‹ Gerard De NervalChapitre 202 sur 319 · Emprunt presque textuel à la Bible (Exod · texte numérisé non relu

Emprunt presque textuel à la Bible (Exod

où le pontife vient à faillir, et tout mortel est fragile, la foi s'écroule avec lui, et Dieu même s’éclipse avec son orgueilleux et funeste soutien.

Circonspect, ombrageux, mais peu pénétrant, Sadoc s'était maintenu sans peine, ayant le bonheur de n’avoir que peu d’idées. Étendant l'interprétation de la loi au gré des passions du prince, il les justifiait avec une complaisance dogmatique, basse, mais pointilleuse pour la forme; de la sorte, Soliman subissait le joug avec docilité.. Et penser qu’une jeune fille de l’Yémen et un oiseau maudit risquaient de renverser l’édifice d’une si prudente éducation !

Les accuser de magie, n’était-ce pas confesser la puissance des sciences occultes, si dédaigneusement niées ? Sadoc était dans un véritable embarras. Il avait, en outre, d’autres soucis : le pouvoir exercé par Adoniram sur les ouvriers inquiétait le grand prêtre, à bon droit alarmé de toute domination occulte et cabalistique. Néanmoins, Sadoc avait constamment empêché son royal élève de congédier l’unique artiste capable d’élever au dieu Adonaï le temple le plus magnifique du monde, et d’attirer au pied de l’autel de Jérusalem ladmiration et les offrandes de tous les peuples de l'Orient. Pour perdre Adoniram, Sadoc attendait la fin des travaux, se bornant jusque-là à entretenir la défiance ombrageuse de Soliman. Depuis quelques jours, la situation s'était aggravée. Dans tout l’éclat d’un triomphe inespéré, impossible, miraculeux, Adoniram, on s’en souvient, avait disparu. Cette absence étonnait toute la cour, hormis, apparemment, le roi, qui n’en avait point parlé à son grand prêtre, retenue inaccoutumée.

De sorte que le vénérable Sadoc, se voyant inutile, et résolu à rester nécessaire, était réduit à combiner, parmi de vagues déclamations prophétiques, des réticences d’oracles propres à faire impression sur l'imagination du prince. Soliman aimait assez les discours, surtout parce qu'ils lui offraient l’occasion d’en résumer le sens en trois ou quatre proverbes. Or, dans cette circonstance, les sentences de l’Ecclésiaste, loin de se mouler sur les homélies de Sadoc, ne roulaient que sur l’utilité de l’œil du maître, de la défiance, et sur le malheur des rois livrés à la ruse, au mensonge et à l’intérêt. Et Sadoc, troublé, se repliait dans les profondeurs de l’inintelligible.

« Bien que vous parliez à merveille, dit Soliman, ce n’est point pour jouir de cette éloquence que je suis venu vous

trouver dans le temple : malheur au roi qui se nourrit de paroles ! Trois inconnus vont se présenter ici, demander à m'entretenir, et ils seront entendus, car je sais leur dessein. Pour cette audience, j’ai choisi ce lieu; il importait que leur démarche restât secrète.

— Ces hommes, seigneur, quels sont-ils ?

— Des gens instruits de ce que les rois ignorent : on peut apprendre beaucoup avec eux. »

Bientôt, trois artisans, introduits dans le parvis intérieur du temple, se prosternèrent aux pieds de Soliman. Leur attitude était contrainte et leurs yeux inquiets.

« Que la vérité soit sur vos lèvres, leur dit Soliman, et n’espérez pas en imposer au roi : vos plus secrètes pensées lui sont connues. Toi, Phanor, simple ouvrier du corps des maçons, tu es l’ennemi d’Adoniram, parce que tu hais la suprématie des mineurs, et, pour anéantir l’œuvre de ton maître, tu as mêlé des pierres combustibles aux briques de ses fourneaux. Amrou, compagnon parmi les charpentiers, tu as fait plonger les solives dans la flamme, pour affaiblir les bases de la mer d’airain. Quant à toi, Méthousaël, le mineur de la tribu de Ruben, tu as aigri la fonte en y jetant des laves sulfureuses, recueillies aux rives du lac de Gomorrhe. Tous trois, vous aspirez vainement au titre et au salaire des maîtres. Vous le voyez, ma pénétration atteint le mystère de vos actions les plus cachées.

— Grand roi, répondit Phanor épouvanté, c’est une calomnie d’Adoniram, qui a tramé notre perte.

— Adoniram ignore un complot connu de moi seul. Sachez-le, rien n’échappe à la sagacité de ceux qu’Adonaï protège. »

L’étonnement de Sadoc apprit à Soliman que son grand prêtre faisait peu de fond sur la faveur d’Adonaï.

« C’est donc en pure perte, reprit le roi, que vous dégui-

seriez la vérité. Ce que vous allez révéler m'est connu, et c’est votre fidélité que l’on met à l’épreuve. Qu’Amrou prenne le premier la parole.

— Seigneur, dit Matos non moins effrayé que ses complices, j’ai exercé la surveillance la plus absolue sur les ateliers, les chantiers et les usines. Adoniram n’y a pas paru une seule fois.

— Moi, continua Phanor, j’ai eu l’idée de me cacher, à la nuit tombante, dans le tombeau du prince Absalon Ben-Daoud, sur le chemin qui conduit de Coria au camp

des Sabéens. Vers la troisième heure de la nuit, un homme vêtu d’une longue robe et coiffé d’un turban comme en portent ceux de l’'Yémen, a passé devant moi; je me suis. avancé et j’ai reconnu Adoniram; il allait du côté des tentes de la reine, et comme il m’avait aperçu, je n’ai osé le suivre.

— Seigneur, poursuivit à son tour Méthousaël, vous savez tout et la sagesse habite en votre esprit; je parlerai en toute sincérité. Si mes révélations sont de nature à coûter la vie de ceux qui pénètrent de si terribles mystères, daignez éloigner mes compagnons afin que mes paroles retombent sur moi seulement. »

Dès que le mineur se vit seul en présence du roi et du grand prêtre, il se prosterna et dit : « Seigneur, étendez votre sceptre afin que je ne meure point. »

Soliman étendit la main et répondit : « Ta bonne foi te sauve, ne crains rien, Méthousaël de la tribu de Ruben !

— Le front couvert d’un cafetan, le visage enduit d’une teinture sombre, je me suis mêlé à la faveur de la nuit aux eunuques noirs qui entourent la princesse : Adoniram s’est glissé dans l'ombre jusqu’à ses pieds; il l’a longuement entretenue, et le vent du soir a porté jusqu’à mon oreille le frémissement de leurs paroles; une heure avant l’aube je me suis esquivé : Adoniram était encore avec la princesse. »

Soliman contint une colère dont Méthousaël reconnut les signes sur ses prunelles.

« O roi ! s’écria-t-il, jai dû obéir; mais permettez-moi de ne rien ajouter.

— Poursuis |! je te l’ordonne.

— Seigneur, l'intérêt de votre gloire est cher à vos sujets. Je ce s’il le faut; mais mon maître ne sera point le jouet de ces étrangers perfides. Le grand prêtre des Sabéens, la nourrice et deux des femmes de la reine sont dans le secret de ces amours. Si j’ai bien compris, Adoniram n’est point ce qu’il paraît être, et il est investi, ainsi que la princesse, d’une ‘puissance magique. C’est par là qu’elle commande aux habitants de l’air, comme l'artiste aux esprits du feu. Néanmoins, ces êtres si favorisés redoutent votre pouvoir sur les génies, pouvoir dont vous êtes doué à votre insu. Sarahil a parlé d’un anneau constellé dont elle a expliqué les propriétés merveilleuses à la reine étonnée, et l’on a déploré à ce sujet une imprudence de Balkis. Je n’ai pu saisir le fond de l’entretien, car on avait baissé la voix,

LES NUITS DU RAMAZAN Gs1

et j’aurais craint de me perdre en m’approchant de trop près. Bientôt Sarahil, le grand prêtre, les suivantes, se sont retirés en fléchissant le genou devant Adoniram, qui, comme je lai dit, est resté seul avec la reine de Saba. O roi | puissé-je trouver grâce à vos yeux, car la tromperie n’a point effleuré mes lèvres |

— De quel droit penses-tu donc sonder les intentions de ton maitre ? Quel que soit notre arrêt, il sera juste... Que cet homme soit enfermé dans le temple comme ses compagnons; il ne communiquera point avec eux, jusqu’au moment où nous ordonnerons de leur sort. »

Qui pourrait dépeindre la stupeur du grand prêtre Sadoc, tandis que les muets, prompts et discrets exécuteurs des volontés de Soliman, entraînaient Méthousaël terrifé ? « Vous le voyez, respectable Sadoc, reprit le monarque avec amertume, votre prudence n’a rien pénétré; sourd à nos prières, peu touché de nos sacrifices, Adonaï n’a point daigné éclairer ses serviteurs, et c’est moi seul, à l’aide de mes propres forces, qui ai dévoilé la trame de mes ennemis. Eux, cependant, ils commandent aux puissances occultes. Ils ont des dieux fidèles. et le mien m’abandonne |

— Parce que vous le dédaignez pour rechercher l’union d’une femme étrangère. O roi, bannissez de votre âme un sentiment impur, et vos adversaires vous seront livrés !, Mais comment s'emparer de cet Adoniram qui se rend invisible, et de cette reine que l’hospitalité protège ?

— Se venger d’une femme est au-dessous de la dignité de Soliman. Quant à son complice, dans un instant vous le verrez paraître. Ce matin même il m’a fait demander audience, et c’est ici que je l’attends.

— Adonaï nous favorise. O roi | qu’il ne sorte pas de cette enceinte |

— S'il vient à nous sans crainte, soyez assuré que ses

1. On lit dans la Bible, I. Rois, 11. 1-5 (mais il s’agit d’un péché de Salomon où la reine de Saba n’a aucune responsabilité !) : Le roi Salomon aima beaucoup de femmes étrangères, outre la fille de Pharaon. de ces peuples dont Yabvé avait dit aux Israélites : « Vous n’irez pas chez eux, et ils ne viendront pas chez vous ; sûrement ils détourneraient vos cœurs vers leurs dieux » (Deutér., 7. 3-4). Mais Salomon s’aftacha à elles par amour. Quand Salomon fut vieux, ses femmes détournèrent son cœur vers d’autres dieux... Salomon suivit Astarté, la divinité des Sidoniens, et Milkom, l’abomination des Ammonites.…

défenseurs ne sont pas loin; mais point d’aveugle précipi tation : ces trois hommes sont ses mortels ennemis. L’envie, la cupidité ont aigri leur cœur. Ils ont peut-être calomnié la reine... Je l’aime, Sadoc, et ce n’est point sur les honteu propos de trois misérables que je ferai à cette princess linjure de la croire souillée d’une passion dégradante…. Maïs, redoutant les sourdes menées d’Adoniram, si puissant parmi le peuple, j’ai fait surveiller ce mystérieux personnage

— Ainsi, vous supposez sie n’a point vu la reine ?..

— Je suis persuadé qu’il Pa entretenue en secret. Elle est curieuse, enthousiaste des arts, ambitieuse de renommée, et tributaire de ma couronne. Son dessein est-il d’embaucher l'artiste, et de l’employer dans son pays à quelque magnifique entreprise, ou bien d’enrôler, par son entremise, une armée pour s’opposer à la mienne, afin de s’affranchir du tribut ? Je l’ignore… Pour ce qui est de leurs amours prétendues, n’ai-je pas la parole de la reine ? Cependant, j'en conviens, une seule de ces suppositions suffit à démon: trer que cet homme est dangereux... J’aviserai.. »

Comme il parlait de ce ton ferme en présence de Sadoc, consterné de voir son autel dédaigné et son influence évanouie, les muets reparurent avec leurs coiffures blanches. de forme sphérique, leurs jaquettes d’écailles, leurs larges ceintures où pendaient un poignard et leur sabre recourbé. Ils échangèrent un signe avec Soliman, et Adoniram se montra sur le seuil. Six hommes, parmi les siens, lavaient escorté jusque-là; il leur glissa quelques mots à voix basse. et ils se retirèrent.

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