‹ Gérard de NervalChapitre 17 sur 77 · Soulié · texte numérisé non relu

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76 GÉHARD DE NERVAL

samment ses belles collections de gravures, et à qui j'ai fait présent d'un Faust, illustré de planches allemandes !

Non, je ne me déciderai pas facilement à retourner à l'Arsenal.

D'ailleurs, nous avons encore à visiter les vieux libraires. H y a France ; il y a Merlin; il y a Techener...

M. France me dit : « Je connais bien le livre ; je l'ai eu dans les mains dix fois... vous pouvez le trouver par hasard sur les quais : je l'y ai trouvé pour dix sous.

Courir les quais plusieurs jours pour chercher un livre noté comme rare... J'ai mieux aimé aller chez Merlin. «Le Bucquoy? me dit son successeur; nous ne connaissons que cela; j'en ai même un sur ce rayon...»

Il est inutile d'exprimer ma joie. Le libraire m'apporta un livre in-douze, du format indiqué ; seulement, il était un peu gros (649 pages). Je trouvai, en l'ouvrant, ce titre en regard d'un portrait : « Eloge du comte de Bucquoy. » Autour du portrait, on retrouvait en latin : COMES A BVCQVOY.

Mon illusion ne dura pas longtemps ; c'était une histoire de la rébellion de Bohême, avec le portrait d'un Bucquoy en cuirasse, ayant barbe coupée à la mode de Louis XIII. C'est probablement l'aïeul du pauvre abbé. — Mais il n'était pas sans intérêt de posséder ce livre ; car souvent les goûts et les traits de famille se reproduisent. Voilà un Bucquoy né dans l'Artois qui fait la guerre de Bohême ; — sa figure révèle l'imagination et l'énergie, avec un grain de tendance au fantasque. L'abbé de Bucquoy a dû lui succéder comme les rêveurs succèdent aux hommes d'action.

Le Canari

En me rendant chez Techener pour tenter une dernière chance, je m'arrêtai à la porte d'un oiselier. Une

femme d'un certain âge, en chapeau, vêtue avec ce soin à demi luxueux qui révèle qu'on a vu de meilleurs jours, offrait au marchand de lui vendre un canari avec sa cage.

Le marchand répondit qu'il était bien embarrassé seulement de nourrir les siens. La vieille dame insistait d'une voix oppressée. L'oiselier lui dit que son oiseau n'avait pas de valeur. — La clame s'éloigna en soupirant.

J'avais donné tout mon argent pour les exploits en Bohême du comte de Bucquoy : sans cela, j'aurais dit au marchand : Rappelez cette dame, et dites-lui que vous vous décidez à acheter l'oiseau...

La fatalité qui me poursuit à propos des Bucquoy m'a laissé le remords de n'avoir pu le faire.

M. Techener m'a dit : — Je n'ai plus d'exemplaires du livre que vous cherchez ; mais je sais qu'il s'en vendra un prochainement dans la bibliothèque d'un amateur.

— Quel amateur?...

— X., si vous voulez, le nom ne sera pas sur le catalogue.

— Mais, si je veux acheter l'exemplaire maintenant ?... On ne vend jamais d'avance les livres catalogués et

classés dans les lots. La vente aura lieu le 11 novembre.

Le 11 novembre !

Hier, j'ai reçu une note de M. Ravenel, conservateur de la bibliothèque, à qui j'avais été présenté. Il ne m'avait pas oublié, et m'instruisait du même détail. Seulement, il paraît que la vente a été remise au 20 novembre.

Que faire d'ici là? — Et encore, à présent, le livre montera peut-être à un prix fabuleux...

4e LETTRE

Un manuscrit des archives. — Angélique de Longueval. — Voyage à Compiègne. — Histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.

J'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué la généalogie authentique des Bucquoy. Leur nom patronymique est Longueval. En compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à cette famille, j'ai fait une trouvaille des plus heureuses.

C'est un manuscrit d'environ cent pages, au papier jauni, à l'encre déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose passé, et qui contient l'histoire <X Angélique de Longueval ; j'en ai pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle. Une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et sur les Bucquoy m'ont renvoyé à d'autres pièces, qui doivent exister à la Bibliothèque de Compiègne. — Le lendemain était le propre jour de la Toussaint ; je n'ai pas manqué cette occasion de distraction et d'étude.

La vieille France provinciale est à peine connue, — de ces côtés surtout, — qui cependant font partie des environs de Paris. Au point où l'Ile-de-France, le Valois et la Picardie se rencontrent, — divisés par l'Oise et l'Aisne, au cours si lent et si paisible, — il est permis de rêver les plus belles bergeries du monde.

La langue des paysans eux-mêmes est du plus pur français, à peine modifié par une prononciation où les désinences des mots montent au ciel à la manière du chant de l'alouette... Chez les enfants cela forme comme un ramage. Il y a aussi dans les tournures de phrases quelque chose d'italien, — ce qui tient sans doute au long séjour qu'ont fait les Médicis et leur suite floren-

tine dans ces contrées, divisées autrefois en apanages royaux et princiers.

Je suis arrivé hier au soir à Compiègne, poursuivant les Bucquoy sous toutes les formes, avec cette obstination qui m'est naturelle. Aussi bien les archives de Paris, où je n'avais pu prendre encore que quelques notes, eussent été fermées aujourd'hui, jour de la Toussaint.

A l'hôtel de la Cloche, célébré par Alexandre Dumas, on menait grand bruit, ce matin. Les chiens aboyaient, les chasseurs préparaient leurs armes; j'ai entendu un piqueur qui disait à son maître : « Voici le fusil de monsieur le marquis. »

Il y a donc encore des marquis !

J'étais préoccupé d'une tout autre chasse... Je m'informai de l'heure à laquelle ouvrait la bibliothèque.

— Le jour de la Toussaint, me dit-on, elle est naturellement fermée.

— Et les autres jours?

— Elle ouvre de sept heures du soir à onze heures. Je crains de me faire ici plus malheureux que je

n'étais. J'avais une recommandation pour l'un des bibliothécaires, qui est en même temps un des bibliophiles les plus éminents. Non seulement il a bien voulu me montrer les livres de la ville, mais encore les siens, — parmi lesquels se trouvent de précieux autographes, tels que ceux d'une correspondance inédite de Voltaire, et un recueil de chansons mises en musique par Rousseau et écrites de sa main, dont je n'ai pu voir sans attendrissement la belle et nette exécution, — avec ce titre : Anciennes Chansons sur de nouveaux airs. Voici la première dans le style marotique :

Celui plus je ne suis que j'ai jadis été, Et plus ne saurais jamais l'être :

Mon doux printemps et mon été Ont fait le saut par la fenêtre, etc.

80 GÉRARD l>E NERVAL

Cela m'a donné l'idée de revenir à Paris par Ermenonville, — ce qui est la route la plus courte comme distance, et la plus longue comme temps, bien que le chemin de fer fasse un coude énorme pour atteindre Gompiègne.

On ne peut parvenir à Ermenonville, ni s'en éloigner sans faire au moins trois lieues à pied. — Pas une voiture directe. Mais demain, jour des morts, c'est un pèlerinage que j'accomplirai respectueusement, — tout en pensant à la belle Angélique de Longueval.

Je vous adresse tout ce que j'ai recueilli sur elle aux archives et à Gompiègne, rédigé sans trop de préparation d'après les documents manuscrits et surtout d'après ce cahier jauni, entièrement écrit de sa main qui est peut-être plus hardi étant d'une fille de grande maison, — que les Confessions mêmes de Rousseau.

Angélique de Longueval était fille d'un des plus grands seigneurs de Picardie. Jacques de Longueval, comte de Haraucourt, son père, conseiller du roi en ses conseils, maréchal de ses camps et armées, avait le gouvernement du Ghâtelet et de Clermont-en-Beauvoisis. C'était dans le voisinage de cette dernière ville, au château de Saint- Rimbaut, qu'il laissait sa femme et sa fille, lorsque le devoir de ses charges l'appelait à la cour ou à l'armée.

Dès l'âge de treize ans, Angélique de Longueval, d'un caractère triste et rêveur, — n'ayant goût, comme elle le disait, ni aux belles pierres, ni aux belles tapisseries^ ni aux beaux habits, ne respirait que la mort pour guérir son esprit. Un gentilhomme de la maison de son père en devint amoureux. H jetait continuellement les yeux sur elle, l'entourait de ses soins, et bien qu'Angélique ne sût pas encore ce que c'était qu'Amour, elle trouvait un certain charme à la poursuite dont elle était l'objet.

La déclaration d'amour que lui fit ce gentilhomme resta même tellement gravée dans sa mémoire, que six ans

plus tard, après avoir traversé les orages d'un autre amour, des malheurs de toute sorte, elle se rappelait encore cette première lettre et la retraçait mot pour mot. Qu'on me permette de citer ici ce curieux échantillon du style d'un amoureux de province au temps de Louis XIII.

Voici la lettre du premier amoureux de mademoiselle Angélique de Longueval :

« Je ne m'étonne plus de ce que les simples, sans la force des rayons du soleil, n'ont nulle vertu, puisque aujourd'hui j'ai été si malheureux que de sortir sans avoir vu cette belle aurore, laquelle m'a toujours mis en pleine lumière, et dans l'absence de laquelle je suis perpétuellement accompagné d'un cercle de ténèbres, dont le désir d'en sortir, et celui de vous revoir, ma belle, m'a obligé, comme ne pouvant vivre sans vousvoir, de retourner avec tant de promptitude, afin de me rangera l'ombre de vos belles perfections, l'aimant des- » quelles m'a entièrement dérobé le cœur et l'âme; larcin » toutefois que je révère, en ce qu'il m'a élevé en un lieu » si saint et si redoutable, et lequel je veux adorer toute » ma vie avec autant de zèle et de fidélité que vous êtes » parfaite. »

Cette lettre ne porta pas bonheur au pauvre jeune homme qui l'avait écrite. En essayant de la glisser à Angélique, il fut surpris par le père, — et mourait à quatre jours de là, tué l'on ne dit pas comment.

Le déchirement que cette mort fit éprouver à Angélique lui révéla l'amour. Deux ans entiers elle pleura. Au bout de ce temps, ne voyant, dit-elle, d'autre remède à sa douleur que la mort ou une autre affection, elle supplia son père de la mener dans le monde. Parmi tant de seigneurs qu'elle y rencontrerait elle trouverait bien, pensait-elle, quelqu'un à mettre en son esprit à la place de ce mort éternel.

Le comte d'Haraucourt ne se rendit pas, selon toute apparence, aux prières de sa fille, car, parmi les personnes qui s'éprirent d'amour pour elle, nous ne voyons que des officiers domestiques de la maison paternelle. Deux, entre autres, M. de Saint-Georges, gentilhomme du comte, et Fargue, son valet de chambre, trouvèrent dans cette passion commune pour la fille de leur maître une occasion de rivalité qui eut un dénoûment tragique. Fargue, jaloux de la supériorité de son rival, avait tenu quelques discours sur son compte. M. de Saint-Georges l'apprend, appelle Fargue, lui remontre sa faute, et lui donne, en fin de compte, tant de coups de plat d'épée, que son arme en reste tordue. Plein de fureur, Fargue parcourt l'hôtel, cherchant une épée. Il rencontre le baron d'Haraucourt, frère d'Angélique : lui arrachant son épée, il court la plonger dans la gorge de son rival, que l'on relève expirant. Le chirurgien n'arrive que pour dire à Saint-Georges : « Criez merci à Dieu, car vous êtes mort. » Pendant ce temps, Fargue s'était enfui.

Tels étaient les tragiques préambules de la grande passion qui devait précipiter la pauvre Angélique dans une série de malheurs.

Histoire de la grand' tante de l'abbé de Bucquoy.

Voici maintenant les premières lignes du manuscrit : « Lorsque ma mauvaise fortune jura de continuer à ne plus me laisser en repos, ce fut un soir à Saint-Rimault, par un homme que j'avais connu il y avait plus de sept ans, et pratiqué deux ans entiers sans l'aimer. Ce garçon étant entré dans ma chambre sous prétexte du bien qu'il voulait à la demoiselle de ma mère nommée Beauregard, s'approcha de mon lit en me disant : « Vous plaît-il, madame? » et en s'approchant de plus près me dit ces paroles : « Ah ! que je vous » aime, il y a longtemps! » auxquelles paroles je ré-

pondis : « Je ne vous aime point, je ne vous hais » point aussi; seulement, allez-vous-en, de peur que » mon papa ne sache que vous êtes ici à ces heures. »

» Le jour étant venu, je cherchai incontinent l'occasion de voir celui qui m'avait (ait la nuit sa déclaration d'amour; et, le considérant, je ne le trouvai haïssable que de sa condition, laquelle lui donna tout ce jour-là une grande retenue, et il me regardait continuellement. Tous les jours ensuivants se passèrent avec de grands soins qu'il prenait de s'ajuster bien pour me plaire. Il est vrai aussi qu'il était fort aimable, et que ses actions ne procédaient pas du lieu d'où il était sorti, car il avait le cœur très haut et très courageux. »

Ce jeune homme, comme nous l'apprend le récit d'un père célestin, cousin d'Angélique, se nommait la Gorbinière et n'était autre que le fils d'un charcutier de Clermont-sur-Oise, engagé au service du comte d'Haraucourt. Il est vrai que le comte, maréchal des camps et armées du roi, avait monté sa maison sur un pied militaire, et chez lui les serviteurs, portant moustaches et éperons, n'avaient pour livrée que l'uniforme. Ceci explique jusqu'à un certain point l'illusion d'Angélique.

Elle vit avec chagrin partir la Corbinière, qui s'en allait, à la suite de son maître, retrouver à Charleville monseigneur de Longueville, malade d'une dyssenterie. — Triste maladie, pensait naïvement la jeune fille, triste maladie, qui l'empêchait de voir celui « dont l'affection ne lui déplaisait pas ». Elle le revit plus tard à Verneuil. Cette rencontre se fît à l'église. Le jeune homme avait gagné de belles manières à la cour du duc de Longueville. Il était vêtu de drap d'Espagne gris perle, avec un collet de point coupé et un chapeau gris orné de plumes gris de perle et jaunes. Il s'approcha d'elle un moment sans que personne le remarqua! et

lui dit : « Prenez, madame, ces bracelets de senteur que j'ai apportés de Charleville, oiiilma grandement ennuyé. »

Le Corbinière reprit ses fonctions au château. Il feignait toujours d'aimer la chambrière Beauregard, et lui faisait accroire qu'il ne venait chez sa maîtresse que pour elle. « Cette simple fille, — dit Angélique, — le croyait fermement... Ainsi nous passions deux ou trois heures à rire tous trois ensemble tous les soirs, dans le donjon de Verneuil, en la chambre tendue de blanc.»

La surveillance et les soupçons d'un valet de chambre nommé Dourdillie inteiTompirent ces rendez-vous. Les amoureux ne purent plus correspondre que par lettres. Cependant, le père d'Angélique, étant allé à Rouen pour retrouver le duc de Longueville, dont il était le lieutenant, — la Corbinière s'échappa la nuit, monta sur une muraille par une brèche, et arrivé près de la fenêtre d'Angélique, jeta une pierre à la vitre.

La demoiselle le reconnut et dit, en dissimulant encore, à sa chambrière Beauregard : « Je crois que votre amoureux est fou. Allez vitement lui ouvrir la porte de la salle basse qui donne dans le parterre, car il est entré. Cependant, je vais m'habiller et allumer la chandelle. »

Il fut question de donner à souper au jeune homme, « lequel ne fut que de confitures liquides. Toute cette nuit, — ajoute la demoiselle, — nous la passâmes tous les trois à rire. »

Mais, ce qu'il y eut de malheureux pour la pauvre Beauregard, c'est que la demoiselle et la Corbinière se riaient surtout en secret de la confiance qu'elle avait d'être aimée de lui.

Le jour venu, on cacha le jeune homme dans la chambre dite du roy, où jamais personne n'entrait; — puis à la nuit on Fallait quérir. « Son manger, dit Angélique

fut, ces trois jours, de poulet frais que je lui portais entre ma chemise et ma cotte. »

La Gorbinière fut forcé enfin d'aller rejoindre le comte, qui alors séjournait à Paris. Un an se passa, pour Angélique, dans une mélancolie, — distraite seulement par les lettres qu'elle écrivait à son amant. « Je n'avais pas d'autre divertissement, dit-elle, car les belles pierres, ni les belles tapisseries et beaux habits, sans la conversation des honnêtes gens, ne me pouvaient plaire... Notre revue fut à Saint-Rimaut, avec des contentements si grands, que personne ne peut le savoir que ceux qui ont aimé. Je le trouvai encore plus aimable dans cet habit, qu'il avait d'écarlate... »

Les rendez-vous du soir recommencèrent. Le valet Dourdillie n'était plus au château, et sa chambre était occupée par un fauconnier nommée Lavigne qui faisait semblant de ne s'apercevoir de rien.

Les relations se continuèrent ainsi, toujours chastement, du reste, — et ne laissant regretter que les mois d'absence de la Gorbinière, forcé souvent de suivre le comte aux lieux où l'appelait son service militaire. « Dire, écrit Angélique, tous les contentements que nous eûmes en trois ans de temps en France (1), il serait impossible. »

Un jour, la Gorbinière devint plus hardi. Peut-être les compagnies de Paris l'avaient-elles un peu gâté. — Il entra dans la chambre d'Angélique fort tard. Sa suivante était couchée à terre, elle dans son lit. Il commença par embrasser la suivante d'après la supposition habituelle, puis il lui dit : « Il faut que je fasse peur à madame. »

(1) On disait alors ces mots : en France, de tous les lieux compris dans l'Ile-de-France. Plus loir, commençait la Picardie et le Soissonnais. Gela se dit encore pour distinguer certaines localités.

86 CÉRAKD DE NERVAL

« Alors, ajoute Angélique, — comme je dormais, il se glissa tout d'un temps en mon lit, avec seulement un caleçon. Moi, plus effrayée que contente, je le suppliai par la passion qu'il avait pour moi, de s'en aller bien vite, parce qu'il était impossible de marcher ni de parler dans ma chambre que mon papa ne l'entendît. J'eus beaucoup de peine à le faire sortir. »

L'amoureux, un peu confus, retourna à Paris. Mais, à son retour, l'affection mutuelle s'était encore augmentée ; — et les parents en avaient quelque soupçon vague. — La Corbinière se cacha sous un grand tapis de Turquie recouvrant une table, un jour que lademoiselle était couchée dans la chambre dite du Roi, « et vint se mettre près d'elle ». Cinquante fois elle le supplia, craignant toujours de voir son père entrer. — Du reste, même endormis l'un près de l'autre, leurs caresses étaient pures...

5e LETTRE

Suite de l'histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.

C'était l'esprit du temps, — où la lecture des poètes italiens faisait régner encore, dans les provinces surtout, un platonisme digne de celui de Pétrarque. On voit des traces de ce genre d'esprit dans le style de la belle pénitente à qui nous devons ces confessions.

Cependant, le jour étant venu, la Corbinière sortit un peu tard par la grande salle. Le comte, qui s'était levé de bonne heure, l'aperçut, sans pouvoir être sûr au juste qu'il sortît de chez sa fdle, mais le soupçonnant très fort.

« Ce pourquoi, ajoute la demoiselle, mon très cher papa resta ce jour-là très mélancolique et ne faisait autre que de parler avec maman ; pourtant l'on ne dit rien du tout.»

Le troisième jour, le comte était obligé de se rendre aux funérailles de son beau-frère Manicamp. Il se fit suivre de laCorbinière, — ainsi que d'un fils, d'un palefrenier et de deux laquais, et se trouvant au milieu de la forêt de Compiègne, il s'approcha tout à coup de l'amoureux, lui tira par surprise l'épée du baudrier, et, lui mettant le pistolet sur la gorge, dit au laquais ; « Otez les éperons à ce traître, et vous en allez un peu devant...»

Interruption .

Je ne voudrais pas imiter ici le procédé des narrateurs de Constantinople ou des conteurs du Caire, qui, par un artifice vieux comme le monde, suspendent une narration à l'endroit le plus intéressant, afin que la foule revienne le lendemain au même café. — L'histoire de l'abbé Bucquoy existe ; je finirai par la trouver.

Seulement, je m'étonne que dans une ville comme Paris, centre des lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions de livres, on ne puisse rencontrer un livre français, que j'ai pu lire à Francfort, — et que j'avais négligé d'acheter.

Tout disparaît peu à peu, grâce au système de prêt des livres, — et aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques ne s'est pas renouvelée depuis la Révolution. Tous les livres curieux volés, achetés ou perdus, se retrouvent en Hollande, en Allemagne et en Russie. — Je crains un long voyage dans cette saison, et je me contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante kilomètres autour de Paris.

J'ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept

heures pour vous transmettre une lettre qui, en trois

meures, pouvait être rendue à Paris. Je pense que cela

rie tient pas à ce que je sois mal vu dans ce pays où

'ai été élevé ; mais voici un détail curieux.

88 GERARD DE NHRVAL

Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches préparatoires sur les Bucquoy, — dont le nom a toujours résonné dans mon esprit comme un souvenir d'enfance. Je me trouvais à Senlis avec un ami, un ami breton, très grand et à la barbe noire. Arrivés de bonne heure par le chemin de fer, qui s'arrête à Saint-Maixent, et ensuite par un omnibus, qui traverse les bois, en suivant la vieille route de Flandre, — nous eûmes l'imprudence d'entrer au café le plus apparent de la ville, pour nous réconforter.

Ce café était plein de gendarmes, dans l'état gracieux qui, après le service, leur permet de prendre quelques divertissements. Les uns jouaient aux dominos, les autres au billard.

Ces militaires s'étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes parisiennes. Mais ils n'en manifestèrent rien ce soir-là.

Le lendemain, nous déjeunions à l'hôtel excellent dt la Truie qui file (je vous prie de croire que je n'invente rien), lorsqu'un brigadier vint nous demander très poliment nos passe-ports.

Pardon de ces minces détails, — mais cela peut intéresser tout le monde...

Nous lui répondîmes à la manière dont un certaii soldat répondit à la maréchaussée, — selon une chansoi de ce pays-là même... (J'ai été bercé avec cette chanson)

On lui a demandé:

Où est votre congé?

— Le congé que j'ai pris Il est sous mes souliers !

La réponse est jolie. Mais le refrain est terrible:

Spiritus sanctus, Quoniam bonus !

Ce qui indique suffisamment que le soldat n'a pas bien fini... Notre affaire a eu un dénoûment moins grave. Aussi, avions-nous répondu très honnêtement qu'on ne prenait pas d'ordinaire de passe-port pour visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans faire d'observation.

Nous avions parlé à l'hôtel d'un dessein vague d'aller à Ermenonville. Puis, le temps étant devenu mauvais, l'idée a changé, et nous sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous rapprochait de Paris.

Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux gendarmes qui nous dit : « Vos papiers ? »

Nous répétons ce que nous avions dit déjà.

— Eh bien! messieurs, dit ce fonctionnaire, vous êtes en état d'arrestation.

Mon ami le Breton fronçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation.

Je lui ai dit : Calme-toi. Je suis presque un diplomate— J'ai vu de près, — à l'étranger, — des rois, des pachas et même des padischas, et je sais comment on parle aux autorités.

— Monsieur le commissaire, dis-je alors ( parce qu'il faut toujours donner leurs titres aux personnes ) , j'ai fait trois voyages en Angleterre, et l'on ne m'a jamais demandé de passe-port que pour me conférer le droit de sortir de France... Je reviens d'Allemagne, où j'ai traversé dix pays souverains, — y compris la Hesse : — on ne m'a pas même demandé mon passe-port en Prusse.

— Eh bien! je vous le demande en France.

— Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règle...

— Pas toujours...

Je m'inclinai.

— J'ai vécu sept ans dans ce pays; j'y ai même quelques restes de propriétés...

— Mais vous n'avez pas de papiers?

— C'est juste... Croyez-vous maintenant que des gens suspects iraient prendre un bol de punch dans un café où les gendarmes font leur partie le soir?

— Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux. Je vis que j'avais affaire à un homme d'esprit.

— Eh bien! monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement un écrivain; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy de Longueval, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines des châteaux qu'ils possédaient dans la province.

Le front du commissaire s'éclaircit tout à coup :

— Ah! vous vous occupez de littérature? Et moi aussi, monsieur! J'ai fait des vers dans ma jeunesse... une tragédie.

Un péril succédait à un autre; — le commissaire paraissait disposé à nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter des affaires à Paris pour être autorisé à monter dans la voiture de Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je continue à ne vous donner que des détails exacts sur ce qui m'arrive dans ma recherche assidue.

Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté des paysages d'automne. — En ce moment, malgré la brume du matin, nous apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les châteaux et dans les musées, on retrouve encore l'esprit des peintres du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses et bleuâtres dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés, — avec des champs dans le lointain ou, sur le premier plan, des scènes champêtres.

Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les

brumes transparentes et colorées de ce pays. C'est une Cythère calquée sur un îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise et de l'Aisne, — ces rivières si calmes et si paisibles en été.

Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner; — fatigué des querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes ; — je reprends des forces sur cette terre maternelle.

Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens. On n'emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de ses souliers, — et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré qui lui rappelle ceux qui l'ont aimé. Religion ou philosophie, tout indique à l'homme ce culte éternel des souvenirs.

6e LETTRE

Le jour des Morts. — Senlis. — Les tours des Romains. — Les jeunes filles. — Delphine.

C'est le jour des Morts que je vous écris; — pardon de ces idées mélancoliques. Arrivé à Senlis la veille, j'ai passé par les paysages les plus beaux et les plus tristes qu'on puisse voir dans cette saison. La teinte rougeâtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des bruyères et des broussailles, — et surtout la majestueuse longueur de cette route de Flandre, qui s'élève parfois de façon à vous faire admirer un vaste horizon de forets brumeuses, tout cela m'avait porté à la rêverie. En arrivant à Senlis, j'ai vu la ville en fête. Les cloches, — dont Rousseau aimait tant le son lointain, — résonnaient de tous côtés; les jeunes fdles se promenaient par compagnies dans la ville, ou se tenaient devant les

portes des maisons en souriant et caquetant. Je ne sais si je suis victime d'une illusion : je n'ai pu rencontrer encore une fille laide à Senlis... celles-là peut-être ne se montrent pas !

Non : — le sang est beau généralement, ce qui tient sans doute à l'air pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui entraîne les populations vers l'Allemagne. — Je n'ai jamais su pourquoi le chemin de fer du Nord ne passait pas par nos pays, — et faisait un coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches, Gonesse et autres localités privées du privilège qui leur aurait assuré un trajet direct. Il est probable que les personnes qui onl institué ce chemin auront tenu à le faire passer par leurs propriétés. — Il suffit de consulter la carte pour apprécier la justesse de cette observation.

Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d'aller voir h cathédrale. Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l'écusson semé de fleur de lis qui représente les armes de la ville, et qu'on a eu soin de replacer sui la porte latérale. L'évêque officiait en personne, — e la nef était remplie des notabilités châtelaines et bour geoises qui se rencontrent encore dans cette localité.

Les jeunes filles.

En sortant, j'ai pu admirer, sous un rayon de solei couchant, les vieilles tours des fortifications romaines,; demi démolies et revêtues de lierre. — En passant prè du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles qu s'étaient assises sur les marches de la porte.

Elles chantaient sous la direction de la plus grande1 qui, debout devant elles, frappait des mains en réglan la mesure.

— Voyons, mesdemoiselles, recommençons; les petites ne vont pas !... Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la seconde marche : — allons, chante toute seule.

Et la petite se met à chanter avec une voix faible, mais bien timbrée :

Les canards dans la rivière... etc.

Encore un air avec lequel j'ai été bercé. Les souvenirs d'enfance se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie. — C'est comme un manuscrit palimpseste dont on fait reparaître les lignes par des procédés chimiques.

Les petites filles reprirent ensemble une autre chanson, — encore un souvenir :

Trois filles dedans un pré...

Mon cœur vole ! (bis) Mon cœur vole à votre gré !

« Scélérats d'enfants ! dit un brave paysan qui s'était arrêté près de moi à les écouter... Mais vous êtes trop gentilles... Il faut danser à présent. »

Les petites filles se levèrent de l'escalier et dansèrent une danse singulière qui m'a rappelé celle des filles grecques dans les îles.

Elles se mettent toutes, — comme on dit chez nous, — à la queue leu leu ; puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune saisit derrière sa compagne. Gela forme un serpent qui se meut d'abord en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus autour de l'auditeur, obligé d'écouter le chant et, quand la ronde se resserre, d'embrasser les pauvres enfants qui font cette gracieuseté à l'étranger qui passe.

Je n'étais pas un étranger, mais j'étais ému jusqu'aux

larmes en reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades, des finesses d'accent, autrefois entendues, — et qui, des mères aux filles, se conservent les mêmes...

La musique, dans cette contrée, n'a pas été gâtée par l'imitation des opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du seizième siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a, dans les souvenirs des filles de la campagne, des complaintes — d'un mauvais goût ravissant. On trouve là des restes de morceaux d'opéras du seizième siècle, peut-être, — ou d'oratorios du dix-septième.

Delphine.

J'ai assisté autrefois à une représentation donnée s Senlis dans une pension de demoiselles.

On jouait un mystère, — comme aux temps passés — La vie du Christ avait été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens était celle où l'or attendait la descente du Christ dans les enfers.

Une très belle fille blonde parut avec une robe blan che, une coiffure de perles, une auréole et une épé< dorée, sur un demi-globe, qui figurait un astre éteint.

Elle chantait :

Anges ! descendez promptement, Au fond du purgatoire!...

Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visi ter ces sombres lieux. — Elle ajoutait :

Vous le verrez distinctement Avec une couronne.,.

Assis dessus un trône !

Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était d'une des plus grandes familles du pays et s'appelait Delphine. — Je n'oublierai jamais ce nom !

... Le sire de Longueval dit à ses gens : « Fouillez ce traître, car il a des lettres de ma fille, » — et il ajoutait en lui parlant : « Dis, perfide, d'où venais-tu quand tu sortais si bonne heure delà grand'salle? »

« Je venais, disait-il, de la chambre de M. de la Porte, et ne sais ce que vous voulez me dire de lettres. »

Heureusement La Gorbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues, de sorte qu'on ne trouva rien. Cependant le comte de Longueval dit à son fils, — en tenant toujours le pistolet à la main : — Coupe-lui la moustache et les cheveux !

Le comte s'imaginait qu'après celte opération, La Corbinière ne plairait plus à sa fille.

Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet : « Ce garçon se voyant de cette sorte, voulut mourir, car il croyait, en effet, que je ne l'aimerais plus ; mais, au contraire, lorsque je le vis en cet état pour l'amour , de moi, mon affection redoubla de telle sorte que j'avais juré, si mon père le traitait plus mal, de me tuer devant lui; — lequel usa de prudence, comme homme d'esprit qu'il était, car sans éclater davantage, il l'envoya, avec un bon cheval, en Beauvoisis, avertir ces messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en garnison à Orbaix. »

fLa demoiselle ajoute :

« Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement qu'il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne purent empêcher qu'il ne passât toute cette nuit-là avec moi par cette in-

vention : mon père lui ayant commandé de s'en aller en Beauvoisis, il monta à cheval, et au lieu de s'en aller vivement, il s'arrêta dans le bois de Guny jusqu'à ce qu'il fût nuit, et alors il s'en vint chez Tancar, à Coucy-la- Ville, et lorsqu'il eût soupe, il prit ses deux pistolets et s'en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin, où je l'attendais avec assurance et sans peur, sachant qu'on croyait qu'il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre; alors il me dit : « Il ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser : c'est pourquoi il faut nous déshabiller... Il n'y a nul danger. »

La Gorbinière fit une maladie, ce qui rendit le comte moins sévère envers lui; — mais, pour l'éloigner de sa fille, il lui dit : « Il vous en faut aller à la garnison à Orbaix, car déjà les autres gendarmes y sont. »

Ce qu'il fit avec grand déplaisir.

A Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet, nommé Toquette, La Gorbinière lui donna une lettre pour Angélique de Longueval. Mais craignant qu'elle ne fût vue, il lui recommanda de la mettre sous une pierre avant d'entrer au château, afir que si on le fouillait, on ne trouvât rien.

Une fois admis, il devenait très simple d'aller quérii la lettre sous la pierre, et de la remettre à la demoiselle Le petit garçon fit bien son message, et, s'approchan d'Angélique de Longueval, lui dit : « J'ai quelque chosii pour vous. »

Elle eut un grand contentement de cette lettre. Ii témoignait qu'il avait quitté de grands avantages eij Allemagne pour venir la voir, et qu'il lui était impos i sible de vivre sans qu'elle lui donnât commodité de II] voir.

Ayant été menée par son frère au château delà Neuville, Angélique dit à un laquais qui était à sa mère e[ qui s'appelait Court-Toujours: « Oblige-moi d'aile

ANGÉLIQUK 97.

trouver La Corbinière, lequel est revenu d'Allemagne, et lui porte cette lettre de ma part bien secrètement. »

7e LETTRE

Observations. — Le roi Loys. — Dessous les rosiers

blancs.

Avant de parler des grandes résolutions d'Angélique de Longueval, je demande la permission de placer encore un mot. Ensuite, je n'interromprai plus que rarement le récit. Puisqu'il nous est défendu de faire du roman historique, nous sommes forcé de servir la sauce sur un autre plat que le poisson ; c'est-à-dire les descriptions locales, le sentiment del'époque, l'analyse des caractères, — en dehors du récit matériellement vrai.

Je me rends compte difficilement du voyage qu'a fait La Gorbinière en Allemagne. La demoiselle de Longueval n'en dit qu'un mot. A cette époque, on appelait l'Allemagne les pays situés dans la haute Bourgogne, — où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de la dyssenterie. Probablement La Corbinière était allé quelque temps près de lui.

Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été éternellement le même, si j'en crois les légendes que j'ai entendu chanter dans ma jeunesse. C'est un mélange de rudesse et de bonhomie tout patriarcal. Voici une des chansons que j'ai pu recueillir dans ce vieux pays de l'Ile-de-France, qui, du Parisis, s'étend jusqu'aux confins de la Picardie :

Le roi Loys est sur son pont Tenant sa fille en son giron.

Elle lui demande un cavalier...

Qui n'a pas vaillant six deniers !

— Oh ! oui, mon père, je l'aurai Malgré ma mère qui m'a porté.

Aussi malgré tous mes parents Et vous, mon père... que j'aime tant !

— Ma fille, il faut changer d'amour, Ou vous entrerez dans la tour...

— J'aime mieux rester dans la tour, Mon père! que de changer d'amour!

— Vite... où sont mes estafiers, Aussi bien que mes gens de pied ?

Qu'on mène ma fille à la tour, Elle n'y verra jamais le jour !

9 Elle y resta sept ans passés Sans que personne pût la trouver :

Au bout de la septième année Son père vint la visiter.

— Bonjour ma fille, comme vous en va?

— Ma foi, mon père... ça va bien mal ; J'ai les pieds pourris dans la terre, Et les côtés mangés des vers.

— Ma fille, il faut changer d'amour...

Ou vous resterez dans la tour,

— J'aime mieux rester dans la tour, Mon père, que de changer d'amour !

Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs, — qui sont aussi poétiques que ces vers, mêlés d'assonances, dans le goût espagnol, -sont musicalement rhythmés :

Dessous le rosier blanc La belle se promène...

Blanche comme la neige, Belle comme le jour :

Au jardin de son père Trois cavaliers Font pris.

Revenons à Angélique de Longueval.

« Mais pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie, elle fut en cette sorte, lorsque celui (1) qui était allé au Maine fut revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper : « Avez- vous force d'argent? » à quoi il répondit : « J'ai tant. » Mon père, non content, prit un couteau sur la table, parce que le couvert était mis, et se jetant sur lui pour le blesser, ma mère et moi y accourûmes ; mais déjà celui qui devait être cause de tant de peines, s'était blessé lui-même au doigt en voulant oter le couteau à mon père... et encore qu'il ait reçu ce mauvais traitement, l'amour qu'il avait pour moi l'empêchait de s'en aller, comme était son devoir.

» Huit jours se passèrent que mon père ne lui disait ni bien ni mal, pendant lequel temps il me sollicitait par lettres de prendre résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n'étais encore résolue; mais les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin : « Je m'étonne de votre effronterie, que vous restiez » encore dans ma maison après ce qui s'est passé ; » allez-vous-en vilement, et ne venez jamais à pas une » de mes maisons, car vous ne serez jamais le bienvenu. »

» Il s'en vint donc vitement faire seller un cheval qu'il avait, et monta à sa chambre pour y prendre ses hardes ; il m'avait fait signe de monter à la chambre d'Haraucourt, ou dans l'antichambre, où il y avait une porte fermée, où l'on pouvait néanmoins parler. Je m'y en allai vitement et il me dit ces paroles : « C'est cette fois » qu'il faut prendre résolution, ou bien vous ne me » verrez jamais. »

» Je lui demandai trois jours pour y penser; il s'en alla donc à Paris et revint au bout de trois jours à Ver-

(1) Elle ne nomme jamais La Corbinière, dont nous n'avons appris le nom que par le récit du moine célestin, cousin d'Ang-élique.

neuil, pendant lequel temps je fis tout ce que je pus pour me pouvoir résoudre à laisser cette affection ; mais il me fut impossible, encore que toutes les misères que j'ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir. L'amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations; me voilà donc résolue. »

Au bout de trois jours, La Gorbinière vint au Château et entra par le petit jardin. Angélique de Longueval l'attendait dans le petit jardin et entra par la chambre basse, où il fut ravi de joie en apprenant la résolution de la demoiselle.

Le départ fut fixé au premier dimanche de carême, et elle lui dit, sur l'observation qu'il fit, « qu'il fallait avoir de l'argent et un cheval », qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.

Angélique chercha dans son esprit le moyen d'avoir de la vaisselle d'argent, car pour de la monnaie il n'y fallait pas songer, le père ayant tout son argent avec lui à Paris.

Le jour venu, elle dit à un palefrenier nommé Breteau :

» Je voudrais bien que tu me prêtasse un cheval pour envoyer à Soïssons, cette nuit, quérir du taffetas pour rne faire un corps de cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se lève; et ne t'étonne pas si je te le demande pour la nuit, car c'est afin qu'elle ne! te crie. »

Le palefrenier consentit à la volonté de sa demoiselle.! Il s'agissait encore d'avoir la clef de la première porte: du château. Elle dit au portier qu'elle voulait faire sortir quelqu'un de nuit pour aller chercher quelque chose à la ville et qu'il ne fallait pas que madame le sût... qu'ainsi il ôtât du trousseau de clefs celle de la première' porte, et qu'elle ne s'en apercevrait pas.

Le principal était d'avoir l'argenterie. La comtesse!

qui, ainsi que le dit sa fille, semblait en ce moment « inspirée de Dieu, » dit au souper à celle qui l'avait en garde: « Huberde, à cette heure que M. d'Haraucourt n'est point ici, serrez presque toute la vaisselle d'argent dans ce coffre et m'apportez la clef. »

La demoiselle changea de couleur, — et il fallut remettre le jour du départ. Cependant, sa mère étant allée se promener dans la campagne le dimanche suivant, elle eut l'idée de faire venir un maréchal du village pour lever la serrure du coffre, — sous prétexte que la clef était perdue.

« Mais, dit-elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui était resté seul avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu'il vit que j'avais donné des commissions à tous, et que j'avais fermé moi-même la première porte du château : « Ma sœur, si vous voulez voler papa et » maman, pour moi, je ne le veux pas faire ; je m'en » vais trouver vitement maman. » — « Va, lui dis-je, » petit impudent, car aussi bien le saura-t-elle de ma » bouche; et si elle ne me fait raison, je me la ferai » bien moi-même. » — Mais c'était au plus loin de ma pensée que je disais ces paroles. Cet enfant s'en courait pour aller dire ce que je voulais tenir caché ; mais se retournant toujours pour voir si je ne le regardais pas, il s'imagina que je ne m'en souciais guère, ce qui le fit revenir. Je le faisais exprès, sachant qu'aux enfants tant plus on leur montre de crainte et plus ils ont d'ardeur à dire ce qu'on les prie de taire. »

La nuit étant venue, et l'heure du coucher approchant, Angélique donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en elle-même, — et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre :

« Jeanne, couchez-vous; j'ai quelque chose qui me travaille l'esprit; je ne puis me déshabiller encore... »

Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit ;

— La Corbinière fut exact.

« Oh Dieu ! quelle heure ! — écrit Angélique ; — je tressaillis toute lorsque j'entendis qu'il jetait une petite pierre à ma fenêtre... car il était entré dans le petit jardin. »

Quand La Corbinière fut dans la salle, Angélique lui dit :

« Notre affaire va bien mal, car madame a pris la clef de la vaisselle d'argent, ce qu'elle n'avait jamais fait; mais pourtant j'ai la clef de la dépense où est le coffre. »

» Sur ces paroles il me dit :

» Il faut commencer à t'habiller, et puis nous regar- » derons comme nous ferons. »

« Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons lesquels il m'aidait à mettre. Sur cela, le palefrenier vint à la porte de la salle avec le cheval ; moi, tout éperdue, je me mis vitement ma cotte de ratine pour couvrir mes habits d'homme que j'avais jusques à la ceinture, et m'en vins prendre le cheval des mains de Breteau, et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m'en retournai à la salle, où je trouvai mon cousin qui m'attendait avec grande impatience (tel était le nom que je le devais appeler pour le voyage), lequel me dit: « Allons donc voir si nous » pourrons avoir quelque chose, ou, sinon, nous ne lais- » serons de nous en aller avec rien. » — A ces paroles je m'en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense, et ayant découvert le feu pour voir clair, j'aperçus une grande pelle à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis :

» Allons à la dépense », et étant proche du coffre, nous mîmes la main au couvercle, lequel ne serrait tout près. Alors je lui dis : «Mets un peu la pelle entre lecou- » vercle et ce coffre. » Alors, haussant tous deux les bras,

nous n'y fîmes rien ; mais la seconde fois, les deux ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans. »

Elle trouva une pile de plats d'argent qu'elle donna à La Corbinière, et, comme elle voulait en prendre d'autres, il lui dit : « N'en tirez plus dehors, car le sac de moquette est plein. »

Elle en voulait prendre davantage comme bassins, chandeliers, aiguières; mais il dit: « Gela est embarrassant. »

Et il l'engagea à s'aller vêtir en homme avec un pourpoint et une casaque, — afin qu'ils ne fussent pas reconnus.

Ils allèrent droit à Gompiègne, où le cheval d'Angélique de Longueval fut vendu quarante écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à Gharenton.

La rivière était débordée, de sorte qu'il fallut attendre jusqu'au jour. — Là, Angélique, dans son costume d'homme, put faire illusion à l'hôtesse, qui dit, comme le postillon lui tirait les bottes :

— Monsieur, que vous plaît-il de souper?

— Tout ce que vous aurez de bon, madame, fut la réponse.

Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu'il lui fut impossible de manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, qui alors se trouvait à Paris.

Le jour venu, ils se mirent dans le bateau jusqu'à Essonne, où la demoiselle se trouva tellement lasse, qu'elle dit à La Corbinière :

« — Allez-vous toujours devant m'attendre à Lyon, avec la vaisselle. »

Us restèrent trois jours à Essonne, d'abord pour attendre le coche, puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s'était faites aux cuisses encourant à franc étrier.

Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait gentilhomme, commença à dire ces paroles:

— N'y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme ? A quoi La Corbinière répondit:

— Oui-da, monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire là-dessus ? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me plaît?

Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au Chapeau rouge, où ils vendirent la vaisselle pour trois cents écus ; sur quoi La Corbinière se fit faire, encore qu'il n'en eût du tout besoin, — un fort bel habit d'écarlate, avec les aiguillettes d'or et d'argent.

Ils descendirent sur le Rhône, et s'étant arrêtés le soir à une hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si maladroitement, qu'il adressa une balle dans le pied droit d'Angélique de Longueval, — et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son imprudence : « C'est un malheur qui m'est arrivé... je puis dire à moi-même, puisque c'est ma femme.. . »

Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour sa blessure, et ayant pris une nouvelle barque lorsqu'elle se sentit mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques.

Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes ; ils s'arrêtèrent dans un havre, au château dit de Saint-Soupir dont la dame, les voyant sauvés, fit chanter le Salve Re gin a. Puis, elle leur fit faire collation àla mode du pays, avec olives et câpres, — etcommanda que l'on donnât à leur valet des artichauts.

« Voyez, dit Angélique, ce que c'est de V amour ; encore que nous étions à un lieu qui n'était habité par personne, il fallut y jeûner les trois jours que nom attendîmes le bon vent. Néanmoins les heures me semblaient des minutes, encore que j'étais bien affamée

ANGÉLIQUE 10o

Car à Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre des vivres. Ainsi, tous bien affamés, nous fîmes voile; mais auparavant, de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.

« Car mon mari (elle l'appelle toujours ainsi de ce moment), voyant entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait un peu le français, lui demanda : « Monsieur, vous plaît-il quelque chose ? — Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à madame. » Mon mari, tout d'un temps, mettant l'épée à la main, lui dit : « La connaissez-vous? Sortez d'ici, car autrement je vous tuerai. »

» Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous en aller le plus promptement qu'il se pourrait, parce que ce Génois, très assurément, lui ferait faire du déplaisir.

» Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à R.ome, où nous descendîmes à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. Et un jour étant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien : « Mademoiselle, Son Eminence » m'a commandé de venir savoir si vous aurez agréable » qu'il vous vienne voir. j>

» Toute tremblante, je lui réponds : « Si mon mari était » ici, j'accepterais cet honneur; mais n'y étant pas, je » supplie très humblement votre maître de m'excusera »

» Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre, attendant la réponse, laquelle soudain qu'il l'eut entendue, il fit marcher son carrosse, et depuis je n'entendis plus parler de lui. »

La Corbinière lui raconta peu après qu'il avait rencontré un fauconnier de son père qui s'appelait La Roirie. Elle eut un grand désir de le voir; et, en la voyant, « il resta sans parler; » puis, s'étant rassuré, il lui dit que madame l'ambassadrice avait entendu parler d'elle et désirait la voir.

Angélique de Longueval fut bien reçue par l'ambassadrice. — Toutefois, elle craignit, d'après certains détails, que le fauconnier n'eût dit quelque chose et qu'on n'arrêtât La Corbinière et elle.

Ils furent fâchés d'être restés vingt-neuf jours à Rome, et d'avoir fait toutes les diligences pour s'épouser sans pouvoir y parvenir. « Ainsi, — dit Angélique, — je partis sans voir le pape... »

C'est à Ancône qu'ils s'embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête les accueillit dans l'Adriatique; puis ils arrivèrent et allèrent loger sur le grand canal.

« Cette ville, quoique admirable, — dit Angélique de Longueval, — ne pouvait me plaire à cause de la mer — et il m'était impossible d'y boire et d'y manger que pour m'empêcher de mourir. »

Cependant, l'argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière : « Mais, que ferons-nous? Il n'y a tantôt plus d'argent! »

Il répondit : « Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoira... Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc. »

Arrivés à Saint-Marc, les époux s'assirent au banc des sénateurs; et là, quoique étrangers, personne n'eul l'idée de leur contester cette place; — car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir, avec h pourpoint de toile d'argent blanc, le manteau pareil., et la petite oie d'argent.

Angélique était bien ajustée, et elle fut ravie, — cai

son habit à la française faisait que les sénateurs avaient toujours l'œil sur elle.

L'ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge, la salua.

A l'heure du dîner, Angélique ne voulut plus sortir de son hôtel, — aimant mieux reposer que d'aller en mer en gondole.

Quant à La Gorbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et y rencontra M. de la Morte, qui lui fit des offres de service, et; qui, sur ce qu'il lui parla de la difficulté que lui et Angélique avaient à s'épouser, lui dit qu'il serait bon de se rendre à sa garnison de Palma- Nova, où l'on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait se mettre au service.

Là, M. de la Morte présenta les futurs époux à Son Excellence le général, qui ne voulut pas croire qu'un homme si bien couvert s'offrît de prendre une pique dans une compagnie. Celle qu'il avait choisie était commandée par M. Ripert de Montélimart.

Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au mariage après lequel on fit un petit festin où s'écoulèrent les dernières vingt pistoles dont les conjoints étaient encore chargés.

Au bout de huit jours, le sénat donna ordre au général d'envoyer la compagnie à Vérone, ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car elle se plaisait à Palma-Nova, où les vivres étaient à bon marché.

En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, « deux paires de draps pour deux pistoles, sans compter une couverture, un matelas, six plats de faïence et six assiettes. »

En arrivant à Vérone, ils trouvèrent plusieurs officiers français. — M. de Breunel, enseigne, les recommanda à M. de Beaupuis, qui les logea sans s'incommoder^

— les maisons étant à un grand bon marché. Vis-à-vis de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent Angélique de Longueval d'aller les voir, — « et lui firent tant de caresses, quelle en était confuse. »

A cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au baptême par S. E. Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son Excellence, après qu'Angélique de Longueval fut relevée de couches, lui envoyait son carrosse assez souvent.

A un bal donné plus tard, elle étonna toutes les dames de Vérone en dansant avec le général Alluisi, — en costume français. — Elle ajoute :

« Tous les Français officiers de la République étaient ravis de voir que ce grand général, craint et redouté partout, me faisait tant d'honneur. »

Le général, tout en dansant, ne manquait pas de parler à Angélique de Longueval « à part de son mari. » Il lui disait : « Qu'attendez-vous en Italie?... La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous dites qu'il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus encore... moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront ici, et d'abord des cottes de brocard telles qu'il vous plaira. Prenez, mademoiselle, à laisser votre amour pour une personne qui parle pour votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos parents. »

Cependant ce général conseillait à La Corbinière de s'engager dans les guerres d'Allemagne, lui disant qu'il trouverait beaucoup d'avantage à Inspruck, qui n'était qu'à sept journées de Vérone, et que là il attraperait une compagnie...

8e LETTRE

Réflexions. — Souvenirs de la Ligue. — Les Sylvanectes et les Francs. — La Ligue.

J'ai vu, en me promenant, sur une affiche bleue une représentation de Charles Vil annoncée, — par Beauvallet et mademoiselle Rimblot. Le spectacle était bien choisi. Dans ce pays-ci on aime le souvenir des princes du moyen âge et de la renaissance, — qui ont créé les cathédrales merveilleuses que nous y voyons, et de magnifiques châteaux, — moins épargnés cependant par le temps et les guerres civiles.

C'est qu'il y a eu ici des luttes graves à l'époque de la Ligue — Un vieux noyau de protestants qu'on ne pouvait dissoudre, — et, plus tard, un autre noyau de catholiques non moins fervents pour repousser le parpaillot dit Henri IV.

L'animation allait jusqu'à l'extrême, — comme dans toutes les grandes luttes politiques. Dans ces contrées

— qui faisaient partie des anciens apanages de Marguerite de Valois et des Médicis, — quiy avaient fait du bien,

— on avait contracté une haine constitutionnelle contre la race qui les avait remplacés. Que de fois j'ai entendu ma grand'mère, parlant d'après ce qui lui avait été transmis, — me dire de l'épouse de Henri II : « Cette grande madame Catherine de Médicis... à qui on a tué ses pauvres enfants ! »

Cependant, des mœurs se sont conservées dans cette province à part, qui indiquent et caractérisent les vieilles luttes du passé. La fête principale, dans certaines localités, est la Saint- Barthélémy . C'est pour ce jour

que sont fondés surtout de grands prix pour le tir de l'arc. — L'arc, aujourd'hui, est une arme assez légère. Eh bien, elle symbolise et rappelle d'abord l'époque où ces rudes tribus des Sylvanectes formaient une branche redoutable des races celtiques.

Les pierres druidiques d'Ermenonville, les haches de pierre et les tombeaux où les squelettes ont toujours le visage tourné vers l'Orient, ne témoignent pas moins des origines du peuple qui habite ces régions entrecoupées de forêts et couvertes de marécages, — devenus des lacs aujourd'hui.

Le Valois et l'ancien petit pays nommé la France semblent établir par leur division l'existence de races bien distinctes. La France, division spéciale de l'Ile-de- France, a, dit-on, été peuplée par les Francs primitifs, venus de Germanie, dont ce fut, comme disent les chroniques, le premier arrêt. Il est reconnu aujourd'hui que les Francs n'ont nullement subjugué la Gaule, et n'ont pu que se trouver mêlés aux luttes de certaines provinces entre elles. Les Romains les avaient fait venir pour peupler certains points, et surtout pour défricher les grandes forêts ou assainir les pays de marécages. Telles étaient alors les contrées situées au nord de Paris. Issus généralement de la race caucasienne, ces hommes vivaient sur un pied d'égalité, d'après les mœurs patriarcales. Plus tard, on créa des fiefs, quand il fallut défendre le pays contre les invasions du Nord. Toutefois, les cultivateurs conservaient libres les terres qui leur avaient été concédées et qu'on appelait terres de francalleu.

La lutte de deux races différentes est évidente surtout dans les guerres de la Ligue. On peut penser que les descendants des Gallo-Romains favorisaient le Béarnais, tandis que l'autre race, plus indépendante de sa nature, se tournait vers Mayenne, d'Épernon, le cardinal de

Lorraine et les Parisiens. On retrouve encore dans certains coins, surtout à Montépilloy, des amas de cadavres, résultat des massacres ou des combats de cette époque dont le principal fut la bataille de Senlis.

Et même ce grand comte Longueval de Bucquoy, — qui a fait les guerres de Bohême, aurait-il gagné l'illustration qui causa bien des peines à son descendant, — l'abbé de Bucquoy, — s'il n'eût, à la tête des ligueurs, protégé longtemps Soissons, Arras et Calais contre les armées de Henri IV? Repoussé jusque dans la Frise après avoir tenu trois ans dans les pays de Flandre, il obtint cependant un traité d'armistice de dix ans en faveur de ces provinces, que Louis XIV dévasta plus tard.

Etonnez-vous maintenant des persécutions qu'eut à subir l'abbé de Bucquoy, — sous le ministère de Pontchartrain.

Quant à Angélique de Longueval, c'est l'opposition môme en cotte hardie. Cependant elle aime son père, — et ne l'avait abandonné qu'à regret. Mais du moment qu'elle avait choisi l'homme qui semblait lui convenir, — comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour cavalier, — elle n'a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même, ayant aidé à soustraire l'argenterie de son père, elle s'écriait: « Ce que c'est que l'amour! »

Les gens du moyen âge croyaient aux charmes. Il semble qu'un charme l'ait en effet attachée à ce fils de charcutier, — qui était beau s'il faut l'en croire ; — mais qui ne semble pas l'avoir rendue très heureuse. Cependant en constatant quelques malheureuses dispositions de celui qu'elle ne nomme jamais, elle n'en dit pas de mal un instant. Elle se borne à constater les faits, — et l'aime toujours, en épouse platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement.

Les discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloi-

gner LaCorbinière de Venise, avaient donné clans la vue de ce dernier. Il vend tout à coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en laissant sa femme à Venise.

« Voilà donc, dit Angélique, l'enseigne vendue à cet homme qui m'aimait, content (le lieutenant-colonel) en croyant que je nem'enpouvaisplus dédire; mais l'amour, qui est la reine (I) de toutes les passions, se moqua bien de la charge, car lorsque je vis que mon mari faisait son préparatif pour s'en aller, il me fut impossible de penser seulement de vivre sans lui. »

Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait déjà du succès de cette ruse, qui lui livrait une femme isolée de son mari, — Angélique se décida à suivre La Gorbinière à Inspruck. « Ainsi, ditelle, l'amour nous ruina en Italie aussi bien qu'en France, quoiqu en celle d'Italie je n'y avais point de coulpe (faute). »

Les voilà partis de Vérone avec un nommé Boyer, auquel La Gorbinière avait promis de faire sa dépense jusqu'en Allemagne, parce qu'il n'avait point d'argent. (Ici, La Gorbinière se relève un peu.) A vingt-cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de revenir vers quelque ville du bon pays vénitien, — comme Brescia. — Cette admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d'Italie pour les montagnes brumeuses qui cernent l'Allemagne. « Je pensais bien, dit-elle, que les cinquante pistoles qui nous restaient ne nous dureraient guère ; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations. »

Ils passèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa, et dit à La Gorbinière qu'il fallait aller

(1) L'amour se disait au féminin à cette époque.

plus loin pour trouver de l'emploi, — dans une ville nommée Fisc/i. Là Angélique eut un grand flux de sang, et l'on appela une femme, qui lui fit comprendre « qu'elle s'était gâtée d'un enfant. » — C'est une locution bien chrétienne, — qu'il faut pardonner au langage du temps et du pays.

On a toujours considéré comme une souillure, dans la manière de voir des hommes d'église, le fait, légitime pourtant, — puisque Angélique s'était mariée, — de produire au monde un nouveau pécheur. Ce n'est pourtant pas là l'esprit de l'Kvangile. — Mais passons.

La pauvre Angélique, un peu rétablie, fut forcée de se remettre à cheval sur l'unique haquenée que possédait le ménage : « Toute débile que j'étais, dit-elle, ou, pour dire la vérité, demi-morte, je montai à cheval pour aller avec mon mari rejoindre l'armée, — où je fus si étonnée de voir autant de femmes que d'hommes, entre beaucoup de celles de colonels et capitaines. »

Son mari alla faire la révérence au grand colonel nommé Gildase, lequel, comme wallon, avait entendu parler du comte Longueval de Bucquoy, qui avait défendu la Frise contre Henri IV. Il fit grande caresse au mari d'Angélique, et lui dit qu'en attendant une compagnie, il lui donnerait une lieutenance, — et qu'il allait mettre mademoiselle de Longueval dans le carrosse de sa sœur, qui était mariée au premier capitaine de son régiment.

Le malheur ne se lassait pas de frapper les nouveaux époux. — Il y a de bonnes gens partout : Angélique ne se plaint que d'avoir été promenée, « tantôt à un lieu, tantôt à un autre, » par le malheur de la guerre, — à la façon des Egyptiennes, — ce qui ne pouvait lui plaire, encore qu'elle eût plus de sujets de se contenter que pas une femme, puisqu'elle était la seule qui mangeât à la table du colonel avec seulement sa sœur. — « Et le colonel encore montrait trop de bonté à La Corbinière,

— en ce qu'il lui donnait les meilleurs morceaux de la table... à cause qu'il le voyait malade. »

Une nuit, les troupes étant en marche, le meilleur logement qu'on pût offrir aux dames fut une écurie, où il ne fallait coucher qu'habillé à cause de la crainte de l'ennemi. « En me réveillant au milieu de la nuit, dit Angélique, je ressentis un si grand frais que je ne pus m'enpêcher de dire tout haut : Mon Dieu ! je meurs de frais ! » Le colonel allemand lui jeta sa casaque, se découvrant lui-même, car il n'avait pas autre chose sur son uniforme.

Ici arrive une observation bien profonde :

« Tous ces honneurs, dit-elle, pouvaient bien arrêter une Allemande, mais non pas les Françaises, à qui la guerre ne peut plaire... »

Rien n'est plusvrai que cette observation. Les femmes allemandes sont encore celles de l'époque des Romains. Trusnelda combattait avec Hermann. A la bataille des Cimbres, où vainquit Marius, il y avait autant de femmes que d'hommes.

Les femmes sont courageuses dans les événements de famille, devant la souffrance, la mort. Dans nos troubles civils, elles plantent des drapeaux sur les barricades ;

— elles portent vaillamment leur tête à l'échafaud. Dans les provinces qui se rapprochent du nord ou de l'Allemagne, on a pu trouver des Jeanne d'Arc et des Jeanne Hachette. Mais la masse des femmes françaises redoutent la guerre, à cause de l'amour qu'elles ont pour leurs enfants.

Les femmes guerrières sont de la race franque. Chez cette population originairement venue d'Asie, il existe une tradition qui consiste à exposer des femmes dans les batailles, pour animer le courage des combattants par la récompense offerte. Chez les Arabes, on retrouve la même coutume. La vierge qui se dévoue s'appelle la

kadra et s'avance au premier rang, entourée de ceux qui sont résolus à se faire tuer pour elle. — Mais chez les Francs on en exposait plusieurs.

Le courage et souvent même la cruauté de ces femmes étaient tels qu'ils ont été cause de l'adoption de laloisalique. Et cependant, les femmes, guerrières ou non, ne perdirent jamais leur empire en France, soit comme reines, soit comme favorites.

La maladie de La Corbinière fut cause qu'il se résolut de retourner en Italie. Seulement, il oublia de prendre un passe-port. « Nous fûmes bien confus, dit Angélique, lorsque nous fumes à une forteresse nommée Reistre, où l'on ne voulut plus nous laisser passer, et où l'on retint mon mari malgré sa maladie. » Gomme elle avait conservé sa liberté, elle put aller à Inspruck se jeter aux pieds de l'archiduchesse Léopold pour obtenir la grâce de La Corbinière, — qu'on peut supposer avoir un peu déserté, quoique sa femme ne l'avoue pas.

Munie de la grâce signée par l'archiduchesse, Angélique retourna au lieu ou était détenu son mari. Elle demanda aux gens de ce bourg de Reitz s'ils n'avaient rien entendu dire d'un gentilhomme français prisonnier. On lui enseigna le lieu où il était, où elle le trouva contre un poêle, demi-mort, — et le ramena à Vérone.

Là elle retrouva M. de la Tour ( de Périgord ) et lui reprocha d'avoir fait vendre à son mari son enseigne, ce qui était cause de son malheur. « Je ne sais, ajoutet-elle, s'il avait encore de l'amour pour moi ou si ce fut de la pitié, tant il y a qu'il m'envoya vingt pistoles et tout un ameublement de maison où mon mari se gouverna si mal, qu'en peu de temps il mangea entièrement tout. »

Il avait repris un peu de santé et vivait continuellement en débauches avec deux de ses camarades, M. de la Perle et M. Escutte. Cependant l'affection de sa

femme ne s'affaiblit pas. Elle se résolut, « pour ne pas vivre tout à fait dans l'incommodité, à prendre des gens en pension, » — ce qui lui réussit; — seulement La Gorbinière dépensait tout legagnage hors du logis, « ce qui, dit-elle, m'affligeait jusqu'à la mort; il finit par vendre les meubles, — de sorte que la maison ne pouvait plus aller.

» Cependant, dit la pauvre femme je sentais toujours mon affection aussi grande que lorsque nous partîmes de France. Il est vrai qu'après avoir reçu la première lettre de ma mère, cette affection se partagea en deux... Mais, j'avoue que l'amour que j'avais pour cet homme surpassait l'affection que je portais à mes parents. »

9e LETTRE

Nouveaux détails inédits — Manuscrit du célestin Goussencourt. — Dernières aventures d'Angélique. — Mort de La Corbinière. — Lettres.

Le manuscrit que les archives nationales conservent écrit de la main d'Angélique s'arrête là.

Mais nous trouvons annexées au même dossier les observations suivantes écrites par son cousin, le moine célestin Goussencourt. Elles n'ont point la même grâce que le récit d'Angélique de Longueval, mais elles ont aussi la marque d'une honnête naïveté.

Voici un passage des observations du moine célestin Goussencourt :

« La nécessité les contraignit d'être taverniers : — où les soldats français allaient boire et manger avec un tel respect, qu'ils ne voulaient point être servis d'elle. Elle cousait des collets de toile où elle ne gagnait tous les jours que huit sous, et avec cela descendait à toute heure à la cave, et lui se donnait à boire avec ses hôtes, de telle façon qu'il devint tout couperosé.

» Un jour, elle étant à la porte, un capitaine vint à passer et lui fit une grande révérence, et elle à lui, — ce qui fut aperçu de son mari jaloux. Il l'appelle et la prend par la gorge. Elle parvient à jeter un cri. Les buveurs arrivent et la trouvent à demi-morte couchée parterre, — à laquelle il avait donné des coups de pieds aux côtes qui lui avaient ôté la parole, et dit, pour s'excuser, qu'il lui avait défendu de parler à celui-là, et que, si elle lui eût parlé, il l'eût enfilée de son épée. »

Il devint étique par ses débauches. A cette époque elle écrivit à sa mère pour lui demander pardon. Sa mère lui répondit qu'elle lui pardonnait et lui conseillait de revenir et qu'elle ne l'oublierait pas dans son testament.

Ce testament était gardé à l'église de Neuville-en-Hez, et contient un legs de huit mille livres.

Pendant l'absence d'Angélique de Longueval il y eut une demoiselle en Picardie qui voulut usurper sa place, et se donna pour elle. — Elle eut même la hardiesse de se présentera madame d'Haraucourt, mère d'Angélique, laquelle dit qu'elle n'était pas sa fille. Elle racontait tant de choses, que plusieurs des parents finirent parla prendre pour ce qu'elle se donnait...

Le célestin, son cousin, lui écrivit de revenir. — Mais LaCorbinière n'en voulait pas entendre parler, craignant d'être pris et exécuté s'il rentrait en France. Iln'y faisait pasbonpourlui non plus; — car la faute d'Angélique fut cause que M. d'Haraucourt chassa des faubourgs de Clermont-sur-Oise sa mère et ses frètes, « qui vivaient de leur boutique, étant charcutiers. »

Madame d'Haraucourt, enfin, étant morte en décembre 1636, à la Neuville-en-Hez, où elle repose (M. d'Haraucourt était mort en 1632 ), leur fille fit tant près de son mari, qu'il consentit à revenir en France.

Arrivés à Ferrare, ils tombent malades tous deux, — où ils furent douze jours ; — s'embarquent à Livourne,

arrivent à Avignon, où ils sont toujours malades. La Corbinière y meurt, le 5 d'août 1642 ; il repose à Sainte- Madeleine ; — il meurt avec des repentances très grandes de l'avoir si mal traitée. « Pour votre consolation et ôter votre tristesse, souvenez-vous comme je vous ai traitée. »

« Là, continue le moine célestin, elle a été en si grande nécessité qu'elle m'a dit par écrit et de bouche, qu'elle fût morte de faim n'eut été les célestins qui l'ont aidée.

» Elle arrive à Paris le dimanche le 19 octobre, par le coche, et manda à madame Boulogne, sa grande amie, de la venir quérir. N'y estant pas, son hostellier y fut. Le lendemain après dîner, elle vint me trouver avec ladite Boulogne et sa belle-mère, la mère de La Corbinière, servante de cuisine chez M. Ferrant, estât qu'elle a été contrainte de faire depuis qu'elle a été bannie de Clermont, à cause de son fils.

» La première chose qu'elle fit, elle vint à mes pieds, les mainsjointes, me demandant pardon, ce qui fitpleurer les femmes. Je lui dis que je ne lui pardonnerais pas ce qui la fit soupirer et respirer, ayant entendu le reste), car elle ne m'avait pas offensé. Et la prenant par la main, lui dis-je : Levez-vous; et la fis asseoir auprès de moi, où elle me répéta ce qu'elle m'avait souvent écrit : qu'après Dieu et sa mère, elle tenait la vie de moi. »

Quatre ans après, elle était retirée à Nivilliers, et très malheureuse, n'ayant chemise au dos, comme il paraît par la lettre ci-contre.

Lettre quelle écrit au célestin son cousin, quatre ans après son retour de Nivilliers.

« Le 7 janvier 1646.

» Monsieur mon bon papa (elle appelait ainsi le célestin ),

» Je vous supplie, très-humblement, de n'attribuer mon silence à manque du ressentiment que j'aurai toute ma

vie de vos bontés, mais bien de honte de n'avoir encore que des paroles pour vous le témoigner. Vous protestant que la mauvaise fortune me persécute au point de n'avoir de chemise au dos. Ces misères m'ont empêchée jusqu ici de vous écrire et à madame Boulogne, car il me semble que vous deviez recevoir autant de satisfaction de moi comme vous en avez été travaillés tous deux. Accusez donc mon malheur et non ma volonté, et me faites l'honneur, mon cher papa, de me mander de vos nouvelles.

» Votre très humble servante.

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