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CHAPITRE IV

§ 1. Insuffisance des documents sur les croyances primitives des Germains. — Leur mythologie ne nous a été conservée — au moins dans l'état oti le christianisme l'a attaquée et détruite — que par deux recueils islandais des XI* et XII« siècles, les deux Eddas, l'une en vers, de Saemund Sigfusen, l'autre en prose, de Snorri Sturluson. — Ces traditions ainsi réfugiées dans une lie lointMne étaient visiblement communes a la famille teutonique proprement dite, au groupe bas-allemand de la Baltique et de la mer du Nord, enfin aux Norrois ou Scandinaves, qui les ont accommodées a la rigueur des climats arctiques. — Mais elles avaient été singulièrement renforcées et altérées aux y« et VI* siècles par les souvenirs réels et fabuleux des Gots, surtout des Ostrogots, venus des bords du Dnieper a la suite d'Attila. — Snorri Sturluson croit a l'origine orientale d'Odin et des Ases (Asie).

Nous savons par Tacite que les scaldes germains, comme les chantres védiques, comme les aèdes grecs, comme les bardes gaulois, célébraient dans leurs hymnes les dieux et les héros de la race entière et les hommes illustres de chaque tribu. Les uns, Phémios barbares, chantaient dans les festins les exploits du chef et de ses aïeux ; d'autres, marchant au combat, rappelaient les victoires d'Arminius ou invoquaient le dieu des batailles, un Hercule tudesque dont Tacite n'a pas retenu le nom ; d'autres, revêtus sans doute d'un caractère sacré, déroulaient dans les cérémonies la filiation des dieux et des hommes, Tuisco, Hertha, Mannus, Istaevon, Ingaevon, Hirminon, et les épo-

nymes des diverses nations. A ces quelques noms se réduit tout ce qu'on sait de l'ancienne cosmogonie germanique. Il est vrai qu'ils mettent sur la voie des suppositions probables et qu'en soulevant le masque latin des autres divinités mentionnées soit par César (le Soleil, la Lune, Vulcain), soit par Tacite lui-même (Mercure, Mars, Hercule), on arrive à reconstituer le panthéon primitif. Mais combien on préférerait aux inductions les plus judicieuses deux ou trois de ces hymnes qui formaient, nous dit-on, les seules annales des Germains ! Il n'en est rien resté.

Selon toute apparence, l'écriture était inconnue au delà du Rhin et du Danube, ou du moins une écriture accessible au vulgaire ; les runes, quinze ou vingt caractères secrets simplement formés de lignes obliques ou verticales, ne paraissent avoir été d'un emploi ni commun ni facile. Et puis les guerres perpétuelles, la disparition de peuplades entières, la fuite et la dispersion des barbares les moins sauvages, tels que Suèves, Alamans, Burgundes, n'étaient guère favorables à la conservation des chants nationaux. Ceux môme qui existaient encore chez les Gots au iv« siècle, comme nous l'apprend Jordanès au vi^ siècle, et qui n'auront pas manqué d'être recueillis soit à Pavie, soit à Toulouse ou à Tolède, après l'établissement des Gots en pays civilisés, ceux-là même ont péri, laissant la place aux litanies et aux antiennes. L'intrusion hâtive du christianisme chez des peuples qui n'en avaient nul besoin, et qui ne se souciaient aucunement des subtilités théologiques, a retardé de quatre ou cinq siècles le développement des littératures germaniques. Nous devons sans doute au zèle apostolique d'Ulfilas un précieux spécimen de la langue des Gots ; et la

reconnaissance des linguistes est acquise à ce vénérable personnage ; mais les ethnographes lui pardonneront malaisément d'avoir négligé, pour . les infortunes <runc divinité étrangère, les aventures plus intéressantes des Odin, des Thor et des Loki.

Cependant, à partir du vu® siècle, nous nous trouvons en présence de documents inestimables, tels que : le Beowulf anglo-saxon ; YEdda islandaise , <!omposéc à la fin du xi®, mais qui réellement renferme tous les souvenirs communs au monde germanique avant le ix*^ ; Tépopée franco-burgunde des Nibelungen, refondue en Souabe au xii^ enfin au xiii«, la seconde Edda ; de nombreux poèmes réunis dans le Livre des Héros, et Tinterminable série des Sagas^ ou récits traditionnels.

Ce n'est pas dans l'Allemagne proprement dite qu'il faut chercher les origines, ou plutôt le point de •départ de cette riche littérature. Elle ne pouvait naître qu'en des régions où dominait un dialecte germain et «oj le christianisme n'avait pas encore étouffé ou perverti les croyances nationales ; or, du v« au x® siècle, Ja Germanie, désertée par les Germains, avait été livrée aux Huns, aux Avars, aux Slaves, aux Hongrois. Les Wisigots étaient en Aquitaine et en Espagne, les Suèves en Portugal, les Vandales en Afrique, les Hérules, les Ostrogots, les Lombards en talie. Trop peu nombreux pour imposer leur langage aux populations conquises, rapidement saisis par l'Église à mesure qu'ils installaient des États, peu durables d'ailleurs, dans les anciennes provinces romaines, ces peuples n'ont pas eu et ne pouvaient pas avoir de littérature. Et ce qui restait des Alamans et ^les Saxons le long du Rhin et vers les bouches de

l'Elbe, occupé de guerres intestines, assailli de toutes parts, soit à Torient par les envahisseurs, soit à Touest par les rois austrasiens, manquaient de loisirs pour composer des poèmes et des histoires. Seuls les pays du Nord offraient les conditions favorables à Téclosion d une littérature originale. Là régnaient sans conteste et régnent encore des dialectes germaniques. Là, les apôtres de la nouvelle religion laissaient aux dieux quelque répit.

Par pays du Nord il faut entendre l'Angleterre saxonne, les Féroë, la Scandinavie et, sur le continent, le Jutland, la Frise, la Hollande, la Flandre, et rAustrasie franque, s'avançant plus ou moins vers la Somme, la Moselle et le Rhin. C'est chez les Francs, dans ce que nous appelons aujourd'hui les provinces rhénanes, que s'est formé, par fragments, le cycle des légendes historiques, communiquées par leurs voisins maritimes, les Frisons, Saxons des bouches de l'Elbe, etc., aux diverses dépendances de la Scandinavie. C'est chez les Scandinaves que s'est élaborée et achevée, avant de disparaître, la mythologie allemande. Et ce travail préliminaire s'est accompli entre le vi^ et le xi^ siècles.

Telles sont du moins les conclusions des critiques les plus compétents, W. Grimm et Lachmannen tête; et elles se justifient aisément. Bien que les compositions les plus anciennes ayant trait aux Nibelungen nous soient parvenues en langue Scandinave et portent l'empreinte des mœurs du Nord, elles n'appartiennent visiblement pas au peuple qui nous, en a conservé le plus ancien souvenir. Une Wilkina Saga islandaise, version ou modèle en prose du grand poème allemand, se réfère, en son prologue, à des chansons

apportées de Brème, de Munster et de Sœst. L'auteur affirme, en plus de douze passag-es, que son récit est un des plus remarquables et des plus populaires de la Saxe, c'est-à-dire des contrées qui avoisinent la mer du Nord. D autre part les denxEddas, les Volsunga et Nornagest'Sagas représentent Sig'urd et son père Si^mund comme rois dans le Frankenland. G est dans le Rhin que Sigurd plong'e son épée Gram^ pour voir si elle coupera en deux un flocon de laine que le courant pousse contre le tranchant de la lame. C'est près du Rhin que le héros est tué ; dans les eaux du Rhin que le trésor est précipité. Sigurd est appelé Fhomme du midi, et il Tétait, en efFet, pour les habitants de l'Islande. Les Volsungen, ses ancêtres, sont rois du Frankenland. Les Nijlung (forme Scandinave) sont aussi des rois du Rhin, Gunnar et Hôg'ni. Dans les traditions allemandes, les mystérieux Nibelungen (fils du brouillard ou des ténèbres), ces rois gardiens du trésor, Nibelung et Schilbung, sont des guerriers francs vaincus par Siegfrid. Ailleurs, les meurtriers de Siegfrid, Gunther et Hagene, avant d'être Burgundes (comme la seconde partie de l'épopée souabe), sont qualifiés de Francs, de Sicambres et de Francs-Nibelungs. Sigmund réside à Santen, sur les rives du Rhin inférieur, et Sigfrit ou Sîfrît est nommé le héros du Niederland, des Pays-Bas.

Quand on compare ces témoignages, et surtout que l'on considère avec quelle ténacité la Saga, qui, au milieu de toutes les variations inséparables des récits légendaires, témoigne encore, même dans la lointaine Islande, des lieux où elle a pris naissance, on peut admettre que Sigfrid et Brunhild, peut^-être nommés

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d'après le roi Sigebert et la reine Drunehilde, appartiennent originairement aux Francs saliens. D'autres traditions sont venues s'ajouter au fonds primitif, jusqu'à l'étouffer, quand la Germanie centrale eut repris conscience d'elle-même, traditions burgundes et gotiques, précieuses en elles-mêmes, mais qui encombrent et gâtent singulièrement le Nibelungen- Nôty la Détresse des Nibelung, comme traduit M. de Laveleye. Ces déformations si curieuses de personnages tout à fait historiques, tels qu'Attila, Atli, Etzel, et Théodoric (Dietrich de Bern^ — de Vérone), évidemment postérieures au vi« siècle (Théodoric est mort en 526), devinrent populaires dans toute la vallée du Rhin, où dominaient alors les rois d'Austrasie. Gharlemagnc aimait à entendre chanter, pendant les repas, ces morceaux encore détachés, encore épars, de la future épopée ; il les fît même, rapporte Eginhard, recueillir avec soin ; et quel don n'cût-il pas légué à la postérité, sans les sottes répugnances de Louis le Débonnaire, Ludooicus plus ! Ce triste roi, encore assez germain pour crever les yeux à son neveu Bernard, était déjà trop chrétien pour préférer les rudes poésies guerrières aux plates formules de la liturgie. « Il ne voulut ni lire, ni entendre, ni faire enseigner, dit son historien Thégan, ces chants qu'il avait appris dans sa jeunesse. » Moins orthodoxe, plutôt moins imbécile, un abbé de Reichenau, Waldo, faisait, dans le même temps (ix« siècle), copier par ses religieux douze chants en langue tudesque, theodiscœ linguœ ; un autre prélat, Fulco de Reims, en 855, rappelle à Charles le Chauve, d'après les livres germains, une injustice conunise par le roi Ermenrich, — précieux souvenir,

qui nous reporte à Tune des étapes de la mythologie germanique.

Cet Ermenrich, Ërmanaric, roi des Ostrogots, est le plus ancien des personnages historiques cités dans les Eddas et les Sagas, Il vivait au iv® siècle, sur les rives du Dnieper, et par sa longévité (iiO ans), par «a haute stature, par sa puissance, son courage et ses fureurs, il avait imprimé son nom dans la mémoire de toute la race gotique. Un trait de sa vie, raconté par Jordanès en 525 (Hist. des Gots), se retrouve dans VEdda (Chant de Hamdir), amalgamé déjà aux légendes franciques. Les acteurs de cette tra- ;gédie demi-sarmate et demi-gote ont même gardé leurs noms : Swanilda (Swanhild), femme de race royale qu'Ermanaric fait déchirer par des chevaux sauvages ; Samus et Ammius (Sorti et Hamdi), frères de la victime, qui assassinent le meurtrier ; «nfin Ermanaric lui-même, lormunrek, roi des Gots; il doit épouser Svanhild (devenue fille de Sigurd et de Gudrun); par jalousie, il la fait pendre et écai^ teler; deux fils, invulnérables au fer, de Gudrun remariée, essaient de venger leur soeur, mais ils sont tués à coups de pierres avant d avoir triomphé du géant.

Ainsi donc, entre le vi« et le viii« siècles, lorsque toutes les tribus de race germanique, Gots, Suèves, Saxons, Francs et Scandinaves, avaient, sauf certaines nuances, les mêmes mœurs et la même langue, les mêmes dieux et les mêmes héros, les chants ou traditions venus du sud de la Russie et des rives du Danube descendirent le Rhin et se répandirent dans Textrême nord, en Jutland et en Norvège. Sur la fin du ix« siècle, comme nous le disions tout à l'heure, au

moment môme où Tapostolat chrétien venait jeter de nouveaux ferments de guerres civiles sur le sanglant chaos de la Scandinavie, une île lointaine, perdue dans les glaces polaires, reçut le dépôt encore intact de ces traditions et de ces croyances. Ha raid Harfagher, aux beaux cheveux, avait résolu de soumettre à une autorité absolue les centaines de petits rois, Seekings, Vikings, qui rapportaient thacun dans son fort, dans son gaard^ le butin de leurs courses aventureuses. Beaucoup, fuyant le joug royal, gagnèrent avec leurs compagnons les plages désertes de rislande, découverte depuis quelques années. Là, ils végétèrent deux siècles, engourdis, semble-t-il, par ce rude climat, auquel ils s'accommodèrent cependant ; ils avaient sauvé leur langue, le vieux norrois, la forme la plus pure du parler Scandinave, et leurs dieux, ceux-ci pour peu de temps, il est vrai, car la propagande chrétienne, infatigable, ne tarda pas à les traquer dans ce dernier asile, et jusqu'au Groenland, où a été recueillie une variante des Nibe^ lungen.

Ce fut vers Tan iiOO que Saemund Sigfusen, surnommé le savant, doué d'une mémoire prodigieuse, pénétré des antiques souvenirs dont l'écho retentissait autour de lui, et s'indignant, dans son patriotisme, de les voir disparaître, entreprit de les arracher à l'injurieux oubli. Sous le nom d'Eclda, a aïeule » ou loi sacrée, il forma un recueil de tous les chants mythologiques, didactiques, héroïques, conservés par la tradition orale ; et il fit servir à cette suprême pro" testa tion du paganisme l'alphabet romain germanisé, introduit par les missionnaires et, dès cette époque, généralement adopté (deux manuscrits, à Gopen-

hague et à Upsal). Cent ans plus tard, au commencement du XIII® siècle, un autre patriote islandais, le chroniqueur Snorri Sturluson, voulut compléter et commenter les chants de VEdda, concis et trop souvent obscurs. Il composa une seconde Edda, en prose, où sont développés les dogmes, expliquées les allégt>ries, commentés les faits historiques, avec une érudition minutieuse et confuse. A cet ouvrage se rattache l'abondante lignée des Sagas, biographies des guerriers célèbres, qui préludent à la littérature chevaleresque.

Le point d'arrivée est certain ; c'est en Islande que se sont réfugiés les souvenirs mythiques et fabuleux des Germains ; c'est d'Islande qu'ils sont revenus en Danemark et en Allemagne. Quant au point de départ initial, nous l'avons déjà fait pressentir. Snorri Sturluson, l'auteur de la seconde Edda, va nous fournir, à ce sujet, quelques indications assez probantes. Il vivait en un temps où le christianisme avait envahi l'Islande, traînant avec son flux biblique quelques bribes d'histoire ancienne. Adam et Eve, Noé, Zoroastre, Saturne, Jupiter et Priam formaient dans l'esprit étonné du bon Snorri je ne sais quel chassé-croisé des plus étranges. Mais le naïf et malin patriote eut soin d'y faire figurer les dieux de ses ancêtres. Priam étant phrygien, ou à peu près, il était facile de lui donner Frigg pour épouse. Priam, .mari de Frigg, était sans doute un pseudonyme d'Odin ; à moins qu'Odin (Vodynn) n'ait été Munon (Mannus) ou Memnon, fils ou époux de Sif (la femme de Thor) ou de Sig (la femme de Loki), de toute façon roi à' Asie, puisqu'il avait pour sujets les Ases. Notons en passant cette curieuse manie des origines

troyeniies que Rome a transmise aux barbares, et Tantiquité au moyeu âge. « La l>eauté d'Odin était si remarquable, qu'en le voyant parmi les autres hommes, on aurait dit de Tivoire incrusté dans du bois; ses cheveux étaient plus brillants que Tor. A douze ans, il avait toute sa force et soulevait dix peaux d'ours à la fois. » Elevé en Thrace, à la cour du duc Loricus (vaçue souvenir de Théodoric, élevé en effet à la cour byzantine), il « tua », c'était la chose la plus simple du monde, « Loricus et sa femme, Lora ou (ilora, et prit possession du royaume de Thrace. Ensuite il parcourut la terre » (comme Dionysos, comme Héraklès), « fit mordre la poussière à tous les gluants, à un drag'on monstrueux et à beaucoup d'animaux... Odin avait, ainsi que sa femme, le don de prévoir l'avenir. Il vit que son nom serait vénéré pendant fort longtemps dans le Nord et mis au-dessus de celui de tous les rois... Une grande multitude, composée d'hommes et de femmes de tout âge, le suivit en emportant beaucoup d'objets précieux. Dans tous les pays qu'ils traversaient, il n'était question que de leur magnificence ; on les prit donc pour des dieux et non pour des hommes. Ils marchèrent sans s'arrêter jusqu'à leur arrivée dans une contrée septentrionale appelée aujourd'hui la Saxe » (Frise, Hanovre, Westphalie) ; n. un des petits-fils d'Odin régna sur la Francoriie ; mais Odin, continuant sa marche vers le nord, donna successivement des rois au Jutland, à la Suède et à la Norvège. Tout prospérait aux Ases, et la paix assurait l'abondance autour de leur capitale, Sigtuna ou Asgard, régie par douze chefs ou juges selon les coutumes de Troie ».

^ e. Cosmogonie et tbéogonie. — L'abîme primordial ; réminiseences informes d'Hésiode et de la Bible. — Le géant Tmer, tué par les fils de Bbr, fournit les matériaux du monde : son corps est la terre, son crâne le ciel. — De deux arbres, les dieux font Tbomme et la femme. — Ctonstruction d'Asgard. — Les Alfes, Dverges, Nains, lotes. — Les Ases ; la famille d*Odin : dieux et déesses. — Le Préne TgdrasiU. — Les Nomes. — Les trois régions. — Personnages infernaux.

Si plate, si pauvre que soit cette légende évhémériste, elle indique suffisamment la provenance orientale des Ases, autant dire des Gots, et combien d'exploits, de gloire, quel cortège de fils et de déesses rOdin gotique avait ajouté à la renommée et à la famille de Vuotan, son homonyme tudesque.

Au XI® siècle, et plus encore au xni«, Odin, modelé malgré lui sur le créateur juif ou chrétien, était devenu Alfader, le père universel; mais la tradition avait conservé le souvenir d'époques lointaines où les dieux n'existaient pas plus que les hommes, où, comme les dieux d'Hésiode, les Ases n étaient qu'une troisième ou quatrième génération. Écoutez la Vala, la voyante, à laquelle Saemund attribue le chant mystérieux de la Voluspa :

« Il n'y avait alors point de sable, point de mer, ni de fraîches vagues. La terre n'existait pas, ni le ciel élevé, il n'y avait pas de gazon ; mais seulement l'abîme, Ginnung. » (C'est précisément le chaos d'Hésiode, et le tohu bohu de la Genèse.) Jusqu'au moment où la voûte céleste fut soulevée par les fils de Bôr, ces créateurs magnifiques de Midgard, le soleil n'envoyait ses rayons que sur des montagnes glacées. Mais depuis lors des plantes vertes ont poussé sur le sol...

« Le soleil, cet ami (cette amie) de la lune {Liinus), tendit avec vivacité sa main droite au sud, sur les chevaux du ciel. Il ne savait pas où étaient ses maisons (les douze palais d'Asgard). Les étoiles ne savaient où se fixer ; la lune ignorait le pouvoir dont elle est douée. »

Il y a là comme un écho des Védas, et Ton trouverait aisément de semblables images dans le recueil du Rig. Mais ces fragments antiques sont perdus dans les broussailles d'une fantaisie délirante. Les contrastes des frimas Scandinaves avec la végétation rapide de ces régions du nord, et plus encore des glaces d'Islande avec les flammes de THécla et les gerbes fumantes des geisers ont déséquilibré la raison des skaldes et des poétesses. Vainement Snorri cherche à réunir en une sorte de tableau les traits épars dans l'ancienne Ëdda ; notre esprit, habitué à un certain enchaînement, à un certain ordre logique, même dans l'aberration, ne peut se replacer dans l'état mental qui admettait, qui comportait ces œffri somnia, ces rêves de cerveau malade; il faut cependant les résumer.

Au fond de l'abîme, de Ginnung (peut-être la géhenne biblique), est le pays des ténèbres, Nijlhem^ le neuvième monde inférieur, séjour de HeL Niflhem existait bien avant la terre ; au centre se trouve un puits appelé Hvegelmer, d'où sortent divers fleuves fabuleux. Avant Niflhem, il y avait déjà, au midi, un monde appelé Muspelhem, monde enflammé que garde Surtur (connu des Anglo-Saxons : Satur-day), tenant en mains une torche et un glaive dont l'éclat fait pâlir même le soleil des dieux. Lorsque les fleuves se furent tellement éloignés de leur source

que leur courant empoisonné en fut desséché, réduit en scories, ils se congelèrent. La glace s'arrêta, se durcit, et les tourbillons de neige, produits par le venin, se répandant sur la glace, devinrent du givre. Les couches de givre s'accumulèrent les unes sur les autres ; le bord septentrional de labîme Ginnung se couvrit d'un immense amas de glace pesante. L'ouragan et la tempête y régnaient. Mais le bord méridional fut dégelé par les étincelles qui s'échappaient de Muspelhem. La chaleur, s'avançant, fondit les glaces et forma des gouttes d'eau. La puissance de celui qui envoyait la chaleur (Surtur) leur donna la vie ; il en résulta une forme humaine qui fut nommée Ymer, ancêtre de tous les géants (lôtes ou Hrimthursar),

— Les Titans, comme chez Hésiode, sont ici antérieurs aux dieux.

La glace étant fondue et l'eau écoulée, une vache appelée Odhumla s'approcha. Quatre rivières de lait sortaient de ses mamelles, et ce fut la nourriture d'Y mer. La vache vivait en léchant les pierres salines couvertes de givre. Le premier jour qu'Odhumla lécha les pierres, il en sortit des cheveux ; une tête parut le second jour, et le troisième un homme tout entier. Son nom fut Bure ; il était beau et robuste ; il eut un fils appelé Bôr : celui-ci se maria avec une femme nommée Betsla, qui était fille du géant Bôelthorn. Ils eurent trois fils : Odin, Vil ou Hénir, Vé ou Lodher.

— C'est ici une variante de la formation d'Ymer ; mais l'imagination Scandinave n'a pas su choisir.

Les fils de Bôr ayant tué le géant Ymer (ainsi Kronos et ses frères mutilent Ouranos), le sang sortit de ses blessures avec une telle abondance que les vainqueurs noyèrent toute la race des Hrimthursar,

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à l*exception d'un seul, Berg-clmer, qui, sVcliappant sur un bateau, avec sa femme (infiltration biblique), engendra les nouvelles races de géants. Les fils de Bôr portèrent le corps d'Ymer au milieu de Tabîmo, et en firent la terre ; son sang* devint la mer et les lacs ; lesmontagnes sont ses os ; les pierres ses dents ; les. arbres ses cheveux, les nuages sa cervelle répandue. Les fils de Bôr, ayant pris le crâne d'Ymer, en firent le ciel, et relevèrent au-dessus de la terre sur quatre angles saillants, supportés chacun par un nain : voici leurs noms : Nôrdr, Sôdr, iEstr, Wostr (Nord, Sud, Est, Ouest). Ils prirent ensuite les étincelles volantes qui s'échappaient de Muspelhem et les placèrent dans le ciel immense, dessus et dessous, pour éclairer le ciel et la terre. Ils donnèrent aussi une place à tous, les feux lancés par les éclairs ; les uns furent fixés au ciel, les autres restèrent mobiles sous la voûte céleste, et les fils de Bor tracèrent la route que lesastres doivent parcourir.

Mais d'où viennent les hommes qui habitent la terre ? — Sur le rivage des mers, les fils de Bôr trouvèrent deux arbres, un frêne et un orme, Ask et Einbla; ils eu firent deux êtres humains. Odin leur donna Iç souffle. Vil la raison, Vé le visage, la parole, l'ouïe et la vue. Ils leur donnèrent aussi des vêtements et des noms. C'est de ce premier couple que^ descendent les enfants des hommes, qui habitent l'enceinte de Midgard.

Les fils d'Odin, à leur tour, se construisirent au centre du monde une ville, Asgard (queSnorri appelle Troie). Il y a dans Asgard une place appelée Hikiskjalf ; lorsque Odin s'y assied, son regard embrasstv tout l'univers, toutes les actions des hommes, et il

comprend tout ce qu'il voit. C'est le plus magnifique édifice qui ait été construit sur la terre ; rintérieur et l'extérieur en sont couverts de plaques d'or, tous les plats et ustensiles de ménage fabriqués par les Ases dans râtrx) de ce palais, et de plusieurs autres appelés Gladshem, Vingolf, etc., sont pareillement d'or. Cette époque est donc appelée Vàge d'or. Mais l'arrivée des femmes de lôtenhcm, les géantes, mit fin à ces temps heureux.

Nous voyons jusqu'ici des géants, des dieux,^ des hommes ; et nous en connaissons l'origine ; mais nous ne savons encore d*oti procèdent îes nains — une race qui semble particulière aux mythologies des Celtes et des Germains ; la Voluspa en cite plus de soixante, et nous venons d'en voir quatre attachés aux points cardinaux, d'où les ailes du grand aigle Hresvelgr secouent les vents sur le monde. Ces nains, malicieux et puissants, qu'on ne peut guère séparer des Alfes, génies des choses, sont les plus anciens êtres vivants issus du cadavre d'Ymor. Un jour que les dieux délibéraient, assis sur leurs trônes, « ils se souvinrent que les nains s'agitaient dans le terreau des entrailles de lai terre, comme les vers .dans la chair ; et ils décidèrent de leur donner la raison et la forme humaine. Mais, sachez-le, les nains n'en résident pas moins, invisibles, dans la terre et dans les pierres » .

Un certain nombre d'animaux sont au service des dieux : les boucs, attelage de Thor ; un oiseau à crête d'or (le matin) qui réveille les héros dans la salle du père des batailles; les quatre cerfs qui broutent les feuilles d'Ygdrasill, les deux coursiers de Natt et Dag, le Jour et la Nuit, l'un éclairant les cieux de sa cri-

nière, Tautre semant sur la terre la rosée, écume de son mors ; les deux chevaux du soleil ; les douze chevaux des dieux, notamment celui d'Odin, Sleipner, qui a huit pattes, et un autre, Laettfot, dont le nom révèle la nature (pied lumineux).

Ces montures merveilleuses mènent les dieux au festin ou au conseil, lorsque, revenant de la chasse ou de la guerre, ils abandonnent les régions moyennes, Midgard, et remontent de la terre au ciel par le beau pont tricolore, Baefrôst, que les humains nomment Tarc-en-ciel. Auprès du pont, dont les bords ont été dorés avec le feu de Muspelhem, TAse Heimdall, père des Gots, sentinelle divine aux dents d*or, au cheval d'or, boit gaiement Thydromel en son palais d*Himmelsbiôrg. Il faut moins de sommeil à Heimdall qu'à un oiseau ; et sa vue est aussi longue de nuit que de jour. Il voit les objets à une distance de cent milles. Il entend croître l'herbe sur la terre, et la laine sur les brebis. Assis sur la limite du ciel, il veille à ce que le pont ne soit pas envahi par les géants des montagnes, tout prêt à sonner de sa trompe Gjallar, que tous les mondes entendent. Et, confiants dans sa vigilance, les dieux et les héros recueillis sur les champs de mort par les célestes Walkiires, s'exercent, dans les cours du palais d'Odin, aux luttes, aux coups d'estoc et de taille, qui les réjouissaient sur la terre, ou bien, rentrant dans le spacieux Valhalla couvert de boucliers d'or, dans la salle aux 540 portes, ils traient la chèvre Hejdrun qui broute le sapin Lérad, chèvre précieuse dont les mamelles toujours pleines fournissent assez d'hydromel pour enivrer tous les élus.

Ces divagations cosmogoniques doivent être consi-

dérées soit comme un préambule à la mytholog-ie proprement dite, soit plutôt comme une sorte de mosaïque assemblée après coup, faite de débris très anciens et de ciments très modernes, où d'antiques souvenirs sont accommodés aux mœurs sauvages des Scandinaves et au climat de glace et de feu de YUltima T/im/^. Elles flottent, comme une vague toile de fond derrière la scène où se déroulent les aventures des dieux. Au risque de quelques redites, nous devons entrer plus avant dans le caractère de ces personnages, dont nous ne connaissons guère que le nom et l'origine atmosphérique ou infernale.

Odin, le Vuotan, Wodendes Allemands, Vœdades Frisons, Wedne des Anglo-Saxons, lient, depuis un temps immémorial, l'emploi des Zeus et des Indra. Si, comme nous le pensons, il est identique par le nom au dieu indo-européen du vent, Vata^ commun aux Indous et aux Perses, il appartient, comme Pardjanya, Perkunas, à la première phase du polythéisme, qui confine à l'animisme diffus. Au reste, quelle que soit l'origine de son nom, c'est un dieu de la tempête ; c'est le chasseur sauvage qui fait retentir les forêts de sa course effrénée. Mais il est devenu, par excellence, le dieu atmosphérique, céleste et solaire ; en même temps il a remplacé le dieu national Tuisco ; c'est lui qui, inventeur des runes, de la science magique, arbitre de la vie et de la mort, conducteur et hôte des âmes illustres, a été assimilé par les Romains à Mercure, c'est-à-dire à Hermès. Les Germains ont accepté cette confusion et traduit mercredi par Odinsdaffj Wednesday . Les Allemands proprement dits ont préféré Gudenstaff, le jour du dieu suprême. Les Gots semblent lui avoir donné le nom ou l'épi-

thète de Sigge, le victorieux (d'où Sigurd, doublet d'Odin). Selon les historiens Scandinaves, c'est le vaillant Sigg-e, roi des Gots (ou des Ases), qui aurait secouru les Northmen contre les géants des montagnes, parcouru en vainqueur toutes les îles, fonde en Suède Sigtuna (ville de la Victoire), berceau d'Upsal, en Danemark Odensé (la mer d*Odin), et promis au brave les joies du Valhalla.

Odin possède, s'il ne les exerce pas, les attributs de presque tous les dieux mâles qui composent sa famille et son cortège. Cette résorption des dieux dans le dieu suprême est partout l'œuvre du temps. Odin a de nombreuses cpithètes : Hropter, Fiolnir, Fimbultyr, Herfader, Alfader, Valfader. C'est le père. A l'exclusion de deux frères qu'il a tués. Vil ou Hénipy Vé ou Loder^ il règne sur les sommets d'Ida, dans le palais du Valhalla, où les Walkûres, déesses des batailles (les hères), lui amènent les guerriers morts dans les combats ; quand ces vaillants lui sont présentés, il fait ranger les bancs et disposer les coupes. « Erik va venir, dit Odin, je l'attends. Qu'on se lève, qu'on aille à sa rencontre. . . Je te salue, Erik, brave guerrier ; entre, sois le bienvenu ! Quels rois t'accompagnent? Combien viennent avec toi du combat? » « Dès ma jeunesse, s'écrie Ragnar Lodbrog mourant, j'ai versé le sang et désiré une pareille fin. Envoyées vers moi par Odin, les déesses m'appellent et m'invitent ; je vais, assis aux premières places, boire la bière avec les dieux. C'est en riant que je mourrai. »

Odin monte un coursier merveilleux ; une corne, symbole de puissance et de richesse, lui retombe sur un côté de la tC'te ; il tient en main le bâton runique.

à la fois sceptre et talisman. Près de lui volent deux corbeaux, ou deux éperviers, la pensée et la mémoire. Il a pour épouses Frig-ga, Hlina, Hloduna, Rinda, et encore lordha (c'est Tanlique Ilertha Earth, la Terre, dont le rôle va s'efFaçant, mais qui monte encore un char traîné par des biches).

Son fils aîné est le tonnerre au marteau retentissant, le batailleur et valeureux Thor. Thor lance son marteau M iôllnir, la foudre, qui fidèlement revient se placer dans sa main ; c'est, comme Odin, un phénomène divinisé, et, comme tel, il appartient à la plus ancienne phase mythique; il a fortement empiété sur le dieu qui, dans les relig-ions de Tlnde, de la Grèce et de Rome, représente le ciel ; et c'est à lui qu'est voué le jour de Jupiter ; jeudi est Thorsdag^ Thursday. Le haut rang dévolu au dieu fulgurant, tout à côté d'Odin, confirme tout à fait les hypothèses relatives au nom et au caractère primitif de Wotan ; il est tout simple que le maître des tempêtes ait pour fils aîné le maître des tonnerres. Thor est, chez les Allemands, Donar (aujourd'hui Donner) ; et il est d'usage de voir dans le premier une forme contractée du second : Thonr, Thorr ; l'anglais thunder, identique à tonitru, marquerait la transition de l'un à l'autre. Soit; mais on pourrait, ce semble, rapprocher Thor du Tarants gaulois, pourvu du même office, et assimilé à Jupiter.

Odin a un second fils, aussi doux que Thor est violent, Balder, dieu de la lumière et de la concorde, sorte d'Apollon, de Belenus ou de Vichnou: sûrement une personnification du soleil, et qui ne laisse plus à l'astre (comme Phoibos à Hélios), à Sunu ou Suna {soleil femelle) qu'une divinité honoraire. Je ne sais

iOO LES GERMAINS

trop si la linguistique permettrait de rattacher à Balder, dieu certainement de seconde formation, la famille visig-ote des Balthes, la mer Baltique, le grand et le petit Belt ; mais on peut, je pense, affirmer qu'il est identique au suffixe si connu bald, Gundobald, Archibald, etc. Ce dieu brillant et doux (adouci du moins) paraît avoir pris la place d'un autre lumineux, Loki, celui-ci plus ancien, s'il n'est autre que le celte et irlandais Lug, vainqueur des Fomôré ; Loki, réduit à un rôle ambigu, que nous verrons commensal des dieux et prince des démons, artisan de la ruine universelle.

Mais il nous faut compléter le cortège d'Odin. Le premier au second rang, marche un roi déchu, Tyr, dans lequel on aura peine à reconnaître Dyaus, Zeus et Jupiter. L'identité, cependant, quant au nom, est établie par la forme anglaise Tue (Tuesdai/, scand. Tysdag), régulièrement tirée d'un organique dyu, et par l'allemand Zio {Zienstag, et même Dienstag). Le nom général Tiwar, les dieux, ramène également à Dyaus et à Déva, Les langues Scandinaves ont pour R final une prédilection, dont l'allemand n'est d'ailleurs pas exempt ; elles remplacent par un R tous les S qui terminent les nriots. Tyr donc (ou Zio) n'est plus ici le Ciel, c'est Mars, le dieu de la guerre (Tysdag^ mardi) ; il porte, en cette qualité, l'épée, le fer sacré des anciens Scythes, qui rappelle encore, entre ses mains, le glaive de l'éclair. A côté de lui, vous distinguerez l 'arc-en-ciel, Heimdall, père des Gots, et un doublet de Heimdall, Hermod, le messager céleste.

Citons encore Forsète, qui préside à la justice, un dieu nouveau, sans doute; et Bragi, un peu plus

MYTHOLOGIE GERMANIQUE ET SCANDINAVE lOi

ancien peut-être, dieu de la poésie; enfin le grand veneur, UUer ; de nombreuses déesses d*un caractère assez effacé : Hilda la guerrière, patronne de tant de princesses (Brunhilde, Clothilde, Mathilde, etc.) ; Lofna (love) TafFectueuse ; Vare, qui sanctifie les serments; Sife, iVana, épouses de Thor et de Balder; Géfione, la virginité; Idune, la jeunesse; Fulla, Tabondance; Saga, la science. Mais nous tombons dans la métaphysique. Ce sont là des mots personnifiés à grand'peine.

Les dieux que nous venons d'énumérer forment une catégorie à part. Non qu'ils ne soient communs à toute la race germanique, mais les Gots s'en sont pour ainsi dire emparés, et ils en ont fait, sous le nom de Ases, jEsir, Ansis, leurs aïeux particuliers. Les Ases (peut-être de Asu, souffle, comme Esus, et Tétrusque Esar) sont les ancêtres divinisés des Gots ; ils habitent d'ordinaire, avec leur chef Odin, avec Thor, prince des Ases, Asabrâgr, les douze palais d'Asgard, les douze stations solaires.

Les Ases ne régnent point sans partage; ils ont dû compter avec les Vanes, dieux marins ou d'origine marine, qui auraient fait double emploi avec le cortège odinique. Ces Vanes servaient d'éponymes sans doute à d'autres tribus indo-européennes, voisines et rivales des Gots. Gulvège, une magicienne, source mystérieuse des richesses, est tantôt la déesse, tantôt le palladium des Vanes. En elle, je vois une forme du fameux trésor, or royal chez les Scythes, or du Rhin chez les Francs et les Suèves, lumière engloutie par la Nuit ou l'abîme, et qu'il faut reconquérir. C'est pour enlever Gulvège que Thor commencera la lutte si fatale aux dieux. Aux Vanes encore appar-

tient un couple fameux : Freyr, Fro, le seigneur, bon génie, dieu des saisons et de la fécondité, et la plus belle des déesses, Fréya « la chérie» (sanscrit Priya), la Vénus germanique (Fridai/, vendredi).

Niôdhr, dieu des mers et du vent, Skadi, « la tempête », ou « Tombre », avaient donné naissance aux Vanes (Vanir). Un accord se fit entre Vanes et Ases. Niôrdhr et Skadi s'effacèrent. Fréya, la lune, la nuit amoureuse, monta au rang suprême, remplaçant dans la couche d'Odin Frigga vieillie (rien de plus ordinaire que ces échanges entre la Terre et la Lune) ; et Freyr, cédant le pas à Balder, se réserva seulement le rôle agréable de soleil couchant accueilli chaque soir par Tamoureuse Gerda, sorte de ïéthys Scandinave.

La réconciliation, assez précaire, des Vanes et des Ases n'assurait pas encore la paix du monde. Devant eux se dressaient de communs ennemis : les Mangeurs, lœtunn, lôtes, ou les « Altérés », Thurs (dùrst, soif), géants effroyables, auxquels on sacrifiait des victimes humaines. Il serait piquant de retrouver, dans ces « mangeurs », les humbles primitifs qui vivaient d'huîtres sur les côtes cimbriques et qui nous ont laissé de nombreux amas coquilliers ; j'incline à penser que les lôtes étaient simplement les Jutes, auxquels les Gots venaient violemment disputer leur pays. Le lointain aura transfiguré ces vieilles guerres et converti les lôtes en géants, en Titans, en forces brutes de la nature, l'es associant ainsi, dans la grande lutte mythique, aux puissances des ténèbres et à leurs équivoques alliés, Ases déchus, tels que Loki, génie oublié des choses, des forêts et des eaux; Alfes ou Elfes, lumineux ou ténébreux. Lices Alfar, Svart Al far ; Dverges ou nains astucieux,.

-encore honorés d*un culte, et qui sifflent, voltigent, rampent, du haut en bas de la création, autour d*Asgard, la cité divine, dans les régions intermédiaires *de Midgard, où combattent les géants et les dieux, et ^ans les profondeurs d'Udgard, royaume de Hel où s'agitent les monstres de Tabîme glacé. Ce qui n'est plus que fantasmagorie a été l'antique religion des -esprits ; les dieux les ont remplacés, mais n'ont pu les bannir ; les Elfes et les D verges gouvernent encore, à côté d'Odin, tous les phénomènes de la nature, et 'quatre nains sont préposés à la course des vents.

Les lôtes invincibles marchent sous la conduite de Hrymur, père du froid, et de Surtur, génie de la flamme. Mg'iT, dieu des mers, et sa femme, la monstrueuse Rane, qui savoure le sang des naufragés, •appartiennent à la race et à la mythologie particulière ^es lôtes. Trois géantes ou Tkursines: Angurbodhay Gerdha, Skadi, ont été admises chez les Ases et chez les Vanes, et épousées par Loki, par Freyr et par Niôrdhr. Trois mythes atmosphériques et marins se cachent sous ces unions, dont la première sera funeste ; car d'A ngurbodhay « messagère de crainte » , nuée orageuse, et de Loki, naîtront Fenrir et Hel, les ténèbres, la mort; sans compter je ne sais quel Serpent-éclair.

Un grand arbre fabuleux, Ygdrasill, traverse et soutient les neuf sphères du monde, arbre que toutes les mythologies ont connu, qui pousse dans l'Inde au milieu de la «mer de lait», qui, aux limites du monde hellénique, porte les pommes des Hespérides, qu'on voit à Tarquinies (Boissier) peint sur la paroi nie la Tomba delV Orco, Il y a là une métaphore des plus antiques, puisqu'elle a été suggérée par le culte

des grands arbres. Saemund ne Ta donc pas inventée ; mais il s'en sert pour pallier Tincohérence de sa cosmogonie. La cime dTg-drasill, couronnée d étoiles, figure Ouranos aux yeux sans nombre ; autour d'elle circulent Mani, la lune mâle, et Suna, le Soleil femelle, guidant leur char attelé des chevaux Arvaker. et Alsvider. Deux loups, Hâte et Skôll, précèdent et suivent Tastre radieux jusqu'à la mer. L'arbre a trois racines, une dans le ciel, l'autre sur la terre, la troisième dans l'abîme ; conception bizarre, mais qui fait penser à ce singulier passage d'Hésiode, à ce lieu vague où se rencontrent et s'enchevêtrent « les racines du Tartare, de l'Océan et du Ciel ». Auprès de la racine céleste, au bord d'une source, les Nornes, Urdhay Verdandi, Skulda, président au passé, au présent, à l'avenir. Le plus sage des lôtes, Mimer, conseiller d'Odin, habite un puits fameux près de la racine terrestre. Enfin, l'étang Hveffelmer, demeure du serpent Nidhôgr, baigne la racine infernale, gardée par l'aigle Hresvelgr^ par le chien Gharm (Cerbère), le loup Fenris ou Fréki, le serpent lormungandr et par Hel^ déesse de la mort, mais primitivement de la nuit, ou du crépuscule. Sous Ygdrasill s'assemblent les dieux ; sur les branches, un écureuil messager, Ratatiesk, attend leurs ordres.

Telle est la scène et tels sont les personnages: trois régions, Asgard, Midgard, Udgard, divisées en neuf étages ou sphères ; des Esprits, les Alfes et Dverges ; des dieux, Ases et Vanes, faisant d'ordinaire cause commune ; des géants, maîtres de la terre, les lôtes ; des puissances de l'abîme, liguées avec les lôtes. Au milieu, traversant tout, support universel, l'arbre Ygdrasill. Familier avec toutes les régions,

MYTHOLOGIE GERMAJ^ÏQUE ET SCANDINAVE 105

parent de tous les groupes, Ase d'orig-ine, époux de la lôte Angurbodha, père des monstres, Loki (Loft et Lodhur)^ monté sur le cheval Svadilfari, visite les palais, va et vient du ciel aux enfers, sème partout rintrigue et la discorde.

§3. Les aventures des dienz. — Le Festin d'Mgir, Sarcasmes et ch&timent de Loki. — Loki aide Thor & retrouver le znartean Mïôllnir, Massacre des Géants. — Lé Crépuscule des Dieux. — Renaissance dn monde.

Loki est la fîg'ure la plus orig-inale du panthéon Scandinave. Prince des démons et commensal des dieux, il ressemble au Ghéitan des Sémites, au Lucifer chrétien. Son égal en ironie, Méphistophélès, est bien loin de sa puissance. Tantôt, avec sa femme Sig'yne, il s'assied aux banquets d'Asg-ard, riant de ses hôtes à leur barbe, les criblant de railleries qui les ég-ayent. Tantôt, accouplé à sa g'éante, il peuple de monstres les g"ouiFres d'Udgard, où il règne en souverain. C'est là qu'avec Surtur, autre lui-même, avec l'abominable Fenrir et les drag'ons empestés, il complote la perte des dieux et de l'univers.

Un poème intéressant, le Festin d'^Egir, nous fait assister à la vie familière des dieux et aux malices de Loki, malices parfois un peu rudes et chèrement payées.

« -^g'ir (chez qui les dieux, à chaque moisson, venaient s'enivrer une fois) avait préparé l'hydromel destiné aux Ases. » Odin se rendit à ce banquet avec Frigg son épouse. Thor était en expédition dans l'Orient, mais Sif, sa femme, était présente, ainsi que

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Bragi et sa femme Iduna. Tyr également (il était manchot, le loup Fenris lui ayant arraché la main tandis qu'il l'enchaînait). Il y avait encore Niôrdr et Skadi, Freyr et Fréya, Vidarr, un fils d'Odin, Loki, de nombreux serviteurs et une foule d'Ases et d'Alfes. L'or lumineux remplaçait la lueur du feu, et la bière forte coulait d'elle-même dans les coupes. Gomme on louait l'habileté des écharisons, Loki n'en voulut pas convenir et tua Fimafend, l'un des serviteurs. Les Ases se contentèrent de secouer leurs boucliers et, courant droit à Loki, le chassèrent à grands cris vers la forêt ; puis ils revinrent au festin.

Loki retourna bientôt sur ses pas, et, rencontrant à la porte un gardien, Elder, il lui dit : « Quels discours de buveurs, là dedans, tiennent les fils des dieux ? — Ils parlent de leurs armes et de la gloire des combats. Les Alfes et les Ases ne te ménagent point dans leurs propos. — J'entrerai dans la salle pour voir la compagnie ; je porterai le bruit et le trouble chez les Ases, et je mélangerai d'amertume leur hydromel. — Si tu entres pour lancer des injures contre les puissances propices, elles te les feront payer. — Tu le penses, Elder ? Dans le cas où nous nous chercherions querelle, je serai riche en mes réponses. » Il entre : profond silence : « Loftr est altéré ; il vient de loin pour demander aux Ases une rasade du limpide hydromel. Gomment se fait-il, dieux, que vous vous taisez si tristement? Auriez-vous perdu la parole ? Indiquez-moi un siège et une place au festin, ou bien chassez-moi. — Jamais, dit Bragi, les Ases ne te donneront un siège et une place. Ils savent quels sont les hôtes qu'on peut inviter à la fête joyeuse. — Odin, souviens-toi des temps anciens. Nous avons mêlé

notre sang* : tu juras alors de ne jamais boii*o une. rasade s'il n*y en avait autant pour moi. »

Odin chanta : « Lève-toi, Vidar ; le père du Loup aura une place au festin, afin qu'il ne nous adresse jias d'invectives dans la salle d'agir. » Vidar se lève et verse à boire à Loki ; et celui-ci, saluant les Ases avant de porter la coupe à ses lèvres, chanta ainsi : « Vivent les Ases, vivent les Asynias, et tous les dieux saints, excepté Brag-i, qui est là-bas assis sur ce banc. — Allons, n'irrite pas les Ases ; pour t'apaiser, je te donnerai un cheval, un glaive et un bracelet. — Un cheval, un bracelet, où les prendrais-tu, Bragi ? De tous les Ases qui sont ici, tu es le plus lâche dans les combats. — Si je n'étais pas dans la salle d'yËgir, je porterais en ce moment ta tôte dans ma main. < — O Bragi, si prudent aux banquets, abats donc ton ennemi pendant que tu es en colère. Le brave ne réfléchit pas. f>

Deux déesses, Iduna et Géfione, essaient d'intervenir : « Comment deux Ases peuvent-ils échang-er des paroles si oflfensantes ? — Tais-toi, Iduna, ô la plus amoureuse des femmes ! Après avoir bien lave tes bras blancs comme la neig-e, tu les passerais au cou du meurtrier de ton frère. Tais-toi, Géfione ! ou j(^ raconterai tes amours avec le jeune adolescent qui te •donna un bracelet et reposa entre tes bras. » Et encore : (( Tais-toi, Odin ; jamais tu n'as su ordonner une bataille. Souvent tu as donné la victoire à ceux qui ne la méritaient pas, à des lâches. — Tu n'en sais rien, dit le dieu ; tu as passé huit hivers sous terre occupé à traire des vaches comme une femme et k mettre (les enfants au monde. C'est ce que je trouve avilissant pour un homme. — Et toi, n'as-tu pas exercé la

magie. Ne t'es-tu pas occupé de maléfices comme une Vala, errant dans le pays sous la forme d'une sorcière ? Voilà ce que je trouve avilissant pour un homme. »

Puis c'est le tour de Frig'g' et de Fréya. « Frig-g-, fille de Fjorgyn (souvenir de Perkunas et de la forêt Hercynia), tu as toujours été amoureuse des hommes, quoique femme de Vidr (ou Vœder, autre forme du nom Woden), tu as serré dans tes bras Vil et Vè, Toi, Fréya, je te connais parfaitement ; les Ases et les Alfes qui sont dans cette salle ont tous joui de tes faveurs. Tu es une empoisonneuse ! Tu pratiques la magie. Par tes enchantements, les puissances pfopices sont devenues défavorables à ton frère ; ce que tu fis alors est infâme. »

Loki injurie encore et Niôrdr, qu'il appelle « vase ignoble », et Tyr, et Freyr, et Heimdall. « Freyr, disait Tyr, est le premier des héros qui se trouvent dans les demeures des Ases ; il ne cause de chagrin ni aux jeunes filles ni aux femmes, et brise les chaînes de tout le monde. — Oui, oui, Fenris t'a arraché la main droite ! — Il est vrai, j'ai perdu une main, mais tu as perdu ton fils ; le Loup Fenris ne courra plus, et jamais, misérable que tu es, on ne t'a donné ni argent ni composition pour cette injure. » Tyr se tait, mais Freyr reprend : « Je vois le Loup couché devant l'embouchure du torrent ; il y restera jusqu'au moment où les puissances périront. Tais-toi, maintenant, Loki, si tu ne veux être enchaîné sous peu... — Apprends, corneille de malheur, dit un autre, que si je descendais d'une race aussi illustre que Jnyun Freyr (pensez aux Inyaivons, les Germains les plus voisins de l'Océan), et si j'avais une

habitation aussi splendide que la sienne, je te pulvériserais plus fin que le sable et te briserais les membres Tun après l'autre ! . . . » Et Heimdall : « Tu es ivre, Loki, et tu parles comme un fou. Ne te lasseras-tu donc pas de ces sarcasmes ? — Ah ! tais-toi, Heimdall ; dès le commencement du temps, tu as été destiné à avoir le dos mouillé, en servant éternellement de sentinelle aux dieux. Cette existence est misérable !... Et toi, Skadi, tu avais pour moi des paroles plus douces, lorsque tu m'invitas à partager ton lit... Et toi, Sif, si tu étais timide et cruelle envers les hommes, tu serais unique ; mais Thor a un rival que je connais bien. »

En ce moment, les montagnes s'ébranlent et Thor paraît ; la dispute reprend de plus belle, comme rythmée par le refrain de Thor, fils de la Terre ; « Tais-toi, hideux démon 1 Miôllnir, Tagile marteau, imposera silence à ta langue ; il t'abattra la tête, et tu auras vécu. — Enfin ! Je pars donc, car tu pourrais, après tout, m'assommer ; qu'importe ? J'ai chanté devant les Ases et devant leurs fils tout ce qui m'est venu à l'esprit. »

Après cela, Loki se cacha dans la chute d'eau de Franonger, sous la forme d'un saumon ; et c'est là que les Ases le prirent. Il fut enchaîné sur des rochers pointus avec les intestins de son fils Nare ; et Narve^ son second fils, fut changé en loup. Skadi prit un serpent venimeux et l'attacha au-dessus de la figure de Loki. Les gouttes de venin tombaient sur son visage. Mais sa femme Siguna, assise près de lui, tient un vase où elle reçoit le poison ; et quand le vase est plein, elle le vide. Cependant les quelques gouttes <jui, par intervalle, atteignent le front de Loki, le

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font frémir avec tant de violence que l'univers en est ébranlé ; c^est ce qu'on appelle maintenant un tremblement de terre.

Simples g-entillesses que tout cela. Les dieux et lesdémons, entre leurs escarmouches, redeviennent bonscamarades. Encore tout bleu, comme un autre Si va,, du venin répandu sur sa tête, Loki ne refusera pas. d'aider Thor à retrouver son marteau. Oui, Miôllnir a disparu. Ne demandez pas comment cette massue fidèle, dont le principal mérite est de revenir dans la main de son maître, a pu se laisser ravir, môme par un g'éant. Le fait est que Miôllnir manque à l'appel. Thor est fort gêné ; on lui a pris son tonnerre. Il se trouvait dans la situation de Jahvé, quand Franklin lui déroba la foudre. Sa barbe trembla, sa tôte setroubla ; il tâtonnait autour de lui... « Loki, dit le fils, de la Terre, approche, je vais te dire un secret encore ignoré de la terre et du ciel ; Miôllnir n'est plus là. » Tous deux de compagnie s'en vont trouver Fréya dans sa jolie demeure, et Thor lui demande la forme emplumée que revêt parfois la déesse, a Fût-elle d'argent, fût-elle d'or, répondit l'aimable déesse, je ne te la refuserais pas. » Loki s'en recouvre et, volant jusqu'au pays des lôtes, il voit, assis sur la colline, le roi des géants, Thrjmer, occupé à attacher ses chiens gris avec des chaînes d'or et à tailler la crinière de ses chevaux. «Eh bien, comment vont les Ases? Gomment vont les Alfes ? — Mal. C'est toi qui as pris, le marteau ? Où l'as-tu caché ? — A huit haltes dans la terre ; et personne ne l'en pourra tirer, à moinsqu'on ne m'amène Fréya pour épouse. »

Le géant avait-il reconnu Loki sous ses plumesd'emprunt, ou bien croyait-il parler à Fréya elle-

même ? UEdda ne le dit pas. Loki retourne en toute hâte conter à Thor le résultat de son ambassade, et tous deux s'en vont solliciter le concours de la belle déesse. Celle-ci s'indigne, assez naïvement ; sa respiration s'embarrasse, sa colère fait bruire sur son sein le collier Brising* et trembler le palais d'Asgard - « On me croirait folle d'hommes, si j'allais avec vou& à lôtenhem, dans le pays des Thursars ! »

Alors les Ases s'assemblent pour chercher quelque artifice, et Heimdall, le plus blanc des dieux, propose de dég-uiser Thor en fiancée. « Couvrons-le, dit-il, du voile de lin, passons-lui au cou Brising, le grand collier (ceinture d'Aphrodite) ; que des clés résonnent à son côté ; que des vêtements de femme tombent autour de ses genoux, parons sa poitrine de pierres précieuses, et son bonnet de dentelles. — Mais, répondit Thor, ce dieu sévère, les Ases vont me traiter de fou ! » Loki le décide : « Si tu ne recouvres pas ton marteau, les lôtes bientôt bâtiront dans Asgard. Allons, je t'accompagne, je serai ta suivante. » Le déguisement s'accomplit ; les grands boucs ramenés de l'herbage, attelés au char, fendent les montagnes et embrasent la terre, a Levez-vous, géants, s'écrie Thrymer, parez les bancs, voici venir ma fiancée, Fréya, la fille de Niôrdhr. » Dans la cour se promenaient les troupeaux à cornes d'or, les bœufs noirs, joie du roi des Thursars : « J'ai de l'or, j'ai des perles, Fréya seule me manquait ».

Grand festin ; la bière forte est servie devant les feintes voyageuses. L'époux de Sif, Thor, à lui seul, mangea un bœuf, huit saumons, sans compter les plats fins qui conviennent aux femmes. Il but troistonnes d'hydromel. L'amoureux géant en fut choqué

lui-même : « Où vit-on jamais fiancée aussi gloutonne et avalant de si fortes bouchées ? Je n*ai jamais vu femme boire de la sorte. — Fréya, répondit l'adroite suivante, n a rien pris depuis huit nuits, tant elle était impatiente d'arriver à lôtenhem. Thrymer veut soulever le voile pour embrasser la déesse ; mais il se trouve jeté à l'autre bout de la salle. « Quels yeux ! s'écrie-t-il ; les yeux de Fréya lancent du feu ! » et l'adroite suivante de répondre : « Fréya n'a pas dormi depuis huit nuits, tant elle était impatiente d'arriver à lôtenhem. — Eh bien donc, apportez le marteau pour l'ofiPrir à ma fiancée, posez-le sur les genoux de Fréya, et qu'on nous marie ! » Le cœur de Thor rit dans son sein quand il sentit le lourd marteau sur ses genoux. Il tua Thrymer, il extermina la race des géants.

Ainsi s'égayaient les Ases, ni plus ni moins que les dieux de l'Inde et de la Grèce ; ainsi, sur des aventures célestes qu'on devine à ces bœufs, à ces troupeaux aux cornes dorées, à ce char aérien fendant les montagnes des nuages, à cette massue tombée du ciel, qui s'enfonce sous la terre comme jadis l'enclume d'Héphaïstos, ainsi les conteurs de fables brodaient quelque naïve histoire, charmés de déguiser en fiancée l'Hercule glouton d'Asgard. Les Pouranas, les épopées brahmaniques, môme les VédaSy sont remplis de semblables fantaisies, sous lesquelles, comme sous le voile de Fréya, disparaît le vieux fonds naturaliste du mythe.

Ce fonds, nous allons le voir éclater dans le grand combat de la lumière contre les ténèbres, du ciel contre l'abîme, des dieux contre les géants et les monstres.

Tandis que, dans les brillantes demeures du ciel, ou dans les habitations plus simples des lôtes, leurs douteux alliés, ils échangent de rudes propos et de grossiers quolibets, leur chef suprême, Odin, s'abandonne parfois à de sombres pressentiments ; il songe à Tabîme primordial, à la nuit originelle d'où luimême est sorti, et qui résorbera quelque jour l'univers. Il sait que Surtur, le feu dévorant, veille toujours dans les entrailles du chaos, que des serpents innombrables rongent les racines du frêne Ygdrasill. Il a bu l'eau du puits de Mimer, eau de sagesse, si précieuse qu'il a dû en payer une gorgée de l'un de ses yeux ; et cette eau lui a révélé la sourde révolte des forces brutales qu'il s'eifforce de contenir. Ni l'infatigable massue de Thor, qui brise les crânes et les murailles, n'exterminera la race des géants et des monstres ; ni la sereine lumière de Balder ne dissipera les ténèbres menaçantes ; ni la vigilance de Heimdall ne préservera de la ruine le pont radieux qui relie le ciel à la terre.

Vainement le traître Loki est garrotté avec les boyaux d'un de ses fils ; vainement Tyr, au prix d'une de ses mains, a pu enchaîner l'abominable loup Fenris. Vainement le vaste serpent Yormungandr a été jeté dans l'océan autour de Midgard, qu'il enserre de ses replis. Vainement la noire Kali^ Hel, confinée dans Niflhem avec son chien Managarm, reçoit en pâture le troupeau des mortels vulgaires emportés par la maladie ou la vieillesse. Le jour pâlit, l'ombre croît. Les chaînes vont se rompre ; les serments seront oubliés, les proinesses violées. C'est le soir du monde qui s'aiinonce, le Crépuscule des dieux, la dissolution des choses, l'ère des haches, des lances, des bou-

cliers brisés, Tère des monstres et des tempêtes.

Loki délivré médite la mort de Balder. Il sait que tous les génies, tous les éléments, tous les êtres ont juré de défendre le dieu du jour; mais il sait que, dans l'évocation runique, un rameau de gui a été oublié ; de cette £uble branche, il forme un javelot •qu'il trempe dans les venias înieniaax: et le place <Ians les mains de Taveugle Hôder, un Sca ée la. nuit. Celui-ci lance innocemment la flèche fatale et Balder tombe percé de part en part. Les Ases ensevelissent en pleurant leur glorieux frère. Frigga (la Terre) se lamente sur son brillant fils. Un hiver précoce envahit Midgard. Le chien Garm hurle horriblement au seuil des enfers. Le cor de Heimdall retentit dans Ibs cieux. Gulkamb, le coq à la crête <l'or, éveille les guerriers dans le palais d'Odin, et le €oq noir lui répond du fond des demeures deHel,

La Voluspa décrit avec une sombre poésie les approches et les préparatifs de la guerre inexpiable. En voici quelques strophes :

« Soudain tremble le frêne Ygdrasill. Le vieil arbre frissonne. Le grand Loup a brisé ses chaînes. Les ombres se précipitent dans les sentiers de Hel. dar tout va succomber aux ardeurs de Surtur. — Hrymur vient de l'Orient, couvert d'un bouclier de ^lace. Le serpent Yormungandr se roule avec fureur, et les vagues soulevées se hérissent. Le grand aigle agite ses ailes et de son bec déchire les cadavres ; le vaisseau Nagelfare (vaisseau des ongles des morts) est lancé. — Le vent d'orient pousse à travers les flots l'armée de Muspelhem, dont Surtur est le pilote; tous les fils de l'Iôte naviguent avec Fréki. A leur Jbord est Loki, frère de Bileist. — Surtur s'élance du

sud avec ses flammes ardentes. Le soleil resplendit sur les armes des héros. Les dures montagnes s'ébranlent, elles tremblent, les géantes ! L'enfer dévore les ombres. La voûte des cieux se fend. — Que font maintenant les Ases? Que font les Alfes? Le inonde des lôtes mugit, et les Ases délibèrent ; les Dverges, sages gardiens des montagnes, gémissent à l'entrée de leurs cavernes sacrées. M'entendez-vous ? Savez-vous ce que je veux dire ? La douleur de Frigga se renouvelle quand Odin part pour combattre le Loup, pendant que Freyr, le vainqueur de Béli, s'avance contre l'ardent Surtur. Car l'époux de Hlina «doit périr ! »

Le Loup, image de la nuit, a déjà dévoré le soleil €t la lune, et sa gueule immense engloutit le roi des -dieux. Vidar venge son père, puis tombe expirant sur Fenris étranglé. Freyr a succombé sous les coups de 'Surtur. Tyr immole le chien Garm et meurt. Heim- •dall tue Loki, mais paye sa victoire de sa vie. Thor, •comme Si va, est aux prises avec le serpent. Le marteau Miôllnir bat furieusement les anneaux du monstre et l'abat aux pieds du dieu. Mais Thor victorieux n'a pu •échapper aux morsures envenimées. A peine a-t-il reculé de neuf pas, qu'il tombe expirant. « Le soleil s'obscurcit, les étoiles tombent, la flamme dévorante consume la terre et le ciel. »

La bataille a duré trois ans, comme la lutte d'Ormuzd et d'Ahriman en a duré trois mille, et dix Ja guerre des Dieux et des Titans. Mais le temps ne fait rien à l'affaire ; le combat se prolongeât-il pendant tout un jour de Brahma, soyez sûr qu'il recommencera tous les soirs d'orage, au coucher du soleil, jusqu'à ce que l'imagination lassée termine

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enfin la guerre par la victoire définitive sinon de la lumière sur les ténèbres, au moins de Tordre sur les forces brutales de la nature, du Cosmos sur le Chaos, du bien sur le mal. Car toutes ces peintures, ces images accumulées et équivalentes, ne sont que des redites, des variations sur un thème inépuisable, leitmotive de toutes les religions, qui court à travers tous les timbres et toutes les gammes, lieu commun des mythologies et des morales, enrichi d'incidents, de fioritures harmonieuses ou discordantes, transposé dans tous les tons et qu'on reconnaît sous ses innombrables métamorphoses : le contraste, d'abord simplement physique, puis transporté dans la sphère intellectuelle et morale, le contraste du jour et de la nuit, de rhiver avec la végétation, de l'orage enflammé avec la pluie féconde, de la laideur et de la beauté, de l'épouvante et de l'espérance, de la justice et de l'iniquité, de la civilisation et de la barbarie.

Si puérile en ses origines, si profondément illusoire qu'elle soit en ses conclusions, ce n'est pas un sujet méprisable aux yeux de l'anthropologiste que cette série d'oppositions, de couples antinomiques, ainsi tournée et retournée en tous sens par l'esprit humain depuis tant de siècles. C'est cette alternance constante de deux faits contraires et cependant inséparables qui a — comme le va et vient d'un piston — mis en mouvement la pensée, provoqué la comparaison, éveillé la prévoyance et le raisonnement, et, ce qui n'est pas moindre, amusé, exercé l'imagination, l'intelligence tout entière, inspirant les poètes, les artistes et les philosophes. Les œuvres qui en sont nées, et où chaque siècle, chaque nation, chaque homme a laissé sa marque, l'empreinte de son génie, ces œuvres.

hymnes, épopées, peintures et sculptures emblématiques, systèmes du monde, constituent en somme le * trésor de Thumanité. Songez qu'elles posaient déjà, devant la curiosité, tous ces problèmes que les sciences physiques ont tardivement résolus, et ceux que la sociologie médite encore. Songez que ce mythe des Titans, si riche en divagations, si étranger à nos esprits nourris de connaissances précises et positives, n a cessé d'évoluer avec les sociétés dont il a déterminé la marche progressive, qu'il a entretenu dans les âmes le désir du mieux, l'aspiration vers la lumière et la justice.

L'issue dernière du combat, définitive chez les Hellènes, chez les Perses, par le triomphe de Zeus et d'Ormuzd, peut sembler singulièrement compromise dans le monde germanique. Tous les chefs des Ases ont disparu ; les démons ont sans doute péri en foule ; mais la terre et le ciel avec ses astres, tout a été dévoré ; il ne reste plus dans l'espace que la flamme, dans l'abîme que les ténèbres et la mort.

Et pourquoi en eût-il été autrement ? quels regrets pouvaient inspirer à un barbare la terre et la vie ? Derrière eux et devant eux, les Germains ne voyaient que sang et ruine, meurtres, pillages, orgies, violence irrépressible et cupidité insatiable, jeunesse d'animal, maturité de brute, courtes joies ; tuer et être tué, jouir et mourir, leur pensée n'allait pas plus loin, sauf celle des nobles et des chefs, assurés (ou à peu près) d'un bon accueil au Valhalla. La vérité est qu'ils ne paraissent pas s'être donné la peine d'imaginer une fin du monde, une défaite et un crépuscule des dieux. Ils se contentaient des Walkîires et du festin céleste. Le reste est un travail Scandinave ou

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même, comme nous l'indiquions, islandais; car je ■soupçonne, pour ma part, le chant si sauvage, si antique en apparence de la Vala, je soupçonne la Voluspa d'être le plus moderne ou le plus retouché des poèmes cddiques.

Le cataclysme où sont enveloppés les monstres et les dieux n'est qu'un artifice poétique ; il n'intervient que pour servir de repoussoir à l'apothéose finale. Ainsi lorsque Racine, en traits sobres et forts, peint la détresse de Jérusalem : « Où menez-vous ces «nfants et ces femmes?... Temple, renverse-toi! Cèdres, jetez des flammes! » etc., il prépare la phrase radieuse: « Quelle Jérusalem nouvelle sort du fond du désert brillante de clartés ! » Ainsi, tandis que les tourbillons de fumée voilent la vaste scène, un autre décor se lève, et, une seconde fois, la Vala voit surgir de l'Océan une terre éternellement verte; elle voit ruisseler les cascades. Les aigles, qui guettent le poisson du haut de la montagne, planent au-dessus des eaux.

Les Ases s'assemblent dans l'enceinte du rempart d'Ida. Ils parlent de la poussière puissante laissée par le passé, des preuves de force données dans ce temps «t des runes immémoriales de Fimbul-Tyr. — « Alors les Ases retrouveront dans l'herbe les merveilleuses tablettes d'or possédées autrefois par le général des dieux, le descendant de Fiôlnir. — La terre portera des moissons non semées, la mer disparaîtra. Balder reviendra et bâtira avecHôder la salle des prédestinés de Hropt, le palais des dieux. M'entendezvous? Savez-vous ce que je veux dire? — Hénir choisira la part qu'il voudra ; les enfants des deux frères bâtiront le vaste Vindhem. — Vidar et Vale habite-

Tont la maison des dieux quand les flammes de Stirtur seront éteintes. Mode et Magn posséderont Miôllnir, quand Vingner aura cessé de combattre. — Suna (le soleil femelle), avant d'être avalée par le Loup, a <lonné le jour à une fille. Celle-ci parcourra la carrière Aq sa mère. — Deux êtres humains, LifeX. Lifthraser, se sont cachés dans les bois de Hodd-Mimer; ils se rassasieront tous les jours avec la rosée du matin. De ce couple descendra une famille si féconde qu elle peuplera le monde entier. — Sur Gimle la haute rayonne, plus beau que le soleil, un palais couvert <i'or rouge : les bons y seront heureux éternellement. — Alors viendront au grand jugement le riche •et le fort, qui le domine. Celui qui dispose de tout terminera les procès, les querelles et désignera les récompenses méritées.' — Le sombre dragon arrivera 3es ailes déployées, et le brillant Serpent descendra des monts de Nida. Nidhôrgr soulèvera sa proie sur ses ailes et traversera l'espace. »

Il y a ici une addition biblique; et bien que les " Scandinaves aient eu pour les parjures et les assassins un enfer bâti de serpents entrelacés, ils ne semblentpas s'être jamais arrêtés à l'idée d'un jugement dernier. Cet emprunt que Saemund a cru devoir faire à la religion rivale, surtout le serpent emportant sa proie, gâte ce beau tableau du monde ressuscité et régénéré. La victoire des dieux de lumière en devient moins complète, puisque l'antique serpent garde sa proie, et du fond de l'abîme ténébreux continue à menacer la terre, à travers le ciel.

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