‹ Gerard De NervalChapitre 217 sur 319 · LES DANSEUSES D’ÉGYPTE · texte numérisé non relu

LES DANSEUSES D’ÉGYPTE

De toutes les danseuses de l’Égypte, les plus renommées sont les Ghawasies d, ainsi désignées du nom de leur tribu. Une femme de cette tribu est appelée Ghaziyeh, un homme Ghazy, et le pluriel Ghawasies est généralement appliqué aux femmes ©. Leur danse n’est pas toujours gracieuse. D'abord elles commencent avec une sorte de réserve; mais bientôt leur regard s’anime, le bruit de leurs castagnettes de cuivre devient plus rapide, et, par l’énergie croissante de tous leurs mouvements, elles finissent par donner la représentation exacte de la danse des femmes de Gadès, telle qu’elle est décrite par Martial et par Juvénal t, Le costume dans lequel elles se montrent ainsi est semblable à celui que les Égyptiennes de la classe moyenne portent dans l'intérieur du harem. Il consiste dans le y44k ou an fery, le shintyan ?, etc., composés de belles étofles, et auxquels elles ajoutent des ornements variés. Le tour de leurs yeux est nuancé d’un collyre noir; l'extrémité des doigts, la paume de la main et certaine partie du pied sont colorées avec la teinture rouge du herné À, selon lPusage commun aux Égyptiennes de toutes les conditions. En général, ces danseuses sont suivies de musiciens appartenant pour la plupart à la même tribu; leurs instruments sont le kemenyeh où le rebab, et le far ou tarabouk et le zorah *. Mais le far en particulier est ordinairement entre les mains d’une vieille femme. Il arrive souvent qu’à l’occasion de certaines fêtes de famille, telles que mariages ou naissances, on laisse les Ghawasies danser dans la cour des maisons, ou, dans la rue, devant les portes, mais sans jamais les admettre dans l’intérieur d’un harem honnête, tandis qu’au contraire il n’est pas rare qu’on les loue pour le divertissement d’une

1. Juvénal : Satires, XI, 162-164. Martial, Epigrammes, V, 78.

2. Yalek : sotte de robe de chambre à demi ouverte devant. A#fery : vêtement analogue mais plus court. Shinfyan : pantalon.

3. Ces trois instruments sont respectivement une sorte de viole, un tamboutin ou tambour, un instrument à vent.

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réunion d’hommes. Dans ce cas, comme on peut l’imaginer, leurs exercices sont encore plus lascifs que nous ne le disions plus haut. Quelques-unes d’entre elles ne portent pour tout vêtement, dans ces réunions privées, que le shintyan (ou caleçon) et le 40h, c’est-à-dire une chemise ou robe très ample en gaze de couleur, demi-transparente, et ouverte par devant à peu près jusqu’à mi-jupe. S'il arrive alors qu’elles affectent encore un reste de pudeur, cela ne tient pas longtemps contre les liqueurs enivrantes qu’on leur verse abondamment.

Quelques-unes sont d’une grande beauté, la plupart sont richement vêtues, et ce sont en résumé les plus belles femmes de la contrée. Il est à remarquer que quelques-unes d’entre elles ont le nez légèrement aquilin, bien qu’à tous autres égards on retrouve en elles le type Otiginaire à,

Quoique les Ghawasies diffèrent légèrement, dans l'aspect, du reste des Égyptiens, nous doutons fortement qu’ils soient d’une race distincte comme ils l’affirment euxmêmes. Toutefois leur origine est enveloppée de beaucoup d'incertitude. Ils prétendent s’appeler Baramikeh où Borme- £eh © et se vantent de descendre de la fameuse famille des Barmécides, qui fut l’objet des faveurs et ensuite de la capricieuse tyrannie de Haroun-al-Raschid, dont il est question plusieurs fois dans les contes arabes.

Sur beaucoup des anciens tombeaux égyptiens on a représenté des Ghawasies (femmes) dansant de leur allure la plus libre aux sons de divers instruments, c’est-à-dire d’une manière analogue à celle des Ghawasies modernes, ou peut-être encore plus licencieuse; car une ou plusieurs de ces figures, bien que placées à côté de personnages éminents, sont ordinairement représentées dans un état de nudité complète. Cette coutume d’orner ainsi les monuments dont nous parlons, et qui, pour la plupart, portent les noms d’anciens rois, montre combien ces danses ont été communes à toute l'Égypte dans les temps les plus reculés, même avant la fuite des Israélites. Il est donc probable que les Ghawasies modernes descendent de cette classe de danseuses qui divertissaient les premiers Pharaons C,

Les Ghawasies, hommes et femmes, se distinguent ordinairement des autres classes en ce qu’ils ne se marient qu'entre eux; mais on voit quelquefois une Ghaziyeh faire

vœu de repentir et épouser quelque Arabe honorable, qui généralement n’est pas déconsidéré par cette alliance. Les Ghawasies sont toutes destinées à de misérables professions, mais toutes ne se consacrent pas à la danse. Le plus grand nombre se marient, mais jamais avant d’avoir embrassé l’état qu’elles ont choisi.

Le mari est soumis à la femme, il lui sert de domestique et de pourvoyeur, et généralement, si elle est danseuse, il est aussi son musicien. Cependant quelques hommes gagnent leur vie comme forgerons, taillandiers ou chaudronniers.

Quoique quelques-unes des Ghawasies possèdent des biens considérables et de riches ornements, beaucoup de leurs costumes sont semblables à celui de ces bohémiens qu’on voit en Europe et que nous supposons être originaires d'Égypte. Le langage ordinaire des Ghawasies des deux sexes est le même que celui du reste des Égyptiens; mais quelquefois ils font usage d’un certain nombre de mots particuliers à eux seuls, afin de se rendre inintelligibles aux étrangers. Quant à la religion, ils professent ouvertement le mahométisme, et il arrive souvent que quelques-uns suivent les caravanes égyptiennes jusqu’à la Mecque. On voit un grand nombre de Ghawasies dans presque toutes les villes considérables de l'Égypte. En général, leurs habitations sont des cahutes basses ou des tentes provisoires, car elles voyagent souvent d’une ville à l’autre. Cependant quelques-unes s’établissent dans de grandes maisons et achètent de jeunes esclaves noires, puis des chameaux, des ânes et des vaches sur lesquels elles trafiquent. Elles suivent les camps et se trouvent à toutes les fêtes religieuses ou autres, ce qui, pour beaucoup de gens, en forme le principal attrait. Dans ces occasions, on voit de nombreuses tentes de Ghawasies; quelques-unes ajoutent le chant à la danse et vont de pair avec les Awalim qui sont de la plus basse classe. D’autres encore portent le #0ba de gaze par-dessus un autre vêtement avec le shintyan et un #rhab 1 de crêpe ou de mousseline, et se parent en général d’une profusion d’ornements, tels que dentelles, bracelets et cercles aux jambes. Elles portent aussi un rang de pièces d’or sur le front, et quelquefois un anneau dans l’une des narines, et

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