‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 28 sur 99 · CHAPITRE y · texte numérisé non relu

CHAPITRE y

« Je suis tellement abasourdi du néant qui » m'entoure, écrit-il le 19 novembre 1819 , que » je ne sais comment j'ai la fprce de prendre la » plume pour te répondre. Si en ce moment je » devenais fou, je crois que ma folie consisterait » à rester toujours assis , les yeux fixes , la » bouche ouverte, les mains entre les genoux , » sans rire, ni pleurer, ni changer de place. Je » n'ai plus la force de concevoir aucun désir, » pas même le désir de la mort ; non pas que » je la craigne aucunement, mais je ne vois plus » de différence entre la mort et la vie que je » mène, cette vie qui n'a même plus pour con- » solation la douleur. Voici la première fois que » l'ennui non-seulement m'écrase et m'épuise, » mais me suffoque et me brise comme une forte » douleur ; et je suis tellement épouvanté de » la vanité de toutes choses et de la condition » humaine , alors que toutes les passions sont » mortes comme elles le sont dans mon âme , » que j'en suis hors de moi-ml5me^ en considé- » rant que mon désespoir lui-même n'est que » néant* ».

Ce que Leopardi prenait pour le silence morne

^ Epislolario, l,p. 172.

idu désespoir était Tinertie passagère qui suit le •dioc intérieur des passions, lorsqu'elles sont tdutes éveillées et trompées à la fois. L'espérance cherchait à rentrer dans son âme par une porte mal fermée et le réveillait parfois soudainement de cette léthargie. « L'autre soir, dit-û, » avant de me cQucher, j'ouvris la fenêtre de > ma chambre, et voyant un ciel pur, un beau »? rayon de lune, baigné par un air tiède, écou- » ti^nides chiens qm aboyaient au loin, je sentis »' s'éveiller en moi certaines images d'autrefois » et mon cœur bondir sous le coup d'une émo^ » tion qui me fit crier comme un forcené, de»- » mandant grâce à la nature, dont il me semblait » entendk'e la voix depuis si longtemps *. »

' C'est au milieu de ces angoisses intérieures que.Leopardi rompit définitivement avec la foi de ses jeunes années* Les paroles que nous ve-t nons de citer ne sont plus d'un chrétien : peut^ être même ne satisferaient-elles pas un déistei Une évolution intellectuelle au^si complète qu0 cel^ qui conduit une âme de la foi à l'athéisme erit un phénomène d'un haut intérêt psycholo-* gique« Ce n'est pas que le chemin ne soit connii

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et n'ait été parcouru en sens contraire par bien des esprits , mais chacun de ces esprits a sa manière de poursuivre le vrai et de s'assimila* ce qu'il tient pour tel. On peut dire que chez Leopardi la foi n'avait jamais été que'super»ficielle ; c'était une habitude d'esprit contractée dès l'enfance et entretenue pgp" les pratiques extérieures qui, en Itaheplus qu'ailleurs peut-nêtre, sont souvent un effet sans cause. La nature 'de ses études préférées , le goût qu'il y puisa pour l'antiquité , l'illusion persistante qui lui représentait le monde gréco-romain comme plus riant et plus heureux que le nôtre , tout contribua à lui faire envisager le christianisme comme un joug imposé à la vieillesse morose du. genre humain. Cependant, le génie austère. de la ireligion chrétienne attirait à lui ce cœur préma+turément atteint par la .mélancolie : convaincu que la vie humaine est une longue doiileur^ Leopardi devait goûter une doctrine qui la représente comme une expiation. Le christianisme lui semblait d'autant plus vrai qu'il liii appa-r raissait plus sombre. De làjce redoublement de ferveur provoqué chez Leopjardi parles tristesses silencieuses de son adolescence. Dans une note manuscrite intitulée Supplente^fy). générale a

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tutte le mie carte j Sainte-Beuve a lu des projets d'hymnes chrétiennes qui ont dû être jetés sur le papier, non pas, comme le veut l'illustre critique, après 1819 , mais vers 1817 , lorsque Leopardi écrivait son élégie de la Mort. On y sent leffort réfléchi d'une âme qui , tentée de s'indigner contre le triste sort fait par la Providence à l'espèce humaine , se rejette dans la prière et éclate en appels pressants à la miséricorde divine :

« Pour Vhymne au Rédempteur : — Tu savais déjà h tout de toute éternité, mais permets à l'imagination. » humaine que nous te considérions comme un témoi- 9 gnage plus frappant de nos misères. Tu as fait Fexpé- » rience de notre vie ici-bas, tu en as savouré le néant,

D tu as senti la douleur et l'infortune de notre sort

i> Pitié de tant de chagrins, pitié de ta pauvre créature, ^ pitié de l'homme, de cet infortuné que tu as racheté, d pitié de ta • race , puisque tu as voulu être de notre » famille et te faire homme etc. t>

Bientôt le doute vint. Cette crise nécessaire^ qui prépare et annonce la virilité de l'intelligence, ne fut pas chez Leopardi un travail lent et méthodique, parfois abandonné, toujours repris sans impatience, qui laisse à l'esprit le temps de réédifier sur de nouvelles bases ce qu'il renverse,

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