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Portraits d'hier
N» 44. — !"■ Janvier 1911
Les hommes ne sont mystérieusement sensibles qu'aux poètes qui n'oublièrent pas qu'en pleine détresse de vivre, parfois, des heures merveilleuses s'allument. Un poète toujours heureux ne les émeut guère ; un poète sans cesse larmoyant les excède. Peut-on suggérer ainsi la séduction toujours vive de la personnalité souriante et tragique de Gérard de Nerval ?
La vie de cet attachant écrivain passa tour à tour du ravissement à une douleur voiliée, presque pudique, A Mre son œuvre surtout fiaiite de fragments, on a l'émotion dl'all'er dans un cimetière plein de stèles brisées honorant des adolescents qui moururent sans donner lieuTs fruits. Gérard de N>erval ne fut-il pas en effet l'un de nos plus touchants tresseurs ée guirlandes printanières ?
Rares sont parmi les poètes, ceux qui accédèrent oomoiie lui dans les domaines privilégiés du Rêve. 11 fuit le plus libre des hommies en croyaint à toutes fes fois. Curieux et enthousiaste, rien ne l'enchaîna que l'Amouir. Sans défiance, il commit toutes les imprudences de l'être qu'aucun avertissement ne peut retenir et son existence s'écoula à respirer les fleurs des champs, en souvenir d'une enfance idyllique vécue sous le ciel le plus nuancé de notre pays, et les tubéreuses des jardins défendus où s'empoisonna son intelligence avide de tant de secrets.
Souvenons-nous du dangereux empressement avec kqueil, à dix- 'huit ans, il accourut se mettre au service du Merveilleux, sous la conduite de Méphistophélès ! Il nous semble lui entendre dire avec la soumission heureuse d'Ariel à Prospéro :
« Pairdon<! Maître! Je me conformerai aux commaiiidements et je ferai gentiment mon métier d'esprit! »
Son métier d'esprit ! Il l'accomplit avec un zèle infatigable. Toute sa vie est une obéissance aux désirs d'une imagination jamais au repos
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et à cleuix passionis qui n'en font qu'une : sa fidélité à une terre unique et l'adoration d'une âmie intangible.
Si Chopin eut la révélation de son génie, suivant ce que nous en rapporte Liszt, d'avoir vu danser, enfant, l'es belles Polonaises endiaman/tées sous les lustres des salons de Varsovie, ce fut en assistant a'Uix rondes des jeunes vililageoises die l'Ik-de-Franoe que Gérard de Nerval sentit sa vie s'emparer du charme qui le rendra immortel
Lia nobliesse de la douleur le saore davantage à nos yeux. Cet artiste, au cœur délicat d'où émane un ra}^n de si tendre joie, fut un grand mélancolique. L'éternielilie damnation de Prométhée pèse sur son destin :
Un point noir est resté dans mon regard avide.
Cri de malheur de celui qui, d'un œil trop frais
Contemple impunément le Soleil et la Gloire.
Toujours entre ce maudit et le Boniheur apparaîtra l'ineffaçable point noiir. Il entachera ses plus aimables visions.
De plus, la Femme, sans le vouloir, sera cruelle pour cette âme trop candide. Aussi, toujours lia verra-t-il empreinte d'une sorte de grandeur mythique et lui inspirera-t-elle une instinctive* a terreur secrète ».
« Vouis l'avez aperçue sans dbute avec sa tête au col flexible qui se dresse sur son corps penché... — nous confie-t-il de la fée dit Rhin : la Lorely. — Sa longue chevelure blonde tombe à droite sur ses blanches épaules commie un fleuve d'or qui s'épancherait dans lies eaux verdâtres... Son sourire est doué d'une grâce invincible et sa bouche entr'ouverte laisse échapper les chants de l'anitique syrène. »
Pour avoir trop regardé le sourire d'une « ondine fatale » qui, bien que charmeuse de foule, ne pouvait atteindre à la hauteur de ses rêves trop purs, une flamme embrasa son rêve et sa lueur grandissante l'entraîna de plus en plus hors de la vie...
Il n'était pas de son temps, quand il passa parmi les hommes : d'aucuns le trou'vaiemt suranné; aujourd'hui il est un <les rares écrivains qui apparaissent vraiment jeunes parmi de bruyiants contemporains déjà couverts de ridies et de poussière. On le trouvait périmé : il annonçait l'avenir.
Tout en lui respirait lia poésie, l'esclavage confiant de la Beauté. Ses amis les plus sceptiques s'attendrissaient devant son. déchirement mys'térieux. « Il avait dans la voix des inflexions si dlouces cju'on .se prenait à l'écouter oomniie on écoute un chant. Tous ceux qui ont
entendu cette voix ne l'oublieront jamais », nous apprend un témoin de sia vie (i).
Une ferveur captivante, faite d'une sorte de souffrance heureuse, monte à jamais du souven/ir de cet ange terrestre diont l'amiouir maiheu^reuix fuit l'aHm-ient presquie absolu et qui, sous régide des fées bonnes et mauvaises, fuit un très pur poète en même temps qu'un homme simple et bon.
Il y aura cent-deux ans, le vingt-et-un mai prochain,, que naquit à Paris, rue Saint-Martin, 96, Gérard de Nerval. Son père, Gérard Labrunie — de Nerval fut un pseudonyme pris par son fils dans la vie littéraire — était chirurgien dans l'armée de Napoléon. Gérard de Nerval connut à peine sa mère. CeMe-ci, pour accompagner son époux vers les steppes de la Russie où l'Empereur entraînait ses soildats, le comfia, âgé de dix-huit mois, aux soins d'un de ses frères qui habitait Montagny, petit village du \^alois.
On imagine l'influence providentielle que dut exercer sur la sensibidité de cet enfant quasi-O'rphelin, la contemplation d'une campagne aux fins paysages de prairies et de bois sililonniés de clairs ruisseaux chanteurs, sous un ciel délicat parsemé d'agiles nuages, et quelle dut être sa vie parmi une population à l'image heureuse de cette province encore fidèle atix coutumes de la vieille France.
Gérard atteignit sa septième année... On connaît ce récit de sa première entrevue. avec son père; on ne résiste jamais à rémotion de le reproduire :
« Je jouais, insoucieux sur la porte de mon oncle, quand trois officiers parurent devant la maison; l'or noirci de lieurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldats. Le premier m'embrassa avec une telle effusion que je m'écriais: «Mon père!... tu me fais mal ! )) L'étreinte lui avait révélé la qualité de l'étranger (2).
« Tu me fais mal ! » N'est-ce pas déjà le cri de douleur que devait si particulièrement lui arracher la Vie ?
(( De ce joUir, mon destin changea », ajoute-t-il.
Sa mère était morte à vingt -cinq ans, là-bas, « d'une fièvre qu'elle gagna en traversant un pont chargé de cadavres où sa voiture manqua d'être renversée ». Elle reposait dans un cimetière de la Silésie.
(i) M. Georges Bell. — Gérard de Nerval.
(2) Toutes les citations entre guillemets sont extraites des œuvres de Gérard de Nerval ou de l'Histoire du Romantisme de Théophile Gautier.
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Deux soldats accompagnaknt son ]>ère :
« Tons trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des flots de la Bérésina glacée, me prit avec kii pour m' apprendre ce (ju'on api)elait mes devoirs... Le soldat qui les servait eut l'idée de me consacrer une ])artie de ses nuits. Il me réveillait avant l'aube et me promenait sur les collines voisines de Paris, me faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes ou dans les laiteries. »
Sinjguliière éducation, bien capable d'avoir imprimé à cette âme fraîche le plus inguérissable des penchants : la Poésie !
Bientôt, Gérard quitta le Valois ix)ur entrer comme externe libre au collège Charlemagne. Il y fut un élève dies plus brillants. Sous la direction paternelle sa culture classique se compléta de l'étude de l'italien et de l'allemand et, quelque peu, de celle de l'arabe et du persan. Mais toutes ses vacances d'écolier, il venait les passer chez son oncle, à Montagny ; là il reprenait sa vie rustique d'autrefois avec ses amis les petits paysans, parmi l'affection de jeunes tantes et d'adolescentes cousines. C'étaient des courses sans fin parmi les champs et les bois, des équipées en bandes joyeuses, chansons aux lèvres, pamii ces localités aux noms délicieux : Eve, Ver, Othys, Loisy, Châalis, Ermenonville, avec des arrêts aux bals villageois où il faisait danser ses compagnes. Une fois, il y fut témoin d'une fête de jeunes gens qui devait lui laisser dians le cœur un immortel souvenir que nous évoquerons bientôt.
De 1826 datent ses premiers poèmes, deux élégies : Napoléon et la^ France guerrière, et La Mort de Talma, vers qu'il réimira à ceux de son prochain recueil, puis une comédie en un acte : U Académie et les membres introuvables. En cette dernière œuvre, pleine d'une juvénilité frondeuse, notre adolescent rompt ses premières lances contre la vieillie institution du Pon-t-des-Arts.
Il y témoigne, d'une façon assez mordante, de son tempérament spirituel, éminemment français. Il est vrai que notre poète de dixsept ans épanche là sa jeune rancune : l'Académie n'a-t-elle pas commis l'injustice de ne pas couronner un mémoire qu'il lui a adressé sur la Poésie du xvi® siècle!... Mais le sang qui iiui vient d'un soldat de la Grande- Arrimée est épique. Enfant ébloui, il a assisté, au champ de Mai, à la distribution des Aigles!... L'année suivante, paraissent Les Elégies Nafionales et Satires politiques. Imitée de Casimir Delavigne, de Béranger, cette œuvre se compose de poèmes à la gloire de Napoléon et de satires contre les Jésuites. Poèmes rapidement écrits, remarquables seulement par la précoce facilité de leur auteur et le culte passionné que celui-ci vouait au grand capitaine. L'œuvre eut une belle presse. En quelques jours, trois éditions furent épuisées. Quelle
gloire pour nn écrivain qui usait encore ses culottes sur les bancs du collège !
Ses études sont terminées ; Gérard a dix-huit ans et vit au matin de ce siècle qui jouit de la divulgation de l'œuvre poétique d'André Chenier et fête, en même temps, la résurrection de Ronsard dédaigné depuis presque deux siècles ! La possession complète de l'allemand incite Gérard à traduire, pour une édition popuilaire, moitié prose, moitié vers, le Faust de Gœthe. Il y réussit d'une façon si intelligente que son immortel auteur lui envoie de Weimar un biHet enthousiaste.
Cette descente, en pleine adolescence, atix arcanes du génie gennanique, l'imprégnera pour toute sa vie d'une sorte die dangereux vertige. La limpidité de son esprit s'y teintera des fumées du rêve allemand, mais son style n'y perdra aucune dte ses qualités natives d^e finesse et d'élégance.
1830 le trouve aux côtés d'Hugo à la première à^ H ernani. Il est un des organisateurs de cette soirée épique du 25 février on toute une jeunesse bigarrée et farouche proclama, au cri insolent et naïf, mille fois répété de : « Mort aux perruques ! » la naissance d'un esprit nouveau. C'est lui qui distribue le fameux petit carré rouge, griffé par le maître du mot de passe : Hierro, qui permettra l'accès du parterre à la claque belliqueuse d'écrivains et de peintres qu'il a été chargé de recruter. Il fréquente les plus excentriques compagnons littéraires. Les truculences ou les singularités d'un Pétrus Borel, d'un Augustus Mac-Keat, d'un Philothée O'Neddy, d'un Napoléon Tom, ne l'effarent point. Et cependant il n'a rien d'un Jeune-France, ni d'un Bousingot. C'est une jeune homme modeste et timide, aux cheveux blonds, un peu clairsemés, au beau front pâle, « au nez fin, de forme légèrement aquiline, à la bouche gracieuse avec la lèvre inférieure un peu épaisse, signe de bonté ». Facilement, il rougit. Ni les redingotes soutachées, les polonaises à brandebourgs, les pourpoints chatoyants, les manteaux à l'espagnole de son pittoresque entourage, pas même le gilet de satin écarlate et les longs cheveux de Théo, son meilleur ami, n'en impose à sa nature « plus subjective qu'objective ». Il va par la vie vêtu d'un simple paletot bleu foncé ou « d'une sorte de redingote d'étoffe noire brillante aux vastes poches où il enfouit une bibliothèque de bouquins récoltés çà et là, cinq ou six carnets de notes et tout un monde de petits papiers sur lesquels il écrit d'une écriture fine et serrée les idées qu'il prend au vol pendant ses longues promenades ». De quel prestige jouit donc ce jeune homme pour mériter l'absolution de ses excessifs compagnons si intransigeants sur la question du costume et des allures ; eux, qui sévèrement osent reprocher à Hugo, leur dieu, ses vêtements bourgeois. C'est qu'ils sentent brûler en lui la flamme du plus pur lyrisme et qu'il est le seul vrai lettré de leur bande. En outre, il annonce déjà celui qu'on appellera pour la délica-
tesse et la loyauté de son caractère, son dévouement à l'amitié : le bon Gérard. Sa conversation est éblouissante, quoiqu'il commence à vivre dans un presque constant état d'absence qui oblige l'ami qui le rencontre dans la rue à ne pas « l'aborder brusquement de peur de le faire tomber du haut de son rêve comme un somnambule qu'on réveillerait en sursaut, se promenant les yeux fermés et profondément endormi sur le bord d'un toit ». Une irrésistible inclination le pousse depuis longtemps vers l'étude des sciences occultes ; il s'y abandonne avec une inquiétante ardeur. Son âme est pleine de superstitions : croyance à la métempsycose, à la transmigration des âmes, aux signes fatidiques... « Il était de ceux qui, en hiver, raconte Théophile Gautier, mettent leur paletot en gage pour acheter une épingle en turquoise ou un anneau cabalistique. » Aussi doit-il suivre d'un œil amusé, lui qui a toutes les curiosités et toutes les indulgences, les fantaisies les plus extravagantes de ses amis et boire sans étonnement avec eux dans un crâne humain que l'on se passe à la ronde en guiise de coupe et que d'aiMeurs, lui-même, Gérard, a dérobé à la collection anatoiiiique de son père le chiruTgiem-major ; lequel crâne avait fait partie intégrante, assure Gautier, d'un tambour-major tué à lia Moskowa.
Déjà chez Gérard l'écrivain est accomipH. Aussi pourra-t-il traverser le Romantismie sans que son oeuvre s'y entache des marques indélébiles de cette intempérante école. Alors que ses compagnons abuseront, des cliairs-obscurs et des cou-lieurs les plus outrées, lui de p^lus en plus se plaira « dans les gammes tendres, les pâleuirs délicates, et les gris de perle chers à l'école française de l'autre siècle ».
1830, c'est aussi l'année où il fait paraître sa traduction en prose de Poésies allemandes. Il y révélait, en France, les morceaux les plus populaires des œuvres de Gœthe, Schiller, Klopstock. Bûrger, Uhland, Kœrner, Jean-Paul Richter, Hoffmann, auxquelles plus tard il joindra ceux d'un poète qui deviendra un ami très cher et dont le fin génie ne sera pas sans affinités avec le sien : Henri Heine.
L'ambition de la plupart de ces poètes, qui allaient jusqu'à réclamer comme i)atrimoine national : « les rêves de la fièvre et le royaume des esprits », selon l'expression de l'un d'eux, était bien faite pour séduire la nature mystique de Gérard, déjà si profondément inféodé au rêve allemand.
Enfin, 1830, c'est l'année où il vit pour la première fois Jenny Colon.
Pour se rendre compte de la surprise profonde qu'apportait, dans lia vie de Gérard cette rencontre, iil est nécessaire de revenir une demid>ouzaine d'années en arrière et placer ici la féerique anecdote, toujours redite avec émotion, car il n'est pas de plus virginal conte d'amour, que tout biographe pieux de Gérard de Nerval ne peut se
dispenser de reprendre, puisqu'elile est le centre merveilleux autour duquel doit tourner la vie de nptre héros.
C'était durant la période des vacances, dans son bien-aimé Valois. Chaque fois il y retrouvait de tendres coniipagnes, car, toujours, en giarçon timide et doux, il avait préféré la société des filles à celle des garçon,s. Là, tantôt l'une, tantôt l'autre, par une chanso'n, une expression de terroir, voire même un attrape-nigaud, initiait gaiement « le Parisien » aux coutumes de leur aimable pays. Mais parmi toutes ses petites amies, il avait toujours eu une prédilection marquée pour l'une d'elles, nommée Sylvie. Chaque année il( la retrouvait plus charmante, « si vive et si fraîche avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peaiu légèrement hâlée ». Et c'était surtout en sa sentimentaile et rieuse société qu'il faisait ses promenades les plus chères. Or, un soir, probablement vers la mi-septembre, à l'orée de ces longs crépuscules qui rendent l'âme si sensible dans la nature si émouvante, tous deux s'arrêtèrent devant la grille de ce
château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs, Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs...
château qui deviendra immortel par la fidélité du souvenir du poète. Comme dans les villages aux seigneurs accueillants de nos plus aimables légendes : « des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois, où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la Fraince ». La main dans la main, ils aillèrent se mêler à cette ronde. Gérard était toute tendresse pour sa petite amie : « Je n'aimais qu'elle, je ne voyais qu'elle — jusque-là! » C'est à peine s'il avait remarqué parmi les danseuses une belle et grande jeune fille blonde dont il allait apprendre le nom volant respectueusement sur les lèvres des jeunes villageoises : Adrienne. Gérard était le seul garçon de cette assemblée : « Tout à coup, suivant les règles de la danse, Adrienine, se trouva placée seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On nous dit de nous embrasser... En lui donnant ce baiser, je ne pus m'empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s'empare de moi. — La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s'assit autour d'elle et aussitôt, d'une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines de mélancolie et d'amour qui racontent les malheurs d'une princesse
enfermée dans sa tour par la volonté cUiin père qui la punit d'avoir aimé. » Cette belle jeune fille, Gérard croyait la reconnaître; où donc Tavait-il déjà rencontrée ? Dans une autre vie ? Peut-être. « A mesure ({u'elîe chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. Elle se tut, et personne n'osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées qui déroulaient leurs blancs tlocons sur la pointe des herbes. Nous pensions être au paradis. — Je me levai enfin, courant au parterre du château où se trouvaient des lauriers... )> 11 y confectionne une couronne qu'il revient poser sur les cheA^eux d'or d'Adrienne. Elle ressemblait ainsi, sous les rayons pâles de la lune, « à la Béatrice du Dante qui sourit au poète errant sur la Hsière dies saintes diemeures ». En outre, on la disait a la petite-fili'e de l'un des descendants d'une famille alliée aux anciens rois de France. Le sang des Valois coulait dans ses veines ». Comment résister à de tels prestiges quand on a quinze ans et l'âme émerveillée d'un poète ? En un instant, la hantise d'un bonheur extra-terrestre avait ])ri'S la place de la tendresse qu'il nourrissait ])ouir sa petite amie d'enfance. La demoiseMe du château qui s'était mêlée d'une façon si charmante aux jeux des humbles filles du vildiage avait salué l'assemblée puis était partie, laissant le jeune rêveur sous le coup die la plus affolante apparition. Quand Gérard revint près de Sylvie, ceWe-ci ]^>lieurait. Il lui offrit d'aller aussi lui cueiMir une couronne; el.le refusa et il s'aperçut qu'il lui avait déchiré îe cœtTir. C'était la fin des vacances; rappelé à Paris par ses études, Gérard y remportait <( cette double image d'une amitié tendre tristement rompue, puis d'tm amour impossible et vague, source de pensées doulouireuses que la philosophie de collège était irmpuissante à calmer. La figure d'Adirienne reste seuilie triomphante. » Aux vacances suivantes, il sut que l'aristocratique et belle jeune fille, qu'il lui semblait de plus en plus avoir connue dans une vie antérieure, avait pris le voile et vivait redu'se au fond de quelque couvent. Gérard ne devrait plu-s en entendre pailler que pour, longtemps après, apprendre sa mort.
Jenny Colon était une comédienne qui, plus tard, mue par une irrésistible vocation pour le chant, entra à l'Opéra-Coniji-cjue où elle eut (|uelques succès. Elle était la séduction même par sa beauté de blonde aux yeux bleus et sa voix d'une grande douceur. Gérard ne perçut ])as tout de suite la raison qui lie poussait vers cette femme et (jui ne se traduisait que i>ar une sorte d'admiration extasiée. Enfin, dans iTin accord fait un peu de ressenïblance ]:)hysiquie, mais beaucoup de concordances mystérieuses entre l'inoubliable chanteuse ilu château et îa bellie comédienne, il comprit la raison profonde de cette
attirance iiiviocible; sa foi en la traiiiSmigTation des âmes ne lui permit pas d'hésiter : « Toii-t m'était expliqué... Cet amour vague et sans espoir, conçu pour une femme de théâtre qui, tous les soirs, me prenait à l'heure du spectaok pour ne mie quitter qu'à l'heure du sonim,eil, avait son. germe dans le souvenir d'Adrienne... Aimer une religieuse sous la forme d'une actrice!... Et si c'était la même!... Il y a de quoi devenir fou! C'est un entrainenient fatal où l'amour vous attire comme le feu-follet fuyant sur les joncs d'une eau morte... » Et chaque soir, au théâtre, la contemplation de son idole lui apportait une nouvelle confirmation de sa croyance. Mais il s'en tenait à une admiration distante : a Vue de près, la femme révoltait notre ingénuité. Il fallait qu'elle apparût reine ou déesse et surtout n'en pas approcher. » Et ce n'était pas une attitude empruntée à l'époque où il vivait de mépriser les amours charnels ; son tempérament était tendre et platonique. En outre, qui pouvait mieux apparaître à Gérard « reine ou déesse » qu'une femme de théâtre ! A un de ses amis qui, à le voir fréquenter depuis des semaines îa même salle de spectacle, avait cru le surprendre en flagrant délit d'infraction à ses principes, gravement il avait répondu : « Moi ? c'est une image que je poursuis et rien de plus.. » Expression pure de sa sincérité; c'était une image qu'il poursuivait en cette femime, l'image de l'ange intangible seule capable de lui donner la dilection suprême; il la recherchait vainement depuis que s'était évanouie l'apparition qui lui en avait donné la notion impérissable ; une image devant laquiel/le il devra rester en contemplation jailouse sans jamiais essayer de l' approcher.
Aussi, lorsque d'ii^conséquents amis l'auront, malgré ses résistances, présenté à la belle actrice, commenceront les désordres que la réalité apporte immanquaMement à un amour planant trop audessus des humaines contingences. Et il n'en sera pas senil victime : l'aimiable actrice, à qui on ne peut faire un crime de n'avoir pas compris l'exaltation mystique d'une telle passion, et qui n'aura pas toujours le sens qu'elle doit sans cesse se refuser, y laissera quelques années die .^a plus belle jeunesse. Aussi commtent quailifier, sinon d'incomparable, la patience dont elle fit preuve pour supporter si longtemps la manière étrange que Gérard avait de lui faire sa cour ?
Un soir, il est au théâtre, tout au plaisir de contempler celle qui, en cette pièce .se révèle grande artiste : « Pendant le quatrième acte, où elle ne paraissait pas, j'allai acheter un bouquet... j'y insérai une lettre fort tendre signée : un inconnu. Je me dis : voiiilà quelque chose de fixé pour l'avenir, — et le lendemain j'étais sur la route d'Alleniiagne ».
Une hésitation constante à prendre pied dans la réalité toujours le tourmente et ruine ce qui aurait pu, avec plus de détermination, être son bonheur. Il sentait, au fond, l'impossibilité pratique de dualité de sa
passion : u Si j'écrivais un roman, nous confiera-t-il un jour, jamais je ne pourrais faire accepter l'histoire d'un cœur épris de deux amours simultanées. » C'est cependant ce qu'il s'acharne à poursuivre.
Le culte de son idole ne le soustrait pas toutefois aux devoirs de l'art et die l'amitié. En 1835, sortant de Sainte-Pélagie, où il a subi un emprisonnement pour rire, de quelques jours, à cause d'un délit diéclaré poilitique bien qu'il ne fût que de tapage nocturne et dû à l'inconvénient de fraterniser, après ripaille, avec des compagnons excités et par trop bruyants un soir d'émeute, Gérard', qui venait de recueillir un petit héritage, loua en commun avec Arsène Houssaye et le peintre Camille Rogier, impasse du Doyenné, le vaste salon d'un vieil hôtel. Ce quartier était alors l'endroit de Paris le mieux fait pour ravir un amateur de pittoresque. En face de la grandiose harmonie du Louvre, non loin du Carroiissel, puliluilaient, dans le désordre le plus fou, de minables maisons, véritables débris du Moyen âge, parmi des chantiers de pierres, des terrains vagues, où chaque jour affluait tout un peuple de sac et de corde autour de prestidigitateurs, d'arracheurs de dents, de banquistes de toutes sortes dont le futur auteur de La Main Enchantée dut faire son profit. Gérard consacra la meilleure partie de son héritage à décorer de lampas, de défroques Renaissance, à garnir de lustres, de bahuts, de comsoiles, leuir nouveau local. Des amis peintres rafraîchirent de leur juvénile pinceau les murailles de la vétusté maison. Corot y brossa deux paysages, Vattier un Watteau, Nanteuil des dessus de portes, de Châtillon un moine rouge, Chasseriau deux bacchantes. Théophile Gautier lut en cet endroit ses premiers vers, « pendant que Cydalise r\ ou Lorry, ou Victor ine, se balançaient nonchaliemment dans le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon ». Il y fut donné des bals costumés, des soupers, des fêtes, on y joua la comédie. Ce furent les temps dbrés de la Bohême romantique, ceux où Gérard, cependant que scintilHiait an cieil de son amour l'étoile de l'espoir, vécut les meilleures heures de sa jeunesse.
Ses amis se gardaient bien d'interroger sur ses spéculations sentimentales cette « âme discrète et pudique, rougissant comme Psyché et, à la moindre approche de l'Amour, se renfermant sous ses voiles ». A Arsène Houssaye qui lui avait rimé ces vers badiins •
D'où vous vient, ô Gérard, cet air académique ? Est-ce que les l)eaux yeux de l'Opéra-Coniique S'allumeraient ailleurs ? La Rciiic du Sabbat Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat, Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère ? Et Gérard répondait : « Que la femme est amère ! »
ramant respectueux avait répliqué vivement : « Pourquoi du Sabbat... mon cher ami ? Et pourquoi jeter maintenant de l'absinthe dans cette coupe d'or, moulée sur un beau sein ? » Et le mélancolique adorateur lui rappelait certains vers de kii-même, Arsène Houssaye, dans lesquels celui-ci avouait pareillement sa volupté à aimer une belle chimère. « La reine de Sabba, c'était bien celle en effet qui me préoccupait alors, nous a confié Gérard', et douM'ement. — Le fantôme éclatant die lia filie des Hémiarites tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit sculpté (i) acheté en Touraine et qui n'était pas encore garni se sa brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François P'' me versaient leurs flammes du haut des corniches où se jouaient des amours imprudents. Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour où Salomon l'admira s'avançant vers kii dans les spilendeurs pourprées du matin. Elle venait me proposer l'éternelile énigme que le Sage ne put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'Amour, tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. — Qu'elle était belle ! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin dont l'image tourmentait mes journées. Cette dernière, réalisait vivante mon rêve idéal et divin. »
C'est pour faire débuter à l'Opéra l'obscure comédienne devenue une célèbre cantatrice qu'il va porter à Micyeirbeer un livret, nécessairement intitulé : La Reine de Saba (2). « J'aurais réuni ainsi dans un trait de flamme les deux moitiés de mon double amour », nous explique-t-il.
Gérard vit inquiet et malheureux au milieu de scrupules, d'e perpétuiell'es hésitations, où le plonge sans cesse sa passion incompréhensible. A plusieurs reprises, au moment d'être agréé, il est pris d'une terreur qui le force à fuir sa belle actrice pour revenir vers elle soumis et repentant ; tout est à recom/mencer. C'est durant un die ces exils volontaires qu'il parcourt l'Allemagne une première fois. 1\ y promène ses rêves étranges et trop purs, son âme blessée, sous les tilleuls, non loin de la rive où le vieux fleuve roule ses flots légendaires. Mais (( le Rhin est perfide ; il y a trop de Lorelys qui chantent le soir dan(s les ruinies des vieux châteaux ». Il descend alors vers l'ItaHe promener son infortune. Ces voyages ne font qu'aggraver sa douleur. . Un soir le trouve inopinément réinstal'lé dans un fauteuil d(ui théâtre -
(i) Un lit somptueux où avait couché, dit-on, Marguerite de Valois, au château de Tours, et acheté, d'après E. de Mirecourt, 8.000 francs par Gérard. Il fallut démolir quelque peu les murs du logement du poète pour l'y introduire. Royalement restaure, il prit place sur une estrade. Gérard devait attendre vainement que celle pour qui il en avait fait l'acquisition vint l'y rejoindre.
(2) Meyerbeer tardant trop à en écrire la musique, la Reine de Saba sera transformée en roman pour le National, puis, finalement, ira prendre place, sous une dernière forme, dans les Nuits du Ramadan.
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de son idole. Et plusieurs années se passent à fuir et à revenir sans arrêt vers l'objet de ce qu'il appelle « utl amour contrarié », ix)ur ne pas oser dire impossible. « J'ai été timide et dévoué plus qu'un homme ne le devrait montrer — écrit-il un jour d'Italie à Jenny Colon, — j'ai entouré mon amour de tant de réserve, j'ai craint si fort de vous offenser, vous qui m'en aviez tant puni une fois déjà, que j'ai peut-être été trop loin dans ma délicatesse et que vous avez pu me croire ^refroidi. Eh bier^, j'ai respecté un jour iimîportant pour vous; j'ai contenu des émotions à briser l'âme et je me suis couvert d'un masquie souriant, moi dont le cœur haletait et brûlait. D'autres n'auront pas eu tant de ménagements, mais aussi nul ne vous a peutêtre prouvé tant d'affection vraie et n'a si bien senti tout ce que vous valez. » Protestations d'amour aussi compliquées que les méandres du cœur d'un noble poète timide !
^lalgré ses perplexités et ses exils sur les routes étrangères, Gérard produisait des œuvres nombreuses. En 1837 ^^ ^^^^ représenter un opéra-comique : Piqiiillo, en collaboration avec Alexandre Dumas, musique de Alonpou, Deux ans plus tard, un drame : U Alchimiste. encore avec Dumas, et cette même année, à un retour des pays rhénans, un autre drame : Léo Burckart.
Cette pièce méritait mieux que les trente représentations qu'elle eut au théâtre de l'Odéon. L'acte où Léo Burckart assiste à sa propre comlamnation à mort par défaut, sous le masque et le costume d'un conjuré, est d'une œuvre qui aurait dij plaire au public friand des mœurs des sociétés secrètes, vers cette époque. Il fallut vraiment, malgré la qualité de ses interprètes et leurs efforts, que la mauvaise volonté d'un directeur s'aliliât à une mise en scène déplorable, pour n;e 'pas assurer à cette pièce un succès certain. En tous les cas, c'est le meilleur ouvrage dramatique de Gérard, et si on le reprenait aujourd'hui, il serait loin de faire mauvaise figure. Cette année vit également la représentation au même théâtre d'une comédie charmante : Tartufe clic:: Molicrc, trois actes cjui furent très applaudis (i).
Depuis sept années bientôt dure sa servitude à la beauté qui lui semble détenir l'âme mystérieuse qu'il adore depuis son adolescence
il) Le théâtre de Gérard de Nerval porte à peine les marques de son brillant esprit. Léo Burckart mis à i)art, les différentes pièces qu'il écrivit, toujours en collaboration et accommodées au goîit du jour, auraient difficilement suffi à sauver son nom de l'oublî. Indépendamment des œuvres déjà citées, il convient de rappeler: les Montcncgrins (1849),, opéra-comique avec Alboize ; le Chariot d'enfant (1850), drame avec Méry ; Vhnagier de Harlem (1851), drame avec Méry et Lopez : Misanthropie et repentir, traduction d'un drame de Kotzebue qui fut joué à la Comédie-Française peu de temps après la mort de Gérard de Nerval (1855"). En outre, il avait écrit pour la scène d'autres reuvres qui ont été perdues ou dont il ne reste que des débris : le Prince des sots, 1% Dame de Carougc. Xicolas Flamcl.
sans qu'il ait fait un pas de plus que le premier jour vers d'enchaînantes réalités. L'actrice est lasse de ce rebutant adorateur au culte bizarre et sans issue. Gérard va se vaincre, mais avant il veut tenter une concluante épreuve.
Un jour, la troupe à laquelle appartient Jenny Colon et que Gérard a suivie en qualité de « seigneur poète » va jouer à Chantilly. Sur ses instances, les acteurs consentent, à donner une représentation à Senlis et à Dammartin. Un après-midi, il loue deux chevaux de selle et, à la tombée de la nuit, entraîne l'actrice, vêtue d'une amazone et « belle comme une reine d'autrefois », avec ses cheveux d'or dénoués au vent, sur les lieux même où A'drienne s'est révélée à ses yeux, et la supplie enfin de se démasquer.
(( Nulle émotion ne parut en elle. Alors je lui racontai tout; je lui dis la source de cet amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle m'écoutait sérieusement et me dit : — Vous ne m'aimez pas ! Vous attendez que je vous dise : la comédienne est la même que la religieuse ; vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus. » Ainsi la trop patiente fille se délivrait des interminables tergiversations d'un soupirant par trop indécis. Le poète, lui, sentait se déchirer le voile qui l'avait si longtemps séparé de la réalité et finissait par s'avouer que (( ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses n'étaient pas de l'amour )>, mais la poursuite maladive d'un absolu qu'il ne pourrait jam'ais étreindre.
Jenny Colon finit en 1838 par épouser un flûtiste et par vivre dans un monde de contingences plus matérielles mais moins déconcertantes.
L'actrice fut-elle vraiment insensiblie au culte inlassable que lui voua son adorateur ? Certaines lettres, dont quelques-unes publiées dans Le Rêve et la Vie, pourraient faire supposer le contraire. Cenpendant, le doute, à cet égard, de Théophile Gautier, qui eut avec Gérard (( une de ces amités d'enfance que la mort seule dénoue », porte un coup à cette assertion : « Gérard de Nerval franchissait en idçe toutes les phases intermédiaires d'une liaison qui n'était pas même commencée... Il n'avait pas encore adressé la parole à l'objet de sa flamrrie » qu'il regardait « son désir comme accompli déjà ». Le même témoin ajoute : « L'histoire de ses amours restera toujours obscure ; il fonda un journal, il fit des pièces pour se rapprocher de son idole, il écrivit des lettres passionnées et charmantes qu'il mit sans doute à la poste dans sa poche, car celle à qui elles s'adressaient en eut été touchée. Déclara-t-il jamais formellement sa flamme ? Nous l'ignorons. » Qu'importe d'ailleurs la vérité sur cet amour. Par lui, Gérard porte au cœur une blessure dont il ne guérira jamais ; le travail de cette passion a remué profondément la nature si sensible
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d'e notre héros" ; tout a changé dans sa vie depuis la rencontre de cette femane. Le traiducteur, le poète hvresque est devenu poète de ses propres émotions ; ses œuvres maintenant se mêleront intimement à sa vie. Le charme qui fera notre enchantement est né.
Gérard ne peut se remettre d'avoir été si cruellement déçu par une déité à laquelle il s'est de toute son âme si iloyalement abandonné. Il n'a plus qu'à oublier ; mais la pratique des sciences occultes dans laquelle 'û se rejette comme dérivatif est un remède pire que le mal.
Sa foi en les plus étranges superstitions s'accroît encore dans cette période de repliement sur llui-même, elle s'aggrave de visions. Un jour il voit son « double ». Gérard cède à la croyance allemande qui veut qu'une pareille manifestation révèle la mort prochaine de celui qui en est l'objet, toutefois il ne meurt point. De nouveau et à plusieurs reprises il revoit ce fantôme, « ce frère mystique », qui est lui et vit en dehors de lui. C'est à partir de cette époque que la volonté de Gérard de Nerval sera, alternativement et de plus en plus, possédée par deux « .moi », l'un lucide, doux et serein, l'autre trouble, douloureux, parfois prophétique. Cette dualité, cas pathologique peut-être uinique dans notre littérature, explique le mystère attachant, le caractère si particulier, que prendront jusqu'à sa mort les créations de ce poète.
Ces préoccupations intenses n'ont pas chassé de sa pensée le souvenir de Jenny Colon. Paris lui devient insupportable. Il retourne en Italie. Sa bourse est peu garnie, mais il a appris des compagnons rencontrés sur les routes à voyager à peu de frais, d'auberge à auberge. Il revient dans sa ville natale pour repartir vers l'Alsace, les Flandres et la Hollande, envoyant ses impressions de voyage à quelques journaux. Ils les narre à la façon d'une époque où il était de bon ton de faire de l'esprit et d'avoir toujours le cœur gai. Des croquis de villes, notamment AVeimar, où il entend le Lohengrin de Wagner, suir lequel il établit une assez heureuse prophétie, s'y mêlent en une suite de pages pittoresques, d'une saveur exquise de plein air et révélatrices déjà de cette jouissance intime de la nature qui atteste que, pour les avoir écrites, comme celles de la plupart de Fœuvre de Gérard de Nerval, il faut avoir marché l'âme à vif sur les routes, salué l'aurore et contemplé, loin des villes, le ciel de minuit.
L'année 1840, il la passe en Autriche; « Tâchez d'aimer le plus de femmes possible : il n'y a que ce moyen de vous guérir », lui ont prescrit les médecins. Gérard obéit, sans anéantir l'obsession de celle qui le poursuivra jusqu'à ses derniers jours. Et pendant plusieurs
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(i) Pcw/ Henry, peintre illustrateur, graveur et céramiste, avait connu Gérard de Nerval par Théophile Gautier, dont il était le protégé et l'ami. Il se lia avec Gérard et lui proposa de composer et d'exécuter les illustrations de sa traduction de Faust. — Il y eut même une collaboration étroite pendant quelque temps entre les deux hommes. Puis Gérard pensa à autre chose. Et Paul Henry abandonna son idée. Mais il gardait à Gérard une affection fraternelle. Et quand il apprit sa mort tragique il courut à la Vieille-Lanterne et y exécuta en souvenir de son ami l'aquarelle reproduite ici et qu'il nous donna quelque temps avant sa mort survenue en 1902.
Paul Henry était l'inventeur d'un procédé de décoration du verre qu'il ne put jamais exploiter. Il a laissé quelques bonnes toiles — des vues du vieux Paris, principalement — mais il fut surtout un graveur de métier,, un artisan honnête et probe, plus qu'un artiste. (Note de M. Gaston Ch. Richard que nous ne saurions trop remercier pour l'aimable prêt de ce précieux document jusqu'ici inédit.
années, c'est une âme désemparée qui court les chemins en quête de l'introuvable oubli.
On est en 1841. Le poète a 32 ans. Aux assauts répétés de sa douleur, au tumulte de ses sentiments contradictoires qui le tiennent sans cesse en hal'eine entre le rêve et la vie, une sorte d'apaisement est venu. A force de vouloir vaincre les forces hostiles auxquelles il attribue son malheur, peu à peu la réalité s'est soumise à son désir, trop soumise : elle s'est effacée. Ses yeux ne semblent plus prendre pairt qu'à des visions triomphantes. Et cela se passe à une telle profondeur de son être et dans un mystère si intime, que ses plus proches amis sont loin de soupçonner l'exaltation qui le consume, tant ses dehors sont pondérés, ses manières douces, son raisonnement clair et brillantes ses improvisations. Bientôt les erreurs commencent. Un jour, on le rencontre au Palais-Royal, traînant un homard vivant à l'aide d'un ruban bleu : « En quoi un homard est-il plus ridicule (ju'un chien, qu'un chat, qu'une gazelle, qu'un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? » s'écrie-t-il, les yeux égarés, à ceux qui le regardent avec étonnement. Ses amis le conduisent à la maison de santé du docteur Blanche, malgré ses protestations. Il y reste huit mois. Sa crise fut toute de béatitude. Il quitta cette maison avec regret, au point que, peu après, au souvenir des esprits qu'il y fréquenta sous la forme de belles jeunes filles, il écrira : « Je me mis à pleurer à chaudes larmes, comme au souvenir d'un paradis perdu. Là, je sentis amèrement que j'étais un passant dans un monde à la fois étranger et chéri et je frémis à la pensée que je devais retourner dans la Vie. » Sa folie, il en entretient tout le monde comme d'un rêve, s'étonnant d'aill'eurs qu'on ait vu de 'la démence là où il n'y avait qu'un cas de lucidité extrême. « J'ai rencontré hier Duimas, écrit-il à Mme Alexandre Dumas; il vous dira que j'ai recouvré ce que l'on est convenu d'appeler la raison, mais n'en croyez rien. Je suis toujours et j'ai toujours été le même, et je m'étonne seulement que l'on m'ait trouvé ehangé pendant quelques jours de printemps dernier. » Et plus loin : (( J'ai fait un rêve très amusant ec je le regrette; et j'en suis même à me demander s'il n'était pas plus vrai que tout ce qui me semble seul explicable et naturel aujourd'hui... Je me trouve tout désorienté et tout confus en retombant du ciel où je marchais de plain pied il y a quelques mois. Quel malheur qu'à défaut de gloire, la société actuelle ne veuille pas toujours nous permettre l'illusion d'un rêve continuel. » Ainsi, nulle trace de déchéance, au contraire : sa sérénité y est devenue extra-terrestre ; son retour à la vie est la retomibée d'un beau songe. Est-ce de la ft)lie cela ? C'est cependant un cas cjue les aliénistes n'hésitent pas à qualifier de jolie avec conscience. L'obsession d'une idée y accapare toute l'activité psychique du maladie. Nulle incohérence dans ses pensées, mais simplenient oubli
de l'ambiance et transformation de tout ce qu'il voit et ressent au bénéfice de son incurable hantise. C'est l'abandon absolu d'une âme à son rêve.
Une tare native existait au cerveau de Gérard de Nerval. Trop j-eun€, la lecture d'une foule d'ouvrages d'occultistes du xviii^ siècle, entassés dans le grenier de son oncle à Montagny, lui avait fait absorber « beaucoup de cette nourriture indigeste et malsaine pour l'âme » en augmentant sa propension au rêve le plus aigu. L'entreprise hardie, en pleine adolescence, de la traduction du Faust, poursuivit l'œuvre néfaste. L'amour malheureux fit le reste.
Jamais son intelligence ne fut p/lus lumineuse qu'en cet état. Il y écrira quelques-unes de ses pages les plus vives, son mystérieux génie y sera le plus scintillant. C'est l'époque des premiers sonnets mystagogiques dont l'obscurité mangée d'or telle une atmosphère à la Turner « s'illumine de soudains éclats comme une idole constellée d'escarboucles et de rubis dans l'ombre d'une crypte » ; fleurs d'abîme, aussi dangereuses à cueillir que la rose des Alpes sur le bord du précipice et que leur auteur évoquera, plus tard, lorsqu'il sanglotera cet aveu déchirant : « La Muse est entrée dans mon cœur comme une déesse aux paroles dorées ; elle s'en est échappée comme une pythie en jetant des cris de douleur. »
Le I®'' janvier 1843, Gérard de Nerval s'embarque pour l'Orient. Comme tous ceux que passionnent l'étude des religions vivantes et mortes, depuis longtemps le tourmentait la curiosité de ce berceau de la Reine de Saba, du Christ et de Mahomet. Une raison plus captivante l'y attirait encore. Enrichi de nouvelles certitudes spirituelles, il allait y recommencer la poursuite de « runiquement aimée ». Jenny Colon étant morte l'année précédente, il pensait s'initer en ce pays à de nouvelles pratiques qui lui permettraient de se mettre en communication efficace avec l'âme de la disparue.
Il visite l'Egypte, y est témoin de marchés d'esclaves, de mœurs de fellahs et de mangeurs d'opium, assiste à des noces arabes et à la cophte, entrevoit des harems, se gave l'esprit de religions et de légendes, bref y contracte une superstition toute orientale. L'attention avec laquelle il observe le corbeau de ce pauvre ménage grec rencontré sur le bateau qui fait route vers Saint-Jean d'Acre nous en avertit.
Il atteint le Liban, s'installe quelques temps chez iles Maronites et les Druses. Chez ces derniers, ii rencontre la fil>le d'un cheick. une jeune beauté aux traits aquilins, blanche comme une européenne, et dont les manières décèlent la haute naissance : a Un air de fierté, tenupéré par la grâce, répandait sur son visage quelque chose d'intelligent, et son sérieux habituel donnait du prix au sourire qu'elle
m'adressa lorsque je l'eus saluée. » Le Liban n'est-il pas l'un des rares pays où l'on croit .à la transmigration? Voilà Gérard parti à trouver en cette jeune fille une incarnatioiii nouvelile de l'aristocratique Adrienne : « La feniime idéale cjue chiacun poursuit dans ses rêves s'était réalisée ». L'hésitation n'est plus possible ; cette fois, il ne perdra plus sa vie en d'interminablies poursuites. C'est le bonheur : il faut le cueiillir prompteiiient. Il va demander au cheik sa fille en mariiage. Après bien des difficultés, résuiltant des différences de religions — la religion Kurde est la seule qui ne se recrute pas, — Gérard aplanit tout en produisant un diplôme abondamment garni de signes cabalistiques, par lequel il établit sa quahté de fils de francmaçon français et par conséquent de descendant direct des Templiers qui, occupèrent jadis le Liban ; le cheik consent. Au dernier moment Gérard se ravise. Le souvenir d'un escarbot remcontré sur le sol du chemin qu'il foulait « d'un pied superbe », au lendemain du jour où il sentit son cœur s'enflammer pour le jeune Druse, et dans lequel il vit un mauvais signe augurai, n'est pas sans avoir eu un peu de part clans l'abandon de ses projets matrimoniiaux. Pris d'un accès de fièvre, il gagne Constantinople, d'où il rend sa parole à sa fiancée et rentre bientôt en France.
Des longues pérégrinations de l'écrivain en ces pays, est née la suite d'impressions qui parurent d'abord en 1848 et 1850, sous le titre de Sccjics de la Vie orientale et de Nuits de Rainazan, et qui formèrent plus tard les deux volumes du Voyage en Orient.
Mieux que dans n'importe quelle autre de ses œuvres, se signalent ici, en plein épanouissement, les qualités de fantaisie et de bonne humeur qui valurent à Gérard de Nerval le surnom de « Sterne français ». On y est séduit à la fois par a ce ton modeste, cette naïveté enjouée », l'entrain de ce style parle délicat et charmant et la façon a'droite avec laquelle ce pudique sait, à l'occasion, gazer, tel un conteur léger du xviii^ siècle, les observations les plus licencieuse* f|u'entraîne nécessairement un reportage sincère des mœurs de l'Orient ; témoin ce chapitre consacré à Caraguez.
A lire aujourd'hui ces pages révélatrices, d'un esprit clair et dégagé de tout souci, on pourrait croire Gérard définitivement guéri, n'était, de temps à autre, une phrase de trouble ferveur, une allusion mystérieuse venant nous renseigner sur le mal latent qui mine notre poète.
Son absence avait duré un an. « Il revint de ces voyages, raconte Théophile Gautier, plus imbu encore d'idées de cabale de magisme, d'initiations mystiques ; il but de longs traits à ces coupes vertigineuses que vous présentent les sphinx, dont l'indéfinissable sourire de granit rose semble railler la sagesse moderne. Les cosmogonics et les théogonies, la symbolique des sciences occultes, occu]>èrent son cerveau
plus qu'il ne l'aurait fallu, et souvent les esprits les plus conipréhensifs ne purent le suivre au faîte des Babels qu'il escaladait, ou descendre avec lui d'ans l'es syringes à plusieurs étages où il s'enfonçait. » A partir de cette époque, le pittoresquie de sa vïe s'accroît encore. Gérard possède plusieurs logis, dont l'un à Montmartre; il n'habite pas plus les uns que les autres. Atteint de cette manie antbulatoire, qui harcèlera plus tard le poète Arthur Rimbaud, sans arrêt il sillonne de ses courses Paris et lia campagne environnante. Son, noctamibulisme devient constant. Il vit affamé de plein air, de solitude, sous la voûte des belles nuits : « Quelle bonne promenade en effet que celle des Buttes Montmartre à minuit quand les étoiles scintillent ! » On devine aussi dans cette exclamation que les carrières de ce quartier, toujours aimé des poètes, durent souvent lui fournir le lit que rien ne l'obligeait à descendre chercher plus loin. N'est-ce pas lui-même, ce vagabond qu'il surprend' « du côté de Clichy », prenant un honnête repos allongé dans un énorme tuyau à gaz ? Et cette vie, il ne la menait pas par misère, car toujours il put compter sur son travail et la bourse de ses amis, mais pour complaire à sa fantaisie d'homme sans besoins matériels et de vrai poète ne sachant bien vivre que seul en la co'mpagnie jalouse de ses chimères. Durant des semaines, ses amis ne savaient ce qu'il était devenu, jusqu'à l'aube où, frajDpant à la porte de Fun d'eux, il venait lui raconter, avec son inoubliable voix douce et en le fixant de ses yeux « étoiles de lueurs bleues », le récit embelli âe ses sohtaires pérégrinations. — a Qui de nous, écrit Théophile Gaultier, n'a arrangé dix fois une chambre avec l'espoir que Gérard y viendrait passer quelques jours ; car nul n'osait se iiatter de quelques mois, tant on lui savait le caprice errant et libre ! Comme les hirondelles, quand on laisse une fenêtre ouverte, il entrait, faisait deux ou trois tours, trouvait tout bien et tout charmant et s'envolait pour continuer son rêve dans la rue. » Parfois consent-il à se reposer quelques heures en plein jour sur le divan d'un ami. Mais il est bientôt reparti. Le but que poursuit cet infatigable itinérant n'a pas changé. C'est toujours l'âme idéale dont la fugitive Adrienne lui a fourni le type terrestre qu'il recherche. Sa hantise le possède au milieu des plus vulgaires contingences. Un soir, dans une goguette de faubourg où des amateurs chantent de leurs œuvres, la voix pure d'une jeune fille le fera profondément tressaillir : c'est Elle, la Syrcne ! a Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Ed^iia », murmuret-il dans la joie de son ravissement. Mais la pensée que cette adorable voix native et sans doute destinée aux mortifiantes leçons d'un maître de chant l'accable d'un désespoir sincère : « Tu ressembles au séraphin doré du Dante, rêve-t-il, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles ténébreux ' — dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jus-
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qu'au jour du jugem.ent dernier ». Et il quitte l'en-droit, accablé, sentant se rouvrir la blessure de son cœur malade d'absolu. « Adieu, adieu, et pour jamais adieu ! »
A aucun moment de sa vie, plus qu'en cette période vagabonde, la production littéraire de Gérard de Nerval ne fut au-ssi abondante et variée. Goûté du public, il est vraiment maître à cette heure de la (( renommée honnête et loyak » dont nous entretient Jules Janin. Incapable de la moindre discipline, die la plus petite opération financière, il ne sait ou ne pense guère à en profiter ; car, ainsi que nous Ta confié Théophile Gautier, « jamais l'amour de l'or ne troubla cette âme pure qui voltigea toujours comime un oiseau sur les réalités de la vie sians s'y poser jamais... Les louis lui causaient une sorte de malaise et semblaient lui briàler les mains ; il ne redevenait tranquille qu'à la dernière pièce de cinq francs ». Sans parler de nombreux articles de fantaisie qu'insèrent divers journaux et revues, il réunit en vo'lumes son œuvre éparpillée.
Les Faux Saulniers, qu'il publie en 1851, sont une sorte d'essai de roman historique, une concession au goût du jour et se ressentent de la fréquentation amicale de Dumtas.
Les Illuminés, parus l'année suivante, forment une suite d'étude? sur les plus célèbres pratiquants des sciences occultes au xviii^ siècle. Rien d'original ne frapperait en cette œuvre, dont la plupart des pages ne sont pas supérieures aux compilations de nos ordinaires polygraphes, si ellle ne nous rappelait l'inclination toujours active de Gérard pour tout ce qui touche au merveilleux. Cependant l'étude de Cazotte qui, à un dîner fameux, prophétisa, suivant La Harpe, les plus tragiques événements de la Révolution imminente, est empreinte d'une certaine grandeur lugubre. Et le cas de Quintus Haucler. cet avocat d'Argenton qui célébrait chez lui les rites anciens et, par la publication de sa Thréicic, invita à une restauration nationale du pag'anisme au moment où la Révolution avait fait en notre pays table rase de tous les cultes, était bien venu pour séduire celui qui, un soir, chez Hugo, affirmait avoir foi en plus de dix-sept religions. De même, l'histoire sensuelle de l'adolescence et de la jeunesse de Restif (le la Bretonne devait tenter cet adimirateur de Rousseau et de ses disciples que Gérard fut toute sa vie. Mais 'la partie la plus attachante du volume n'est-elle pas, en ce (|ui regarde la personnalité étrange de Gérard, celle intitulée : Le Roi de Bieêfre, étude d'un double du roi de France Henri H (|ui dut particulièrement passionner son auteur ?
Gérard fréquente les lieux les phis sinistres ; à force de Vy rencontrer, la police le surveille et ses amis craignent pour lui un mauvais coup de la part de ses patibulaires compagnons, très capables de
prendre pour un « mouchard » cet inoffensif poète qui porte une redingote et sans cesse crayonne sur de petits morceaux de papier.
Le quartier des Halles est celui de sa prédilection. Le grouillement de sa vie noctuirne l'y attire. Là, souvent, se passent ses nuits, et l'aurore le surprend tantôt chez Baratte, tantôt chez Paul Niquet, ou plus simplement devant l'éventaire fumant d'une marchande de soupe. Le carreau des Haliles, à cette heure, n'est-il pas vraimient représentatif de la personnalité bucolique et mystique de Gérard de Nerval, avec son assemblée de paysans et de revendeuses, dominée par le sombre vaisseau de Saint-Eustache et 'la colonne cabalistique construite pour Ruggieri, l'astrodogue de Gatherine de Médicis? Là, il réentend les locutions familières dfu terroir aimé, il subodore avec le parfum des fleurs qu'on y apporte les senteurs des légumes et des fruits potagers ; ses meilleurs souvenirs renaissent à écouter les paysannes qui, sous lia lueur dorée des lanternes, apprêtent leurs étalages ■<( en chantant de vieilles chansons ». Parfois il y tressaille : la mar- •chande de pommes qui psalmiodie la complainte de sa profession n'est-elle pas encore une (( syrène » ?
Le jour, il est fréquemment l'hôte de Montmartre ; non d'un Montmartre hérissé de laides bâtisses et coiffé de la lourde égHseforteresse à multiples tiares qui pèse agressivement sur Paris, mais d'un Montmartre idyllique, à jamais perdu, plein de haies « que l'épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs violettes et de ses baies pouirprées » ; d'un INIontmartre de moulins, de cabarets, de tonnelles, d'élysées champêtres, de jardins touffus; d'un Montmartre « où les sources filtrent dans la glaise » et où « s'ébattent des chèvres qui broutent l'acanthe suspendue aux rochers » et que surveillent, sans abandonner leurs jeux, (( des petites filles à l'œil fier, au pied montagnard » ; d'un Montmartre encore possesseur d'une vigne que Gérard regrette amèrement ne pas avoir achetée du temps qu'il était riche ! et où il eût fait construire « une petite villa dans, le goût de Pompéï, avec un impluvium et une cella ». Gérard de Nerval est le dernier poète des rusticités parisiennes.
Mais, le regard toujours tourné vers un passé captivant, le pflus qu'il peut il s'évade de la cité. Pair la route de Flandre, par Pantin, il gagne les lieux qui lui tiennent tant au cœur : Dammartin, Ermenonville, Mortefontaine, Senlis... Les chemins de la grande banlieue n'ont pas de secrets pour cet inlassable marcheur. Il y fait de temps à autre la rencontre de la maréchaussée « cette terrible Némésis au chapeau brodé d'argent ». L'Ile-de-France le tient, prisonnier enchanté, dans le réseau de ses routes adorables ; aussi, qu'il parte pour l'Italie, les Pays-Bas ou rAllemagne, voire même l'Orient, toujours son retour s'effectuera par le Valois, avec l'accomplissement d'un pèlerinage pieux au tombeau vide de « l'Ile aux Peupliers ». A Meaux, un
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certain soir, sous les effets des excitants — bière de Mars et punch — des gnomes lui travaillent le cerveau à la manière allemande. Cela nous vaut une inquiétante page hoffmanesque. Un beau jour, il finit par se faire arrêter, faute de papiers, à Crespy-en-Valois, « pour cause de vagabondage et de troubadourisme exagéré ». Troubadourisme exagéré! n'est-ce pas là, providentiellement sous sa plume, l'exacte qualification de la vie de Gérard de Nerval !
Et ce sont toutes ces heures vécues à l'aventure qui nous légueront l'inimitable et savoureuse fantaisie des Nuits d'Octobre, des Petits Châteaux de la Bohême, des Promenades et Souvenirs et de tant d'autres exquises impressions formant les pages souvent relues de La BohcHne Galante.
Mais, de plus en plus, Gérard de Nerval est possédé par cette inquiétude, ce désir de changer de p'iiace, de fuir les hommes et de se fuir lui-même qui harcèle les grands mélancoliques et tint si fort Watteau, cet autre enchanteur au génie si frère du sien, vers la fin de sa vie. — L'ardeur étrange de son regard révèle l'intensité de sa combustion cérébrale. En dépit de ses allures extravagantes, il tient toujours ses amis sous le charme de sa douceur et l'intérêt de sa conversation transcendante et lucide. Un soir, dans la rue, marchant depuis quelques instants les yeux fixés vers une étoile, il s'arrête, se déshabille, disperse ses vêtements autour de lui, puis étendiant les bras, attend, immobile, le moment où son âme se séparera de son corps, « attirée magnétiquement dans le rayon de l'étoiile ». Une patrouille le cueille à son extase et le mène au Anolon. Sa vie devient frénétique. On le voit (( courir à ras du sol, agitant ses bras comme des ailes ». Sa raiso'U se trouble encore. Le jour, il est en proie à des hallucinations; des cauchemars peuplent ses nuits. Le travail lui devient difficile. A plusieurs reprises il veut se suicider. Par deux fois, en 1853, il est contraint d'aller faire un séjour chez le D'' Blanche, puis à la maison Dubois. C'est au sortir de cette dernière qu'il compose Syhnc, son chef-d'œuvre, ce miracle si clair d'élégiaque et émouvante sensibilité française. Quelques jours après sa publication dans la Revue des Deux-Mondes, Géraird est pris, en pleine rue, d'une crise si furieuse qu'on le mène à l'hôpital le plus proche pour lui passer la camisole de force ; on le conduit ensuite chez le D'" Blanche. Ce n'est plus la démence heureuse de sa première crise ; une douleur sombre le consume. Une fois remis, il part pour l'Allemagne. Il ne rentre à Paris que pour aller faire un nouveau séjour à la maison de Passy ; bientôt, à ses supplications, on lui rend la liberté. Il repart encore pour rAllemagne. D'une lettre adressée à un ami, il ressort] que malgré les dérivatifs joyeux qu'il cherche en ce pays, ses souffrances cérébrales n'ont pas cessé et que l'inquiétude sur ses facultés créatrices l'obsède.
En 1854 paraissent les Filles du F etc. Le désordre de la vie du poète est à son comble. Il n'a plus de domiciie connu, trarv^aidle sur des tables de cabarets ; des bouges l'hébergent. C'est dans cet état d'angoisse morale que, s'aidant des visions douloureuses ou enchanteresses entrevues dans ses divers accès de démence, des sensations de ce qu'il appelle « sa deuxième vie », il compose Aurélia, où le Rêve et la Vie, sorte d'autobiographie où il essaiera, dlit-il, de « transcrire les impressions d'une longue maladie qui s'est passée tout entière dans les mystères de mon esprit ». Ouvrage singulier, serein et déchirant.
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Maquette du inonnment à élever à Gérard de Nerval.
(Œuvre du statuaire Jules Desbois.)
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Autographe de Gérard de Nerval
(Les Cydalises.)
que Gérard de Nerval appelle lui-même, avec une stupéfiante tranquillité : répanchement du songe dan,s la vie réellie, mais que Théophile Gautier a plus véridiquement qualifié : la Raison écrivant les mémoires de la Folie sous sa dictée. Journal impitoyable du dernier conflit du moi réel et du moi mystique de Gérard de Nerval parmi les circonstances malheureuses de la passion qui l'a tué. La première partie en parut dans la Revue de Paris, k i*^^ janvier 1855.
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L'existence la plus tragique occupe les derniers jours du poète. C'est l'hiver, un hiver dur; presque constamment la neige tonube. Des glaçons heurtent avec fracas les piles des ponts de la Seine. .Seulement vêtu d'un mince habit noir, Gérard de Nerval, livré à une exalitation qui seule l'empêche de trembler de froid, erre par la ville, fuyant le mal qui veut enfin le vaincre. Devant ses amis au désespoir, en d'étranges improvisations, sa beLle intelMgen'ce jette ses derniers éclats.
Le 20 janvier, il tire de sa poche, devant Théophi'îe Gautier et Maxime Du Cacmp, le cordon d'un tablier de cuisine : (c C'est la ceinture que portait Mme de Maintenon quand elle faisait jouer Esther à Saint-Cyr », leur assure-t-il. Le 24, il écrit à un de ses amis : (( Viens me réclamer au Châtelet ». Ll avait passé la nuit dans un bouge des Halks et s'y était fait prendre dans une rafle de vagabonds. — (( C'est à peine, confesse-t-il dans une autre lettre, si je peux écrire vingt lignes par jour tant Les ténèbres m'envahissent... » Aveu terrible qui éclaire à jamais le mystère de sa fin.
Dans la nuit du 25 janvier, vers trois heures du matin, il s'engage, tout près du Châtelet, dans l'horrible et fétide petite rue de la Vieiiîe Lanterne, depuis démolie, qui conduisait par un escalier de douze gluantes marches à une autre voie non moins épouvantable : la rue de lia Tuerie. Le froid est intense, la solitude affreuse, la neige couvre le sol Gérard, comme de coutume peu vêtu, s'arrête devant un asile de nuit 011 il a souvent trouvé un gîte. Longtemps il frappe à la porte. Dort-on au refuge? N'y a-t-il plus de place? On ne lui répond pas.
Quelques heures plus tard, à l'aube, des maraîchers revenant des Halles le découvrent pendu:. Un lacet — le cordon de tablier qu'il exhibait comme étant la ceinture de Mme de Maintenon — liait sa douce tête chimérique à un barreau de soupirail, presque au-dessous de la clef qui servait d'enseigne à un serrurier et tout à côté la grille d'un égout. Ses pieds efrleuraient le soi. Et pour que rien de « nervalien » ne manquât à cette mise en scène affreuse, on se rappela qu'un corbeau, qui semblait le « double » de celui qu'avait rencontré le poète sur le pont du bateau le conduisant vers la Syrie, sautillait habituelllement sur les degrés de l'escalier boueux en croassant, sinistre, les deux seuls mots qu'il eût pu retenir : j'ai soif!
Un érudit (i) a établi que la boîte du souffleur du théâtre Sarah- Bernhardt occupe à peu près l'endroit où s'évada de la vie une des plus belles âmes nuancées que notre race ait vu naître.
(i) M. Georges Caïn.
Plus de cinquante ans se sont écoulés depuds la mort lamentable de Gérard de Nerval et, si la légende douloureuse du poète s'est transmise religieusement, rien n'a diminué l'attirance de son œuvre.
Certes, de nombreuses pages faciles, les unes témoignant, de la part de leur auteur, d'un certain penchant à la polygraphie, d'autres de ses efforts à faire la grimace spirituelle de son époque, y abondent ; parfois, même, une grande négligence dépaie ses plus captivantes productions ; mais, lorsqu'on sait que Gérard de Nerval, plus qu'aucun de ses contemporains, autant, peut-être, que beaucoup d'écrivains de la présente génération, dut, à la fois, s'astreindre pour vivre et servir l'amitié à toutes sortes de besognes journalistiques, lutter contre le joug de malheur qui accablait sa vie, et se mêler à une société de rhéteurs dont les bruyants succès durent souvent paralyser l'essor de son génie timide et délicat, la sévérité du pire des censeurs ne peut guère s'exercer.
Cherchons donc à isoler en cette œuvre abondante ce qui nous semble le plus capable de durer autant que notre langue et fait, en quelque sorte, de Gérard de Nerval, sinon un des plus grands, pour ceux qui s'en laissent imposer par les mises en scène de la rhétorique, du moins le plus sincère, le plus pur et le plus natif des poètes de son temps.
Gérard de Nerval est une écrivain de plein air; son style est d'un touriste. Il note sur le vif, naïvement et ingénieusement à la fois, cède d'abord à une inoffensive manie de folkloriste ou d'historien, mais bientôt, sous l'effet d'une correspondance qui s'établit entre lui et le paysage, nous livre son âme, s'attendrit, s'arrête, se redresse et repart avec un trait dont une touche malicieuse relève parfois la candeur, pour s'abandonner encore et malgré lui à un besoin de confidence dont peu d'écrivains connurent l'inclination. Il va ; tous ses sens collaborent en aimable harmonie et ses pensées ont le rythme qui anime celles du compagnon allongeant le pas, lyrique, sur la route. En outre, comme notre La Fontaine, il possède toutes qualités « d'absence » qui le font se mêler à ce qui l'entoure. Aucune préoccupation sociale n'existe dans son œuvre. Ce poète sentimental ignore les hommes tout en les chérissant ; il ne semble bien connaître que les esprits de l'air. Il aime les ruines du Passé, les lieux chargés de souvenirs, le pittoresque et les gens simples. Un enjouement fait de sincérité et d'intime grâce, voilà le prestige dont tous ses amis subirent l'enchantement. Keats familier, Heine sans ironie, Gérard de Nerval est le dernier troubadour de la doulce France.
Comme il doit à l'influence allemande d'avoir, parfois, aiguillé sa pensée vers des préoccupations métaphysiques, bien de ses nuances sont d'emprunt ; elles lui viennent de la fréquentation passionnée de
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certains comteiirs du xviii^ siècle; elles n'influent pas sur le fonds de sa propre nature. Les deux maîtres de sa sensibilité sont irrécusablement Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. Les Rêveries du Promeneur solitaire lui donnèrent le timbre ému de ses « concertos » (i); les Etudes de la Nature, son penchant à une sorte de religiosité attendrie ; mais des paysages de rile-de-France lui vint la grâce essentielle de son « style fin et doux d'une nuance argentée ». Tout le charme nervalien est inclus en des phrases mélodieusement évocatrices ou discrètement empreintes de bonhomie ou d'insinuant mystère :
« Un vieillard passe : il m'a semblé voir mon grand-père; il parle, c'est presque sa voix; — cette jeune personne a les traits de ma tante, morte à vingt-cinq ans; une piiuis jeune me rappelle une petite paysanne qui m'a aimé, qui m'appelait son petit mari, — qui dansait et chantait toujours, et qui, le dimanche au printemps, se faisait des couronnes de marguerites. »
De temps à autre, une constatation ingénue éclaire ce grand coureur de tous les chemins :
« Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens... »
Mais ce n'est pas seulement à lire Jean-Jacques ou Bernardin qu'il s'est imprégné de tant de grâce occidentale :
(( En passant près du prieuré, j'ai (remarqué un groupe de petites filles qui s'étaient assises sur îles marches de la porte. — Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout devant elles, frappait des mains en réglant la mesure. »
C'est surtout par son affection fidèle pour la terre faite de ses meilleurs souvenirs qu'il nous gagne :
(( Je ne sais si je suis victime d'une illusion : je n'ai pu rencontrer encore une fille laide à Senlis. »
Rousseau, dans son aveuglement, n'en disait-il pas autant des filles de Chambéry Parfois une odeur le fait tressaillir pour des raisons profondes qu'il nous laisse le soin émouvant de découvrir :
(( Nous sommes partis de SenHs à pied, à travers bois, aspirant avec bonheur la brume d'automne. »
Il faudrait citer tout Sylvie! Et des observations comme celle-ci. qui ne peuvent éolore qu'en une sensibilité aiguë et cultivée, raviront toujours (les âmes artistes :
(i) Cette expression si justement caractérisante de certaines proses de Nerval est empruntée à M. Georges Folti.
« Le Voyage à CytJwre, de Watteau, a été conçu dans les brumes transparentes et colorées de ce pays. C'est une Cythère calquée sur quelque îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise et de l'Aisne, — ces rivières si calmes et si paisibles en été. »
Hélas! vouloir isoder k grâce nervalienne, cette chose subtile qui réside autant dans le sourire du mot que dans le tour de la phrase, cet état dame de fiancé, cette fantaisie dorée, cet esprit, ce cœur! est peine perdue! C'est le secret des grands écrivains : la satisfaction du mystère atteint, le rayonnement de leur sincérité.
Enfin le plus beau titre de la gloire de Gérard de Nerval est de nous avoir laissé les Vers dorés et Les Chimères.
Déjà, en de ronsardisantes odelettes, chansons et rondeaux, avaient préludé ses pipeaux frais et attristés. Plus subtilement aillait nous solliciter l'accent séraphique des Cydalises et celui de quelques petits poèmes aux inflexions révélatrices d'un mode nouveau. Ecoutez si dans l'évocation de cette
Blonde aux yeux noirs en ses habits anciens... Que, dans une autre existence peut-être, J'ai déjà vue — et dont je me souviens !
ne sonne déjà pas, profond et nostalgique, le cor dont nous enchantera le poète des Romances sans paroles... Mais c'est en des vers de mélancolie, en la trouble somptuosité de sa fièvre de poète, d'amant incompris, que s'épanouira la fleur la plus rare de son inquiétant génie. Des qualités de grandeur et de véhémence inconnues jusque-là chez Gérard de Nerval s'y déploieront suprêmes et fugitives. Quel poème de malédiction est comparable à El Desdichado, ce blason de haute noblesse lyrique et de destin accablé ?
Je suis le ténébreux, — le veuf, — - l'inconsolé. Le prince d'Aquitaine à la tour abolie ; Ma seule étoile est morte, — et mon luth constellé Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans l'étonnement de son infortune, avec un cœur si bien fait pour l'adoration, il souipirera :
Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ? Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ; J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène...
D'autres vers signifierouit sa croyance aux anciens mythes. Cris de douleur, de passion, même de blasphème. Les symboles s'y uniront aux oracles, aux nombres fatidiques. Son verbe s'y allumera des couleurs du soufre et de l'azur ; et, de nuages sombres, aux appels de sa lyre apollonienne ressusciteront, lumineuses, les présences farouches de Myrtho, d'Antéros, de Delfica et d'Artémis.
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D'autres témoigneront d'une foi panthéiste que, vingt ans plus tard, Baudelaire exprimera peut-être avec plus de relief mais non avec plus de ferveur :
Respecte dans la bête un esprit agissant;
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d'amour dans le métal repose ;
« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.
Insistons particidièrem'ent sur l'éloquence orageuse et sybilîine des cinq admirables sonnets du prométhéen Christ aux Oliviers.
Enfin la mystérieuse exaltation de son âme éclatera parfois dans une féerie de sentiments obscurs et de brillantes couleurs oii d'humbles vocables se transfigureront comme s'ils avaient été placés par des doigts de phosphore :
Sainte napolitaine aux mains pleines de feux, Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule : As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ?
Roses blanches, tombez ! vous insultez nos dieux :
Tombez fantômes blancs de votre ciel qui brûle :
— - La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux !
Vers de fièvre, d'énigme captivante et dont les seules lueurs capiteuses importent pour nous. Mais rare fut chez Gérard de Nerval l'intensité de pareilles strophes où l'on sent passer, dans l'illumination de l'âme et des sens du poète, un frisson sacré. Vers de visionnaire écrits dans « la langue d'un état de cris-e » que réclamera un jour le poète &Hérodiade pour les plus souveraines créations de la Poésie.
Ne l'oublions pas, nous sommes en 1841 : Poë n'a pas encore été introiduit en France ; Fauteur des Fleurs du Mal a vingt ans ; Mallarmé, Verlaine, sont à peine nés ; Rimbaud ne verra le jour qu'en
Et nous ne pouvons que rappeler les anxieux poèmes en prose qui composent son œuvre la plus suggestive : Aurélia ou le Revc et la Vie — cette ruine d'un temple merveilleux d'où se retirent les derniers feux d'un soleil jaloux.
D'autres raisons rendent Gérard de Nerval non moins cher aux écrivains de l'heure présente. A travers sa douceur on le découvre le seul vrai révolutionnaire de sa génération. Très jeune, il dénia la vie à ceux des écrivains qui s'enfermaient dans les contours strict'^ d'une forme involontaire. Il s'insurgea contre cette « sévère rime française » — elle qui devait avoir encore après lui une si longue suite de mortifiants disciples ! — loua tout ce qui peut restreindre sa tyrannie :
u Ea rime riche est une grâce sans doute, mais elle ramène tn^p
souvent les mêmes formules, constate-t-il. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus souvent et est un grand obstacle à la popularité des poèmes. »
En opposition, il croit aux ressources inépuisables de l'assonnance, prétend même qu'il est possible de me pas rim'er en poésie et préconise l'emploi des longues et des brèves à la manière antique. Aussi, désigne-t-il la chanson populaire comme notre unique source de renouveau. Il déplore que nos séculaires compliaintes issues de la langue du berger, du charretier, du marinier, ne soient pas reprises par un grand poète et menées jusqu'au chef-d'œuvre, ainsi que le firent pour celles de leurs pays quelques poètes ahemands et anglais :
« Est-ce la soif mélancolique de l'idéal qui manque à ce peuple pour produire des chants dignes d'être comparés à ceux de l'Anglëterre et de d'Alkmagne ? » s'écrie-t-il. Et il met le doigt sur la ])l;aie :
« Non, certes, mais il est arrivé qu'en France la httérature n'est jamais descendue au niveau de la grande foute; les poètes académiques des XVII® et xviii® siècles n'avaient pas plus compris de telles aspirations (les chansons populaires) que les paysans n'eussent admiré leurs odes, leurs épitres et leurs poésies fugitives, si incolores, si surannées. »
En outre, il se révolte que ll'on ait perdu tant de siècles à chanter, sur une lyre issue d'autres mains que les nôtres, des légendtes étrangères, alors que nous n'avions qu'à nous pencher sur notre âme et les fleurs abondantes et merveilileuses de notre terroir :
« On ne s'est pas contenté d'introduire le poème antique, on a voulu qu'il dise l'histoire des anciens et non la nôtre ; la tragédie, on a voulu qu'elle ne célébrât que les infortunes des iillustres familles d'Œpide et d'Agamemnon : on a amené la poésie à ne reconnaître et à n'invoquer d'autres dieux que ceux de la mythologie... En, un mot, cette expédition présentée comme une conquête suir les étrangers n'a fait, au contraire, que les amener vainqueurs dans nos murs ; elle a tendu à efifacer petit à petit notre caractère de nation, à nous faire rougir de nos usages et même de notre lanigue au profit de l'antiquité. »
Paroles pourtant si justes et sur lesquelles tant d'esprits sont encore divisés aujourd'hui !
On comprend après cela pourquoi tant de poètes de la génération nouvelle ont choisi, avec la siàre divination de la jeunesse, Gérard de Nerval comme un de leurs plus indéniables précurseurs. Il fallut qu'une longue suite de rimeurs virtuoses épuisât lies dernières ressources des veilles lois pour que se montrassent les vrais fils de ce merveilleux artiste qui, bien qu'amant du Passé eut la perception de l'Avenir.
Tant de lucidité rennoblissé à jamais à nos yeux. Et de plus il
souffrit. D'aucuns diront que sa souffrance fut dorée par les mirages calmieurs d'un inlassable optimisme, qu'il eut la consolation de son art. Désaibusons-les en leur rappelant cet aveu qu'il grava pour son tombeau, ce cri ultime de sa grande âme désolée :
Il voulut tout savoir, mais il n'a rien connu, Et quand vint le moment où, las de cette vie. Un soir d'hiver, enfin, l'âme lui fut ravie. Il s'en alla, disant : « Pourquoi suis-je venu ? »
Qu'il dormie en paix. Pour nous, il est venu, « riche d'e ses seuls yeux tranquilles », vers un monde indigne de ses rêves ; et si quelquesuns « des hommes des grandes villes » ne l'ont pas trouvé « malin », d'ans le sens que ces positifs attribuent à ceux qui s'écartent de leurs grossières aspirations, il représente pour notre culte une des plus émouvantes images du Poète : une intelligence pure unie à une âme pteine de noblesse, de fantaisie et de bonté sanctifiée par la Douleur.
Ne le plaignons plus ; si Gérard de Nerval ne rencontra pas le bonheur en son rapide passage sur lia terre, il put transcrire immortel- Icment la plupart de ses adorables visions. Couronnée d'ancolies, d'églantincs et de violettes des bois de sa petite patrie, le Valois, sa douce figure s'éclaire de plus en plus et, pendant que d'autres renommées plus brillantes disparaissent dans 'l'oubli, nous assistons, pieux, au grandissement, pour lui, de cette gloire qui — ainsi qu'il l'exprimait un jour au sujet du poète de V Intermezzo — (( pour la plupart des poètes ne fleurit que sur leur tombeau (i) ».
Henri Strentz.
(i) Sur l'initiative d'écrivains, d'artistes, d'admirateurs de Gérard de Nerval, un comité s'est constitué récemment pour lui élever un monument. Ce comité se compose ainsi: M. P.-N. Roinard, président; M. Stuart Merrill, vice-président; M. Paul Gallimard, trésorier ; M. de Royaumont, archiviste ; M. Henri Strentz, secrétaire; MM. André Salmon et Jean Clary, secrétaires adjoints. Membres : MM. Guillaume Apollinaire, Paterne Berrichon,, Edouard Dujardin, Gauthier- Ferrières, Alexandre Mercereau, Victor-Emile Michelet. Adrien Mithouard, Georges Polti, Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Ary René d'Yvermont.
Le statuaire Jules Desbois a été chargé de l'exécution du monument, qu'il compte terminer pour* le 22 mai 19 12, 104*' anniversaire de la naissance du Poète. L'emplacement choisi est le square Saint-Pierre à Montmartre.
Les souscriptions devront être adressées chez le trésorier, M. Paul Gallimard, 70, rue Saint-Lazare (Paris-g'")- Les noms des souscripteurs seront prochainement publiés dans le Mercure de France.
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