‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 36 sur 99 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

le croire sur parole quand il se donne pour un Heraclite converti enDêmocrite et qu'il ajoute- « Mon désespoir se fait souriant » ; mais on constate pourtant dans le ton général de sa correspondance un apaisement relatif, un pas fait vers la résignation : « Patience tant que je » suis ici » , écrit-il à Brigîienti le 2 novembre 1821 , « et j'y serai jusqu'à ce que le diable » apprenne la doctrine chrétienne pour se donner » l'envie de faire des œuvres de miséricorde : » alors peut-être me tirera-t-il de cette prison. » L'œuvre de miséricorde s'accomplit enfin, et sans l'intervention du diable. Le comte Monaldo comprit qu'il devait songer à l'avenir de son fils aîiié. Recanati n'était pas un lieu où Giacomo put tirer parti de ses brillantes facultés : c'était dans la capitale, à Rome , que se distribuaient les emplois et les faveurs. Le jeune homme y rencontrerait des protecteurs, les uns admirateurs de sa renommée naissante, les autres amis ou parents de la famiUe. Enfin, pour tout dire, le comte espérait qu'à Rome, son fils, subissant l'entraînement de l'exemple ou cédant aux suggestions de l'intérêt, entrerait dans la carrière ecclésiastique et renoncerait ainsi au monde où il n'y avait pas de place pour lui. Bref, la

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prison s'ouvrit, et, un jour du mois denoTétn^re 1822, Léopard), plus heureux qu'il ne vôûliit ravouer, s'élança sur la route de Rome. ^

Les années qu'il venait de passer sous le toît paternel, ces années dont il avait porté si impatiemment le poids et qu'il devait sitôt regretter, n'avaient point été des années stériles. La gloire, pour laquelle il avait une passion si viVe et qu'il espérait atteindre en entassant de gigantesques travaux, il l'avait rencontrée, sans s^en douter, peut-être, dans ces inspirations soudaines où il laissait parler, lui aussi , laragfe àe la patrie. Il l'avait trouvée encore . dans tes moments d'orageuse tristesse où , arraché à ses études par la souffrance, retenu loin des réunioiis «t des divertissements de son âge par sa iniSanthropie défiante, il s'enîvrait de mélancolie et de rêve. Souvent alors , le flot contenu de ses émbtions débordait et s'épanchait en strophes harmonieuses qui semblent écrites avec des larmeè. âes odes patriotiques ont le vol plus élevé et prennent rang parmi les plus belles œuvdès lyriques de l'Italie, mais on peut encore les cdiSparer à d'autres; tandis que, pour se$ E!é0ê$, il n'a ni modèles ni rivaux. Personne h'a *té àsàez malheureux pour chiaûter, comtoelui^ses

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douleurs sans en émousser raiguilloii e!t saofi laisser faiblir Taecent de la plainte.

Le XIX® siècle, qui a tant vu couler de lanQes poétiques , ne^ se laisse plus guère toucher ipar le lyrisme désolé. Blasé par le spectacle de taiit de douleurs complaisamment étalées^ peu s^en faut qu'il ne rie aujourd'hui de ce qu'on appelait sa maladie à lui , « la maladie du siècle ». Il |i renvoyôdpsàdosles graves docteurs qui dieis^itaient sur les causes multiples du mal et dénoaibraient tous les poisons dont il était infecté» Aus&i bien, après avoir accepté toutes les explications^l commençait à ne plus comprendre comment les principes de 89 , qui ont fait circuler dans tout le corps social la vie consciente jusque-là ooo^ centrée dans la tète , avaient pu déflorer le monde et enlever du prix à' l'existence; coiî^ ment l'afifaiblissement des croyances trs^ditimi:nelles, qui, en imprimant à l'intellig^mce un surcroît d'activité, luidonne les joies del'initiar . tive et des voyages aventureux dans le monde . des idées, ;avait rempli de tant d'amertume ttB,e génération d'ailleurs plus ca'oyante que les j oyeu:^: épicuriens du xviii® siècle : il np sfi^tait pas, aussi vivement qu'on voulait le lui faille , croire, eç vague pressentiment de d^cjeiac^»

7i LEOPARDI, SA VIE ET SES ŒUVRES.

ce vif sentiment de TinstabiKtô des choses humaines , ce regret du passé et cette appréhension de rinçonnu, enfin toutes ces souflFrances séniles qui étaient, disait-on, la conséquence des rudes secousses imprimées aux vieilles sociétés par la Révolution. Vérification faite, il se trouva que la « maladie du siècle » était vieille comme le monde, et que, si les symptômes en étaient alors plus apparents, c'est que, en diminuant la pression exercée par la société sur l'individu, la Hberté avait favorisé le développement de l'originalité personnelle, ou, comme on dit aujourd'hui, de Tindividuahsme. Dans l'antiquité, où le citoyen dépensait dans la vie collective la plus grande part de son activité, il n'y a pas de place pour la poésie exclusivement personnelle : on chante les dieux et la patrie : ceux-mèmes qui chantent l'amour et le vin ne disent que ce que tout le monde eût pu penser à leur place. Les natures mélancoUques , comme Hésiode, Simonide d'Amorgos, Lucrèce, ne laissent percer que par mégarde leurs désillusions intérieures : ils ne pensent pas plus à nous conter leurs déboires qu'à sortir en laissant leurs vêtements chez eux. L'Evangile détacha l'homme de ce « monde » auquel il s'était senti jusque-là

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rivé par une attraction instinctive. Au-dessus des liaisons passagères et accidentelles qui constituent la vie sociale, la nouvelle doctrine fit planer la grande préoccupation du salut et l'attente d'un jugement où il n'y a plus de responsabilités collectives. Le chrétien, occupé de scruter le fond de sa conscience, s'eflfbrce de détourner ses regards de la figure changeante des choses pour les concentrer sur les deux acteurs du drame final, son âme et Dieu. Il se replie sur lui-même pour y trouver la pensée dé Tinfini. Ce goût de la méditation solitaire, ce développement de la vie intérieure tend à effacer, aux yeux de l'individu, tout ce qui limite au dehors sa personnalité, et à lui enlever la notion de son importance relative. Il sent- qu'il n'est rien devant l'infini, mais aussi qye les choses extérieures sont de purs accidents semés sur la route où il chemine Toeil fixé vers le but. C'est là l'idée que Bunya^ a merveilleusement traduite dans son Voyage du pèlerin. Mais , pour empêcher l'homme de s'absorber daiis Ip. contemplation de sa propre destinée, le christianisme fait dépendre le . sfilut de la charité pratique et manifestée par les œuvres. Ce prér Cepte rend à l'âme toute la force d'expansion

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dont ridée exclusive de la responsabilité personnelle pourrait la priver, et tient en échec le moi que Pascal, au xvii* siècle, déclare encore « haïssable ».

C'est au contraire ce mot qui s'étale, démesurément agrandi par une contemplation intense de sa propre vie, dans la sensualité mystique du jeune Werther, dans la science blasée de Faust, dans la mélancolie errante de René , dans l'orgueil rugissant de Manfred et le désespoir attendri de RoUa. Tous ces héros de la psychologie moderne sont tristes ; ils maudissent et quittent volontiers l'existence, parce qu'en slsolant dans la solitude de leur cœur, en réduisant l'humanité à n'être plus qu'un fond terne et vulgaire sur lequel se détache en pleine lumière leur figure pensive, ils ont perdu le secret du bonheur. Ne vivant que pour eux-mêmes , ils ont raison de trouver que la vie ainsi conçue est sans but et sans joies.

Si funeste qu'il pût être à certains points de vue, l'épanouissement de l'individualisme avait ouvert une source abondante d'inspiration et renouvelé l'art. La mode s en empara ; la poésie fut surtout l'art de « faire une perle d'une larme » ; toutes les lyres se firent plaintives, et

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