MONSIEUR JEAN
M. Jean est un débris glorieux de notre armée d'Égype. Il a été l'un des trente-trois Français qui prirent du service dans les mamelouks après la retraite de l'expédition. Pendant quelques années, il a eu comme les autres un palais, des femmes, des chevaux, des esclaves : à l'époque de la destruction de cette puissante milice, il fut épargné comme Français; mais, rentré dans la vie civile, ses richesses se fondirent en peu de temps. Il imagina de vendre publiquement du vin, chose alors nouvelle en Egypte, où les chrétiens et les juifs ne s'enivraient que d'eau-de-vie, d'arack, et d'une certaine bière nommée bouza. Depuis lors, les vins de Malte, de Syrie et de l'Archipel firent concurrence aux spiritueux, et les musulmans du Caire ne parurent pas s'offenser de cette innovation.
M. Jean admira larésolution que j'avais prise d'échapper à la vie des hôtels; mais, me dit-il, vous aurez de la peine à vous monter une maison. Il faut, au Caire, prendre autant de serviteurs qu'on a de besoins différents. Chacun d'eux met son amour-propre à ne faire qu'une seule chose, et d'ailleurs ils sont si paresseux, qu'on peut douter que ce soit un calcul. Tout détail compliqué les fatigue ou leur échappe, et ils vous abandonnent même, pour la plupart, dès qu'ils ont gagné de quoi passer quelques jours sans rien faire.
« Mais comment font les gens du pays ?
— Oh ! ils les laissent s'en donner à leur aise, et prennent deux ou trois personnes pour chaque emploi. Dans tous les cas, un effendi 'a toujours avec lui son
secrétaire (khatibessir) , son trésorier (k/iazindar), son porte-pipe [tchïboukjï], le selikdar pour porter ses armes, le seradj-bachi pour tenir son cheval, le kehwedji-bachi pour faire son café partout où il s'arrête, sans compter les yamaks pour aider tout ce monde. A l'intérieur, il en faut bien d'autres; car le portier ne consentirait pas à prendre soin des appartements, ni le cuisinier à faire le café; il faut avoir jusqu'à un certain porteur d'eau à ses gages. Il est vrai qu'en leur distribuant une piastre ou une piastre et demie, c'est-à-dire de vingt-cinq à trente centimes par jour, on est regardé par chacun de ces fainéants comme un patron très magnifique.
— Eh bien ! dis-je, tout ceci est encore loin des soixante piastres qu'il faut payer journellement dans les hôtels.
— Mais c'est un tracas auquel nul Européen ne peut résister.
— J'essayerai, cela m'instruira.
— Ils vous feront une nourriture abominable.
— Je ferai connaissance avec les mets du pays.
— Il faudra tenir un livre de comptes et discuter les prix de tout.
— Gela m'apprendra la langue.
— Vous pouvez essayer, du reste; je vous enverrai les plus honnêtes, vous choisirez.
— Est-ce qu'ils sont très voleurs?
— Carotteurs tout au plus, me dit le vieux soldat, par un ressouvenir du langage militaire : voleurs ! des Egyptiens... ils n'ont pas assez de courage. »
Je trouve qu'en général ce pauvre peuple d'Egypte est trop méprisé par les Européens. Le Franc du Caire, qui partage aujourd'hui les privilèges de la race turque, en prend aussi les préjugés. Ces gens sont pauvres, ignorants, sans nul doute, et la longue habitude de l'esclavage les maintient dans une sorte d'abjection. Ils
sont plus rêveurs qu'actifs, et plus intelligents qu'industrieux; mais je les crois bons et d'un caractère analogue à celui des Hindous, ce qui peut-être tient aussi à leur nourriture presque exclusivement végétale. Nous autres carnassiers, nous respectons fort le Tartare et le Bédouin, nos pareils, et nous sommes portés à abuser de notre énergie à l'égard des populations moutonnières.
Après avoir quitté M. Jean, je traversai la place de l'Esbekieh, pour me rendre à l'hôtel Domergue. C'est, comme on sait, un vaste champ situé entre l'enceinte de la ville et la première ligne des maisons du quartier cophte et du quartier franc. Il y a là beaucoup de palais et d'hôtels splendides. On distingue surtout la maison où fut assassiné Kléber, et celle où se tenaient les séances de l'Institut d'Egypte. Un petit bois de sycomores et de figuiers de Pharaon se rattache au souvenir de Bonaparte, qui les fit planter. A l'époque de l'inondation, toute cette place est couverte d'eau et sillonnée par des canges et des djermes peintes et dorées appartenant aux propriétaires des maisons voisines. Cette transformation annuelle d'une place publique er lac d'agrément n'empêche pas qu'on n'y trace des jardins et qu'on n'y creuse des canaux dans les temps ordinaires. Je vis là un grand nombre de fellahs qui travaillaient à une tranchée ; les hommes piochaient la terre, et les femmes en emportaient de lourdes charges dans des couffes de paille de riz. Parmi ces dernières, il y avait plusieurs jeunes filles, les unes en chemises bleues, et celles de moins de huit ans entièrement nues, comme ou les voit du reste dans les villages aux bords du Nil. Des inspecteurs armés de bâtons surveillaient le travail, et frappaient de temps en temps les moins actifs. Le tout était sous la direction d'une sorte de militaire coiffé d'un tarbouch rouge, chaussé de bottes fortes à épe-
rons, traînant un sabre de cavalerie, et tenant à la main un fouet en peau d'hippopotame roulée. Gela s'adressait aux nobles épaules des inspecteurs, comme le bâton de ces derniers à l'omoplate des fellahs.
Le surveillant, me voyant arrêté à regarder les pauvres jeunes filles qui pliaient sous les sacs de terre, m'adressa la parole en français. C'était encore un compatriote. Je n'eus pas trop l'idée de m'attendrir sur les coups de bâton distribués aux hommes, assez mollement du reste; l'Afrique a d'autres idées que nous sur ce point.
« Mais pourquoi, dis-je, faire travailler ces femmes et ces enfants ?
— Ils ne sont pas forcés à cela, me dit l'inspecteur français; ce sont leurs pères ou leurs maris qui aiment mieux les faire travailler sous leurs yeux que de les laisser dans la ville. On les paye depuis vingt paras jusqu'à une piastre, selon leur force. Une piastre (25 centimes) est généralement le prix de la journée d'un homme.
— Mais pourquoi y en a-t-il quelques-uns qui sont enchaînés? Sont-ce des forçats?
— Ce sont des fainéants ; ils aiment mieux passer leur temps à dormir ou à écouter des histoires dans les cafés que de se rendre utiles.
— Comment vivent-ils dans ce cas-là?
— On vit de si peu de chose ici ! Au besoin, ne trouvent-ils pas toujours des fruits ou des légumes à voler dans les champs? Le gouvernement a bien de la peine à faire exécuter les travaux les plus nécessaires; mais, quand il le faut absolument, on fait cerner un quartier ou barrer une rue par des troupes, on arrête les gens qui passent, on les attache et on nous les amène ; voilà tout.
— Quoi ! tout le monde sans exception ?
LES FEMiMES DU CAIRE 273
— Oh! tout le monde; cependant, une fois arrêtés, chacun s'explique. Les Turcs et les Francs se font reconnaître. Parmi les autres, ceux qui ont de l'argent se rachètent de la corvée; plusieurs se recommandent de leurs maîtres ou patrons. Le reste est embrigadé et travaille pendant quelques semaines ou quelques mois, selon l'importance des choses à exécuter.
Que dire de tout cela? L'Egygte en est encore au moyen âge. Ces corvées se faisaient jadis au profit des beys mamelouks. Le pacha est aujourd'hui le seul suzerain; la chute des mamelouks a supprimé le servage individuel, voilà tout. »
LES KOWALS
Après avoir déjeuné à l'hôtel, je suis allé m'asseoir dans le plus beau café du Mousky. J'y ai vu pour la première fois danser des aimées en public. Je voudrais bien mettre un peu la chose en scène ; mais véritablement la décoration ne comporte ni trèfles, ni colonnettes, ni lambris de porcelaine, ni œufs d'autruche suspendus. Ce n'est qu'à Paris que l'on rencontre des cafés si orientaux. Il faut plutôt imaginer une humble boutique carrée, blanchie à la chaux, où pour toute arabesque se répète plusieurs fois l'image peinte d'une pendule posée au milieu d'une prairie entre deux cyprès. Le reste de l'ornementation se compose de miroirs également peints, et qui sont censés se renvoyer l'éclat d'un bâton de palmier chargé de flacons d'huile où nagent des veilleuses, ce qui est le soir d'un assez bon effet.
Des divans d'un bois assez dur, qui régnent autour
de la pièce, sont bordés de cages en palmier, servant de tabourets pour les pieds des fumeurs, auxquels on distribue de temps en temps les élégantes petites tasses {fines- fanes) dont j'ai déjà parlé. C'est làquele fellah enblouse bleue, le Cophte au turban noir, ou le Bédouin au manteau rayé, prennent place le long du mur, et voient sans surprise et sans ombrage le Franc s'asseoir à leurs côtés. Pour ce dernier, le kahivedji sait bien qu'il faut sucrer latasse, et la compagnie sourit de cette bizarre préparation. Le fourneau occupe un des coins de la boutique et en est d'ordinaire l'ornement le plus précieux. L'encoignure qui le surmonte, garnie de faïence peinte, se découpe en festons et en rocailles, et a quelque chose de l'aspect des poêles allemands. Le foyer est toujours garni d'une multitude de petites cafetières de cuivre rouge, car il faut faire bouillir une cafetière pour chacune de ces ftnes-ja/ies grandes comme des coquetiers.
Et maintenant voici les aimées qui nous apparaissent dans un nuage de poussière et de fumée de tabac. Elles me frappèrent au premier abord par l'éclat des calottes d'or qui surmontaient leur chevelure tressée. Leurs talons qui frappaient le sol, pendant que les bras levés en répétaient la rude secousse, faisaient résonner des clochettes et des anneaux; les hanches frémissaient d'un mouvement volupteux ; la taille apparaissait nue sous la mousseline dans l'intervalle de la veste et de la riche ceinture relâchée et tombant très bas, comme le ceston de Vénus. A peine, au milieu du tournoiement rapide, pouvait-on distinguer les traits de ces séduisantes personnes, dont les doigts agitaient de petites cymbales, grandes comme des castagnettes, et qui se démenaient vaillamment aux sons primitifs de la flûte et du tambourin. Il y en avait deux fort belles, à la mine fièrc, aux yeux arabes avivés par le cohel, aux joues pleines et délicates légèrement fardées; mais la troisième, il faut
bien le dire, trahissait un sexe moins tendre avee une barbe de huit jours : de sorte qu'à bien examiner les choses, et quand, la danse étant finie, il me fut possible de distinguer mieux les traits des deux autres, je ne tardai pas à me convaincre que nous n'avions affaire là qu'à des aimées... mâles.
O vie orientale, voilà de tes surprises! et moi, j'allais m'enflammer imprudemment pour ces êtres douteux, je ine disposais à leur coller sur le front quelques pièces d'or, selon les traditions les plus pures du Levant... On va me croire prodigue; je me hâte de faire remarquer qu'il y a des pièces d'or nommées ghazis, depuis cinquante centimes jusqu'à cinq francs. C'est naturellement avec les plus petites que l'on fait des masques d'or aux danseuses, quand après un pas gracieux elles viennent incliner leur front humide devant chacun des spectateurs ; mais, pour de simples danseurs vêtus en femmes, on peut bien se priver de cette cérémonie en leur jetant quelques paras.
Sérieusement, la morale égyptienne est quelque chose de bien particulier. Il y a peu d'années, les danseuses parcouraient librement la ville, animaient les fêtes publiques et faisaient les délices des casinos et des cafés. Aujourd'hui elles ne peuvent plus se montrer que dans les maisons et aux fêtes particulières, et les gens scrupuleux trouvent beaucoup plus convenables ces danses d'hommes aux traits efféminés, aux longs cheveux, dont les bras, la taille et le col nu parodient si déplorablement les attraits demi-voilés des danseuses.
J'ai parlé de ces dernières sous le nom à" aimées en cédant, pour être plus clair, au préjugé européen. Les danseuses s'appellent ghaivasies ; les aimées sont des chanteuses; le pluriel de ce mot se prononce oualems. Quant aux danseurs autorisés par la morale musulmane, Us s'appellent kliowals.
En sortant du café, je traversai de nouveau l'étroite rue qui conduit au bazar franc pour entrer dans l'impasse Waghorn et gagner le jardin de Rosette. Des marchands d'habits m'entourèrent, étalant sous mes yeux les plus riches costumes brodés, des ceintures de drap d'or, des armes incrustées d'argent, des tarbouchs garnis d'un flot soyeux à la mode de Gonstantinople, choses fort séduisantes qui excitent chez l'homme un sentiment de coquetterie tout féminin. Si j'avais pu me regarder dans les miroirs du café, qui n'existaient, hélas! qu'en peinture, j'aurais pris plaisir à essayer quelques-uns de ces costumes ; mais assurément je ne veux pas tarder à prendre l'habit oriental. Avant tout, il faut songer encore à constituer mon intérieur.
LA KHANOUN
Je rentrai chez moi plein de ces réflexions, ayant depuis longtemps renvoyé le drogmanpour qu'il m'y attendît, car je commence à ne plus me perdre dans les rues; je trouvai la maison pleine de monde. Il y avait d'abord des cuisiniers envoyés par M. Jean, qui fumaient tranquillement sous le vestibule, où ils s'étaient fait servir du café; puis le juif Yousef, au premier étage, se livrant aux délices du narghilé, et d'autres gens encore menant grand bruit sur la terrasse. Je réveillai le drogman qui faisait son kief (sa sieste) dans la chambre du fond. Il s'écria comme un homme au désespoir :
« Je vous l'avais bien dit ce matin!
— Mais quoi?
— Que vous aviez tort de rester sur votre terrasse.
— Vous m'avez dit qu'il était bon de n'y monter que la nuit pour ne pas inquiéter les voisins.
— Et vous y êtes resté jusqu'après le soleil levé.
— Eh bien?
— Et bien ! il y a là-haut des ouvriers qui travaillent à vos frais et que le cheik du quartier a envoyés depuis
une heure. »
Je trouvai en effet des treillageurs qui travaillaient à boucher la vue de tout un côté de la terrasse.
« De ce côté, me dit Abdallah, est le jardin d'une klianoun (dame principale d'une maison) qui s'est plainte de ce que vous avez regardé chez elle.
— Mais je ne l'ai pas vue... malheureusement.
— Elle vous a vu, elle, cela suffit.
— Et quel âge a-t-elle, cette dame?
— Oh ! c'est une veuve; elle a bien cinquante ans. » Gela me parut si ridicule, que j'enlevai et jetai au
dehors les claies dont on commençait à entourer la terrasse; les ouvriers surpris se retirèrent sans rien dire, car personne au Caire, à moins d'être de race turque, n'oserait résister à un Franc. Le drogman et le juif secouèrent la tête sans trop se prononcer. Je lis monter les cuisiniers, et je retins celui d'entre eux qui me parut le plus intelligent. C'était un Arabe à l'œil noir, qui s'appelait Mustafa; il parut très satisfait d'une piastre et demie par journée que je lui fis promettre. Un des autres s'offrit à l'aider pour une piastre seulement; je ne jugeai pas à propos d'augmenter à ce point mon train de maison.
Je commençais à causer avec le juif, qui me développait ses idées sur la culture des mûriers et l'élève des vers à soie, lorsqu'on frappa à la porte. C'était le vieux cheick qui ramenait ses ouvriers. Il me fit dire que je le compromettais dans sa place, que je reconnaissais mal sa complaisance de m'avoir loué sa maison. Il
ajouta que la kkanoun était furieuse surtout de ce que j'avais jeté dans son jardin les claies posées sur ma terrasse, et quelle pourrait bien se plaindre au cadi.
J'entrevis une série de désagréments, et je tâchai de m'excuser sur mon ignorance des usages, l'assurant que je n'avais rien vu ni pu voir chez cette dame, ayant la vue très basse...
« Vous comprenez, me dit-il encore, combien l'on craint ici qu'un œil indiscret ne pénètre dans l'intérieur des jardins et des cours, puisque l'on choisit toujours des vieillards aveugles pour annoncer la prière du haut des minarets.
— Je savais cela, lui dis-je.
— Il conviendrait, ajouta-t-il, que votre femme fit une visite à la khanoun, et lui portât quelque présent, un mouchoir, une bagatelle.
— Mais vous savez, repris-je embarrassé, que jusqu'ici...
— Machallah ! s'écria-t-il en se frappant la tête, je n'y songeais plus ! Ah ! quelle fatalité d'avoir des frenguis dans ce quartier ! Je vous avais donné huit jours pour suivre la loi. Fussiez-vous musulman, un homme qui n'a pas de femme ne peut habiter qu'à Yokel (khan ou caravansérail) ; vous ne pouvez pas rester ici. »
Je le calmai de mon mieux ; je lui représentai que j'avais encore deux jours sur ceux qu'il m'avait accordés ; au fond, je voulais gagner du temps et m'assurer s'il n'y avait pas dans tout cela quelque supercherie tendant à obtenir une somme en sus de mon loyer payé d'avance. Aussi pris-je, après le départ du cheik, la résolution d'aller trouver le consul de France.
Je trouvai dans le cours de l'entretien un moment pour exposer ma situation domestique; je racontai 1 histoire de mes mariages manques, de mes aventures modestes. «Je n'ai aucunement l'idée, ajoutai-je, de faire
ici le séducteur. Je viens au Caire pour travailler, pour étudier la ville, pour en interroger les souvenirs, el voilà qu'il est impossible d'y vivre à moins de soixante piastres par jour, ce qui, je l'avoue, dérange mes prévisions.
— Vous comprenez, me dit le consul, que dans une ville où les étrangers ne passent qu'à de certains mois de l'année, sur la route des Indes, où se croisent les lords et les nababs, les trois ou quatre hôtels qui existent s'entendent facilement pour élever les prix et éteindre toute concurrence.
— Sans doute; aussi ai-je loué une maison pour quelques mois.
— C'est le plus sage.
— Eh bien ! maintenant on veut me mettre dehors, sous prétexte que je n'ai pas de femme.
— On en a le droit ; M. Clot-Bey a enregistré ce détail dans son livre. M. William Lane, le consul anglais, raconte dans le sien qu'il a été soumis lui-même à cette nécessité. Bien plus, lisez l'ouvrage de Maillet, le consul général de Louis XIV, vous verrez qu'il en était de même de son temps; il faut vous marier.
— J'y ai renoncé. La dernière femme qu'on m'a proposée m'a gâté les autres, et, malheureusement, je n'avais pas assez en mariage pour elle.
— C'est différent.
— Mais les esclaves sont beaucoup moins coûteuses : mon drogman m'a conseillé d'en acheter une, et de l'établir dans mon domicile.
— C'est une bonne idée.
— Serai-je ainsi dans les termes de la loi ?
— Parfaitement. »
La conversation se prolongea sur ce sujet. Je m'étonnais un peu de cette facilité donnée aux chrétiens d'acquérir des esclaves en pays turc : on m'expliqua que
cela ne concernait que les femmes plus ou moins colo-
- on peut avoir des Abyssiniennes presque
blanches. La plupart des négociants établis au Caire en
— dent. M. Clot-Bey en élève plusieurs pour l'emploi de sages-femmes. Une preuve encore qu'on me donna que ce droit n'était pas contesté, c'est qu'une esclave noire, s'étant échappée récemment de la maison [. Lubbert. lui avait été ramenée par la police.
J'étais encore tout rempli des préjugés de 1 Europe, et je n'apprenais pas ces détails sans quelque surprise. Il faut vivre un peu en Orient pour s'apercevoir que l'esclavage n'est là en principe qu'une sorte d'adoption. La condition de l'esclave y est certainement meilleure que celle du fellah et du rayah libres. Je comprenais déjà en outre, d'après ce que j'avais appris sur les mariages, qu'il n'y avait pas grande différence entre l'Lgvptienne vendue par <es parents et I'Abvssinienne exposée au bazar.
L OKEL DES JELLAB.
Nous traversâmes toute la ville jusqu'au quartier des grands bazars, et là, après avoir suivi une rue obscure qui faisait angle avec la principale, nous fîmes notre entrée dans une cour irrégulière sans être obligés de descendre de nos ânes. Il y avait au milieu un puits ombragé d'un sveomore. A droite, le lon£ du mur, une douzaine de noirs étaient rangés debout, ayant l'air plutôt inquiets que tristes, vêtus pour la plupart du savon bleu des gens du peuple, et offrant toutes les nuances
— iMes de couleur et de forme. Nous nous tournâmes - la gauche, où régnait une série de petites chambres
LliS FEMMES Dl" CAIRE 281
dont le parquet s'avançait sur la cour comme une estrade, à environ deux pieds de terre. Plusieurs marchands basanés nous entouraient déjà en nous disant : « Essouad? Abesch? — Des noires ou des Abyssiniennes? » Nous nous avançâmes vers la première chambre.
Là, cinq ou six négresses, assises en rond sur des nattes, fumaient pour la plupart, et nous accueillirent en riant aux éclats. Elles n'étaient guère vêtues que de haillons bleus, et l'on ne pouvait reprocher aux vendeurs de parer la marchandise. Leurs cheveux, partagés en des centaines de petites tresses serrées, étaient généralement maintenus par un ruban rouge qui les partageait en deux touffes volumineuses ; la raie de chair était teinte de cinabre ; elles portaient des anneaux d'étain aux bras et aux jambes, des colliers de verroterie, et, chez quelques-unes des cercles de cuivre passés au nez et aux oreilles complétaient une sorte d'ajustement barbare dont certains tatouages et coloriages de la peau rehaussaient encore le caractère. C étaient des négresses du Sennaar, l'espèce la plus éloignée, certes, du type de la beauté convenue parmi nous. La proéminence de la mâchoire, le front déprimé, la lèvre épaisse, classent ces pauvres créatures dans une catégorie presque bestiale, et cependant, à part ce masque étrange dont la nature les a dotées, le corps est dune perfection rare, des formes virginales et pures se dessinent sous leurs tuniques, et leur voix sort douce et vibrante d'une bouche éclatante de fraîcheur.
Eh bien! je ne m'enflammerai pas pour ces jolis monstres; mais sans doute les belles dames du Caire doivent aimer à s'entourer de chambrières pareilles. Il peut y avoir ainsi des oppositions charmantes de couleur et de forme; ces Nubiennes ne sont point laides dans le sens absolu du mot, mais forment un contraste parfait à la beauté telle que nous la comprenons. Une
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femme blanche doit ressortir admirablement au milieu de ces filles de la nuit, que leurs formes élancées semblent destiner à tresser les cheveux, tendre les étoffes, porter les flacons et les vases, comme dans les fresques antiques.
Si j'étais en état de mener largement la vie orientale, je ne me priverais pas de ces pittoresques créatures ; niais ne voulant acquérir qu'une seule esclave, j'ai demandé à en voir d'autres chez lesquelles l'angle facial fût plus ouvert et la teinte noire moins prononcée. « Cela dépend du prix que vous voulez mettre, me dit Abdallah ; celles que vous voyez là ne coûtent guère que deux bourses(deux cent cinquante francs), on les garantit pour huit jours : vous pouvez les rendre au bout de ce temps, si elles ont quelque défaut ou quelque infirmité.
— Mais, observai-je, je mettrais volontiers quelque chose de plus ; une femme un peu jolie ne coûte pas plus à nourrir qu'une autre. »
Abdallah ne paraissait pas partager mon opinion.
Nous passâmes aux autres chambres; c'étaient encore des filles du Sennaar. Il y en avait de plus jeunes et de plus belles, mais le type facial dominait avec une singulière uniformité.
Les marchands offraient de les faire déshabiller, ils leur ouvraient les lèvres pour que l'on vît les dents, ils les faisaient marcher et faisaient valoir surtout l'élasticité de leur poitrine. Ces pauvres filles se laissaient faire avec assez d'insouciance; la plupart éclataient de rire presque continuellement, ce qui rendait la scène moins pénible. On comprenait d'ailleurs que toute condition était pour elles préférable au séjour de l'okel, et peutêtre même à leur existenceprécédente dans leur pays.
Ne trouvant là que des négresses pures, je demandai au drogman si l'on n'y voyait pas d'Abyssiniennes. « Oh!
me dit-il, on ne les fait pas voir publiquement; il faut monter dans la maison, et que le marchand soit bien convaincu que vous ne venez pas ici par simple curiosité, comme la plupart des voyageurs. Du reste, elles sont beaucoup plus chères, et vous pourriez peut-être trouver quelque femme qui vous conviendrait parmi les esclaves du Dongola. Il y a d'autres okels quenous pouvons voir encore. Outre celui des Jellab, où nous sommes, il y a encore l'okel Kouchouk et le khan Ghafar. »
Un marchand s'approcha de nous et me fit dire qu'il venait d'arriver des Éthiopiennes qu'on avait installées hors de la ville, afin de ne pas payer des droits d'entrée. Elles étaient dans la campagne, au delà de la porte Babei-Madbah. Je voulus d'abord voir celles-là.
Nous nous engageâmes dans un quartier assez désert, et, après beaucoup de détours, nous nous trouvâmes dans la plaine, c'est-à-dire au milieu des tombeaux, car ils entourent tout ce côté de la ville. Les monuments des califes étaient restés à notre gauche; nous passions entre des collines poudreuses, couvertes de moulins et formées d'anciens édifices. On arrêta les ânes à la porte d'une petite enceinte de murs, probablement d'une mosquée en ruine. Trois ou quatre Arabes, vêtus d'un costume étranger au Caire, nous firent entrer, et je me vis au milieu d'une sorte de tribu dont les tentes étaient dressées dans ce clos fermé de toutes parts. Les éclats de rire d'un certain nombre de négresses m'accueillirent comme à l'okel; ces natures naïves manifestent clairement toutes leurs impressions, et je ne sais pourquoi l'habit européen leur paraît, si ridicule. Toutes ces filles s'occupaient à divers travaux de ménage, et il y en avait une très grande et très belle dans le milieu qui surveillait avec attention le contenu d'un vaste chaudron placé sur le feu. Rien ne pouvant l'arracher à cette préoccupation, je me fis montrer les autres, qui se hâtaient de
quitter leur besogne et détaillaient elles-mêmes leurs beautés. Ce n'était pas la moindre de leurs coquetteries qu'une chevelure toute en nattes d'un volume extraordinaire, comme j'en avais vu déjà, mais entièrement imprégnée de beurre, ruisselant de là sur leurs épaules et leur poitrine. Je pensai que c'était pour rendre moins vive l'action du soleil sur leur tête; mais Abdallah m'assura que c'était une affaire de mode, afin de rendre leurs cheveux lustrés et leur figure luisante. « Seulement, me dit-il, une fois qu'on les a achetées, on se hâte de les envoyer au bain et de leur faire démêler cette chevelure en cordelettes, qui n'est de mise que du côté des montagnes de la Lune. »
L'examen ne fut pas long; ces pauvres créatures avaient des airs sauvages fort curieux sans doute, mais peu séduisants au point de vue de la cohabitation. La plupart étaient défigurées par une foule de tatouages, d'incisions grotesques, d'étoiles et de soleils bleus qui tranchaient sur le noir un peu grisâtre de leur épiderme. A voir de ces formes malheureuses, qu'il faut bien s'avouer humaines, on se reproche philanthropiquement d'avoir pu quelquefois manquer d'égards pour le singe, ce parent méconnu que notre orgueil de race s'obstine à repousser. Les gestes et les attitudes ajoutaient encore à ce rapprochement, et je remarquai même que leur pied, allongé et développé sans doute par l'habitude de monter aux arbres, se rattachait sensiblement à la famille des quadrumanes.
Elles me criaient de tous côtés : Bakchisl bakdiis\ et je tirais de ma poche quelques piastres avec hésitation, craignant que les maîtres n'en profitassent exclusivement; mais ces derniers, pour me rassurer, s'offrirent à leur distribuer des dattes, des pastèques, du tabac, et même de l'eau-de-vie : alors ce furent partout des transports de joie, et plusieurs se mirent à danser au son du tarabouk
et de la zommarah, ce tambour et ce fifre mélancoliques des peuplades africaines.
La grande belle fille chargée de la cuisine se détournait à peine, et remuait toujours dans la chaudière une épaisse bouillie de clourah. Je m'approchai; elle me regarda d'un air dédaigneux, et son attention ne fut attirée que par mes gants noirs. Alors elle croisa les bras et poussa des cris d'admiration. Gomment pouvais-je avoir des mains noires et la figure blanche? voilà ce qui dépassait sa compréhension. J'augmentai cette surprise en ôtant un de mes gants, et alors elle se mit à crier : « Bismillah ! enté effrita enté Slieytan^ — Dieu me préserve ! es-tu un esprit, es-tu le diable? »
Les autres ne témoignaient pas moins d'étonnement, et l'on ne peut imaginer combien tous les détails de ma toilette frappaient ces âmes ingénues. Il est clair que dans leur pays j'aurais pu gagner ma vie à me faire voir. Quant à la principale de ces beautés nubiennes, elle ne tarda pas à reprendre son occupation première avec cette inconstance des singes que tout distrait, mais dont 'ien ne fixe les idées plus d'un instant.
J'eus la fantaisie de demander ce qu'elle coûtait; mais le drogman m'apprit que c'était justement la favorite du larchand d'esclaves, et qu'il ne voulait pas la vendre, :spérant qu'elle le rendrait père... ou bien qu'alors ce serait plus cher.
Je n'insistai point sur ce détail.
« Décidément, dis-je au drogman, je trouve toutes îes teintes trop foncées; passons à d'autres nuances. /Abyssinienne est donc bien rare sur le marché?
— Elle manque un peu pour le moment, me dit Ab- [allah, mais voici la grande caravane de la Mecque qui irrive. Elle s'est arrêtée à Birket-el-Hadji, pour faire son entrée demain au point du jour, et nous aurons alors de quoi choisir; car beaucoup de pèlerins, manquant
d'argent pour finir le voyage, se défont de leurs femmes, et il y a toujours aussi des marchands qui en ramènent de l'Hedjaz. »
Nous sortîmes de cet okel sans qu'on s'étonnât le moins du monde de ne m'avoir vu rien acheter. Un habitant du Caire avait conclu cependant une affaire pendant ma visite et reprenait le chemin de Bab-el-Madbah avec deux jeunes négresses fort bien découplées. Elles marchaient devant lui rêvant l'inconnu, se demandant sans doute si elles allaient devenir favorites ou servantes, et le beurre, plus que les larmes, ruisselait sur leur sein découvert aux rayons d'un soleil ardent.