HAP1TRE X
» d'imposture et de duperie, comme la plus » grande partie de cette population * . »
Je ne sais jusqu'à qud point l'aspect d'une population laborieuse et le bruit des métiers dé tisserands prédispose l'âme â comprendre la vie errante et désordonnée du Tasse qui dut à son humeur inquiète une bonne partie de ses malheurs ; mais les touristes qui iraient au couvent de San-Onofrio pour y goûter le ^/amr des larmes ne pourraient plus les répandre sur la modeste pierre dont le cardinal Bevilacqua avait fait l'aumône au poète mort insolvable. Il y a quinze ans que, grâce à la sollicitude de Pie IX, à qui on ne saurait reprocher d'être resté indifférent aux gloires nationales, le Tasse a son mausolée de marbre blanc , sculpté par De Fabris et placé précisément à l'endroit où Leopardi a vu celui de Guidi. A quelques pas de lui est venu se coucher, sous une humble dalle, le célèbre Mezzofante dont la prodigieuse mémoire a fait l'étonnement de l'Europe. Le Tasse, r^résenté debout, le front levé et le regard perdu dans une pieuse extase , semble se chercher une place dans un monde meilleur. En revanche , l'ofage a déraciné le chêne séculaire
" Epistolario, I, p. «92-294 (20 féYrier 1823).
SOUS lequel il aimait , dit-on, à s asseoir, dans le jardin du couvent. De là, son regard errait sur la grande ville où il avait enfin {rouvé un asile ; il pouvait voir le Capitole où il devait aller recevoir la couronne poétique , si la mort ne lui eût envié ce dernier triomphe. Heureusement, il n'y avait pas encore, au premier plan du panor rama , cet hôpital des fous bâti par Benoît XIII près de la porte San-Spirito. Que d'amers souvenirs eût réveillés dans son âme aigrie la vue de ce refuge ouvert à des misères dont son génie capricieux n'avait pas toujours paru exempt !
Leopardi est peu prodigue de ses impressions de touriste. Soit qu'il ne les cherche pas, soit qu'il les juge peu intéressantes pour les autres, il quitte Rome, à la fin d'avril 1823, sans nous parler davantage de ses promenades. Il retourne à Recanati, fatigué de cinq mois de vie active et d'agitation sans résultat, mais résigné et presque satisfait d'avoir perdu en route sa plus chère illusion, celle qui naguère lui faisait croire que , pour renaître à la vie et à l'espérance , il suflSsait de respirer l'air des grandes viUes.
Leopardi à Recanati. — Sa lettre à M. Jacopssen. — Exaltation de Léon XII Ganganelli : le cardinal octogénaire Délia SomagUa , secrétaire d'Etat. — Publication de Bruto Minore et de la Comparaison des paroles de Brutus et de Théophraste. — Diffîcultés avec la censure.
Quelqu'un a dit que les peuples heureux n'ont pas d'histoire. Si^ ps^ssant du général au particulier, on appliquait ce mot d'ailleurs plus spirituel que vrai à Leopardi, on pourrait croire, en Yoyant la stérilité de sa correspondance dans les -années 1823 et.l8g>4, que la vie de famiUei, désormais mieux appréciée, avait enfin calmé .ra^tation inquiète de son âme. Les excitatioa;^s du dehors lui arrivaient aussi moins fréquentes et moins vives ;Giordani', malade et irrité par les tra- .cn^^erieadtun gouvernement ombrageux , avait •promené sa misanthropie à Genève , à Gén^s , et pendant toute une année n'avait plus donné de ses nouvelles à son jeune ami. L'amour seul
« vit d'inanition et meurt de nourriture » : les longs silences sont toujours funestes à l'amitié. Celle qui unissait Leopardi et Giordani résista à cette épreuve, mais on ne saurait croire qu'elle n'en sortit pas amoindrie. Giordani perdit ainsi une bonne part de son influence sur Leopardi, au moment où cette infl,uence pouvait devenir dangereuse, car le vieil exilé ne savait plus que se plaindre et plaindre les autres, exhorter à la défiance des hommes et se reproiober de les avoir trop aimés.
Ce n'est pas à lui, mais à un ami de fraîche date , M. Jacopssen , que Leopardi adresse une charmante causerie en français dans laquelle il se peint au naturel avec une aimable simplicité. Le français porte bonheur à Leopardi. Cette langue discrète, ennemie de l'emphase et du bruit, donne à la pensée une netteté de contours qu'empâtent toujours quelque peu les couleurs voyantes de la palette italienne. Les deux jeunes gens s'étaient sans doute rencontrés à l'ambassade des Pays-Bas; ils avaient dû aller au théâtre ensemble , lorgner ces ballerines que Leopardi ne pouvait s'empêcher de trouver séduisantes, causer ensemble de ce qui charme et tourmente la jeunesse,, de l'amour, des désil-