Genèse, 24. 16. Odyssée, NI, 85 sqq
2. Sur ce sujet, cf. ce que Gérard en a déjà dit, Femmes du Caire, VI, 6. M. Rouger signale que tous les voyageurs d'Orient antérieurs à Gérard ont décrit la chasse au faucon en Syrie.
l’acte cruel commis par l’oiseau de proie. C’est ce qui explique comment cette sorte de chasse a toujours été particulière à l’Orient. À la suite des croisades, la mode s’en répandit chez nous.
Je pensais que les princesses daigneraient nous accompagner, ce qui aurait donné à ce divertissement un caractère tout chevaleresque; mais on ne les vit point paraître. Des valets, chargés du soin des oiseaux, allèrent chercher les faucons dans des logettes situées à l’intérieur de la cour, et les remirent au prince et à deux de ses cousins, qui étaient les personnages les plus apparents de la troupe. Je préparais mon poing pour en recevoir un, lorsqu’on m’apprit que les faucons ne pouvaient être tenus que par des personnes connues d’eux. Il y en avait trois tout blancs, chaperonnés fort élégamment, et, comme on me lPexpliqua, de cette race particulière à la Syrie, dont les yeux ont l’éclat de l’or.
Nous descendîmes dans la vallée, en suivant le cours du Nabr-el-Kelb, jusqu’à un point où l’horizon s’élargissait, et où de vastes prairies s’étendaient à l’ombre des noyers et des peupliers. La rivière, en faisant un coude, laissait échapper dans la plaine de vastes flaques d’eau à demi cachées par les joncs et les roseaux. On s’arrêta, et l’on attendit que les oiseaux, effrayés d’abord par le bruit des pas de chevaux, eussent repris leurs habitudes de mouvement ou de repos. Quand tout fut rendu au silence, on distingua, parmi les oiseaux qui poursuivaient les insectes du marécage, deux hérons occupés probablement de pêche, et dont le vol traçait de temps en temps des cercles audessus des herbes. Le moment était venu : on tira quelques coups de fusil pour faire monter les hérons, puis on décoiffa les faucons, et chacun des cavaliers qui les tenaient les lança en les encourageant par des cris.
Ces ciseaux commencent par voler au hasard, cherchant une proie quelconque; ils eurent bientôt aperçu les hérons, qui, attaqués isolément, se défendirent à coups de bec. Un instant, on craignit que l’un des faucons ne fût percé par le bec de celui qu’il attaquait seul; mais, averti probablement du danger de la lutte, il alla se réunir à ses deux compagnons de perchoir. L’un des hérons, débarrassé de son ennemi, disparut dans l’épaisseur des atbres, tandis que l’autre s'élevait en droite ligne vers le ciel. Alors commença l'intérêt réel de la chasse. En vain le héron
poursuivi s’était-il perdu dans l’espace, où nos yeux ne pouvaient plus le voir, les faucons le voyaient pour nous, et, ne pouvant le suivre si haut, attendaient qu’il redescendit. C'était un spectacle plein d'émotions que de voir planer ces trois combattants à peine visibles eux-mêmes, et dont la blancheur se fondait dans l’azur du ciel.
Au bout de dix minutes, le héron, fatigué ou peut-être ne pouvant plus respirer l’air trop raréfié de la zone qu’il parcourait, reparut à peu de distance des faucons, qui fondirent sur lui. Ce fut une lutte d’un instant, qui, se rapprochant de la terre, nous permit d’entendre les cris et de voir un mélange furieux d’ailes, de cols et de pattes enlacés. Tout à coup les quatre oiseaux tombèrent comme une masse dans l’herbe, et les piqueurs furent obligés de les chercher quelques moments. Enfin, ils ramassèrent le héron, qui vivait encore, et dont ils coupèrent la gorge, afin qu’il ne souffrit pas plus longtemps. Ils jetèrent alors aux faucons un morceau de chair coupé dans l’estomac de la proie, et rapportèrent en triomphe les dépouilles sanglantes du vaincu. Le prince me parla de chasses qu’il faisait quelquefois dans la vallée de Bekàa, où l’on employait le faucon pour prendre des gazelles. Malheureusement il y a quelque chose de plus cruel dans cette chasse que Pemploi même des armes, car les faucons sont dressés à s’aller poser sur la tête des pauvres gazelles, dont ils crèvent les yeux. Je n’étais nullement curieux d’assister à d’aussi tristes amusements.
Il y eut ce soir-là un banquet splendide auquel beaucoup de voisins avaient été conviés. On avait placé dans la cour beaucoup de pas tables à la turque, multipliées et disposées d’après le rang des invités. Le héron, victime triomphale de l'expédition, décorait avec son col dressé au moyen de fil de fer et ses ailes en éventail le point central de la table princière, placée sur une estrade, et où je fus invité à m'asseoir auprès d’un des pères lazaristes du couvent d’Antoura, qui se trouvait là à l’occasion de la fête. Des chanteurs et des musiciens étaient placés sur le perron de la cour, et la galerie inférieure était pleine de gens assis à d’autres petites tables de cinq à six personnes. Les plats à peine entamés passaient des premières tables aux autres, et finissaient par circuler dans la cour, où les montagnards, assis par terre, les recevaient à leur tour. On nous avait donné de vieux verres de Bohême; mais la plupart des
convives buvaient dans des tasses qui faisaient la ronde. De longs cierges de cire éclairaient les tables principales. Le fond de la cuisine se composait de mouton grillé, de pilau en pyramide, jauni de poudre de cannelle et de safran, puis de fricassées, de poissons bouillis, de légumes farcis de viandes hachées, de melons d’eau, de bananes et autres fruits du pays. À la fin du repas, on porta des santés au bruit des instruments et aux cris joyeux de l’assemblée; la moitié des gens assis à table se levait et buvait à l’autre. Cela dura longtemps ainsi. Il va sans dire que les dames, après avoir assisté au commencement du repas, mais sans y prendre part, se retirèrent dans l’intérieur de la maison.
La fête se prolongea fort avant dans la nuit. En général, on ne peut rien distinguer dans la vie des émirs et cheiks maronites qui diffère beaucoup de celle des autres Orientaux, si ce n’est le mélange des coutumes arabes et de certains usages de nos époques féodales. C’est la transition de la vie de tribu, comme on la voit établie encore au pied de ces montagnes, à cette ère de civilisation moderne qui gagne et transforme déjà les cités industrieuses de la côte. Il semble que l’on vive au milieu du treizième siècle français; mais en même temps on ne peut s’empêcher de penser à Saladin et à son frère Malek-Adel, que les Maronites se vantent d’avoir vaincu entre Beyrouth et Saïde. Le lazariste auprès duquel j'étais placé pendant le repas (il se nommait le père Adam) me donna beaucoup de détails sur le clergé maronite. J'avais cru jusque-là que ce n’étaient que des catholiques médiocres, attendu la faculté qu’ils avaient de se marier. Ce n’est là toutefois qu’une tolérance accordée spécialement à l’Église syrienne. Les femmes des curés sont appelées prêtresses par honneur, mais n’exercent aucune fonction sacerdotale. Le pape admet aussi l’existence d’un patriarche maronite, nommé PE un conclave, et qui, au point de vue canonique, porte le titre d’évêque d’Antioche; mais ni le patriarche :ni ses douze évêques suffragants ne peuvent être mariés.
LE KESROUAN
Nous allâmes le lendemain reconduire le père Adam à Antoura. C’est un édifice assez vaste au-dessus d’une terrasse qui domine tous le pays, et au bas de laquelle est un vaste jardin planté d’orangers énormes. L’enclos est traversé d’un ruisseau qui sort des montagnes et que reçoit un grand bassin. L'église est bâtie hors du couvent, qui se compose à l’intérieur d’un édifice assez vaste divisé en un double rang de cellules; les pères s’occupent, comme les autres moines de la montagne, de la culture de l’olivier et des vignes. Ils ont des classes pour les enfants du pays; leur bibliothèque contient beaucoup de livres imprimés dans la montagne, car il y a aussi là des moines imprimeurs, et j’y ai trouvé même la collection d’un journalrevue intitulé l’Erwite de la Montagne, dont la publication a cessé depuis quelques années. Le père Adam m’apprit que la première imprimerie avait été établie, il y a cent ans, à Mar-Hanna !, par un religieux d’Alep nommé Abdallah-Zeker, qui grava lui-même et fondit les caractères. Beaucoup de livres de religion, d’histoire et même des recueils de contes sont sortis de ces presses bénies. Il est assez curieux de voir en passant au bas des murs d’un couvent des feuilles imprimées qui sèchent au soleil. Du reste, les moines du Liban exercent toutes sortes d'états, et ce n’est pas à eux qu’on reprochera la paresse, s
Outre les couvents assez nombreux des lazaristes et des jésuites européens, qui aujourd’hui luttent d’influence et ne sont pas toujours amis, il y a dans le Kesrouan environ deux cents couvents de moines réguliers, sans compter un grand nombre d’ermitages dans le pays de Mar-Élicha.
1. Le texte original porte Mar-Hama, faute d'impression que nous cortigeons en tétablissant le nom authentique du couvent, Mar-Hanna (Saint-Jean, près du village de Choueir). Volney y avait passé plusieurs mois lors de son voyage en Syrie. C’est à la relation de Volney (loyage en Égypte et en Syrie, II, pp. 175-177) que Gérard emprunte les détails qui suivent.
On rencontre aussi de nombreux couvents de femmes consacrés la plupart à l’éducation. Tout cela ne forme-t-il
pas un personnel religieux bien considérable pour un pays :
de cent dix lieues carrées, qui ne compte pas deux cent mille habitants ? Il est vrai que cette portion de l’ancienne Phénicie a toujours été célèbre par l’ardeur de ses croyances. À quelques lieues du point où nous étions coule le Nahr- Ibrahim, l’ancien Adonis, qui se teint de rouge encore au printemps à l’époque où l’on pleurait jadis la mort du symbolique favori de Vénus 1. C’est près de l’endroit où cette rivière se jette dans la mer qu’est située Djébaïl, Pancienne Byblos, où naquit Adonis, fils, comme on . sait, de Cynire — et de Myrrha, la propre fille de ce roi phénicien. Ces souvenirs de la Fable, ces adorations, ces honneurs divins rendus jadis à l’inceste et à l’adultère indignent encore les bons religieux lazaristes. Quant aux moines maronites, ils ont le bonheur de les ignorer profondément.
Le prince voulut bien m’accompagner et me guider dans plusieurs excursions à travers cette province de Kesrouan, que je n'aurais crue ni si vaste ni si peuplée. Gazir, la ville principale, qui a cinq églises et une population de six mille âmes, est la résidence de la famille Hobeïsch, l’une des trois plus nobles de la nation maronite; les deux autres sont les Avaki et les Khazen. Les descendants de ces trois maisons se comptent par centaines, et la coutume du Liban, qui veut le partage égal des biens entre les frères, a réduit beaucoup nécessairement l’apanage de chacun. Cela explique la plaisanterie locale qui appelle certains de ces émirs princes d’olive et de fromage, en faisant allusion à leurs maigres moyens d'existence ?.
Les plus vastes propriétés appartiennent à la famille Khazen, qui réside à Zouk-Mikel, ville plus peuplée encore que Gazir. Louis XIV contribua beaucoup à l’éclat de cette famille, en confiant à plusieurs de ses membres