LA LÉGENDE DE GÉRARD
Dans la Chronique de Vézelay, dont procèdent les poèmes et le roman, le chantre de notre héros fait honneur de sa naissance au pays bourguignon, où le héros a vécu et où reposaient ses cendres, Gérard devient sous sa plume :
c Chief du lignaige à nos dux de Bourgoingne » autrement dire leur premier ancêtre. Ses États avaient presque rétendue de ceux du roi Charles-le-Chauve :
Sa puissance duroit doiz le Rim (1) en Lorraine
Tout droit jusqu'à Beonue (2) qu'est assise en Espaigne
Quar Gérart fut d'Auvergne, d'Avignon, de Gascoigne,
Sire de Limosin et de toute Bourgongne,
Ausserre, Tonnerrois, Nivernois, d'Alemaigne ;
Tenoit Montbéliard, la comté de Farotes (3)
La puissance de Basle souvent le fit grans rotes (4)
De Lyons, de Genève, Savoie et Dalphiné.
Sans compter qu'il tenait :
Grant part de I^ombardie Et de Flandres partie
(1) A partir du Rhin.
(2) Bayonne.
(3) Le comté de Ferrette et non les FareSj bourgs du Dauphiné, comme le croit M. Mignard.
(4) Pour Hottes f querelles.
OftRARD DE ROUSSILLOlf. 37
Et que son autorité s'étendait sur cent quatorze comtes, bers (barons), daupbins, bannerets et châtelains, et qu'enfin
Sept roi li sunt aidant toutes fois qa*il guerroie : Ce sont li roi d*Ongrie, d'Espaigne et de Cécile D*Arragon, de Navarre, Gallice et Sébile (i) Et ne lui failloit point ses chiers cosins de Frise.
Gérard avait été élevé à la cour de Louis-le-Débonnaire, son bienfaiteur. La dissension s'étant mise entre les trois fils de l'empereur, Louis et Charles, ligués contre Lothaire, vont le trouver en son château du Mont-Lassois, que le poète décrit comme le feraient pour ainsi dire encore nos paysans d'aujourd'hui :
L'église de Poutières, siet sur le flum de Soigne (2) Très bien près de Laussois ; c'est une grant monteigne, En qui si comme lisons en la très fort hautesce Ot jadis ung chastiaus qui fut de grant noblesce ; En Faut de la monteigne avait un noble puis : Nolz très plus biaux veuz ne fuit avant ce puis (3). Ne vit nulz n'en plus bel n'en plus fort lieu seoir. Le Mont de Rossillon, si comme l'on peut veoir, ' En tours réons (4) en hauz quarrés fait par nature Et d'une part et d'autre par humaine facture.
Si comme oï avis, es Lassois, moult meschut (5) Après assez de temps au duc Gérard eschut Li pays, li chastiaus ; mais avant fut refais Non pas si biaux si fors com quant il fut deffais. Deis enqui (6) cilz chastiaus fut Rossillon nommés ; Et de lai prist son nom Girard si renommé
Le roi Charles et son frère s'acheminèrent donc vers le Mont- Lassois :
Li dui frères Lothaire tantôt s'acheminèrent A Rossillon venirent, iqui Gérard trovèrent,
(1) SévUle.
(2) Seine.
(8) Ce puits existe encore sur le Mont-Lassois, comme je l'ai dit plus haut, p. 25.
(4) Tours rondes.
(5) Malchance.
(6) Depuis ce temps-là.
38 GÉRARD DB ROUSSILLOIf.
Gérard vont requérir que il soit de leur guerre
Contre leurs ains ney frère qui leur veut toillir (1) terre.
Gérard les exhorte à la paix, à la concorde. Rien ne peut le décider à prendre parti contre Tun ou l'autre des trois fils de l'empereur Louis, de son bienfaiteur.
En TAusserois se vont li trois frères encontrer Li dui contre le tiers vont leur guerre montrer Ce fut à Fontenoy où fut cette bataille ; L'on ne treuve en escript en fait n*en divinaille (2) Si grande occision, si grant mortalitey.
Charles et Louis vainquirent Lothaire à Fontenoy. Au lieu d'imiter tous les autres seigneurs, qui eurent hftte d'abandonner la cause du vaincu, Gérard lui reste fidèle. Charles-le-Chauve s'en indigne comme d'une défeauté, cartons deux étaient beaux-frères, selon la légende :
Li clercs qui en latin ceste ystore posa
Dist que Charles li Chauf sa serour (3) espousa
Qu*ont a nom Esluis et si estoit mains née
De Berthe sa serour qu'estait de lei ains née (4)
Berthe et Esluis dont je fais cy le conte
Furent files Huguon de Sens le noble conte
Or avint quant Huguon et sa femme morurent
Les noblesses de Senz (5) es deux sœurs eschéurent.
Si grande était encore au xni* siècle la renommée de l'antique Sénonie, que l'auteur du poème latin, voulant rehausser la gloire de son héros, en fait le gendre d'un comte de Sens, probablement imaginaire, car l'existence de Hugon est loin d'être démontrée. Cette version prévalut, du reste, pendant tout le Moyen-Age. On lit dans le manuscrit du xni^ siècle intitulé : Les Vies d'anciens saints :
(1) Toillir, ôter. ^
(2) Ni en imagination.
(3) Du latin soror, sœur.
(4) Ains née, du latin anti natu.
(5) Les fiefs ou terres nobles du comté de Sens.
c Une noble pucelle ygaur (égale) à lui, fu donnée au dit Gérard f par Toial mariaige, qui auait nom Berthe, fille Hugon, conte de « Sens. » Un autre manuscrit de la Bibliothèque nationale, mais en latin et venant de Clairvaux, dit :
€ Monseigneur Geinrart de Rossillon se saisit de Sens comme de « son héritaige, à cause de sa femme, qui était fille du conte. >
Et tous les historiens bourguignons, jusqu'à nos jours, tinrent le fait pour avéré, non moins que celui d'une sœur cadette de Berthe, que Charles-le-Chauve aurait épousée. C'est ainsi qu'on écrivait l'histoire autrefois, et combien, même de nos jours, ne l'écrivent guère autrement! Les vieilles histoires ont du moins un mérite, celui d'offrir une image exacte de nos temps héroïques, précurseurs de notre civilisation.
La légende rapporte ensuite comment Gérard, apprenant la nouvelle de la mort du père et de la mère de Berthe « prestement f envoya ses gens à Sens prendre et saisir la conté, comnje cellui « qui droit avoit en héritaige de par sa femme qui l'ains née estait € des II, comme vous avez oy », dit le roman en prose de Jehan Wauquelin, édité par M. de Montille, et il ajoute :
« Le roi Charles le-Chauve qui en fut advertis très malcontent € en fut, pour laquelle cause manda Gérard par devers lui, lequel f y vint aussi hardiment et libéralement, comme ne doubtant en € rien le roi ne sa malvielence. Prestement que ledit Gérard fut € venu en la présence du roi et que il l'eust salué et demandé la « cause pourquoi convenir l'avait fait mandé si en haste devant € lui, le dit roi sans le dit Gérard dire sa raison, le regarde ainsi € comme de travers et fut assez longuement que il ne deist mot. « Gérard repliace sa parole devant dicte, en disant :
« — Mon chier seigneur, dictes moy par vostre bon plaisir la € cause pourquoi mandé m'aves si soudainnement. >
« A ces mots répondit le roy et dist :
€ Vous, Gérard de Roussillon, qui fut si hardis de vous donner € ce conseil que de vous mectre et bouter en la possession de la € conté de Sens? vous qui estez nostre subjet et qui nul droit ne « action n'y avis sans nostre licence et congié auxquels de droit
40 OiRARD DE BOUSSILLON.
... à cause que aussi bien avons esposé la fille au bon conte Hue de Sens, que Dieu absoîUe ;
€ Gérard oyant le roy comme tout esmeu d'ire (1) et de mal talent (i) crosla la teste et dist en telle manière : « — Mon très puissant seigneur, je cognais assés que je suis vostre subjet à cause d'aucunes seignories et terres que je tien de vous et de votre coronne de France, mais non point de toutes les seignories que par la permission de Dieu je possède et pour ce, je ne cuide (3) en rien avoir offensé votre royale majesté pour moi estre mis en possession de la conté de Sens. Car vous devés sçavoir que en toutes seignories féodales les hains nés précèdent les moins nés et ce veux-je tenir et proposer soit par sentence, déclaration de droit ou autrement et vous respond que de tout mon pooir je le deffendray, tant que Dieu me tiendra la vye au corps.
« Laquelle parole dicte prestement le roy lui respondit par un a grant desdaing :
« — Par Saint-Denis de France, maistre Gérard, ce ne demourra « pas ainsi, car avant que la conté de Sens vous demeure quiète et € liège, je vous donrai tant à tistre que trop tart en viendry au € repentir et si vous pense à mener si bonne guerre si aspre € que de mon royaulrae vous conviendra partir comme povre € truand. »
La querelle s'échauffe, à ce point que Charles menaça Gérard de le faire pendre, « ce que réplique ce dernier est une laide chose à € roy dicte de un sien prince. > Finalement le roy se retire « sans « dire ung seul mot, comme tout enflé de maltalent (mauvaises « pensées) et se jura, assure notre auteur, que jamais au dit € Gérard ne fauldra (ne manquera) de guerre tant qu'il vivra. » (Jehan Wauquelin, M. de Montille, p. 77 et suivantes.)
Le dessin accompagnant ce travail représente en trois scènes distinctes les épisodes de la querelle. Je reviendrai plus amplement, à l'appendice, sur la question de biographie qu'il soulève;
(4) Ému de colère.
(2) Remua la tète.
(3) Croig.
GÉRARD DE ROUSSILLOlf. 41
mais il me faut rappeler ici cette inscription en minuscules gothiques qu'il porte à sa partie inférieure ;
a Ctomment la guerre en commença dentre le roy Charles-lec Ghaulf et monseigneur Gérard de Roussillon, a cause de la conté c de Sens et des paroles injurieuses que ung jour les deux princes c dirent l'un à l'autre. »
Ce ne sont là que des fictions et cependant le caractère historique de la légende se soutient d'un bout à l'autre. La querelle des deux prétendus beaux-frères rappelle les divisions des petitsfils de Gharlemagne; elle expose bien ces dépendances, vis-à-vis d'un suzerain, d'un vassal suzerain à son tour et qui constituent le lien féodal. Gérard dépend du roi pour ses domaines en Neustrie, mais en Austrasie, Basse-Bourgogne, Dauphiné et Provence le même vassal est suzerain. Cette puissance des grands vassaux, comme leurs élans chevaleresques, contraste avec les menées déloyales de Charles-le-Chauve attaquant Gérard en traître, f sans « nulle quelconque defSance (défi) ainsi les droits d'armes requiè- « rent. » Ses officiers sont chassés de la ville de Sens, le château de Rossillon et tous les domaines de Gérard tombent sans résistance. Lui-même, après avoir pu réunir une poignée de braves, est vaincu à Poligny. La prévision du roi Charles se réalise : il part du royaume « comme povre truand ! » Bèrthe, le modèle des épouses chrétiennes, vrai type de douceur, de bon sens et de résignation courageuse, l'accompagne. Soumis pendant sept ans aux rudes épreuves de Texil, ce héros jusqu'alors gâté par la fortune en est réduit, pour vivre, à se faire garçon charbonnier et Berthe, couturière. L'un des neuf dessins du xi* siècle qui accompagnent le poème de la Bibliothèque nationale, et fidèlement reproduits par H. Hignard, représente ainsi les deux époux avec cette double et naïve légende :
« Cy dessoubs est Girard de Rossillon, duc, qui porte un faix de c charbon et gagne sept deniers par jour, et Berthe, couturière, « qui gagnait par jour un denier. »
42 GÉRARD DE RODSSILLOff.
Un jour la reine de France, la sœur de Berthe, rencontre fortuitement les deux proscrits, et alors se développe une série de charmants épisodes, au terme desquels Charles f daignant pardonner « tous ses torts à Gérard, lui rend toutes ses terres et honneurs. » L'adversité avait mûri le caractère de Gérard, qui eut pour premier soin, dès son retour en Bourgogne « d'eschasser hors d'avec « lui flatteurs, lobeurs (trompeurs), et toutes telles manières de « gens. » Ceux-ci se vengèrent en excitant contre lui le roi Charles» qui avait gardé son caractère cauteleux, suborneur et emporté. Le démon réchauffa de nouveau sa haine contre Gérard et la guerre se ralluma.
Mais Gérard, par ses vertus, avait mérité la protection divine, et elle lui ménagea toute une série de victoires, de triomphes éclatants. La première bataille, livrée dans le Hainaut, non loin du château de Gérardmont, fut une victoire que le roman de Beaune rapporte ainsi :
€ Le roy avait, au commencement de la bataille, bien trois c hommes contre ung, mais nostre seigneur, qui est le vray juste « des justes, avoit regardé la justeté qui estoit en monseigneur « Gérard et pour ce, il Tavoit regardé de ses yeux débonnaires. « Charles, le roy de France, fut bien honteux et dolent, quant à « tout une si noble et si puissante compagnie que il avait été € desconfis et rué jus par lés Bourgoignons (1). »
L'année suivante, le roi Charles provoque Gérard à une autre rencontre, près Soissons, et y fut également « desconfit ». Notre auteur ajoute :
c Le roy qui plus estoit dolent de la honte que de la perdition c de ses hommes, jura foi que il devoit Dieu et Sainct Denis de « France que ou (2) milieu de Bourgoingne ira encoires combattre c son anemy mortel Gérard de Rossillon cui qu'il soit ou beaul ou c lait. Adonc (3) furent aucuns bons preudommes qui lui remons-
(1) M. de MontiUe, Chronique de Vhospice de Beaune, p. 287.
(2) Au.
(S) Alors.
oiRAtlD f)E ROUSSILLON. 43
trèrent que pour Dieu il voulsist encore une certaine espace actindre. . ., mais comme homme hors du sens et enragé de ce que jà par II fois il avait esté si honteusement chassée du champt, ne voult actendre à nulle quelconque bonne raison que on lui sut dire ou remonstrer, et fit tout incontinant venir ses héraulx et messagiers auxquels il donna en charge d*aler par par devers le duc Gérard et lui faire sçavoir que, à ung certain jour qui adonc fut nommé, il feust tout certain que s'il estoit si hardi de l'attendre, il seroit combattu de puissance contre puissance en la vallée de Betum (1), laquelle vallée est située entre la montaigne de Verzelay et le chastel de Pierre-Pertuisée. Laquelle chose venue à la cognoiscence de Monseigneur Gérard de Rossillon par les devants dits héraulx et messagiés du roy, comme homme non doubteux et ne paoureux (peureux). »
Jamais, depuis que la France est, plus cruelle bataille ne fut livrée ; ce fut la troisième, mais non la dernière. L'auteur du manuscrit latin, dont le roman de Beaune et les poèmes en vers ne sont qu'une transcription amplifiée, imagina d'y décrire, sous des noms supposés, les plus grandes batailles dont parlait l'histoire. Celle de Pierre-Perthuis est donc réelle, sauf la fidélité des noms et des lieux. Qu'on substitue Fontenoy à Pierre-Perthuis, le ruisseau d'Andryes à la Cure, enfin à Gérard et Charles les trois petits-fils de Charlemagne et l'on aura l'idée de la terrible bataille de 841, qui fut le point de départ des grands États de l'Europe moderne.
Sans autre souci de la vérité historique l'auteur y fait figurer c III rois sarrazins, IV amiraulx et l'empereur de Grèce » à titre d'auxiliaires des peuples de la partie septentrionale du domaine de Lothaire, comprenant, Lorrains, Thiois, Haynuyers (Hainaut), Brabançons, Ardennois, Frisons et Bourguignons.
Dans le poème, bien supérieur au roman en prose, le récit abonde en vers excellents et bien sentis :
La deffiance (^) faite, le jour pris sans délai C'est vers Pierre-Pertus, assis soubz Vézelai
(1) Aujourd'hui Vau-Boutot, climat de la commune de Saint-Père.
(2) Le défi.
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Oncques (1) sangliers de bois, ne loup ou austre beste De lui vaingier ou prendre sa proie n'out telle feste Parmi cette valée corant à grant bandon (2) Fut toute de sang roige ^3} qui la court de randon (4) Et crut si la rivière, par droite force vive Qu'elle issit du chenel n'y out si haute rive Pour la doleur des cuers de ceulz qui la perdirent Leurs amis, a celle aiguë cuère cest'nom li mirent Guère vault autant dire comme gent accorée (5) De doleur, de tourment et d'engouisse enpiorée. Dessur celle rivière la ung chastiau massi Entour croît de bons vins et Tappeiron Assi (6).
L'armée du roi Charles a pour cri de guerre Manljoie et Saint- Denis ! Crions Bourgoigne et Rossillony dirent les rois auxiliaires de Gérard. Son père Droon « le vielz chenus » à une autre « forge » (idée). Saint Georges, le patron des chevaliers; a un sanctuaire non loin de là, à Quarré :
- Sa chapelle est cy après où lieu qu'on dit Qarrées La seront tués pourté à chars et charretées Li mort qui au jour d'hui iy perdront mort el vie
Luit ensemble respondent criant à haute gorge Nous voulons au jour d'hui escrier Saint-George.
La bataille s'engage ; le récit en est vivant, mouvementé :
Liars (7) resplendit touz de splendissours des armes Des armez (8), des aubers, des lances, des jusarmes, Des escus et des targes, des espées d'acier La terre desoubz eulz trembla et resonna Tant fut grand la bataille, fière, forte et aperte Que du sang des occis fut la terre couverte.
(1) Jamais.
(2) Avec grande abondance.
(3) Rouge.
(4) Avec impétuosité.
(5) A qui le cœur saigne.
(6) Arcy-sur-Gure. M. Mignard, page 158, note 8, place à tort le Pierre- Pethuis du poème dans le Languedoc.
(7) L'air.
(8) Casques.
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Les guerriers les plus illustres tombent dans la mêlée. Si accou* tumé qu'il soit à de pareils spectacles et si bien cuirassé à l'endroit de la pitié, le vainqueur s'émeut à la vue de tant d'horreurs et le poète traduit cette émotion de Gérard si heureusement que dans ses paroles aux f messagiers du roy »» il n'y a pas un vers qui ne touche l'âme et ne la pénètre :
U dit aux messagiers : Regarde ces pays, Li roi et je (i) serons à touiours mais (2) haïs Vous ne vées que mors et pies et bras et testes, Vous ne vées que sanc que maingeront les bestes. Vous ne povez voir ne herbe, ne verdure !
Je suis trestouz certains ; les gens nous maudiront Et contre nous à Dieu les bestes muiront (3).
Gérard envoie chercher Berthe, dont la douleur est plus profonde encore, et ils ensevelissent tous ces milliers de cadavres dont le sang a rougi les eaux de la rivière du Val-Beton, surnommée depuis Ghorée (4), la Cure. Les morts les plus illustres, leurs parents les emportent ; on inhume les autres à Quarré-les- Tombes, où Dieu fit pour eux le miracle de multiplier les c sarcuis » (cercueils) les plus « belx » qu'on puisse voir :
Girard et dame Berte de bon cuer prièrent De deux nuiz et deux jours ne burent, ne mangièrent. Et jurent que jamais n'useroient que pain d'orge Jusqu'à tents qu'à Quarrées, où Ton oure Saint-George Soient mis chrétiennement en noble sépulture
Oès comment Diex fist pour eulx très grand miracle : Ils trovèrent le main (5) pour chascung habitacle Les très plus bîaux sarcuis, ja plus belx n'en verres. Ils furent en sept jours tout dedans enserrés.
(1) Et moi.
(2) Du latin maffis, plus.
(3) Mugiront.
(4) Mélange de chair et de sang.
(5) Le matin.
Plusieurs sarcuis y a, li ungs sont mis sur l'autre ;
Les grand gens sont dedans sanz argent et sans peaultre (1)
Li menus dedans terre en très biaux sarcuis furent
Li Sarrazins en cros (2) tuit ensamble mis furent.
Non pas où (3) les Cristiens ne près du cemestère :
Diables en leur enfer en font soubz eulz letière (4).
Mais je dois m'en tenir à ces citations, car elles suffisent à établir ce que j'ai dit plus haut de l'allure vive et primesautière des vieux écrivains de la langue d'oiK de leurs expressions et de leurs tournures de phrase relevant directement du latin. Leur langue étonne et surprend par des beautés de plus d'un genre. C'est dès l'époque de la Renaissance que le français tend à s'en écarter pour se fixer enfin dès le xvii» siècle et devenir ce modèle d'élégance, de clarté et de précision que tous les lettrés du monde admirent.
Je n'ai point à m'occuper ici des autres poèmes, du même temps, dont notre Gérard fut le héros. Comme la Bourgogne, le Dauphiné et la Provence étaient remplis du souvenir de sa droiture, de sa loyauté, de ses victoires, comme de ses défaites ; leurs poètes y puisèrent le sujet de leurs chants, avec les différences établies par les traditions locales. Ils créèrent ainsi deux autres personnages épiques assez différents du Gérard de Rossillon. En Dauphiné, ce fut Gérard de Vienne^ publié par M. P. Tarbé, et en Provence, Gérard de Fraite, indépendamment du Gérard de Raussillon en langue provençale. Chacun d'eux est aussi national pour les contrées qui l'ont vu naître que notre poème peut l'être en nos régions.
Le roman bourguignon de Gérard, le seul qui rentre dans mon sujet, nous a été conservé par un certain nombre de manuscrits diversement précieux. Le plus ancien, celui du Musée britannique de Londres, a été publié par M. Francisque Michel (édition Jannet
(1) Espèce de métal.
(2) En croix.
(3) Avec.
(4) Litière.
18S6). Vient ensuite, comme des plus recommandables par son ancienneté, le manuscrit de Sens, des archives du chapitre métropolitain, qui fut transféré, en 1793, à la Bibliothèque d'Auxerre. Je dirai plus loin, à Tappendice, comment il est allé s'échouer d'Auxerre à Montpellier.
Ce manuscrit semble avoir primitivement appartenu à Tabbaye de Vézelay, ainsi qu'un autre moins ancien, provenant de la famille du président Bouhier, de Dijon. Ce dernier fut également soustrait par le docteur Prunelle à la Bibliothèque d'Auxerre au profit de Montpellier. Une autre copie du xiv* siècle, attribuée à Jean Bouhier, aïeul du président, et dédiée à Jeanne de Bourgogne, femme du roi Philippe-le-Long (1316), appartient à la Bibliothèque de Troyes. Une autre enfin, transcrite par Eudes Savestrot, clerc de Châtillon-sur-Seine, se voit à la Bibliothèque nationale sous le n» 18,103. C'est sur celle-ci que Lacurne de Sainte-Pallaye rétablit, suivant le père Laire, plusieurs feuillets qui manquaient au manuscrit de Sens.
Comme il arrive toujours d'oeuvres inégalement anciennes, ces manuscrits présentent diverses variantes, qui reflètent les modifications graphiques successives du vieux français. Plusieurs savants philologues, M. Francis Guessard, notamment, ont reconstitué plusieurs passages du poème de Gérard entachés d'interpellations, qui faisaient tache dans l'ensemble. De leurs travaux, un fait se dégage, qui ajoute à nos regrets de la perte du précieux manuscrit dont la Bibliothèque d'Auxerre s'est vue dépouillée : c'était le plus ancien et le plus correct de tous, après celui du Britisch Muséum.