‹ Gerard De NervalChapitre 282 sur 319 · I. LE MATIN ET LE SOIR Page · texte numérisé non relu

I. LE MATIN ET LE SOIR Page

a. R. M. : Zeynébi (et de même dans la suite).

b. R. M. add. : il faut que je te dise d’abord ce qui m'est arrivé depuis mon retour d’une expédition dans la montagne, dont je t’ai envoyé dernièrement le récit.

Je suis revenu pour quelques jours m’établir à Phôtel de Battista en attendant une occasion pour passer par mer à Saïda, l’ancienne Sidon. Le temps était devenu si mauvais, qu'aucune barque n’osait

sortir. Pourtant à terre le soleil brille, l’azur implacable du ciel n’est

pas terni d’un seul nuage : on ne se plaint guère que du vent qui soulève çà et là des colonnes de poussière; mais, sur la mer, tout remue et se balance, les navires ivres entrecroisent leurs mâts et leurs cheminées. Rien n’est plus étonnant à voir que ce désordre au milieu du calme, cette tempête à sec, cette mer perfide qui ouvte ses noirs abîmes sous

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de gais rayons de soleil. Il doit être doublement triste de se voir noyé par un si beau temps.

J'ai retrouvé à la table d’hôte le missionnaire anglais dont j'avais fait la connaissance quelque temps auparavant; la tempête ne le contrariait pas moins que moi et l’arrêtait dans le projet du même voyage. La prévision d’être bientôt compagnons de route vint donner à nos relations quelque chose de plus intime, et nous sortimes ensemble après le déjeuner pour aller voir le beau spectacle de la mer agitée.

En descendant au port, nous rencontrâmes le père Planchet, qui s'arrêta et voulut bien causer quelque temps avec nous. Ce n’est pas un des moindres sujets d’étonnement dans ce pays de contrastes que de voir un jésuite et un missionnaire évangélique s’entretenir avec affabilité. En effet, quelles que soient leurs luttes intimes et détournées, ces pieux adversaires se rencontrent continuellement à la table des consuls et se font bon visage à défaut de mieux. Du reste, à part l'influence occulte qu’ils peuvent conquérir dans les luttes des montagnards, ils ne risquent plus guère en fait de conversion de se rencontrer sut le même terrain. Les agents catholiques ont renoncé depuis longtemps à convertir les Druses, et ne s’attaquent guère qu'aux Grecs schismatiques, dont les idées ont plus de rapport avec les leurs. Les missionnaires anglais ont, au contraire, à leur service toutes les nuances vatiées des diverses sectes protestantes, et finissent par trouver des points de rapport extraordinaires entre leur foi et celle des Druses. La question en fin de compte étant d’inscrire le plus de noms possible au livre qui contient l’état de leurs travaux, ils parviennent à prouver aux néophytes qu’au fond les Anglais sont un peu Druses. Cela explique le proverbe de ces derniers : Ingliz, Durzi, sava-sava ; & Les Anglais, les Druses, c’est la même chose ». — Ht peut-être de cette façon sont-ce les missionnaires eux-mêmes qui ont l’air de se convertir ?

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