‹ Gerard De NervalChapitre 157 sur 319 · AVENTURES D'UN MARSEILLAIS · texte numérisé non relu

AVENTURES D'UN MARSEILLAIS

L'heure de la sieste était arrivée depuis longtemps; tout le monde dormait, et les deux cavas, pensant que nous allions en faire autant, s’étaient étendus sur les bancs du café. J’avais bien envie de laisser là ce cortège incommode et d’aller faire mon kef hors de la ville sous des ombrages; mais le Marseillais me dit que ce ne serait pas convenable, et que nous ne rencontrerions pas plus d’ombrage et de

fraicheur au dehors qu’entre les gros murs du bazar où nous nous trouvions. Nous nous mimes donc à causer pour passer le temps. Je lui racontai ma position, mes projets; l’idée que j’avais conçue de me fixer en Syrie, d’y épouser une femme du pays, et, ne pouvant pas choisir une musulmane, à moins de changer de religion, comment j'avais été conduit à me préoccuper d’une jeune fille druse qui me convenait sous tous les rapports. Il y a des moments où Von sent le besoin, comme le barbier du roi Midas, de déposer ses secrets n'importe où. Le Marseillais, homme léger, ne méritait peut-être pas tant de confiance; mais, au fond, c'était un bon diable, et il m'en donna la preuve par l'intérêt que ma situation lui inspira.

« Je vous avouerai, lui dis-je, qu'ayant connu le pacha à l’époque de son séjour à Paris, j'avais espéré de sa part une réception moins cérémonieuse; je fondais même quelque espérance sur des services que cette circonstance m'aurait permis de rendre au cheik druse, père de la jolie fille dont je vous ai parlé... Et maintenant je ne sais trop ce que j’en puis attendre.

— Plaisantez-vous ? me dit le Marseillais, vous allez vous donner tant de peine pour une petite fille des montagnes ? Eh ! quelle idée vous faites-vous de ces Druses ? Un cheik druse, eh bien ! qu'est-ce que c’est près d’un Européen, d’un Français qui est du beau monde? Voilà dernièrement le fils d’un consul anglais, M. Parker, qui a épousé une de ces femmes-là, une Awsarienne du pays de Tripoli; personne de sa famille ne veut plus le voir ! C’était aussi la fille d’un cheik pourtant.

— Oh ! les Ansariens ne sont pas les Druses.

— Voyez-vous, ce sont là des caprices de jeune homme. Moi je suis resté longtemps à Tripoli; je faisais des affaires avec un de mes compatriotes qui avait établi une filature de soie dans la montagne; il connaissait bien tous ces gens- B; ce sont des peuples où les hommes, les femmes mènent

une vie bien singulière. »

Je me mis à rire, sachant bien qu’il ne s’agissait là que de sectes qui n’ont qu’un rapport d’origine avec les Druses, et je priai le Marseillais de me conter ce qu’il savait.

« Ce sont des drôles, me dit-il à l’oreille avec cette expression comique des méridionaux, qui entendent par ce terme quelque chose de particulièrement égrillard.

— C’est possible, dis-je, mais la jeune fille dont je vous

GÉRARD DE NERVAL. (Œuvres, T. Il. 33

parle n’appartient pas à des sectes pareilles, où peuvent exister quelques pratiques dégénérées du culte primitif des Druses. C’est ce qu’on appelle une savante, une akkalé.

— Eh oui ! c’est bien cela; ceux que j’ai vus nomment leurs prêtresses 4k£als ; c’est le même mot varié par la prononciation locale. Eh bien ! ces prêtresses, savez-vous à quoi elles s’emploient ? On les fait monter sur la sainte table pour représenter la Kadra (la Vierge). Bien entendu qu’elles sont là dans la tenue la plus simple, sans robes ni rien sur elles, et le prêtre fait la prière en disant qu’il faut adorer l’image de la maternité. C’est comme une messe; seulement il y a sur l’autel un grand vase de vin dont il boit, et qu’il fait passer ensuite à tous les assistants.

— Croyez-vous, dis-je, à ces bourdes inventées par les gens des autres cultes ?

— Si jy crois ? J’y crois si bien que j’ai vu, moi, dans le district de Kadmous, le jour de la fête de la Nativité, tous les hommes qui rencontraient des femmes sur les chemins se prosterner devant elles et embrasser leurs genoux.

— Eh bien! ce sont des restes de l’ancienne idolâtrie d’Astarté, qui se sont mélangés avec les idées chrétiennes.

— Et que dites-vous de leur manière de célébrer l’Épiphanie ?

— La fête des rois ?

— Oui... mais pour eux cette fête est aussi le commencement de l’année. Ce jour-là, les 4kka/s (initiés), hommes et femmes, se réunissent dans leurs Æhalosés, ce qu’ils appellent leurs temples : il y a un moment de l’office où l’on éteint toutes les lumières, et je vous laisse à penser ce qu’il peut arriver de beau.

— Je ne crois à rien de tout cela; on en à dit autant d’ailleurs des agapes des premiers chrétiens. Et quel est l’Européen qui a pu voir de pareilles cérémonies, puisque les initiés seuls peuvent entrer dans ces temples ?

— Qui? Eh! tenez, simplement mon compatriote de Tripoli, le flateur de soie, qui faisait des affaires avec un de ces akkals. Celui-ci lui devait de l’argent, mon ami lui dit : — Je te tiens quitte, si tu veux t’arranger pour me conduire à une de vos assemblées, L’autre fit bien des difficultés, disant que, s’ils étaient découverts, on les poignarderait tous les deux. N'importe, quand un Marseillais à mis une chose dans sa tête, il faut qu’elle aboutisse. Ils prennent rendez-vous le jour de la fête; l’akkal avait expliqué

d’avance à mon ami toutes les momeries qu’il fallait faire, et, avec le costume, sachant bien la langue, il ne risquait pas grand’chose. Les voilà qui arrivent devant un de ces khaloués; c’est comme un tombeau de santon, une chapelle carrée avec un petit dôme, entourée d’arbres et adossée aux rochers. Vous en avez pu voir dans la montagne.

— J'en ai vu.

— Mais il y à toujours aux environs des gens armés pour empêcher les curieux d’approcher aux heures des prières.

— Et ensuite ?

— Ensuite, ils ont attendu le lever d’une étoile qu’ils appellent Sockra ; c’est l'étoile de Vénus. Ils lui font une prière.

— C’est encore un reste, sans doute, de l’adoration d’Astarté.

— Attendez. Ils se sont mis ensuite à compter les étoiles filantes. Quand cela est arrivé à un certain nombre, ils en ont tiré des augures, et puis, les trouvant favorables, ils sont entrés tous dans le temple et ont commencé la cérémonie. Pendant les prières, les femmes entraient une à une, et au moment du sacrifice les lumières se sont éteintes.

— Et qu’est devenu le Marseillais ?

— On lui avait dit ce qu’il fallait faire, parce qu’il n’y a pas là à choisir; c’est comme un mariage qui se ferait les yeux fermés.

— Eh bien ! c’est leur manière de se marier, voilà tout; et, du moment qu’il y a consécration, l’énormité du fait me semble beaucoup diminuée; c’est même une coutume très favorable aux femmes laides.

— Vous ne comprenez pas ! Ils sont mariés en outre, et chacun est tenu d’amener sa femme. Le grand cheik luimême, qu’ils appellent le wékkadam, ne peut se refuser à cette pratique égalitaire.

— Je commence à être inquiet du sort de votre ami.

— Mon ami se trouvait dans le ravissement du lot qui lui était échu. Il se dit : Quel dommage de ne pas savoir qui l’on à aimé un instant | Les idées de ces gens-là sont absurdes…

— Ils veulent sans doute que personne ne sache au juste quel est son père; c’est pousser un peu loin la doctrine de l'égalité. L’Orient est plus avancé que nous dans le communisme.

— Mon ami, reprit le Marseillais, eut une idée bien ingénieuse; il coupa un morceau de la robe de la femme qui était près de lui, se disant : Demain matin, au grand jour, je saurai à qui j'ai eu affaire.

— Oh! oh!

— Monsieur, continua le Marseillais, quand ce fut au point du jour, chacun sortit sans rien dire, après que les officiants eurent appelé la bénédiction du bon Dieu... ou, qui sait, peut-être du diable, sur la postérité de tous ces mariages. Voilà mon ami qui se met à guetter les femmes, dont chacune avait repris son voile. Il reconnaît bientôt celle à qui il manquait un morceau de sa robe. IL la suit jusqu’à sa maison sans avoir l’air de rien, et puis il entre un peu plus tard chez elle comme quelqu'un qui passe. Il demande à boire : cela ne se refuse jamais dans la montagne, et voilà qu’il se trouve entouré d’enfants et de petitsenfants. Cette femme était une vieille |

— Pourquoi vouloir tout approfondir ? Ne valait-il pas mieux conserver l'illusion ? Les mystères antiques ont eu une légende plus gracieuse, celle de Psyché.

— Vous croyez que c’est une fable que je vous conte; mais tout le monde sait cette histoire à Tripoli. Maintenant, que dites-vous de ces paroissiens-là et de leurs cérémonies ?

— Votre imagination va trop loin, dis-je au Marseillais; la coutume dont vous parlez n’a lieu que dans une secte repoussée de toutes les autres. Il serait aussi injuste d’attribuer de pareilles mœurs aux Ansariens et aux Druses que de faire entrer dans le christianisme certaines folies analogues attribuées aux Anabaptistes ou aux Vaudoisi, »

1. On sait que récemment des pratiques semblables ont été attribuées, en France, à la secte des Béguins; mais il est probable que les sectaires d'Orient sont les seuls qui poussent si loin la frénésie religieuse. (Note de Gérard.) Gérard fait allusion ici à une affaire jugée le 30 janvier 1851 (aussi cette note ne figure-t-elle que dans l'édition définitive du Voyage). Intéressé comme il l’était par tout ce qui touchait à l’illuminisme, Gérard ne pouvait laisser passer l’occasion de parler de cet événement de l’actualité judiciaire. La secte des Béguins s’était d’abord constituée dans le département de la Loire; ils vénéraient un individu, paraît-il assez peu recommandable, et qu’ils considéraient comme une réincarnation du prophète Elie. La secte des Béguins avait aussi fait des disciples à Paris et leur culte se célébrait dans des assemblées nocturnes, ce qui donna lieu à de multiples suspicions. À la suite

Notre discussion continua quelque temps ainsi. L'erreur de mon compagnon me contrariait dans les sympathies que je m'étais formées à l'égard des populations du Liban, et je ne négligeai rien pour le détromper, tout en accueillant les renseignements précieux que m’apportaient ses propres observations.

La plupart des voyageurs ne saisissent que les détails bizarres de la vie et des coutumes de certains peuples. Le sens général leur échappe et ne peut s’acquérir en effet que par des études profondes. Combien je m’applaudissais

d’inspections policières, plusieurs arrestations furent opérées. Finalement les Béguins furent condamnés à 25 francs d’amende pour tenue de réunions non autorisées. À l’occasion du compte rendu du procès, paru dans La Presse du 1°r février 1851, Gérard adressa au journal une note que celui-ci publia dans son numéro du 2 février, et dont voici le texte, qui montre d’ailleurs le lien entre certains passages du Voyage en Orient et Les Illuminés, l'Orient ayant toujours été considéré par Gérard comme la patrie originelle de l’Illuminisme : « 1/ appartient aux voyageurs d'éclairer l'opinion publique sur les faits qu'ils ont pu remarquer et qui se rattachent par quelque point à notre société européenne. Le procès relatif à la secte des Béguins dont tous les journaux ont rendu compte aujourd’hui n’a donné lieu qu’à un petit nombre de recherches historiques sur ! origine de cette religion.

CI] nous a semblé que cette secte ne se raftachaït pas seulement, comme la dit M. l’avocat général Suin, à certaines associations anglaises qui auraient précédé les anabaptistes de France et d’ Allemagne, mais qu'elle remontait aux origines mêmes de la religion chrétienne.

€ Nous avons trouvé, sur les côtes de Syrie, depuis le Carmel jusqu’à Tripoli, les traces encore existantes d’une religion dont les fidèles s'appellent, dans le pays, Nossariis (Nazaréens) et dont le centre existe dans les pays situés entre Lattaquié et Antaquié (Laodice et Antioche). V/olney, qui a consacré plusieurs pages aux croyants de cette religion singulière, les appelle Ansariés.

&I7 paraît certain que ces peuples appartiennent aux hérésies primitives du christianisme. Peut-être pourrait-on remonter plus haut en les rattachant à quelque secte hébraïque, celle surtout des Esséniens, qui avait été fondée sous l'influence de certains inspirés voisins de la Phénicie, tels que Pythagore dont le souvenir est honoré au Carmel, et Élie, le prophète spécial de cette 710n/agne.

« Les chaînes du Liban et de lAnti-Liban contiennent un grand nombre de ces sectaires, auxquels on reproche les mêmes erreurs qu'aux Béguins de noire pays.

€ I ne faut pas oublier, du reste, que les chrétiens primitifs furent accusés à Rome de pratiques analogues, et que leurs agapes donnaient aussi lieu à des suppositions d’immoralités.

d’avoir pris d'avance une connaissance exacte de l’histoire et des doctrines religieuses de tant de populations du Liban, dont le caractère m’inspirait de l’estime ! Dans le désir que j'avais de me fixer au milieu d’elles, de pareilles données ne m'’étaient pas indifférentes, et j’en avais besoin pour résister à la plupart des préjugés européens.

En général, nous ne nous intéressons en Syrie qu’aux Maronites, catholiques comme nous, et tout au plus encore aux Grecs, aux Arméniens et aux Juifs, dont les idées s’éloignent moins des nôtres que celles des musulmans; nous ne songeons pas qu'il existe une série de croyances intermédiaires capables de se rattacher aux principes de civilisation du Nord, et d’y amener peu à peu les Arabes.

La Syrie est certainement le seul point de l'Orient où l’Europe puisse poser solidement le pied pour établir des

« Chez les Ansariés, on reconnaît cette même croyance au prophète Élie, lequel revient, à des temps marqués, sous diverses incarnations, ef qui, alors, rétablit les principes oblitérés du dogme. Tout, alors, est permis à celui qui représente à la fois le prophète et la divinité. Ef quoique ses fidèles soient obligés généralement à la continence, son caractère divin lui permet de la méconnaître, lorsqu'il s’agit de produire le Madhi ou Messie attendu.

« Les processions se font dans les bois, comme chez les Béguins ; mais il n'y est pas question d'hommes ou de femmes nus. Seulement, on se réunit la nuit dans des temples nommés khaloués, où le service divin se borne à la lecture des livres saints, c’est-à-dire d’une sorte de Bible apocrybhe que ces Deuples possèdent. I] est très vrai aussi qu’à un moment de la cérémonie, les lumières s’éteignent, on se trouvent réduites à une faible lueur : mais il n’a Jamais été prouvé, même en Syrie, qu'il se Dassät alors des actes condamnables.

Nous avons entendu quelques officiers égyptiens, qui occupaient la Syrie en 1840, s'exprimer sur ce sujet avec quelque légèreté. Ils brétendaient qu’une Jois les lumières éteintes, des scènes fort peu édifiantes se passaient dans le khaloué; ais il ne faut pas plus se fier à lesprit ironique des Égyptiens qu'à celui de nos Marseillais qui, se trouvant en rapport avec ces peuples des basses chaînes du Liban, ont attribué aux cérémonies de ce culte un caractère certainement exagéré. Du reste, il est probable que ce culte, passant dans nos pays froids, s’y est épuré, ainsi qu'il est arrivé du christianisme primitif, dont il fut une secte importante. »

On notera que la récente et célèbre découverte des « manuscrits de la mer Motte » a permis à la fois de confirmer Pimportance de la secte des Esséniens dans l’histoire religieuse de l'Orient et de cotriger les interprétations extravagantes de leur doctrine et de leur culte (cf. R. de Vaux : Les manuscrits de la mer Morte, La Table Ronde, novembre 1956).

relations commerciales. Une moitié au moins des populations syriennes se compose soit de chrétiens, soit “e races disposées aux idées de réforme que font aujourd’hui prévaloir les musulmans éclairés.

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