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che. et chacun put voir L'emblème qui y était peint, un rabot; il faut savoir que ce rabot était une réponse parlante aux insignes du duc d'Orléans, qui se composaient d'un bâton couvert de nœuds et d'aspérités.
« Voici le moment d'agir, mes amis, voici l'étendard de Jean sans Peur, c'estcelui-la qu'il faut suivre. Marchons derrière ce drapeau à la rencontre du due de Bourgogne... Vive le duc de Bourgogne ! » décria Jehan Carlier en baissant la voix sur le dernier mot.
« Vive le duc de Bourgogne! » répétèrent, mais à pleine voix, ses affidés un tant soit peu ivres. Aussi Jehan , l'œil inquiet, leur recommanda-t-il de moins bruyantes manifestations et sortit : suivons-le toujours. 11 ne quitte point la taverne : mais prenant à sa droite un long corridor obscur, il s'y enfonce presque à tâtons, et après deux ou trois marches descendues au bout d'un autre corridor, après trois coups frappés à intervalles égaux, quelques mots répétés à voix basse, une porte s'omre, laisse pénétrer un long rayon de jour dans le sombre couloir et se referme derrière Carlier.
Là sont de nombreux buveurs, réunis autour
de longues tables, dans un vaste courtil : « Vive Louis d'Orléans ! » dit encore à demi-voix Jehan Carlier en les abordant , et tirant de sa poche gauche une étoffe de soie qu'il déploie, il montre peint sur cette bannière un bâton couvert de nœuds que le rabot de Jean sans Peur doit aplanir.
« Vive Louis d'Orléans ! » s'écrièrent alors les conspirateurs, au grand effroi de Jehan Carlier, qui tremblait que ces acclamations ne fussent entendues parles Bourguignons de l'au tre courtil ; jouer un rôle double esttouj ours honteux , et assez souvent n'est pas sans péril : Jehan Carlier l'éprouva bien rudement un jour. ïl faut que la mauvaise conduite soit punie par elle-même.
« Plus bas! plus bas ! Oui , c'est ici l'étendard qu'il faut suivre , mes amis ; mais soyons prudents.Patience ! lemomentn'estpas venud'agir et de nous montrer. Vous savez bien que je suis tout à vous. » Lorsqu'il eut fait cette courte visite à ceux de ses gens dont il n'avait pas besoin ce jour-là, il rentra dans le courtil des Bourguignons en disant à demi- voix : « Vive le duc de Bourgogne ! à mort Louis d'Orléans ! à mort ses amis ! à mort Montaigu ! à mort Gerson, ce
ohanceliei ■jui tyrannise les étudiants' A mort' » 11 se rappelait toujours le changement de nom qui avait eu un motif si humiliant pour lui, et après ces exhortations horribles il emmena sa troupe dans les rues, pour y crier jusqu'à la lin du jour et forcer les marchands à fermer leurs boutiques. Il y avait, vers cette époque à peu près, une grande agitation aussi dans toute la paroisse de Barbv ; mais cette agitation n'était que souriante et de bon présage. Ursule allait accomplir sa douzième année et bientôt faire sa première communion ; tout son temps se passait en exercices pieux , en catéchismes < >u en travauxdecoutureetde broderie; car, aidée de sa mère et des sœurs de Gersou, elle pr- parait pour toutes lescomnuniantesderauuée les parures blanches, dont la dame du château fournissait l'étoffe. C'est ainsi que pendant les longues veillées de l'hiver elle faisait pour les pauvres des vêtements chauds; mais à présent elle voulait parer ses sœurs de communion et elle-même, ainsi quelle aimait à parer, et, comme elle le disait, à faire beau l'autel de l'église pour les grandes fêtes.
De son côté, Médéric , qui allait avoir tretse
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ans accomplis , recevait au collège de iNavarre les enseignements nécessaires pour faire sa première communion. Il était le modèle de sa classe, non par des succès précoces, qui ne sont bien souvent que de fausses promesses , mais par une remarquable justesse de raison et de jugement qui se manifestait autant dans son travail que dans sa conduite. Tel était le fruit des enseignements de son père d'adoption. Faire de Médéric moins un savant qu'un homme honnête, sûr de sa fermeté et de sa pureté d'àmc dans le temps difficile où il était appelé à vivre, tel était le but du maître. 11 semblait quele docile élève eût en lui cette vocation, tant il était naturellement bon et juste; aussi Gerson se disait -il souvent en pensant à lui: « Quelle consolation il sera pour sa pauvre mère ! »
Médéric et sa sœur étaientbien heureux en ce moment. Ils allaient se revoir après une séparation de quatre années, se revoir pour accomplir ensemble l'acte le plus imposant du jeune âge. Gerson, chargé d'aller assister à un concile proviucial qui devait se tenir à Reims , si près de son pays, avait songé tout aussitôt à y conduire Médéric; et pour qu'il reçût en même
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temps que sa sœur le solennel sacrement . 1 1 obtint qu'il ne fit pa>; sa première communion a Navarre. Ces beaux projets allaient bientôt se réaliser, et dès lors ce fut une joie de tous les instants dans la maison le Charlier, dans la chaumière de la Guyote. A chaque nouveau soieilqui secouchait, Ursule, Médéric, d'un côte : de l'autre. Marthe, Pauline, et les autres sœurs de Gerson disaient : « 11 n'y a que huit jours à attendre, il n'y en a plus que sept , plus que six 1 » et ainsi , comptant les heures , les minutes , elles arrivèrent plus heureuses que jamais au jour si impatiemment attendu. Dès l'aube on était debout; au lever du soleil, tout le monde se rejoignait sur la route, au bout de la belle avenue des tilleuls, et l'on se dirigeait a travers le petit boit> , vers Réthel , au-devant des voyageurs si ardemment désirés.
11 était doux de voir l'expression de contentement qui rayonnait sur les traits d'Ursule. Médéric, de son côté, était au comble de la joie, et ses transports augmentaient a chaque pas qui Le rapprochait d'Ursule et de sa mère. « Voyez, mon maître, disait-il san> cesse a Gerson ; voj ez comme il fait beau ce matin !
comme la verdure est fraîche sous la rosée que le soleil levant fait luire ! Comme l'eau de la rivière d'Aisne est limpide ! Je n'ai jamais vu le ciel si beau que ce matin! — C'est qu'il l'ait bien beau dans ton àme, » lui répondit Gerson.
Qui aime bien voit de loin, dit un proverbe espagnol. Aussi àiédéric aperçut-il bientôt le groupe de femmes qui, venant au-devant d'eux , débouchait du bois pour entrer dans les prés du bord de l'eau, et Gerson le vit tout à coup partir comme une flèche que lance un arc bien tendu . Tour à tour passant des bras de sa mère à ceux de sa sœur, à ceux de son aïeule : « Quelle joie î s'écriait-il, quel bonheur! ... ma bonne mère!. . . Comme tu as grandi, Ursule! Ma pauvre grandmère, vous vous portez bien! Voilà comme je te voyais de là-bas, Ursule ! — C est bien comme tu es que je t'ai vu à mon dernier rêve , Médéric! Que nous sommes heureux, ma mère! »
Gerson arriva pour contempler cette scène de pur ravissement , et , après l'éclat de ces premiers transports , il leur dit: « A présent, pensez au grand acte que vous allez accomplir demain ; soyez calmes et recueillis comme en présence de Dieu. » A ces paroles imposantes ,
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la joie un peu trop folle du frère et de la sœur devint un contentement tranquille et suave. Maître Arnaud, entouré de ses filles, arriva plus lentement au-devant de son fils, de ses fils, pour mieux dire et les deux familles réunies entrèrent bientôt dans le hameau; mais (ierson, avant de mettre le pied sur le seuil de la maison natale, alla se prosterner snr le tombeau de sa mère; puis le repas, la \ cillée , se passèrent dans une gaieté douce pour les parents, dans le silence du recueillement pour les deux néophytes. Cependant, lorsque maitre Arnaud rappelait avec joie et un pur orgueil toutes les réminiscences du jeune âge de Gerson . Médéric les imprimait dans sa mémoire comme autant de traditions sacrées. La était le pommier d'où descendit le fruit qui lui inspira une si fervente prière. Ici. sous ce berceau de chèvrefeuille, il lisait dans le Nouveau Testament de messire Anselme.
Marie tressaillit et devint pâle au souvenir de ce manuscrit et de la violence impie de Marcel enfant.
« Un [Nouveau Testament, s'écrie Méderic. c'est moi qui en ai un beau ! avec de belles
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images. Tu ne las pas vu, bonne mère ! je te le montrerai, Ursule. »
L'heure du coucher étant arrivée , Ursule sortit avec sa mère et la Guyote. « A demain î dit-elle à Médéric ; demain , c'est notre plus grand jour. » Médéric, après lui avoir répété ce bonsoir, alla s'endormir dans le lit même de Gerson enfant et adolescent. Il y eut de bien beaux rêves. A peine réveillé, il tomba à genoux comme s'il était ce matin plus près du trùne de Dieu, pria pour son bienfaiteur, pour toute sa famille, pour l'impie qui avait déchiré le feuille! du saint manuscrit ; puis il se mit à contempler quelques images pendues à la muraille , et sur lesquelles le soleil répandait une clarté du rose le plus tendre. Combien de fois Gerson avait dû les admirer à cette même heure!
Aux premiers sons de la cloche de Barby, il se mit à la fenêtre ombragée de rosiers en fleur, et vit déjà circuler dans la ruelle du hameau des jeunes filles en blanc, des garçons en surcots bleus ou rouges, des pères et des mères dans leurs plus grandes parures, celles qu'ils portaient le jour de leur mariage, et que l'on avait conservées aussi précieusement que le bon
accord et l'union jurée ce jour-là. Encemoment même il entendit un bruit de pas. C'était toute la famille le Charlier, Arnaud en tête, puis Gerson , qui venait la chercher. La Guyote et Marie amenaient de leur côté leur fille Ursule.
Klleétaitblanchecommeun ange du paradis, et ses traits purs avaient une expression de ravissement religieux et d'adoration que l'on contemplait avec le recueillement qu'inspire un autel. On voyait que tout le matin elle avait été en prière, et aujourd'hui sa beauté était un reflet du ciel. Medéric aussi avait le regard plein d'une piété inspirée : on eût dit qu'il allait s'élancer au-dessus de la terre.
« Vous allez entrer plus intimement dans la communion des fidèles, mes enfants, leur dit Gersou au moment du départ. Voici l'heure la plus importante de votre vie : c'est dans peu d'instants,de vaut lasainte table, que vos prières auront le plus de puissance près de Dieu. En cet instant solennel prononcez, du fond de votre cœur, deux noms, deux noms quevousne devez jamais oublier: Marie, le nom de votre mère; celui de votre père, Marcel; priez pour lui...
— Oh î priez bien pour lui ! oui. priez de
toute votre âme pour l'àme de votre père ! » leur répéta Marie en essuyant des pleurs.
Des larmes roulaient à ces mots danslesyeux d'Ursule et de Médéric. Marcel ! c'était la première fois qu'on leur disait le nom de leur père. Cetterévélation augmenta leur pieuse émotion , et, les mains appliquées l'une à l'autre comme deux séraphins adorateurs , ils traversèrent dans un religieux silence le bois de Barby, au son de la cloche toujours plus pressé, et bientôt ils entrèrent dans la petite église du bourg. Médéric dut se séparer alors d'Ursule pour se joindre aux garçons du pays , et messire Anselme commença le saint sacrifice. Enfin le moment solennel arriva , et la file déjeunes communiantes , toutes blanches, toutes parées, grâce aux travaux d'Ursule, se mit en marche vers l'autel. Ursule était en tète, s'avançant d'un pas si léger qu'on eût cru voir un ange effleurer la terre , et lorsqu'elle s'agenouilla devant la sainte table, ou vit dans ses regards qu'elle se prosternait devant Dieu. Oui, Dieu descendit sur ses lèvres par les mains bénies de messire Anselme; puis, absorbée dans de divines contemplations, elle ne songeait plus
il se relever pour retourner à sa place. 11 fallut
que Marthe , qui était derrière elle , la rappelât à la terre; alors elle revint vers son banc, et le nom que Gerson lui avait recommandé de prononcer, le nom de Marcel, était Bam cesse sur ses lèvres.
'i Marcel! mon Dieu, je vous prie pour mon père, pour Marcel ! » Tels furent les mots que Médéric dit aussi en recevant le pain des anges, et qu'il répéta dans toutes ses prières jusqu'à la tin du saint sacrifice. Lorsque tout fut fini, la famille le Charlier, Marie, la Guyote, se réunirent. La journée se passa dans une pieuse sérénité, comme en présence de deux anges, et quaud, le soir, Ursule et Médéric durent se séparer, ils se dirent en s'embrassant :
« A partir de ce jour, nous sommes deux fois frère et sœur, vois-tu : nous avons communié ensemble. »