‹ Gerard De NervalChapitre 114 sur 319 · LA MENACE · texte numérisé non relu

LA MENACE

En retournant vers le capitaine, je vis, dans une encoi gnure au pied de la chaloupe, l’esclave et le vieux matelot badji qui avaient repris leur entretien religieux, malgré ma défense.

Pour cette fois il n’y avait plus rien à ménager; je tirai violemment l’esclave par le bras, et elle alla tomber, fort mollement il est vrai, sur un sac de riz.

« Giaour ! » s’écria-t-elle.

J'entendis parfaitement le mot. Il n’y avait pas à faiblir : « Enté giaour ! » répliquai-je, sans trop savoir si ce dernier mot se disait ainsi au féminin. « C’est toi qui es une infidèle; et lui, ajoutai-je en montrant le hadji, est un chien (ke/b). »

Je ne sais si la colère qui m’agitait était plutôt de me voir mépriser comme chrétien, ou de songer à l’ingratitude de cette femme que j'avais toujours traitée comme une égale. Le hadji, s’entendant traiter de chien, avait fait un signe de menace, mais s'était retourné vers ses compagnons avec la lâcheté habituelle des Arabes 2 de basse classe, qui, après tout, n’oseraient seuls attaquer un Franc. Deux ou

trois d’entre eux s’avancèrent en proférant des injures, et,

machinalement, j’avais saisi un des pistolets de ma ceinture

sans songer que ces armes à la crosse étincelante, achetées

au Caire pour compléter mon costume, ne sont fatales

d'ordinaire qu’à la main qui veut s’en servir. J’avouerai ‘de plus qu’elles n’étaient point chargées.

« Y songez-vous ? me dit l’Arménien en m’arrêtant le bras. C’est un fou, et pour ces gens-là c’est un saint; laissezles crier, le capitaine va leur parler. »

L’esclave faisait mine de pleurer, comme si je lui avais fait beaucoup de mal, et ne voulait pas bouger de la place où elle était. Le capitaine arriva, et dit avec son air indiférent : « Que voulez-vous ? ce sont des sauvages ! » et il leur adressa quelques paroles assez mollement. « Ajoutez, dis-je à l’Arménien, qu’atrivé à terre j'irai trouver le pacha, et leur ferai donner des coups de bâton. »

Je crois bien que lArménien leur traduisit cela par quelque compliment empreint de modération. Ils ne dirent plus rien, mais je sentais bien que ce silence me laissait une . trop douteuse. Je me souvins fort à propos d’une ettre de recommandation que j'avais dans mon portefeuille pour le pacha d’Acre, et qui m’avait été donnée par mon ami À. R., qui a été quelque temps membre du divan à Constantinople 1, Je tirai mon portefeuille de ma veste, ce qui excita une inquiétude générale. Le pistolet n’aurait servi qu'à me faire assommer.. surtout étant de fabrique arabe; mais les gens du peuple en Orient croient toujours les Européens quelque peu magiciens et capables de tirer de leur poche, à un moment donné, de quoi détruire toute une armée, On se rassura en voyant que je n’avais extrait du portefeuille qu’une lettre, du reste fort proprement écrite en arabe et adressée à S. E, Méhmed-R***, pacha d’Acre, qui, précédemment, avait longtemps séjourné en France ?2,

1. Alphonse Royer (1823-1875), qui avait séjourné en Turquie, et qui appartenait au monde du théâtre. Il fut directeur de l'Odéon et avait fait jouer en 1830 un drame historique, Henri V” et ses compagnons. C’est en 1837 que parurent ses Aventures de voyage, tableaux, récits et souvenirs du Levant, où l’on trouve sur la femme musulmane des opinions analogues à celles de Gérard.

2. Cf. var. Selon les versions, le nom est tantôt, Mehmed-Réchid, tantôt Ahmed Pacha (nom qui est celui d’un autre pacha d’Acre, cf. infra p. 413).

Ce qu’il y avait de plus heureux dans mon idée et dans ma situation, c’est que nous nous trouvions justement à la hauteur de Saint-Jean-d’Acre, où il fallait relâcher pour prendre de l’eau. La ville n’était pas encore en vue, mais nous ne pouvions manquer, si le vent continuait, d’y arriver le lendemain. Quant à Méhmed-Pacha, par un autre hasard digne de s'appeler providence pour moi et fatalité pour mes adversaires, je l’avais rencontré à Paris dans plusieurs soirées. Il m'avait donné du tabac turc et fait beaucoup d’honnêtetés. La lettre dont je m'étais chargé lui rappelait ce souvenir, de peur que le temps et ses nouvelles grandeurs ne m’eussent effacé de sa mémoire; mais il devenait clair néanmoins, par la lettre, que j'étais un personnage très puissamment recommandé. |

La lecture de ce document produisit l'effet du gvos ego de Neptune !. L’Arménien, après avoir mis la lettre sur sa tête en signe de respect, avait Ôté l’enveloppe, qui, comme il est d’usage pour les recommandations, n’était point fermée, et montrait le texte au capitaine à mesure qu’il le lisait. Dès lors les coups de bâton promis n’étaient plus une illusion pour le hadji et ses camarades. Ces garnements baissèrent la tête, et le capitaine m’expliqua sa propre conduite par la crainte de heurter leurs idées religieuses, n'étant lui-même qu’un pauvre sujet grec du sultan (ra), qui n’avait d’autorité qu’en raison du service : « Quant à la femme, dit-il, si vous êtes l’ami de Méhmed-Pacha, elle est bien à vous : qui oserait lutter contre la faveur des grands ? »

L’esclave n'avait pas bougé; cependant elle avait fort bien entendu ce qui s’était dit. Elle ne pouvait avoir de doute sur sa position momentanée, car, en pays turc, une protection vaut mieux qu’un droit; pourtant désormais je tenais à constater le mien aux yeux de tous.

« N'es-tu pas née, lui fis-je dire, dans un pays qui n’appartient pas au sultan des Turcs ?

— Cela est vrai, répondit-elle; je suis Hindi (Indienne).

— Dès lors tu peux être au service d’un Franc comme les Abyssiniennes (Habesch) qui sont, ainsi que toi, couleur de cuivre, et qui te valent bien.

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