do s'assurer à ellemême cette paix de i'ànie dont elle a été si longtemps privée, la princesse de Galles, après de mijres réflexions, a résolu de retourner sur le continent.
« Cette résolution ne doit pas surprendre les ministres du prince régent, après les troubles et les désagréments que la princesse éprouve depuis si longtemps, et surtout après la mortification qu'elle a essuyée en se voyant empêchée de recevoir ses parents les plus proches et les amis intimes de son illustre père, le duc de Bruns^^iclv.
« La princesse met la plus grande importance à ce que le prince régent soit bien instruit de ses motifs et qu'il comprenne bien sa conduite passée sous le point de vue politique. En exigeant une justification aux yeux de ce noble peuple, son seul protecteur depuis la maladie déplorable du roi, elle n'a eu (jue la seule intention de maintenir ses droits et son honneur.
OU GEORGES m
(' La princesse de Galles a enfin résolu de retourner à Brunswick, son pays natal. Elle pourrait ensuite Aoyager en Italie et en Grèce ; probablement elle y trouvera à choisir un séjour tranquille où elle vivrait encore quelques années. La princesse se ilatte que le prince régent n'aura aucune objection à faire à ce dessein.
{(. La princesse de Galles requiert lord Liverpool de représenter au prince régent qu'elle renonce en faveur de sa fille à rbôtel Montagne, à la surintendance du parc de Greenwicli et à la maison que sa mère lui avait laissée par son testament. La princesse de Galles espère que le prince régent lui accordera cette faveur, la dernière qu'elle demandera.
« La princesse saisit cette occasion pour e\|)liquer les motifs qui l'ont engagée à refuser le traitement de cin- (juante mille livres sterling que la nation a voté par l'organe du parlement.
(( Elle est maintenant sur le point de partir pour Wortliing, et de s'y embarquer sans revenir préalablement à Londres.
'( La princesse de Galles se complaît à assurer lord Liverpool qu'elle verra toujours avec la plus ardente sollicitude la prospérité et la gloire de la généreuse nation anglaise. »
La réponse de lord Liverpool ne se lit pas attendre.
« Lord Liverpool a eu Fbonneur de recevoir la lettre de S. A. R. la princesse de Galles. L'ayant communiquée au prince régent, il a reçu l'ordre de déclarer à Son Altesse Royale que le prince ne saurait avoir aucune objection contre le projet que la princesse lui annonce de visiter son pays natal et son frère, le duc de Brunswick.
GEOIIGES III. 545
(f Le priiifo rogent ne mettra januiis aucun obstaehi à ses intentions actuelles ou futures relativement au lieu qu'elle voudrait choisir pour sa résidence.
(f Le prince régent laisse Son Altesse Royale dans une entière liberté de décider, au gré de sa propre discrétion, si elle veut rester dans ce pays ou se rendre sur le continent, selon sa convenance.
h Lord Liverpool a ordre de déclarer à Son Altesse Royale, de la part du prince régent, que le prince ne s'oppose aucunement aux arrangements quelcon(jues que la princesse voudrait l'aire par rapport, soit à la maison de Rlackheatb, pro^enant de la feue duchesse de Brunswick, soit au reste de sa propriété privée; mais, par des raisons qu'il serait trop long de déduire, le prince régent ne permettra ni que la princesse Charlotte ait la surintendance du parc de Greenwich, ni qu'elle habite aucune des maisons que Son Altesse Royale a habitées à Blackbeath.
« Lord Liverpool a l'honneur d'être, » etc.
La princesse de Galles s'embarqua à Worthing. à bord de la frégate le Jason. pour retourner par Hambourg à Bruns\\ick.
Avec elle était le jeune William Billy Auslin. lady Cdiarlottc Lindsa} et lady Elisabeth Forbes, ses dames d'honneur ; MM. Saint-Léger, William Gel et Cra\ven, ses chambellans ; le capitaine liesse, son écuyer; le docteur Rolland, son médecin; M. Siccard. son maître d'hôtel, et J. Hieronimus, son messager.
^jy.
346 GEORGES IIl.
Le roi, qui courait bride abattue depuis plusieurs heures, ne s'arrêta que lorsque son cheval tomba sans haleine, épuisé de fatigue contre Ja grille de fer d'un immense et sombre monument. Mais le roi était arrivé à sa destination, comme le cheval au bout de ses forces. Le petit jour se faisait... un jour blafard.
Le roi sonna à la porte de la grille. Il était lamentable à voir.
Le froid avait saisi et contracté ses traits, bleui le tour de ses yeux, et la pluie colh' ses cheveux sur ses oreilles et sur ses tempes. La sueur fiévreuse d'une course effrénée se mêlait à l'eau de pluie sur son front ridé et sur ses joues pendantes et amaigries. Ses lèvres tremblaient et ses dents claquaient de froid comme ses genoux; déchirée, flottante en lambeaux, sa robe de chambre jaune était souillée de boue et de poil de cheval. Il marchait courbé; son menton battait sa poitrine rentrée, sur laquelle il s'efforçait de ramener avec la main gauche les deux côtés de sa chemise froissée, ouverte, en lambeaux comme sa robe de chambre : chose horrible et touchante par le contraste, cette chemise était en dentelle brodée!
On n'était pas venu ouvrir : il sonna plus fort une seconde fois.
Cette t'ois, des vingtaines de chiens répondirent; d'autres chiens leur firent écho; les aboiements ne finissaient pas. Ils mesuraient, par leur répétition et leur éloignement gradué, la vaste et désolée étendue de l'endroit.
Le roi sonna une troisième fois.
Cette fois les dogues se turent.
Une voix de geôlier répondit ; une voix rauque, grosse, pleine d'eau-de-vie; à faire regretter les aboiements.
Celte voix caverneuse sortait de la poitrine d'un homme ou plutôt d'un géant qui portait une lanterne; bonne précaution en Angleterre, surtout pendant le jour.
— Qui va là? dit le pataud en élevant son suif à la hauteur du visage du roi collé contre la grille.
— C'est moi.
— Qui, vous? que voulez-vous'? — que demandezvous ?
— Je veux parler au maître de la maison. L'homme à la lanterne ricana.
— A cette heure ! — Allons donc !
— Oui. à cette heure... Hàtez-vous!
Second ricanement.
— Mais non, que je ne me hâterai pas... Le maître dort encore.
— On dort, on peut donc dormir dans cette maison'?
— Parbleu !
— Éveillez-le, je vous prie.
— Non, que je ne l'éveillerai pas. Il a encore six larges heures à dormir. Je voudrais bien les avoir, moi. Je n'en dors que treize en tout.
— Ouvrez-moi cette grille, reprit alors le roi. Le porte-clef le regarda avec ébahissement.
— Ah bah !
— Ouvrez cette grille... répéta le roi en grelottant.
— Mais non, que je ne l'ouvrirai pas. Je ne vous connais pas. Qui demandez-vous?
Le roi retira une bague de l'un de ses doigts, la fit
voir à travers la grille au brutal qui le laissait se morfondre dans une boue glacée,
— Voulez-vous m'ou^rir?...
L'homme montra de i;rands yeux cupides et bétes.
— Vous ne direz pas que vous m'avez donné... Il tendit la main parles barreaux de la grille.
— Ouvre...
Le gardien incorruptible reprit :
— Car il nous est détendu de rien recevoir... surtout des... mais vous d'ailleurs, vous n'êtes pas — il éle\a une seconde fois son sordide porte-chandelle pour examiner plus attentivement la figure du nouveau venu. — Hum! hum ! fit-il dans un enrouement dubitatif... Hum! hum! quand je dis qu'il n'est pas... donne toujours... Au reste une fois dedans... si tu parles... tu ne sortiras plus... je te fais manger parles clwens.
n se mit à rire.
Enfin, la porte de fer cria sur ses gonds rouilles et s'ouvrit en refoulant une boue jaune et liquide amassée à sa base.
Le roi emboîta alors dans un sillon fangeux les gros pas du gardien, qui le devançait en sifllant et qui s'arrêtait de temps en temps pour regarder la bague avec laquelle on venait de le corrompre.
Il y avait loin encore de la grille au corps principal du bâtiment, de ce bâtiment dont les deux ailes basses et jaunes couvrent un mille d'horizon ; le roi fléchissait sur ses pauvres jambes.
H lui fallut attendre encore plus d'une demi-heure avant que le directeur vouliit bien le recevoir , il attendit assis sur un des bancs de chêne du premier parloir^
Le directeur parut.
GEORUES 111. ôi'J
— Que dt'uianclez-voiis. niniisieiir'.'...
Il s'arrêta, 11 avait reconnu un fuu dans son visiteur matinal.
— Vous êtes, monsieur, le directeur de Bedlam'.'
— Oui, monsieur.
— J'ai un service à vous demander...
Le directeur répondit :
— S'il est en mon pouvoir.. . .Mais vous êtes venu seul. tout seul, à Bedlam?
— Oui, monsieur, tout seul.
Le directeur étudiait et analysait tous les mouveuienls de son étrange interlocuteur.
— Quel est ce service'.' lui denianda-t-il.
— Je suis fou...
— Oh! non. lui dit le directeur avec bonté... non!... mais le froid... l'exaltation... Vous êtes malade... la lièvre peut-être... Voilà tout...
[1 ta ta le pouls au roi.
— Je suis fou, vous dis-je! Me voulez-vous pour votre pensionnaire?. .
— Ordinairement, répondit le directeur, ces sortes d'arrangements se prennent avec les familles...
Les joues du roi se colorèrent aux pommettes.
— Je n'ai pas de famille... plus de famille... Ils me tourmentent sans cesse... si vous saviez!... ils me font souffrir... mais souffrir comme un damné depuis plus de quarante ans! ils me laissent niimrir de faim... Ils dansent... mon fils danse... C'est un misérable!... c'est un libertin!... c'est un -whig!... c'est un monstre!... Ha fait un procès à sa femme... Oli! comme j'ai froid, monsieur! comme j'ai froid !... Vous aurez bien soin de moi, n'est-ce pas?... Vous me donnerez des couvertures... du
pain... Je ne veux que du pain, mais du lepos... Le repos... c'est si bon le repos... Je ne connais pas le repos... Nous prierons le bon Dieu ensemble, nous le prierons tous les deux... Vous verrez comme j'ai une belle Bible dorée...
Le directeur de Bedlam prit dans ses mains paternelles les mains maigres couvertes d'une sueur moite du pauvre Georges 111.
— Oui, nous aurons bien soin de vous.
— Ah! mon Dieu! merci! merci!
Georges III reprit :
— Vous ne me parlerez pas de l'Espagne, de l'Ecosse, de l'Irlande, des catholiques, des protestants, de sir Sidney Smith, de Napoléon...
— Non, je ne vous en parlerai pas.
— Jamais?
— Jamais !
— Que vous êtes bon ! que vous êtes bon ! mais comme j'ai froid! — Oh! que j'ai froid!...
Le roi était pourtant très-rapproché d'un gros poêle (jui brûlait et grondait comme un volcan.
— Maintenant, voudriez-vous me dire à qui j'ai l'honneur de parler, demanda le directeur de Bedlam avec cette aménité qu'il est si prudent d'avoir avec les fous.
Le roi le regarda avec étonnement.
— Je ne vous ai donc pas dit qui j'étais?
— Non...
— 11 me semblait...
— Non, monsieur... vous ne me l'avez pas dit.
— Pour vous, qui êtes bon, je serai le iMessie.
— Je veux bien, dit le chef du triste établissement.
— Pour les autres, je serai Georges III, roi d'Angleterre.
GEORGES m. 351
— Vous aussi, reprit en souriant le directeur, mon brave homme, vous vous croyez roi d'Angleterre?
— Mais certainement, je suis roi d'Angleterre.
— Soit, mais c'est que je dois vous dire que j'ai ici un empereur de la Chine.
— Ah ! l'empereur de la Chine est ici !
— Le Grand Mogol aussi.
— Ah ! mon frère du Mogol est dans Thôlel !... Comment se porle-t-il ?
— Très-bien. J'ai encore six rois d'Espagne.
— Six rois d'Espagne! je croyais qu'il n'y en avait qu'un. — Six rois d'Espagne!
— Quatre rois de France.
— Il me semblait, répliqua Georges III, que Napoléon avait usurpé la place du dernier?
— Nous avons enfin dix-sept rois d'Angleterre.
— Dix-sept rois d'Angleterre ! — C'est faux ! — Il n'y en a qu'un, qu'un seul sacré à Westminster, c'est moi !... c'est moi!... c'est moi, monsieur!... Les autres sont des imposteurs... Oh! comme j'ai froid!... Tenez, monsieur, touchez mon cœur... mon front... mes mains... Oui ! je suis le roi... Mon fils est régent, c'est vrai... mais il n'est pas roi... Demain, si je veux, je serai encore roi...
— Oui, mon ami.
— N'est-ce pas que je suis votre ami?... Vous aurez bien soin de moi... Des couvertures bien chaudes... je vous en prie... j'ai si froid aux pieds la nuit. Du bouillon... puis le repos... Mon ami ! mon ami! vous croyez que je vous trompe?... que je ne suis pas roi?... Mais faites-les venir, les autres... les dix-sept autres rois d'Angleterre, faites-les venir... mettez-nous en présence... et vous verrez!... Eux rois!... Où .sont vos enfants qui vous
552 GEORGES lll.
-ont ruinés?.,, leur clemandorai-je; où est votre fils aîné, qui vous a traînés de déshonneur en déshonneur jusqu'à la vieillesse, jusqu'à la folio, jusqu'à la tomhe'?... Eux. rois d'Angleterre'. Mais qu'ils montrent donc leur iront foudroyé, comme moi ; leurs joues brûlées par les larmes, comme moi ; leur corps tremblant, comme moi ; leur vue perdue... Je suis presque aveugle, monsieur... Demain, je serai aveugle... Je suis le plus malheureux des hommes ! s'écria Georges III étouffé par les larmes et les sanglots : donc je suis le roi d'Angleterre!
Il tomba par terre.
Le directeur de Bediam sonna pour qu'un interne vînt à son aide. Un jeune médecin de service accourut.
— Aidez-moi à relever cet homme, lui dit le directeur.
L'interne se pencha pour essuyer le sang répandu sur le visage de Georges III, qui s'était blessé dans sa chute.
— Le roi d'Angleterre! s'écria-t-il. — C'est lui... je l'ai veillé à Windsor, l'été dernier.
— Le roi d'Angleterre! s'écria k' directeur.
— Oui, répondit le jeune médecin.