LA QUARANTAINE
Le capitaine Nicolas et son équipage étaient devenus très aimables et pleins de procédés à mon égard. Ils faisaient leur quarantaine à bord; mais une barque, envoyée par la Santé, vint pour transporter les passagers dans lîlot, qui, à le voir de près, était plutôt une presqu’ile. Une anse étroite parmi les rochers, ombragée d’arbres séculaires, aboutissait à l’escalier d’une sorte de cloître dont les voûtes en ogive reposaient sur des piliers de pierre et supportaient un toit de cèdre comme dans les couvents romains. La mer se brisait tout alentour sur les grès tapissés de fucus, et il ne manquait là qu’un chœur de moines et la tempête pour rappeler le premier acte du Bertram de Maturin !.
Il fallut attendre là quelque temps la visite du #azsr, ou directeur turc, qui voulut bien nous admettre enfin aux jouissances de son domaine. Des bâtiments de forme claustrale succédaient encore au premier, qui, seul ouvert de tous côtés, servait à l’assainissement des marchandises suspectes. Au bout du promontoire, un pavillon isolé, dominant la mer, nous fut indiqué pour demeure; c'était le local affecté d’ordinaire aux Européens. Les galeries que nous avions laissées à notre droite, contenaient les
familles arabes campées pour ainsi dire dans de vastes:
salles qui servaient indifféremment d’étables et de logements. Là, frémissaient les chevaux captifs, les dromadaires passant entre les barreaux leur cou tors et leur tête velue; plus loin, des tribus, accroupies autour du feu de
1. Berfram ou le Château de Saint- Aldobrand (1816), tragédie de l’Irlandais Ch.-R. Maturin, adaptée en 1821 par Taylor et Nodier, représentée au Panorama Dramatique dans des décors de Ciceri. Hugo a emprunté à ce drame quelques-unes des épigraphes de Han d’Islande (que précisément Gérard avait projeté en 1829 de porter à la scène : Han d’Islande, mélodrame en trois actes et neuf tableaux, projet publié par Mile Gisèle Marie dans : Des Inédits de Gérard de Nerval, Paris, Mercure de France, 1939).
leur cuisine, se retournaient d’un air farouche en nous voyant passer près des portes. Du reste, nous avions le droit de nous promener sur environ deux arpents de terrain semé d’orge et planté de mûriers, et de nous baigner même dans la mer sous la surveillance d’un gardien.
Une fois familiarisé avec ce lieu sauvage et maritime, j'en trouvai le séjour charmant. Il y avait là du repos, de l'ombre et une variété d’aspects à défrayer la plus sublime rêverie. D’un côté, les montagnes sombres du Liban, avec leurs croupes de teintes diverses, émaillées çà et là de blanc par les nombreux villages maronites et druses et les couvents étagés sur un horizon de huit lieues; de l’autre, en retour de cette chaîne au front neigeux qui se termine au cap Boutroun, tout l’amphithéâtre de Beyrouth, couronné d’un bois de sapins planté par l’émir Fakardin pour arrêter l’invasion des sables du désert 1. Des tours crénelées, des châteaux, des manoirs percés d’ogives, construits en pierre rougeâtre, donnent à ce pays un aspect féodal et en même temps européen qui rappelle les miniatures des manuscrits chevaleresques du moyen âge. Les vaisseaux francs à l’ancre dans la rade, et que ne peut contenir le port étroit de Beyrouth, animent encore le tableau.
à Cette quarantaine de Beyrouth était donc ? fort supportable, et nos jours se passaient soit à rêver sous les épais ombrages des sycomores et des figuiers, soit à grimper sur un rocher fort pittoresque qui entourait un bassin naturel où la mer venait briser ses flots adoucis. Ce lieu me faisait penser aux grottes rocailleuses des filles de Nérée. Nous y restions tout le milieu du jour, isolés des autres habitants de la quarantaine, couchés sur les algues vertes ou luttant mollement contre la vague écumeuse. La nuit, on nous enfermait dans le pavillon, où les moustiques et autres insectes nous faisaient des loisirs moins doux. Les tuniques fermées à masque de gaze dont j'ai déjà parlé étaient alors d’un grand secours. Quant à la cuisine, elle consistait simplement en pain et fromage
1. Fakhr ed Din (1595-1634), émir druse qui fonda au Liban un royaume indépendant, en relation avec l’Occident, en particulier Florence, où l’émir séjourna pendant neuf années. Fakhr ed Din fut finalement vaincu par le pacha de Damas et étranglé à Constantinople sur les ordres du sultan.
salé, fournis par la cantine; il faut y ajouter des œufs et des poules apportés par les paysans de la montagne; en outre, tous les matins, on venait tuer devant la porte des moutons dont la viande nous était vendue à une piastre (25 centimes) la livre. De plus, le vin de Chypre, à une demi-piastre environ la bouteille, nous faisait un régal digne des grandes tables européennes; j’avouerai pourtant qu’on se lasse de ce vin liquoreux à le boire comme ordinaire, et je préférais le #7 d’or du Liban, qui a quelque rapport avec le madère par son goût sec et par sa force.
Un jour, le capitaine Nicolas vint nous rendre visite avec deux de ses matelots et son mousse. Nous étions redevenus très bons amis, et il avait amené le badji, qui me serra la main avec une grande effusion, craignant peutêtre que je ne me plaignisse de lui une fois libre et rendu à Beyrouth. Je fus, de mon côté, plein de cordialité. Nous dinâmes ensemble, et le capitaine m’invita à venir demeurer chez lui, si j'allais à Taraboulous. Après le diner, nous nous promenâmes sur le rivage; il me prit à part, et me fit tourner les yeux vers l’esclave et l’Arménien, qui causaient ensemble, assis plus bas que nous au bord de la mer. Quelques mots mêlés de franc et de grec me firent comprendre son idée *, et je la repoussai avec une incrédulité marquée. Il secoua la tête, et peu de temps après remonta dans sa chaloupe, prenant affectueusement congé de moi. Le capitaine Nicolas, me disais-je, a toujours sur le cœur mon refus d'échanger l’esclave contre son mousse. Cependant le soupçon me resta dans l'esprit, attaquant tout au moins ma vanité.
On comprend bien qu’il était résulté de la scène violente qui P s'était passée sur le bâtiment une sorte de froideur entre l’esclave et moi. Il s’était dit entre nous un de ces mots /rréparables dont a parlé l’auteur d’ Adolphe ; V’épithète de giaour m'avait blessé profondément. Ainsi, me disais-je, on n’a pas.eu de peine à lui persuader que je n'avais pas de droit sur elle; de plus, soit conseil, soit réflexion, elle se sent humiliée d’appartenir à un homme d’une race inférieure selon les idées des musulmans. La situation dégradée des populations chrétiennes en Orient rejaillit au fond sur l’Européen lui-même: on le redoute