‹ Georgette (volume 3)Chapitre 20 sur 20 · CHAPITRE XII ET DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII ET DERNIER

Dernier Voyage.

Notre héroïne et son fils marchent toute la journée, ne se reposant que lorsque les forces leur manquent tout-àfait. A la nuit, ils arrivent à un petit village ; Georgette demande combien il y

a de ce village à Bondy : « Six lieues , lui répond-on. — Eh! quoi, se dit-elle, nous avons marché depuis ce matin , et nous n'avons fait que six lieues ! »

Georgette calculait, avec effroi, le temps qu'il leur faudrait pour arriver à Rambervillers : une femme et un enfant ne vont pasvite à pied! Elle tâchait de reculer le moment où il faudrait implorer l'assistance des passans, et pour cela elle ménageait sa petite bourse. Son fils peut manger a sa faim et la satisfaire entièrement, mais Georgette ne prend que l'absolu nécessaire et de quoi soutenir ses forces et son courage.

Les pauvres voyageurs couchent dans le village où ils se sont arrêtés* Une

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grange leur sert d'abri , un peu de paille d'oreiller: mais la fatigue leur fait trouver ce coucher excellent, et ils dorment profondément. Le lendemain Georgette se fait indiquer la route qu'il faut suivre, et ils se mettent éri marche. Quelquefois des êtres compatissans ont pitié de leur misère et ne leur font pas payer le frugal repas qu'ils prennent dansleurchaumière;GeorgeUe les bénit, etson cœurest soulagé lorsqu'elle a passé la journée sans toucher à son léger avoir.

Georgette et son fils font ainsi près de quarante lieues. La pauvre mère portait son fils lorsque l'enfant était las; elle dissimulait ses souffrances, et abusait du peu de force qui lui restait, dans l'es-

poir d'arriver plus rôt, Au bout de ce terme, malgré la stricte économie dont elle a usé, il ne leur reste plus rien, et ils ont encore autant de chemin à faire pour arriver à Rainbervillers.

Georgette se sent un moment découragée; cependant elle regarde son fils.

l'espoir de trouver un ajsile où Ion prendra sein de son enfance triomphe de sa faiblesse, elle se décide à implorer les secours et la commisération publique.

Ils arrivèrent, le soir, à un bourg assez considérable. Georgette s'assied sur un banc de pierre, mais elle n'a pas la force de demander.... Ses yeux se ferment, ses sens se glacent... elle va perdre connaissance sans pouvoir imph>

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rer du secours... mais son fils, guidé par la nature , voit que r-a mère est souffrante, qu'elle ne peut pins parler. Le petit Paul court à chaque passant :

« Ayez pitié de maman! sYcrie-l-il ; elle est bien malade... secourez-la!...*

Ces mots, prononcés en sanglotant, la grâce touchante de l'enfant, attirent l'attention de plusieurs personnes : on suit Paul 9 on entoure Georgetie, on la regarde, on fait des commentaires sur son état, et on ne la secourt pasî... Une bonne vieille, plus humaine, fait respirer à Georgette une petite fiole; notre héroïne reprend ses esprits.

« Venez, lui dit la vieille femme , appuyez-vous sur moi 5 tenez, je demeure

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ici en face... je vous ferai prendre quelque chose; car ces gens là vous laisseraient bien mourir sans vous porter secours! venez, venez chez moi. »

Georgette ne peut remercier la bonne femme que par un geste de tète; cette dernière la prend sous le Lras; le petit Paul veut aussi soutenir sa mère chancelante. On arrive à une petite maison?

on monte, non sans peine, un escalier noir; on entre dans une chambre où l'on ne voit pas clair; la vieille fait asseoir Georgette , et bat le briquet le plus vite qu'elle peut.

On a enfin de la lumière; mais Georgette, dont les yeux sont presque éteints, distingue à peine autour d'elle.

« Attendez, dit la bonne femme, j'ai encore là, dans ma bouteille, un peu de vin; cela vous remettra et vous fera du bien. »

La vieille fait prendre à Georgette un demi - verre de vin : ceile-ci se sent mieux. Son premier mouvement est.

d'embrasser son £ls, à qui elle doit la vie ; ensuite elle tourne ses regards vers l'être compatissant qui a eu pitié de sa situation. La bonne femme, debout en face de Georgette, examinait, avec joie, le mieux que ses soins avaient produit. « Que ne vous dois-je pas, bonne mère, lui dit Georgette, vous m'avez rappelée à ia vie!... bêlas! sans mon fils, je n'y tiendrais pas. — Pauvre

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femme, vous êtes donc bien malheu-

reuse ! »

La voix de sa bienfaitrice , que jusqu'alors Georgette n'avait pu entendre distinctement, cette voix lui rappelle quelqu'un qu'elle a connu autrefois; elle regarde la bonne femme avec attention ets'écrie: « Je ne me trompe pas!... c'est vous! c'est vous!... c'est Ursule!.,. — Eh! oui,. c'est moi, répond Ursule ( car c'était elle-même); mais vous... je ne me rappelle pas vous avoir jamais vue!..

— Comment, Ursule, vous ne aie reconnaissez plus? h-- Non, non , en vérité, à moins... mais cela n'est pas possible!...

— Grand Dieu! je suis donc toiU-à-fait méconnaissable? — Cette voix, cependant... oh! mon Dieu! vous seriez cette

tq8 georgette.

Georgette... qui était si jolie?... — C'est moi-même, Ursule... — Malheureuse!...

dans quel état!... »

vieille, dans sa surprise, recule quelques pas. « Oh! ne me maudissez pas !. .. s'écrie Georgette! en joignant les mains vers elle, je suis assez punie!... — Non, non, je ne vous repousserai pas, infortunée !... je vois que vous avez

souffert! Et cet enfant? — C'est

le mien!.. — Pauvre petit! pauvre Gecrgette ! que vous êtes changée !... »

Lorsque les premiers momensde surprise furent passés, Ursule dressa sur une table un petit souper, a Je ne suis pas riche, dit-elle à Georgette, mais j'offre de bon coeur ce que j'ai. »

GEORGETTE. igo,

On se met à table. Georgette demanda à Ursule par quel hasard elle se trouvait dans ce pays. La vieille lui répondit qu'après la mort de Thérèse, n'ayant plus rien qui la retînt à Bondy, elle était revenue vivre dans ce bourg où elle était née. En racontant son histoire, Ursule eut la délicatesse de ne pas retracer à Georgette îe tableau des maux qu'elle avait causés.

Georgette fit à Ursule le récit de sa vie ; elle ne chercha point à déguiser ses erreurs. Elle termina en apprenant à la vieille son projet d'aller trouver à Rambervillers cet oncle qu'elle venait de quitter, lorsque Jean la trouva sur la grande route, assise sur le bord d'un fossé.

Ursule approuva Je dessein de Georgette, et se rappelant quelque chose:

« Vous allez à Rambervillers, dites-vous? — Oui: pourquoi? — C'est que attendez... oui , c'est de ce c4té-là qu'est le château de Merville. — Qnel est ce château?— Celui des parens de ce bon

Charles. — Comment savez-vous —

Pardi! je l'ai su de Baptiste, qui me contait tout cela lorsque son maître était malade dans notre chaumière. — Que voulez-vous dire? »

Ursule raconte alors à Georgette la maladie de Charles, son désespoir en ne la retrouvant pas la seconde fois à la ferme. Georgette pleure en l'écoutant.

«Comme il m'aimait!» s'écrie-t-elle.

Elle apprend avec surprise que Charles,

dont jusqu'alors el!e[avait ignoré le rang, est le fils du marquis de Merville et qu'il habite près de Rambervillers. Le désir de le voir fait battre son cœur; peut être l'espoir d'en être encore aimée se mêle-t-il au sentiment qui l'anime.

Georgette et son fils passent la nuit dans le modeste local d'Ursule. Cette bonne femme qui voit le repentir de notre héroïne , et sur toute sa personne les traces de ce qu'elle a souffert, ne cherche maintenant qu'à lui être utile et à alléger ses souffrances. On s'arrange le mieux que l'on peut pour la nuit: nos voyageurs ne sont pas difficiles, et depuis long-temps ils n'ont pas reposé sous un toit hospitalier.

Le lendemain, la vieille Ursule fait déjeuner ses hôtes, ensuite elle glisse quelques pièces de monnaie dans la main de Georgette. « Ma chère enfant, lui dit-elle, voilà tout ce que je puis vous offrir!.... je suis pauvre aussi. ..mais c'est de bon cœur que je partage avec vous. »

Georgette accepte , en rougissant, le don d'Ursule ; elle embrasse la bonne femme , et se remet en route avec son fils.

Le secours de la vieille suffit à leurs besoins pendant deux jours : il ne leur restait plus que deux autres journées de marche pour être rendus à Rambervillers. Us poursuivent avec courage,

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et au bout de la première journée entrent dans une maisonnette demander de quoi rétablir leurs forces épuisées ; mais la maîtresse de la maison est dure, méchante: « Allez, allez, leur dit-elle , il y a assez de mendians dans le pays; nous n'avons pas besoin de nourrir ceux qui courent le monde ! »

Elle referme sa porte aux pauvres voyageurs. Georgette prend son fils dans ses bras et va s'adresser ailleurs : même refus, même insensibilité!

« Il nous faudra donc attendre à demain , dit-elle tristement , et passer la nuit sur ce banc. — Oh ! maman, j'ai bien faim!... — Cher enfant, demain...

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Hélas! demain peut-être nous ne serons pas plus heureux!... »

Les infortunés passent la nuit au pied d'un arbre, et au point du jour se remettent en route, n'ayant rien pris depuis la veille. Le petit Paul fait quelques pas et ne peut aller plus loin ; Georgette le prend dans ses bras et prie le ciel de doubler ses forces. Elle continue sa route : l'espoir d'arriver bientôt chez son oncle là soutient encore , mais à la fin du jour ils se trouvent au milieu des champs, ne découvrant aucune habitation.

\ L'enfant demande, d'une voix faible, quelque nourriture; Georgette, au désespoir , regarde autour d'elle... rien !

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rien ! pour apaiseF leur faim dévorante!... a Oh! mon Dieu, s'écrie-t-elle, faudra-t-il périr si près du terme de notre voyage! » Elle arrache quelques feuilles d'oseille , seule plante qui s'offre à ses regards, en exprime le suc sur les lèvres de son fils; mais voyant que ce secours ne peut calmer ses souffrances, elle s'arme d'un courage surnaturel, et , serrant son fils contre son sein , se met à courir , espérant découvrir une habitation.

Après une heure de marche ? elle distingue au loin la pointe d'un clocher... c'est celui de Ramberviliers ; encore un peu de chemin , et ils y seront rendus... Mais la nuit commence à couvrir les champs; Georgette , exténuée, veut

en vain avancer encore, ses genoux se

dérobent sous elle Un brouillard

épais obscurcit sa vue... elle tombe avec son fils au milieu des champs.

Lorsque Georgette revint à elle , îa nuit était obscure , on ne pouvait distinguer près de soi. Son premier mouvement fut de chercher son fils ; elle étend les bras et touche celui de l'enfant. « Il est près de moi , dit-elle ; gardons-nous de le réveiller!... Demain, dès le point du jour, je serai rendue à Rambervillers , et j'y trouverai des secours pour mon fils. »

5 Confiant son sort à la Providence, elle appuie sa tête contre sa main ; la

fatigue l'emporte sur le besoin, elle s'endort profondément.

Le jour brillait dans tout son éclat lorsque Georgette ouvrit les yeux. Elle s'empresse de regarder son fils... Un cri d'horreur et de désespoir lui échappe... Le petit Paul s'est frappé à la tête en tombant sur une pierre lorsque sa mère perdit l'usage de ses sens; le pauvre enfant a reçu une blessure profonde, il est couvert de sang et totalement inanimé. Sa mère le prend sur son sein, l'embrasse, l'appelle à grands cris, mais l'enfant ne répond plus.

Ce coup était trop fort pour la tête déjà affaiblie de Georgette : la vue de son fils mort 7 l'idée que c'est elle qui

a causé son trépas bouleversent toutà-fait ses sens ; sa raison s'égare, elle ne sent plus sa faiblesse ; elle prend son

fils, court, s'arrête, lui parle, lui promet que bientôt il aura à manger; dans son délire , elle ne le voit plus mort , le souvenir de la faim qui les dévorait est la seule pensée qui frappe son imagination.

Pâle , échevelée, les yeux hagards , Georgette arrive à Rambervillers ; elle tient son fils caché sur son sein et l'entortille du fichu qui la couvrait. Le hasard ou la nature la guide; elle se rend à la demeure de son oncle; une bonne femme lui ouvre la porte, la vue de Georgette l'effraie.

' -« Où est M. Rncîemar? demande Georgette- d'une voix altérée et jetant autour d'elle des regards sombres. — Que lui voulez- vous? il n'est pas ici , il rst au cliâteau de Merviile. — Au château de Mervilie... ah ! oui... je me souviens... c'est là qu'il estaussi... — Que dites-vous donc? — J'irai au château de Merviile... je le verrai encore... il donnera du pain à mon fils... Oui... oui... c'est là que je dois aller!... »

La bonne femme ne sait ce qu'elle veut dire; mais désirant l'éloigner : « Si vous voulez aller au château , lui dit-elle, tenez , prenez ce chemin , c'est toujours tout droit. »

Georgette se met à courir ; la nature*

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semble avoir fait pour elle un dernier effort; elle arrive, elle entre dans le château.

La grande cour est ouverte; Georgette ne rencontre personne , elle marche au hasard. Les sons d une musique religieuse frappent son oreille ; elle se dirige du côté d'où ils partent, elle arrive devant la chapelle du château, elle entre, jette des regards éteints sur tout le monde qui est rassemblé dans le lieu -saint; elle pousse un cri et tombe à l'entrée de la chapelle au moment où Charles vient d'unir sa des* tinée à celle de la jeune Alexandrine.

Le cri de Georgette trouble la cérémonie; on s'empresse de porter secours

GEORGETTE. Q ï l

à la pauvre femme, les jeunes époux s'avancent.... un vieillard les suit, le cœur oppressé d'un sinistre pressentiment.

« Georgette! » s'écrie Charles en apercevant l'infortunée à qui l'on s'efforçait d'arracher son fils, quelle ne voulait point quitter.

«Georgette! dit a son tour M. Rudemar (c'était le nom du vieillard qui assistait au mariage des jeunes amans).

Oh! mon Dieu, cette femme serait-elle celle que j'ai tant pleurée I... »

Georgette rouvre les yeux, la raison lui revient , elle reconnaît Charles.

« Adieu , lui dit-elle , adieu , Charles ; je

meurs victime de mon inconduite! Dites à cet oncle que j'abandonnai jadis....

que je suis bien punie... mais que mon repentir fut sincère!... »

Elle ne peut en dire davantage ; le vieillard, qui a reconnu Georgette, lui donne sa bénédiction ; Charles verse des larmes; l'infortunée les regarde, elle semble reconnaître son oncle, elle prend sa main, qu'elle pose sur son cœur.... Mais bientôt ses yeux se ferment.... elle entoure son fils de ses bras,... On cherche à la rappeler à la vie, mais inutilement; elle n'était plus!...

rjxi VU TOME QUATRIÈME ET DERNIER.

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