Minaret
plaisanteries qu’elles obtiennent des applaudissements. Il n’y a que des hommes pour acteurs, les rôles de femmes étant toujours remplis par des hommes ou de jeunes garçons dans l’accoutrement féminin.
Voici, comme spécimen de leurs pièces, un aperçu de l’une de celles qui furent jouées devant Méhémet-Ali à l’occasion de la circoncision de l’un de ses fils, où, selon l'usage, plusieurs enfants des grands étaient également circoncis.
Les personnages du drame étaient un #4?/r ou gouverneur de district, un cheik-el-beled, où chef de village, un serviteur de ce dernier, un clerc cophte, un pauvre diable endetté envers le gouvernement, sa femme et cinq autres personnages qui faisaient leur entrée, deux en jouant du tambour, un troisième du hautbois et les deux autres en dansant. Après qu’ils ont un peu dansé et joué de leurs instruments, le nazir et les autres personnages font leur entrée et se mettent en cercle.
Le nazir demande : « Combien doit Owad, le fils de Regeb ? » Les musiciens et les danseurs, qui jouent alors le rôle de simples fe/ahs, répondent : « Dites au clerc de consulter le registre. » Ce clerc est vêtu comme un cophte, il a un turban noir et porte à sa ceinture tout ce qu’il faut pour écrire. Le cheik lui dit : « Pour combien est noté Owad, le fils de Regeb ? » Le clerc répond : « Pour mille piastres. — Combien a-t-il déjà payé ? » ajoute le cheik. On lui répond : « Cinq piastres. » Alors il dit au débiteur : « Homme, pourquoi n’as-tu pas apporté d'argent? » L'homme répond : « Je n’en ai pas. — Tu n’en as pas! s’écrie le cheik. Qu’on couche cet homme à terre », ajoutet-il. On apporte une espèce de nerf de bœuf dont on frappe le pauvre hère. Alors il crie au nazir : « O bey ! par l’honneur de la queue de ton cheval; à bey ! par l'honneur du bandeau de ta tête, à bey ! »
Après une vingtaine d’appels aussi absurdes faits à la générosité du nazit par le patient, il cesse d’être battu, on l’emmène et on le met en prison. Autre scène : la femme du prisonnier vient le voir et lui demande comment il se trouve; il lui répond : « Fais-moi le plaisir, ma femme, de prendre quelques œufs et quelques pâtisseries, et porte-les à la maison du cophte en le priant d’obtenir ma liberté. » La femme rassemble les objets demandés et les porte dans trois paniers chez le cophte; elle demande s’il est là; on
lui dit que oui; elle se présente et dit : « O Mahlem-Hannah ! fais-moi la grâce d’accepter ceci, et d’obtenir la libération de mon mari. — Quel est-il ton mari ? — C’est le fellah qui doit mille piastres. — Apportes-en deux ou trois cents comme tribut au cheik-el-beled. » La femme va chercher de l’argent et délivre son mari.
On voit par là que la comédie sert, pour le peuple, à donner des avertissements aux grands et à obtenir des améliorations et des réformes; c'était souvent le sens et le but de l’art dramatique du moyen âge. Les Égyptiens en sont encore là.
La métropole moderne de l'Égypte se nomme en arabe Al-Kabira, d’où les Européens ont formé le nom de X Caire. Le peuple l'appelle Masr ou Misr, ce qui est aussi le nom de toute l'Égypte. La ville est située à l’entrée de la vallée de la haute Égypte, entre le Nil et la chaîne orientale des montagnes du Mokatam; elle est séparée de la rivière par une langue de terre presque entièrement cultivée, et qui, du côté du nord, où se trouve le port de Boylac, a plus d’un quart de lieue de large, tandis que sa largeur n’en atteint pas la moitié du côté du midi.
Un étranger qui ne ferait que parcourir les rues du Caire croirait que cette ville est resserrée et n’offre que peu d'espace; mais celui qui voit l’ensemble du haut d’une maison élevée ou du minaret d’une mosquée s’apercevra bientôt du contraire. Les rues les plus fréquentées ont généralement une rangée de boutiques de chaque côté. La plupart des rues écartées sont munies de portes en bois placées à chacune des extrémités; ces portes sont fermées la nuit et gardées par un portier, chargé d’ouvrir à tous ceux qui veulent y passer. Ce qu’on appelle guarfier est un assemblage de quelques ruelles étroites avec une seule entrée commune.
Les maisons particulières méritent d’être décrites spé-
cialement. Les murs des fondations, jusqu’à la hauteur du premier étage, sont recouverts à l’extérieur et souvent à l’intérieur de pierres calcaires molles, extraites de la montagne voisine. Cette pierre, lorsqu'elle est nouvellement taillée, présente une surface d’une légère teinte jaune, mais bientôt elle brunit à l'air. Les différents compartiments de la façade sont quelquefois, au moyen d’ocre rouge et de blanc de chaux, alternativement peints en rouge et en blanc; ceci est surtout en usage pour les grandes maisons et les mosquées. Les constructions supérieures dont, ordinairement, la façade avance en saillie d’environ deux pieds, sont supportées par des consoles ou des piles; ces constructions se font en briques et sont souvent couvertes d’une couche de plâtre. Les briques sont cuites, leur couleur est d’un rouge sombre. Les couvertures des maisons sont plates et enduites d’une couche de plâtre. Les fenêtres en saillie des étages supérieurs qui se trouvent opposées dans les rues se touchent presque, et interceptent ainsi presque entièrement les rayons du soleil dans les rues, d’où il résulte une agréable fraicheur pendant l’été.
Les portes des maisons sont ordinairement arrondies du haut et ornées d’arabesques. Au milieu se trouve un compartiment dans lequel on place souvent une inscription; cette inscription est : « Il (Dieu) est le créateur excellent, l'éternel. » Ce compartiment et les autres de même forme, mais plus petits, qui se trouvent sur les portes, sont peints en rouge avec une bordure blanche; le reste de la surface de la porte est peint en vert; le choix de ces couleurs se rattache à des idées superstitieuses. Les portes sont munies d’un marteau en fer, et d’une serrure en bois, et presque partout on trouve à côté des portes une borne formée de deux marches, pour qu’on puisse en sortant monter à âne ou à cheval.
Les TR NS du rez-de-chaussée qui avoisinent la rue ont de petites fenêtres grillées en bois, mais percées assez haut pour qu'un passant ne puisse regarder dans l’intérieur. Les croisées des appartements font saillie d’un pied et demi environ; ces fenêtres sont généralement garnies d’un treillage en bois tourné, qui est si serré qu’il empêche la lumière du soleil de pénétrer, tout en laissant circuler l'air. Ces treillages sont rarement peints. Ceux qu’on a voulu embellir sont peints en rouge et en vert. On appelle ces fenêtres wowcharabys. Ce dernier mot signifie endroit
pour boire, et dans quelques maisons on place dans les embrasures de ces croisées des vases de terre poreuse qui rafraichissent l’eau par l’évaporation que cause le courant d'air. Immédiatement au-dessus de la croisée en saillie on en trouve une autre plate avec un treillage ou un grillage en bois, ou avec des verres de couleur. Ces fenêtres supérieures, lorsqu'elles sont munies d’un treillage, reptésentent ordinairement quelques dessins de fantaisie, soit un bassin et une aiguière superposés au-dessus de cette fenêtre, ou bien la figure d’un lion, ou le nom de 4//h, ou bien les mots : « Dieu est mon espoir », etc. Quelques-unes des fenêtres en saillie sont construites entièrement en bois, et quelques-unes ont des carreaux de côté.
En général, les maisons sont élevées de deux ou trois étages, et chaque maison renferme une grande cour non pavée, appelée bosch, dans laquelle on entre par un passage construit de manière à ce qu’il s’y trouve un ou deux coudes, afin d’empêcher les passants de voir à l’intérieur. On trouve dans ce passage une sorte de banc, adossé au mur dans toute sa longueur, nommé wastabab, et qui est destiné au portier et aux domestiques. La cour renferme d’ordinaire un puits d’eau saumitre, qui s’infiltre du Nil à travers le sol. Le côté de ce puits, qui est le plus à l’ombre, est presque toujours pourvu de deux jarres que l’on remplit chaque jour avec de l’eau du Nil qu’on y transporte de la rivière - dans des outres. Les principaux appartements donnent sur les cours; quelquefois les maisons ont deux cours, dont la seconde dépend du harem; chacune de ces cours est ornée de petites niches en forme d’arches, où l’on cultive des arbustes et des fleurs. Les murailles intérieures des maisons formant le carré des cours sont en briques et blanchies à la chaux. Les cours ont plusieurs portes de communication avec l’intérieur, dont l’une est nommée hab e/ harem (porte du harem); c’est par là qu’on arrive à l’escalier qui conduit aux appartements exclusivement destinés aux femmes, aux maîtres et à leurs enfants.
Le rez-de-chaussée possède aussi un appartement généralement connu sous le nom de wandarah, où les hommes sont reçus; cet appartement a une large fenêtre avec une ou deux autres petites fenêtres, taillées sur le même modèle. Le parquet de ces appartements descend en pente de six à sept pouces; cette partie inférieure est appelée drkaab.
Dans les maisons des riches, le dwrkaah est pavé en
GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T. Il. st
losanges de marbre blanc et noir, et tous les interstices sont mosaïqués de morceaux de tuiles d’un rouge vif, qui représentent une incrustation élégante et fantastique. — L'on trouve au milieu dans la cour une fontaine qu’on appelle faskeyhé, et dont les jets retombent en cascade dans un bassin pavé de marbres colorés. — Les fontaines, dont les eaux s'élèvent à une assez grande hauteur, font ordinairement face à une tablette en marbre, ou bien en pierres ordinaires, d'environ quatre pieds de hauteur, nommée suffeh. Cette tablette est supportée par deux ou plusieurs arcades, et même quelquefois par une arcade unique, sous laquelle on place les ustensiles dont on se sert journellement, c’est-à-dire des vases contenant des parfums, ou des vases d’ablution dont on fait usage, avant et après les repas, afin de se préparer à la prière.
La partie la plus élevée des appartements est nommée divan, corruption du mot palais . En entrant dans cette partie de l'habitation, chacun Ôte ses chaussures avant de pouvoir pénétrer dans le divan. Cette pièce qui, dans le fait, nest qu’une antichambre, est pavée de pierres communes. L'été on recouvre le sol d’une natte, et en hiver d’un tapis. De trois côtés on y voit des matelas et des oreillers. Chaque matelas est ordinairement de trois pouces d’épaisseur; sa largeur est d’environ trois pieds. Les lits sont faits, soit à terre, soit sur des lits de sangle, et les oreillers, qui ont presque toujours en longueur la largeur du lit lui-même, sur la moitié de cette largeur en épaisseur, reposent contre le mur. Matelas et oreillers sont rembourrés de coton renfermé dans des taies de calicot imprimé, de drap, ou de diverses étofles de prix. Les murs des maisons sont enduits de plâtre et blanchis à l’intérieur. On trouve presque partout dans les murailles deux ou trois armoires peu profondes, dont les portes sont faites en panneaux fort petits. Cette habitude est motivée par la sécheresse et la chaleur du climat, qui déjette les grandes pièces de bois, au point
1. Passage curieusement obscur et qui incite à se demander si Gérard n’a pas travaillé en ayant auprès de lui quelqu'un qui lui traduisait oralement le texte de Lane. Celui-ci en effet parle d’une partie de la maison appelée /ewa’n, mot qui signifie aussi palais. On conçoit que le mot prononcé à l’anglaise ait pu être confondu par Gérard avec le français divan, d'autant plus aisément que ce mot est lui-même oriental.
que l’on pourrait croire qu’elles ont passé au four. Les portes des appartements sont, par la même raison, composées de pièces rapportées. La distribution variée des panneaux que l’on voit dans toutes les boiseries offre une image curieuse et riche d’imagination et de combinaison.
Les plafonds sont en bois; les poutres transversales sont sculptées; on les peint quelquefois en couleur et d’autres fois on les dore. Le plafond du dwr£kaah dans les principales maisons est d’une richesse extrême, avec des losanges superposées, formant des dessins bizarres, mais réguliers, dont leffet ornemental est du meilleur goût.
Au milieu du carré formé par ces pièces, l’on suspend un lustre. La manière toute particulière dont les plafonds sont peints, la bizarrerie des dessins qu’ils représentent et qui semblent se croiser très irrégulièrement, tandis que toutes ces intersections sont des parties on ne peut plus régulières, forment un ensemble qui éblouit l’œil.
À l’intérieur de quelques maisons, on voit une pièce appelée wakad, qui est consacrée au même usage que le mandarab; son plafond est supporté par une ou deux colonnes et des arches, dont la base est munie d’une grille. Le rez-de-chaussée a aussi sa pièce de réception, qui s'appelle ahtabosch. Elle est généralement carrée; sa façade sur la cour est ouverte, et du centre s’élève un pilier destiné à supporter les murs construits au-dessus; elle est dallée, et un long sopha en bois règne de trois côtés de la muraille. Cette pièce, qui peut être assimilée à une cour, est fréquemment arrosée, ce qui communique aux appartements voisins, du moins à ceux du rez-de-chaussée, une fraîcheur fort précieuse dans ces climats.
Dans les appartements supérieurs, qui sont ceux du harem, il y en à un, nommé le £aah, dont l’élévation est prodigieuse. On y trouve deux dvans, longeant chacun des côtés de la pièce; l’un est plus large que l’autre, et le plus large est celui qu’on offre de préférence à ceux qu’on désire honorer. Une partie du toit de ce salon, celle qui partage les deux divans, est plus élevée que le reste. Au milieu, l’on pend une lanterne, appelée wemrak, dont les faces sont ornées de treillages, comme ceux des croisées, et qui supporte une petite coupole. Il est rare que le dwr- Raab ait une petite fontaine, mais il est souvent pavé de la même manière que le #andarab.
On trouve dans beaucoup de pièces d’étroites planches,
surchargées de toutes sortes de vases en porcelaine de Chine, qui ne servent que pour l’ornement de l’endroit; ces planches, placées à plus de sept pieds au-dessus du sol, règnent tout autour de la pièce, sauf les solutions de continuité formées par les embrasures des fenêtres et des portes. Les pièces sont presque toutes fort élevées; leur hauteur est d’au moins quatorze pieds. On en trouve beaucoup qui ont davantage; le Æaah est pourtant toujours ce qu’il y a de plus spacieux et de plus élevé, et, dans les principales maisons, c’est le plus beau salon. |
Dans quelques étages supérieurs des maisons des riches, l’on voit, outre les fenêtres en treillage, de petites croisées en verres de couleur, représentant des corbeilles de fleurs et d’autres sujets gais et frivoles, ou seulement quelques dessins fantastiques d’un effet charmant. Ces fenêtres en verres de couleur, appelées kawasyés, Sont presque toutes de deux ou trois pieds de hauteur et d’environ deux pieds de largeur; on les place à plat sur la partie supérieure des croisées en saillie, ou dans quelque partie supérieure des ouvertures de la muraille, d’où elles projettent une lumière douce et magique, dont les reflets sont on ne peut plus charmants. Ces fenêtres se composent de petits morceaux de verre de diverses couleurs, fixés dans des bordures de plâtre fin, et renfermés dans un cadre de bois. On voit sur les murs en stuc de quelques appartements des peintures grossières, représentant le temple de la Mecque ou le tombeau du prophète, ou bien des fleurs et d’autres objets de fantaisie. On y trouve aussi des maximes arabes et des sentences religieuses. La plupart de ces sentences où maximes sont transcrites sur du beau papier enjolivé de quelque chefd'œuvre calligraphique et encadré sous verre. Les chambres à coucher ne sont point meublées comme telles, car le jour on ramasse le lit, qu’on roule et qu’on pose dans un coin de la pièce ou dans un cabinet qui sert de dortoir pendant hiver. L'été, la plupart des habitants couchent sur les terrasses des maisons. Un paillasson ou un tapis étendu sur les pierres dont est pavée la pièce, et un divan, forment ameublement complet d’une chambre à coucher, et en général de presque toutes les chambres.
Les repas sont servis sur des plateaux ronds que l’on place sur un tabouret peu élevé. Les convives s’asseyent à terre tout autour. L’usage des cheminées y est inconnu, et les appartements sont chauffés en hiver au moyen de
braise placée dans un réchaud; on ne connaît les cheminées que dans les cuisines.
Beaucoup de maisons ont sur le toit des hangars dont l'ouverture est tournée vers le nord ou le sud-ouest, et destinés à rafraîchir les chambres supérieures.
Chaque porte a sa serrure es bois; elle s’appelle dabbe : plusieurs pointes en fer correspondent aux trous qui se trouvent dans le pêne.
Presque toutes les maisons du Caire pèchent par le manque de régularité. Les chambres y sont ordinairement de plusieurs hauteurs à compter du sol, ce qui fait qu’il faut sans cesse monter ou descendre quelques pas pour passer d’une chambre à une autre. Le but principal de l’architecte est de rendre la maison aussi retirée que possible, surtout dans la partie destinée à l’habitation des femmes, et d’éviter que l’on puisse, des fenêtres, voir dans les appartements, ou être vu des maisons voisines.
Dans les maisons des personnes riches ou d’un certain rang, l’architecte à soin de ménager une porte secrète (bab sirs), nom que l’on donne aussi quelquefois aux portes des harems, pour faciliter une évasion en cas de danger d’arrestation, ou d’assassinat, ou bien pour donner accès à quelque maitresse qui peut ainsi être introduite et reconduite en secret; les maisons des riches contiennent aussi des cachettes pour les trésors; cet endroit est nommé makhba. On trouve encore dans les harems des grandes maisons des salles de bains, qui sont chauflées de la même manière que les établissements’ de bains publics.
Lorsque le bas d’une maison est occupé par des domestiques, les étages supérieurs sont divisés en logements distincts, et cette partie de la maison est nommée raba; ces logements sont entièrement séparés l’un de Pautre, ainsi que des boutiques au-dessous, et on les loue à des familles qui n’ont pas les moyens de payer le loyer d’une maison entière. Chacun des logements d’un raba est composé d’une ou de deux salles, d’une chambre à coucher, et ordinairement d’une cuisine et de ses dépendances *. IL est rare de trouver de semblables logements ayant sur la rue une entrée particulière P,