LE DÉPART
aL’histoire du calife Hakem était terminée. Le cheik s’arrêta et se mit à réfléchir profondément. J'étais ému moimême au récit de cette passion, moins douloureuse sans doute que celle du Golgotha, mais dont j’avais vu récemment le théâtre, ayant gravi souvent, pendant mon séjour au Caire, ce Mokatam, qui a conservé les ruines de l’observatoire de Hakem ?. Je me disais que, dieu ou homme, ce calife Hakem, tant calomnié par les historiens cophtes et musulmans, avait voulu sans doute amener le règne de la raison et de la justice; je voyais sous un nouveau jour tous les événements rapportés par El-Macin, par Makrisi, par Novaïri et autres auteurs que j'avais lus au Caire 1, et je déplorais ce destin qui condamne les prophètes, les réformateurs, les Messies, quels qu’ils soient, à la mort violente. et plus tard à l’ingratitude humaine c.
« Mais vous ne m'avez pas dit, fis-je observer au cheïk, par quels ennemis le meurtre de Hakem avait été ordonné ?
— Vous avez lu les historiens, me dit-il; ne savez-vous pas que Yousouf, fils de Dawas, se trouvant au rendez-vous fixé à la fontaine des Amants, y rencontra des esclaves qui le conduisirent dans une maison où l’attendait la sultane Sétalmulc, qui s’y était rendue déguisée; qu’elle le fit consentir à tuer Hakem, lui disant que ce dernier voulait la faire mourir, et lui promit de l’épouser ensuite ? Elle ptononça en finissant ces paroles conservées par l’histoire : « Rendez-vous sur la montagne, il y viendra sans faute et y restera seul, ne gardant avec lui que l’homme qui lui sert de valet. Il entrera dans la vallée; courez alors sur lui et tuez-le; tuez aussi le valet et le jeune esclave, s’il est avec lui. » Elle lui donna un de ces poignards dont la pointe
1. Elmacin (1223-1273), auteur d’une Histoire mahométane, traduite par Vattier en 1657. Makrisi (1365-1447), auteur d’une Histoire du ‘Califat de Hakem, contenue dans la Chrestomathie arabe de Silvestre de Saci (1806). Novairi (1280-1331), auteur d’une encyclopédie littéraire, traduite en appendice au Voyage en Sicile de Riedesel (1802).
a forme de lance, et que l’on nomme yafours, et arma aussi les deux esclaves, qui avaient ordre de le seconder, et de le tuer s’il manquait à son serment. Ce fut seulement après avoir porté le premier coup au calife, que Yousouf le reconnut pour le compagnon de ses courses nocturnes, et se tourna contre les deux esclaves, ayant dès lors horreur de son action; mais il tomba à son tour frappé par eux.
— Et que devinrent les deux cadavres, qui, selon l’histoire, ont disparu, puisqu'on ne retrouva que l’âne et les sept tuniques de Hakem, dont les boutons n’avaient point été défaits ?
— Vous ai-je dit qu’il y eût des cadavres ? Telle n’est pas notre tradition. Les astres promettaient au calife quatrevingts ans de vie, s’il échappait au danger de cette nuit du 27 Schawal 411 de lhégire 1. Ne savez-vous pas que, pendant seize ans après sa disparition, le peuple du Caire ne cessa de dire qu’il était vivant ? ?
— On m'a raconté, en effet, bien des choses semblables, dis-je; mais on attribuait les fréquentes apparitions de Hakem à des imposteurs, tels que Schérout, Sikkin et d’autres, qui avaient avec lui quelque ressemblance et jouaient ce rôle. C’est ce qui arrive pour tous ces souverains merveilleux dont la vie devient le sujet des légendes populaires. Les Cophtes prétendent que Jésus-Christ apparut à Hakem, qui demanda pardon de ses impiétés et fit pénitence pendant de longues années dans le désert.
— Selon nos livres, dit le cheik, Haxem n’était pas mort des coups qui lui avaient été portés. Recueilli par un vieillard inconnu, il survécut à la nuit fatale où sa sœur l’avait fait assassiner; mais, fatigué du trône, il se retira dans le désert d’Ammon, et formula sa doctrine, qui fut publiée depuis par son disciple Hamza. Ses sectateurs, chassés du Caire après sa mort, se retirèrent sur le Liban, où ils ont formé la nation des Druses. »