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Et l'on portait de toutes parts à Jésus des enfants pour qu'il les touchât, et ses disciples repoussaient les personnes qui les présentaient.
Mais Jésus, voyant cela, leur dit: Laissez venir à moi les petits enfants, car à tel qu'eux appartient le royaume des deux.
Et il les prit dans ses bras, leur imposa les mains et les bénit.
Évangile selon S. Marc, chap. X.
Lorsque Arnaud rentrait chez lui la mine triste et soucieuse, ce n'était pas sans motif, nous l'avions supposé. Une troupe nombreuse de tard- venus se répandait dans la contrée , et en visitant ses champs il venait d'apprendre qu'on avait vu du côté de Reims quelques détachements de CCS pillards. On devait donc craindred'étreatlaquépareuxàrimproviste,ctcelte
pensée était d'autant plus cruelle pour maître Arnaud, qu'il ne voulait point, en la trahissant, faire partager ses inquiétudes à sa femme.
Elisabeth était en ce moment si tranquille , si heureuse entre ses trois enfants et leurs camarades de voisinage ! Parmi eux se trouvait Marie , petite fille de trois à quatre ans , pauvre orpheline dès le berceau, et dont une excellente femme du pays, la Guyote, avait voulu se charger, bien qu'elle ne fût pas riche et qu'elle eût bien juste de quoi nourrir elle et son fils Marcel ; mais, sachant ce que c'était que le malheur, elle en avait d'autant plus pitié. « De deux parts nous en ferons trois , » avait-elle dit en serrant dans ses bras Marie , âgée de six mois à peine alors, et elle l'aimait comme on aime un être à qui on fait du bien. Chacun avait pour elle autant d'affection que la Guyote, et, ce soir-là, la plus jolie tête blonde et rose qui s'avançait pour regarder de plus près les enluminures du manuscrit que montrait messire Anselme , c'était la tête de la sœur adoptive de Marcel.
Messire Anselme, curé de la paroisse du Barby, prêtre à la fois indulgent et austère , avait plus d'instruction que n'en possédaient à
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cette époque les membres du clergé inférieur. Sa piété conciliante, jointe i\ son savoir, lui avait valu depuis longtemps l'offre de fonctions plus importantes ; mais , humble et modeste , il s'était toujours refusé à quitter son village, son clocher, son petit presbytère, et surtout les habitants, qui l'aimaient à l'envi.
Comment n'eùt-il pas été le centre de leurs affections , de même que l'église était le centre de leurs prières? Jamais il ne mettait le pied sur le seuU de leurs maisons sans y répandre tous ses bienfaits : l'aumône chez les pauvres ; les consolations, aumônes des bons cœurs, chez les souffrants et les affligés ; les conseils salutaires et l'instruction parmi les enfants ; et cette instruction, ces conseils entraient, en souriant, dans ces jeunes esprits , au milieu de récits qui les intéressaient ou les amusaient ; car messire Anselme était doué de cette gaieté douce que donne la conscience paisible. Au lieu d'ajouter, comme il eût été bien capable de le faire par ses talents , de nouveaux écrits à ceux qui paraissaient chaque jour, il consacrait ses heures do pieux loisirs à composer pour les enfants de sa paroisse de petits livres où la morale leur
parlait comme une mère, en souriant, et d'une voix toujours aimable. C'est dans ces livres qu'il enseignait à lire aux uns; puis il les donnait à copier aux autres, pour leur apprendre à écrire; et un homme qui savait lire et écrire était en ce temps-là un savant.
Au talent d'écrivain Anselme joignait dans la perfection l'art de l'imager enlumineur. Cn Nouveau Testament tout entier copié de sa main avait été orné d'enluminures exquises , où l'or, l'azùr, le carmin, étincelaient comme les plus vives couleurs des vitraux qu'éclaire le soleil. C'est ce livre que nous avons entrevu tantôt entre les mains de Jean, et que nous revoyons ce soir sur la table entourée des enfants de la famille et de tout le hameau. Messire Anselme leur faisait voir les images resplendissantes de son manuscrit, le ciel bleu semé d'étoiles d'argent, le rayon d'or tracé par le vol d'un ange , l'auréole de Jésus et des apôtres ; et, toutes les fois que ces splendeurs venaient à briller sous la lueur agitée de la lampe , les petits spectateurs, en poussant un seul cri d'admiration et se rapprochant, pressaient de toutes parts le bon messire Anselme, au point
de l'étouffer et de lui monter en quelque sorte sur les épaules, a Retirez-vous donc, enfants, » leur disaient alors Elisabeth et Arnaud ; mais Anselme , d'une voix pleine de tendrease et de bonté :
« Laissez, laissez venir à moi les petits enfants.
— C'est ce qui est écrit au-dessus de l'image, Messire! s'écria Jean.
— J'allais le dire, reprit Anselme. Oui, telle fut la touchante parole du Seigneur à ses disciples lorsqu'ils voulaient éloigner de lui les enfants qu'on lui amenait pour qu'il les bénît. » Alors, en leur racontant cette histoire, il leur expliquait la charmante peinture qu'il en avait faite.
Au milieu d'un paysage de la Judée, sur un horizon éblouissant que bornaient quelques hauts palmiers et les murailles d'une ville, se détachait le groupe des disciples, vêtus de manteaux d'un bleu ou d'un pourpre éclatant ; et, au milieu d'eux, Jésus, le front couronné d'un nimbe radieux, s'élevait, étendant ses mains pleines de bénédictions. Dans ses yeux et sur ses lèvres on voyait, pour ainsi
dire, de divines et consolantes paroles : c'est que les mères, venues en foule de la ville , lui présentaient leurs enfants rualades ; quant à ceux qui étaient bien portants, elles les avaient amenés pour qu'ils pussent se dire avec joie toute leur vie : « J'ai vu le Fils de Dieu. »
L'expression que messire Anselme avait donnée à la figure de Jésus faisait comprendre la pensée de ses disciples et de ses adorateurs.
Comme il disait avec onction : « Laissez venir à moi les petits enfants! » Oui, à voir ses regards pleins de grâce divine lorsqu'il posait ses mains sur toutes les petites têtes pressées autour de lui, on portait envie à ses anges.
Aussi avec quel intérêt Jean, Nicolas et Marthe contemplaient cette image ! On comprendra mieux encore leur empressement à admirer ce petit tableau, lorsqu'on saura que messire Anselme les avait pris pour modèles. Ces enfants bénis de Dieu étaient leurs portraits exacts, parfaitement ressemblants en tout, jusqu'au costume. Du bonheur défigurer dans ces saintes peintures, bonheur que chacun désirait ardemment, Anselme avait fait une récompense pour les plus sages ouïes plus
studieux, et nous pouvons proclamer, à la gloire du hameau de Gerson, que tous les enfants y avaient pris place à leur tour.
Tous, hormis un seul, le fils de la Guyote, Marcel, qui jamais ne rechercha, jamais par conséquent ne mérita cette récompense. Il avait cependant trois ans de plus que le fils aîné d'Arnaud; mais il savait à peine lire, encore bien moins écrire , et toutes les instances de messire Anselme pour le décider à apprendre, il les avait repoussées rudement. Quoi! ditesvous , ses parents n'usèrent donc point de leur autorité ? Hélas ! Marcel n'avait plus que sa mère , envers laquelle il se montrait sans le moindre respect ; et quant à son père, il eut le malheur de le perdre étant tout entant encore.
Aucune volonté ne fut donc assez forte pour combattre les mauvais penchants de Marcel. Il était méchant, envieux, colère, et ce soir mémo, pendant que les joyeux camarades s'admiraient dans les images, il se tenait loin d'eux, au fond de la chambre, l'air morose, irrité, s'abandonnant aux accès d'une jalousie indomptable. De quoi pouvait-il être jaloux? S'il n'avait pas su se rendre digne de servir de modèle, la faute
n'en était-elle point tout entière à lui? Mais peut-on être juste quand on est méchant?
Ce n'est pas seulement par une muette bouderie que se trahissait sa mauvaise humeur; des mouvements de colère lui échappaient de temps à autre, et Marie, sa petite amie, Marie, qu'il aimait pourtant, l'ayant entendu ainsi gronder, avait quitté sa place au spectacle du manuscrit pour venir près de Marcel, et tâcher de le consoler, de l'apaiser.
« Dites donc, dites donc, Messire, s'écrièrent en ce moment les autres enfants. Voilà Jean, n'est-ce pas? — N'est-ce pas que celle-là, c'est Alix? — Et celle-ci, Marthe. — Et puis toi, Marie. — Marie, vient donc voir! Mais pourquoi Marcel n'est-il pas là? Marcel, es-tu quelque part dans le livre? »
A ces mots, la fureur de Marcel ne connaît plus de bornes. Il écume de rage, se lève d'un bond, jette de côté Marie qui veut l'arrêter, écarte tout ce qui lui fait obstacle, se précipite sur le manuscrit , en arrache un feuillet et en fait mille lambeaux.
« 0 mon Dieu ! s'écrièrent tous les enfants en sautant en arrière avec épouvante ; et ils
faisaient en même temps le signe de la croix ; à mon Dieu ! »
Il ne restait plus de la pieuse peinture que le haut de la page, uq petit coin de l'azur du ciel et linscription que Jean venait de lire tout à l'heure.
« 0 Marcel ! ô Marcel ! » lui dit Marie d'un ton de douloureux reproche.
L'effroi qui avait saisi les enfants à la vue de cette action sacrilège s'était emparé des grandes personnes.
a Malheureux enfant, s'écria Elisabeth, que ta pauvre mère est à plaindre!
— Tant pis ! » voilà tout ce que répondit Marcel avec fureur, ajoutant ainsi le crime au crime. Aussi messire Anselme prit-il sur-lechamp une plume dans le cornet d'encre qu'il portait à sa ceinture, et, d'une main tremblante, il écrivit en gros caractères sur le débris du feuillet déchiré et au-dessous de l'inscription tirée de l'Évangile :
« L'enfant qui outrage sa mère et insulte à « l'image de Dieu, quelle sera sa vie et sa « mort? »