‹ Gérard de NervalChapitre 75 sur 77 · L'IMAGIER DE HARLEM ET LE FAUST DE KLINGER · texte numérisé non relu

L'IMAGIER DE HARLEM ET LE FAUST DE KLINGER

Fouillant une fois dans mon humble bibliothèque, Gérard poussa un cri de joie. Il venait de s'emparer d'un livre intitulé' : Les Aventures du docteur Faust et sa descente aux Enfers, traduction de l'allemand, avec figures. Il y avait plus de trente ans que Gérard de Nerval cherchait ce livre ; c'était pour lui un souvenir et un désir d'enfance. La première fois qu'il l'avait vu, c'était sur les rayons en plein air d'un étalagiste du boulevard Beaumarchais ; les figures l'avaient attiré par leur étrangeté . L'une d'elles représentait un Léviathan énorme, les cheveux chassés par le vent, les yeux et la bouche vomissant des flammes, habillé du reste comme tin bourgeois, c'est-à-dire en justaucorps et en culotte courte, chaussé de gros souliers. Ce Léviathan tenait du bout des doigts, entre l'index et le pouce, la dépouille humaine de Faust, ployé en deux, mort. — Gérard de Nerval, alors écolier, avait marchandé le livre ;mais le bouquiniste, petit vieillard aussi étrange que son livre, avait demandé un prix exorbitant, quinze ou vingt francs, je crois. Gérard s'étonna et soupira, comprenant qu'il devait y renoncer.

Mais la fatalité le ramenait presque tous les jours devant ce Faust inconnu ; il en avait lu quelques pages, il voulait lire tout. Le bouquiniste inquiet mit le livre dans une vitrine qui fermait à clef. Alors Gérard se détermina à amasser sur ses économies la somme indispensable ; mais lorsqu'au

bout de quinze jours il reprit le chemin^ du boulevard Beaumarchais, l'étalage et l'étalagiste avaient disparu. Il repassa le lendemain, même absence. Il s'informa de la demeure du vieux libraire, on l'envoya à la rotonde du Temple; là, après avoir visité plusieurs galetas, il finit par apprendre que le bouquiniste était mort subitement; les livres avaient été envoyés à l'hôtel Bullion et vendus par lots.

Depuis lors, Gérard de Nerval n'avait jamais complètement oublié les Aventures du docteur Faust et le Léviathan en pourpoint allemand ; parmi les nombreux Faust qui ont précédé et suivi le type définitif de Gœthe, celui-là lui tenait particulièrement au cœur. C'était un Faust marié, père de famille, voyageur. C'était aussi un Faust politique. Nous en reparlerons tout à l'heure. En retrouvant ce livre chez moi, Gérard assouvissait un de ces premiers désirs, un de ces désirs d'adolescent, les plus impérieux de tous ; on comprend sa joie. Il me demanda la permission de l'emporter; je fis mieux, je lui donnai, et c'est avec les Aventures du docteur Faust et sa descente aux enfers qu'il écrivit peu de temps après son drame de l'Imagier de Harlem.

Dans l'Imagier de Harlem ou la Découverte de l'imprimerie, drame légendaire en cinq actes et en dix tableaux, Gérard de Nerval a substitué Laurent Coster au docteur Faust. Ce point de départ excepté, la fable est la même que dans le bouquin du boulevard Beaumarchais. Le diable conduit successivement Laurent Coster à la cour de l'archiduc Frédéric III, en France chez Louis XI, en Italie chez les Borgia. Les lamentations de sa femme et de ses enfants suivent Coster dans ses pérégrinations, comme elles suivent Faust dans les siennes. Gérard de Nerval, dont la métempsycose etl'illuminisme se partagaient continuellement l'imagination, n'avait ajouté qu'un personnage, incompréhensible, il est vrai : c'était Aspasie, la courtisane Aspasie, qui s'incarnait à son tour dans la dame de Baujeu, dans Impéria, et enfin dans une Muse. Ce drame, d'une contexture bizarre, bâti sur cette idée : le diable s'emparant de l'imprimerie et en faisant une de ses armes, écrit tantôt en vers et tantôt en prose, appelant à son aide les pompes de la danse et du chant, ce drame, qui n'eut d'ailleurs qu'un succès d'étonné-

ment, accusait trois collaborations bien tranchées ; celle de II. Méry, celle de M. Bernard Lopez et celle du directeur du théâtre qui le fit représenter, M. Marc Fournier.

Le Faust dont Gérard de Nerval s'est inspiré est connu en Allemagne sous la désignation de Faust deKlinger ; il fut publié vers 1792, et obtint un succès de plusieurs éditions. Malgré l'époque favorable aux licences écrites, Maximilien Klinger crut devoir garder l'anonyme ; comme tous les Allemands spirituels, il était tombé à bras raccourcis sur l'Allemagne, principalement sur les souverains et' le clergé. Son livre est moins un romanqu'unpamphlet corrosif, un tableau de l'Europe à vol de démon. Une première traduction française en parut six ans après, à Amsterdam, avec six gravures et un portrait de Faust en médaillon sur le titre. Les traducteurs (MM. de Saur et Saint-Geniès) gardèrent d'abord l'anonyme, commel'auteur ; leurversion, reproduite plusieurs fois à Paris et à Reims, semble être un mot à mot; elle est précieuse à cet égard.

Les Aventures du docteur Faust et sa descente aux enfers forment deux volumes in-12, et comprennent cinq livres, divisés eux-mêmes en petits chapitres. Nous allons essayer d'en donner une analyse, qui mettra en évidence les points de rapprochement avec les situations principales de l'Imagier de Harlem. Dans le premier livre, le docteur Faust se rend de Mayence à Francfort avec le dessein de vendre au conseil de cette ville une Bible latine imprimée par lui. Il en demande deux cents ducats. Par malheur, on a acheté quelques semaines auparavant cinq foudres de vieux vin du Rhin, et sa requête reste sans effet. C'est vainement qu'il s'adresse aux échevins, au maire, aux sénateurs et à l'orgueilleux conseiller du corps de métier de saint Crépin. Faust, le cœur gonflé d'amertume, revient chez lui et se décide à tracer le cercle terrible qui va le séparer à jamais de Dieu. Au moment où il étend le bras, une figure confuse lui apparaît et lui crie : «Faust! Faust!

« Faust. — Qui es-tu, pour venir m'interrompre dans mon audacieux ouvrage ?

» La Figure. — Je suis le génie de l'humanité, et je veux te sauver, s'il est possible encore.

» Faust. — Que peux-tu me donner pour apaiser la soif delà science et mon penchant invincible pour la jouissance et la liberté ?

» La Figure. — L'humilité, la résignation dans les souffrances, la modération, le noble sentiment de toi-même, nne mort douce et la lumière après cette vie.

» Faust. — Disp'arais, fantôme! Je te reconnais aux ruses avec lesquelles tu trompes les misérables. Va faire tes momeries devant le mendiant, l'esclave, le moine; adresse-toi à ceux qui ont enchaîné leurs âmes,, à ceux qui ont renoncé à eux-mêmes pour échapper aux griffes du désespoir. Mes forces veulent de l'espace : que celui qui me les a données réponde d'elles ! »

Ayant dit, Faust se précipite au milieu du cercle et prononce la formule magique. La porte s'ouvre, livrant passage à un personnage majestueux : c'est Léviathan, un des princes de l'enfer. Faust s'irrite de cette forme : « Suis-je donc condamné à trouver l'homme partout?» murmure-t-il. Ensuite il ordonne à Léviathan de lui dévoiler le principe de toutes les choses, de mettre à nu devant lui les ressorts du monde physique et du monde moral, enfin de lui faire connaître l'essence du Très-Haut. « Insatiable! dit le démon; sache donc que depuis que nous sommes exterminés, nous avons perdu l'idée de ces secrets célestes, et même oublié la langue dans laquelle ils s'expriment. » Bref, supplié ou menacé, Léviathan ne consent qu'à promener le docteur Faust à travers 1 univers . Son pouvoir est borné là. «Je prends un grand homme par la main, et je suis fier d'être son serviteur, » dit-il. Ce respect du diable pour le génie est un des traits caractéristiques et louables de l'ouvrage .

En guise d'intermède, on assiste à un banquet donné dans l'enfer par Satan pour célébrer la découverte de l'imprimerie . Il s'agit d'un repas d'àmes fraîchement arrivées le matin : âmes de conquérants, de philosophes, de visirs. Les marmitons les font cuire ou rôtir en les arrosant avec des

coulis combustibles. Les vins deviennent l'objet de soins tout particuliers ; certaines bouteilles sont remplies avec les pleurs des collatéraux, des médecins et des veuves; les flacons d'entremets contiennent les larmes précieuses des jeunes filles auxquelles la misère est venue passer autour du corps la ceinture dorée. Pour Satan et ses intimes, il y a, dans des coupes à part, un plus noble et surtout un plus rare breuvage : ce sont des larmes de rois et de ministres. Après avoir dressé les tables, les cabaretiers du noir séjour se rendent au marais des damnés, en chassent les âmes brûlantes, et les font voler au plafond de la salle pour éclairer le banquet. Tous les diables saisis d'allégresse élèvent leurs verres en répétant à plusieurs reprises : — « Vive Faust, vive l'empoisonneur des fils de la poussière ! »

L'horrible et l'ingénieux se mêlent dans ce chapitre, qui se termine par un ballet allégorique tout à fait dans le goût allemand. On voit le Crime danser avec l'Orgueil, pendant que l'Imagination joue de la flûte } puis c'est un menuet - dont la Flatterie dessine les figures; l'Imposture donne du cor de chasse. Survient la Discorde qui se jette entre les groupes , « La Théologie, s'apercevant que tous embrassaient avec ardeur la voluptueuse Poésie, brûla par derrière, avec sa torche enflammée, l'idolâtrée déesse de la rime . Celle-ci poussa des hurlements effroyables ; le Charlatanisme s'avança pour panser la blessure ; mais l'Histoire eut pitié d'elle, et lui appliqua sur la partie lésée un? feuille encore humide d'un roman sentimental . La politique finit par les atteler tous à son char et les emmena en triomphe. »

Les livres deuxième et troisième sont consacrés aux récits des excursions de Faust et du prince Léviathan par toute l'Allemagne : ils tentent les évêques, les ermites, les religieuses ; ils corrompent les juges et les bourgmestres. Et la corruption a toujours raison ; et la tentation ne rencontre que des âmes sans résistance. Faust détourne la tête avec tristesse. — « Ramène-moi à Mayence ! » dit-il au diable. Dans sa nouvelle fortune, Faust avait oublié sa famille ; il la retrouve affamée et en haillons ; ses enfants tâtent ses poches avec avidité pour y chercher du pain; son vieux père s'approche, les genoux tremblants; sa femme

sanglote en l'entourant de ses bras amaigris. Faust, ému, tire un sac plein d'or, et le jette sur la table. A cette vue, la joie renaît sur les physionomies; seul, le vieillard hoche la tête et soupire :

a Le vieux Faust. — Mon fils, reste dans ton pays et nourris-toi honnêtement, dit l'Ecriture.

Faust. — Et meurs de faim, sans que personne ait pitié de toi, dit l'Expérience. »

Faust repart. Il veut visiter la France, alors gouvernée par Louis XI ; dès son arrivée, il assiste à la double mort du duc de Berrv et de sa maîtresse, occasionnée par une pêche empoisonnée, envoi du roi très chrétien. A Paris, il se heurte à l'échafaud de Nemours ; dans le château de Plessis, il n'échappe qu'avec peine au lacet de Tristan; les prisonniers de la galerie des cages de fer le poursuivent de leurs prières et de leurs cris. — « Eh quoi i s'écrie Faust avec stupeur, c'est par un squelette vêtu de pourpre que les nerveux habitants des Gaules se laissent égorger ! Qui comprend quelque chose à cela ? Tout ce que je vois, tout ce que je sens en moi et hors de moi n'est qu'un tissu de contradictions. Des idées affreuses errent dans mon cerveau, et souvent il me semble que le monde moral n'est régi que par une espèce de tyran, pareil à ce malheureux! »

Le diable sourit, et tous deux vont en Angleterre. Ils aperçoivent sur les degrés du trône une sorte de monstre, bossu, tordu, sanglant, hautain; ils reconnaissent en lui le protecteur du royaume, le duc de Glocester, qui sera bientôt Richard III ; ils pénètrent à la Tour et sont témoins de l'assassinat du jeune roi légitime et de son frère, qu'on enterre sous une dalle de cachot. Jamais Faust n'avait vu commettre de tels crimes avec autant de sang-froid ; il n'en veut pas voir davantage. Sur le point de s'embarquer, Léviathanlui dit avec une adorable insouciance : — « Au reste, en enfer, on ne fait pas grand cas de ces tristes insulaires, qui suceraient -la moelle de tous les cadavres pestiférés du globe, s'ils croyaient trouver de l'or dans leurs os. Ce peuple, qui méprise les autres nations, se joue de tout ce que tu nommes sentiment, ne couclut aucun traité que dans l'intention de le rompre dès qu'il y a un terrain à gagner.

Si les habitants de la terre ferme savaient se passer de sucre et decafé, les enfants de la vaine Albion reviendraient ce qu'ils étaient lorsque Jules César, Canut, roi de Danemark, et Guillaume de Normandie s'amusèrent successivement à y faire une descente. »

Le vent les pousse en Espagne. Un autodafé a rassemblé sur une grande place des cavaliers en habits magnifiques et des femmes éclatantes de beauté et de sourires. Là, Faust entend le fameux inquisiteur ïorquemada se vanter auprès d'Isabelle et de Ferdinand de ce que le tribunal a jusqu'à présent fait le procès à quatre-vingt mille personnes, et immolé dans les flammes six mille hérétiques. Faust commence à croire que toutes ces horreurs appartiennent essentiellement à la nature de l'homme, qui, en sa qualité d'animal, doit ou déchirer ses semblables ou être déchiré par eux. Il enveloppe sa figure dans son manteau, qu'il baigne de larmes.

D'autres scènes non moins atroces l'attendent cependant en Italie. A Milan, c'est le meurtre du duc Galéas Sforce dans la cathédrale ; à Florence, c'est l'assassinat du neveu du grand Côme, ordonné par l'archevêque Salviati. Enfin Faust et Léviathan mettent le pied dans Rome. Le cadre s'agrandit. Un livre entier dépeint la ville éternelle, courbée sous l'effroyable et somptueuse domination d'Alexandre V-I.

Après avoir satisfait à la coutume du baisement de la mule papale, — Léviathan s'exécute sans trop faire la grimace, — ils sont reçus dans les petits appartements du Vatican, où une représentation de la Mandragore, de Machiavel, a été organisée. Ils lient connaissance avec Lucrèce Borgia, qu'accompagnent ses deux frères François et César. Des fêtes se succèdent, alternant avec des meurtres ; dans une partie de chasse à Ostie, le pape, afin d'augmenter les revenus du Saint-Siège, trouve ingénieux de taxer les péchés et d'échanger les dispenses contre des florins d'or. Faust devient l'amant de Lucrèce. Toute celle série de peintures de fantaisie et d'histoire respire une incroyable chaleur, et est soutenue par une progression de vices qui fait quelquefois trembler le livre aux mains du lecteur.

Plus que dans les autres Faust, on sent qu'un souffle vraiment diabolique a passé par là.

Le livre cinquième commence. Ils ont lui Rome, a Muet, sombre et rêveur, Faust était à cheval à côté du diable. Celui-ci le laissait avec plaisir livré à ses réflexions, et riait par l'espérance flatteuse de respirer bientôt avec lui les douces vapeurs de l'enfer. Ils aperçurent Worms dans la plaine : lorsqu'ils n'en furent plus éloignés que de quelques jets de pierre, ils virent une potence à laquelle était attaché un jeune homme grand et bien fait. Faust leva les yeux. Un vent frais qui soufflait à travers les blonds cheveux du pendu, et qui poussait son corps en avant et en arrière, permit à Faust de remarquer une taille élégante. Ce coup d'œil lui fit verser des larmes, et il s'écria d'une voix tremblante :

« Pauvre jeune homme ! quoi! dans la fleur de ton âge, déjà ici, à ce fatal poteau !

Le Diable. — Faust, c'est ton ouvrage.

Faust. — Mon ouvrage?

Le Diable. — Considère attentivement ce jeune homme, c'est ton fils aîné.

» Faust regarda en l'air, reconnut son fils et tomba de cheval. »

Rien de plus. C'est sec et affreux comme la réalité. L'or que Faust a jeté dans sa famille a dépravé son fils, tûé son vieux père ; sa femme, couverte de lambeaux, va s'asseoir tous les jours devant la porte du couvent des Franciscains, attendant les restes du souper de ces moines. Faust, revenu à lui, appelle la mort. « Eh bien! s'écrie-t-il, que mon sang fume devant l'autel du Formidable ! qu'il se réjouisse de mes sanglots, je l'ai atteint. Déchire la chair qui enveloppe mon âme incertaine et douteuse ! Romps le charme, je ne t'échapperai pas ; et quand même je le pourrais, je ne le voudrais pas, car les tourments de l'enfer ne doivent être rien en comparaison de ce que j'éprouve maintenant ! — Ton courage, Faust, me fait plaisir, répond Léviathan; j'aime mieux entendre ce que tu dis que les hurlements et les sifflements sur lesquels je comptais. »

Le dénoûment est prévu. Toutefois Léviathan permet à

Faust de détacher son fils de la potence et de l'enterrer dans un champ voisin, récemment ouvert parla charrue. Ce devoir accompli, Faust revient vers lui en disant : — « Ma tristesse et mon malheur sont à leur comble ; brise le vase qui ne peut plus les contenir. »

Alors s'exécute cette scène qui a fourni le sujet de la gravure que nous avons décrite. Léviathan saisit Faust avec un rire moqueur, dépouille son âme de son corps comme on dépouille une anguille de sa peau, déchire ses membres et les disperse dans la plaine. Puis il emporte l'âme en enfer.

Gérard de Nerval a laissé de côté l'épisode du voyage en Angleterre. Il a supposé avec raison que Glocester était usé sur la scène ; en revanche, il a cherché à développer le drame du ménage de Faust, et il a agrandi l'importance philosophique de la découverte de l'imprimerie. Cette dernière préoccupation n'a eu et ne pouvait avoir qu'une action médiocre sur le public. Néanmoins il est resté un assez puissant reflet du roman sur le drame ; et nul n'était plus propre que Gérard de Nerval à distribuer cette lumière étrange sur les diverses parties d'une œuvre théâtrale.

(Charles Monselet, Portraits après décès).

Qu'on ne vienne pas faire sur cette tombe qui va s'ouvrir des nénies littéraires, ni évoquer les lamentables ombres de Gilbert, de Malfilâtre et d'Hégésippe Moreau ; Gérard de Nerval n'a été ni méconnu ni repoussé, il faut le dire à l'honneur du siècle qui a bien assez de ses autres toits ; la célébrité, sinon la gloire, l'avait visité sur les bancs de la classe où l'on nous proposait comme modèle le jeune Gérard, auteur des Elégies nationales et l'honneur du collège Charlemagne. Lorsqu'à dix-huit ans il fit paraître de Faust une traduction devenue classique, le grand Wolfgang Gœthe, qui trônait encore avec l'immobilité d'un dieu sur son olympe de Weimar, s'émut pourtant et daigna lui écrire de sa main de marbre cette phrase dont Gérard, si modeste d'ailleurs, s'enorgueillissait à bon droit et qu'il gardait comme un titre de noblesse : « Je ne me suis jamais si bien compris qu'en vous lisant. » Tous les théâtres, tous les journaux, ont été ouverts en tout temps à ce pur et charmant écrivain qui à l'esprit le plus ingénieux, au caprice le plus tendre, joignait une forme sobre, délicate et parfaite. Les revues les plus fermées et les plus dédaigneuses s'honoraient de voir son nom au bas de leurs pages, et de sa part regardaient la promesse d'un article comme une faveur; la Presse l'acceptait avec joie lorsqu'il voulait bien y écrire, et si nous y faisons seul le feuilleton de théâtre, c'est que son humeur vagabonde s'estlassée bien vite de ce travail à heure fixe, insupportable pour lui, et dont cependant il venait tourner la meule à notre place, avec un dévouement amical qui ne s'est jamais démenti, lorsque notre instinct voyageur nous emportait en Espagne, en Afrique, en Italie ou ailleurs. Fraternelle alternative

qu'il comparaît à celle des Dioscures, dont l'un paraît quand l'autre s'en va. Hélas ! lui est parti pour ne plus revenir.

Ce que notre époque offre de ressources à tout écrivain de talent fut donc mis à sa disposition; il lit même, il y a quelque quinze ans, un petit héritage qui dora d'un éclat passager les commencements de sa carrière ; mais l'argent était son moindre souci. Jamais l'amour de l'or, qui inspire aujourd'hui tant de fièvres malsaines, ne troubla cette àme pure qui voltigea toujours comme un oiseau sur les réalités de la vie sans s'y poser jamais. Si Gérard n'a pas été riche, c'est qu'il ne la pas voulu et qu'il a dédaigné de l'être. Les louis lui causaient une sorte de malaise et semblaient lui brûler les mains ; il ne redevenait tranquille qu'à la dernière pièce de cinq francs. Comme artiste, il avait bien de temps à autre quelque velléité de luxe : un lit sculpté, une console dorée, un morceau de lampas, un lustre à la Gérard Dow, le séduisaient; il déposait ses emplettes dans une chambre ou chez un camarade où il les oubliait; quant au confort, il n'y tenait en aucune façon, •et il était de ceux qui, en hiver, mettent leur paletot en gage pour acheter une épingle en turquoise ou un anneau cabalistique. — Quoique souvent on le rencontrât sous des apparences délabrées, il ne faudrait pas croire à une misère réelle. — Sans parler de ce que pouvait lui produire le théâtre, le journal ou le livre, il avait à lui les maisons et la bourse bien ou mal garnie de ses amis dans les moments où son cerveau se refusait au travail. Qui de nous n'a arrangé dix fois une chambre avec l'espoir que Gérard y viendrait passer quelques jours, car nul n'osait se flatter de quelques mois, tant on lui savait le caprice errant et libre ! Comme les hirondelles, quand on laisse une fenêtre ouverte, il entrait, faisait deux ou trois tours, trouvait tout bien et tout charmant, et s'envolait pour continuer son rêve dans la rue. Ce n'était nullement insouciance ou froideur; mais, pareil au martinet des tours, qui est apode et dont la vie est un vol perpétuel, il ne pouvait s'arrêter. Une fois que nous avions le cœur triste pour quelque absence, il vint demeurer de lui-même quinze jours avec nous, ne

sortant ^pas, prenant tous ses repas à notre heure, et nous faisant bonne et fidèle compagnie. Tous ceux qui le connaissent bien diront que, de sa part, c'est une des plus fortes preuves d'amitié qu'il ait données à personne. Et pourtant quelle obligeance inépuisable, quelle vivacité à rendre service, quel oubli parfait de lui dans ses relations! Que de courses énormes il a faites à pied, par des temps horribles, pour faire insérer la réclame ou l'article d'un ami !

Le malheur de cette existence — et nous ne savons si nous avons le droit d'écrire un tel mot — a de tout autres causes que les difficultés de la vie littéraire et qu'un vulgaire dénùment d'argent. — L'envahissement progressif du rêve a rendu la vie de Gérard de Nerval peu à peu impossible dans le milieu où se meuvent les réalités. Sa connaissance de la langue allemande, ses études sur les poètes d'outre-Rhin, sa nature spiritualiste, le prédisposaient à l'illuminisme et à l'exaltation mystique. Ses lectures bizarres, sa vie excentrique, en dehors de presque toutes les conditions humaines, ses longues promenades solitaires, pendant lesquelles sa pensée s'excitait par la marche et quelquefois semblait l'enlever de terre comme la Madeleine dans sa Baume, ou le faisait courir à ras du sol, agitant ses bras comme des ailes, le détachaient de plus en plus delà sphère où nous restons retenus par les pesanteurs du positivisme. Un amour heureux ou malheureux, nous l'ignorons, tant sa réserve était grande, et auquel il a fait lui-même, dans plusieurs de ses œuvres, des allusions pudiques et voilées, porta cette exaltation, jusque-là intérieure et contenue, au dernier degré du paroxysme. Gérard ne domina plus son rêve ; mais des soins persistants dissipèrent le nuage qui avait obscurci un moment cette belle intelligence, du moins au point de vue prosaïque, car jamais elle ne lança de plus vifs éclairs et ne déploya de richesses plus inouïes. Pendant de longues heures nous avons écouté le poète transformé en voyant qui nous déroulait de merveilleuses apocalypses et décrivait, avec une éloquence qui ne se retrouvera plus, des visions supérieures en éclat aux magies orientales du hatchich.

Quel que fût l'état d'esprit où il se trouvait, jamais son sens littéraire ne fut altéré. A cette époque que nous venons d'indiquer se rapporte une suite de sonnets mystagogiques qu'il fit paraître plus tard sous le titre de Vers dorés, et dont l'obscurité s'illumine de soudains éclats comme une idole constellée d'escarboucles et de rubis dans l'ombre d'une crypte ; les rimes sonnent aussi bien, la phrase, quoique d'un mystère à faire trouver Orphée et Lycophron limpides, est d'une langue aussi admirable que si ces vers eussent été faits par un grand poète de sang-froid.

L'Orient, après l'Allemagne, était la grande préoccupation de Gérard : du plus loin que nous le connaissons, il avait sur le chantier une certaine Reine de Saba, drame énorme, comparable à la Sémiramis trismégiste de Desjardins pour ses dimensions exagérées en dehors de tout cadre théâtral, qui, un instant, dut être mis en opéra à l'intention de Meyerbeer, et, reprenant sa forme de scénario, parut, sous le nom des Nuits de Rhamadan, dans le National, si nous ne nous trompons.

Il put voirie Caire, la Syrie, Gonstantinople, et il revint de ces voyages plus imbu encore d'idées de cabale, de magisme, d'initiations mystiques ; il but de trop longs traits à ces coupes vertigineuses que vous présentent les sphinx, dont l'indéfinissable sourire de granit rose semble railler la sagesse moderne. Les cosmogonies et les théogonies, la symbolique des sciences occultes, occupèrent son cerveau plus qu'il ne l'aurait fallu, et souvent les esprits les plus compréhensifs ne purent le suivre au faîte des babels qu'il escaladait, ou descendre avec lui dans les syringes à plusieurs étages où il s'enfonçait.

Cependant, à travers • cette combustion intérieure dont la flamme n'apparaissait que rarement en dehors, il faisait des récits de voyages, des promenades humoristiques, es nouvelles, des drames, des articles de journaux d'une fantaisie charmante et mesurée, d'un style fin et doux, d'une nuance argentée, car il s'abstint toujours des violentes olorations dont nous avons tous plus ou moins abusé, et le seul défaut qu'on puisse peut-être lui reprocher, c'est trop de sagesse.

Quel chef-d'œuvre que cette nouvelle de Sylvie insérée dans la Revue des Deux-Mondes, et que la postérité placera à côté de Paul et Virginie et de la Chaumière indienne ! Quel mélange heureux de rêverie et de sensibilité ! Comme ces doux souvenirs d'enfance s'encadrent bien dans ce frais paysage !

Aurélia ou le Rêve de la Vie montre la raison froide assise au chevet de la fièvre chaude, l'hallucination s'analysant elle-même par un suprême effort philosophique. — Nous avons retrouvé les derniers feuillets de cet étrange travail, sans exemple peut-être, dans les poches du mort. Il le portait avec lui, comptant achever la phrase interrompue... Mais la main a laissé tomber le crayon, et le rêve a tué la vie; l'équilibre maintenu jusque-là s'était rompu ; — cet esprit si charmant, si ailé, si lumineux, si tendre, s'est évaporé à jamais.

(Théophile Gautier. Préface d'Aurélia).

Gérard a débuté en vivant trop intimement avec le Faust de Goethe, qui a répandu çà et là un nuage dans le ciel de son intelligence . Peu d'esprits se sont égarés plus loin dans les labyrinthes du monde invisible . Aussi que de fois il lui est arrivé d'être toute une saison sans se retrouver, effrayé des ténèbres et ne pouvant les dissiper! Philosophe comme Hegel et Swedenborg, dédaignant les livres, il étudiait en lui-même, ou plutôt hors de lui-même : combien de voyages aériens dans les mondes inconnus et combien d'évocations dupasse! On croyait que son àme était là, qui vous parlait par la bouche visible, quand déjà elle avait pris sa volée dans les sphères radieuses et nocturnes de l'infini. Voilà pourquoi les guenilles humaines ne le préoccupaient guère. Voilà pourquoi son corps allait où il plaisait à Dieu . Il était né voyageur. Il n'aimait l'argent que pour voyager : quand il n'avait pas d'argent, son esprit voyageait. Il est mort pour voyager.

Depuis son enfance, hormis les années de collège, — et que de fois il a fait l'école buissonnière ! — il n'a jamais posé tout un jour au même coin du feu; c'était le merle dans la ramée, l'hirondelle sur l'étang, l'alouette sur les blés, la grive dans les vignes. Je l'ai connu pendant vingt ans, je ne l'ai jamais vu prendre pied. Je ne parle pas de la maison que nous habitions ensemble avec Théophile Gautier, car Gérard n'y venait pas deux fois par semaine; s'il y couchait quelquefois, c'était entre minuit et le point du jour. Nul ne connaissait mieux que lui « l'Aurore aux doigts de rose ouvrant les portes du Soleil . »

Gérard voulait loger partout, excepté chez son père, chez ses amis et chez lui-même . Il aimait beaucoup son père ; il allait dîner avec lui les dimanches et les jeudis, vieille habitude qu'il avait prise au collège. Mais n'a-t-il pas été un enfant jusqu'au dernier jour? Aussi avait-il pour son père des tendresses d'enfant . Il franchissait le seuil paternel avec un grand respect, embrassait le vieux chirurgien et lui disait d'une voix qui allait droit au cœur, quel que fût le cœur : Bonjour, mon père . Le dimanche et le jeudi étaient deux jours de fête pour tous les deux. On dînait lentement et onparlait beaucoup. Après le dîner, Gérard secouait un peu la poussière des livres, quelquefois il" conduisait son père au café Turc; mais il n'y restait pas, car, dès qu'il avait repris l'air de la rue, il s'envolait sans dire bonsoir. Quand il était à Paris, il ne manquait jamais au dîner paternel du dimanche et du jeudi; mais que de fois son père l'attendit vainement! quand il voyageait il n'écrivait à personne . Son père apprenait par les journaux qu'il était en Allemagne, à Constantinople, à Venise . On n'en mettait pas moins religieusement le couvert de cet enfant prodigue des belles années . — Cela le fera revenir, disait le père . Et il dînait tristement avec le souvenir de ce charmant vagabond qu'on était sûr de rencontrer en voyageant beaucoup.

On pouvait dire à Gérard de Nerval, comme disait le comte de Tressan au chevalier de Boufflers, le rencontrant sur la grande route : « Mon cher poète, je suis ravi de vous trouver chez vous . »

C'était dans notre poétique Bohême de l'impasse du

Doyenné ( la mère patrie de toutes les Bohèmes ) que nous vivions en familiarité pittoresque avec ce charmant esprit. A propos de Marilhat, Théophile a écrit cette page ou plutôt cette fresque de notre vie à tous. Edouard Ourliac venait tous les matins nous voir dans ce royaume de la fantaisie. La plupart du temps il nous trouvait encore plongés dans le sommeil des paresseux et des poètes, qui est à tout prendre le vrai sommeil. Il nous éveillait souvent. Chaque jour il apportait desNouvelles à la main. .. à sa main, — où, Dieu merci! il n'était jamais question de politique. Nous ne connaissions alors du monde que le Musée du Louvre, les poètes du xvie siècle, quelques contemporains — quelques contemporaines aussi : — bibliothèque indispensable à des poètes de vingt ans .

Nous n'avions pas d'argent mais nous vivions en grands seigneurs : nous donnions la comédie. Ces dames de l'Opéra soupaient chez nous vaille que vaille et daignaient danser pour nous à la fortune de leurs souliers. Camille Rogier avait le tort de se croire à Constantinople. Aussi, quand il a quitté cette Bohême invraisemblable, il n'a pu vivre qu'en Orient. Edouard Ourliac était le Molière ou plutôt le Dancourt de la bande. Il était auteur et acteur avec la même verve et la même gaieté. A une de nos fêtes, ces dames le noyèrent, à plusieurs reprises, dans une avalanche de bouquets.

Tout finit! la Bohême se dispersa peu a peu. Gérard de Nerval partit sans dire où il allait. Camille Rogier alla en Turquie. Notre propriétaire, désespéré d'avoir loué sa maison à des gens qui donnaient des fêtes sans avoir de rentes sur le grand livre, désespéré surtout des barbouillages de Marilhat, de Corot, de Nanteuil, de Roqueplan, de Wattier sur ses lambris vermoulus, avait hâte de nous voir tous loin de lui. C'était un brave homme qui voulait mourir riche, et qui, en conséquence, vivait pauvre. Il ne nous pardonnait pas notre logique, à nous qui vivions riches, sauf à mourir pauvres.

Jusque-là, les plus poètes de la bande n'avaient guère été que poètes en action. On écrivait ses vers çà et là sur le coin d'une table, après souper ou sur quelque joli pupitre

à la Voltaire ; mais on ne les imprimait pas. Alphonse Esquiros était le plus laborieux. Il était né pour souffrir toutes les douleurs de l'humanité, grosse de l'avenir, — cet enfant, déjà terrible qui donne à sa mère tant de coups de pied dans le ventre. — Gérard de Nerval était le plus célèbre. Il avait, à son aube poétique, disputé aux contemporains illustres un pan du manteau troué de la renommée.

Gérard écrivait, la veille de sa mort, le Rêve et la Vie. Le rêve et la vie! Oui, Gérard a toujours été le rêve en lutte avec la vie. Ah ! si Dieu lui eût donné les ailes d'or de l'abeille ! mais cette abeille de poésie se fût enivrée d'air, de rayon et de parfum sans jamais rentrer à la ruche. Les derniers mots tombés de sa plume sont ceux-ci : Ce fut comme une descente aux enfers. Est-il parti de là pour entrer dans cette odieuse rue de la Tuerie, qui l'a conduit à ce fatal escalier en spirale de la rue de la Vieille-Lanterne ? Escalier de l'Enfer du Dante ! avec son corbeau et sa clef symbolique *.

(Arsène Houssaye, Préface d'Aurélia).

1. Depuis la mort de Gérard de Nerval, la rue de la Vieille- Lanterne, que ne connaissent guère que les Athéniens qui l'habitent, a été tous les jours visitée par les gens de lettres, les artistes, je ne dirai pas les gens du monde, mais les femmes du monde, celles qui avaient lu les œuvres du voyageur, celles qui vont les lire ou celles qui sont curieuses tout simplement et qui vont voir plaider les causes célèbres.

On a été là comme à un funèbre pèlerinage. Quelques artistes, entre autres Gélestin Nanteuil et Gustave Doré, ont voulu conserver à une autre génération l'aspect sinistre de cette rue infernale. L'artiste a publié un dessin de Gélestin Nanteuil. On n'a pas plus de précision et plus de caractère en même temps, c'est la vérité telle qu'elle est, mais il semble qu'on y voit passer une âme en peine. M. Gustave Doré est parti de la vérité pour aboutir aux visions les plus étranges...

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