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La critique dogmatique s'en va. Nous ne sommes plus aux temps où , après avoir formulé rigoureusement les règles de chaque genre littéraire, on mesurait avec cette échelle graduée les ouvrages d'un auteur, en faisant à celui-ci un crime égal de ne pas atteindre la limite fixée ou de la dépasser. Nous ne verrons plus de sitôt à l'œuvre ces géomètres savants qui, prenant comme centre le Beau , réduit par l'abstraction à n'être plus qu'un point lumineux, groupent autour de ce phare toutes les œuvres de la pensée et peuvent dire au juste avec quelle intensité chacune d'elles reflète l'éclat du foyer étemel. Le compas forgé par les critiques alexandrins pour mesurer un nombre restreint d'deuvres déclarées canoniques s'est faussé chaque fois qu'on a voulu en agrandir l'ouverture. On a vu sa pointe impitoyable tracer des lignes de démarcation au milieu
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des plus belles œuvres et laisser en dehors du cercle fatidique les larges échappées où le génie s'était complu dans un libre essor. Ce qui restait ainsi dans l'ombre , signalé aux gens de goût comme des erreurs ou des défaillances , c'était souvent ce qui constitue plus particulièrement l'originalité et la saveur native, ce qui fait que Shakspeare est autre chose que Ducis.
On finit cependant par s'apercevoir que cette méthode étroite ne tendait à rien moins qu'à mutiler l'esprit humain. Une réaction se fit, réaction brusque d'abord, extrême , agressive , mais , en somme , salutaire. En même temps qu'elle ranimait la verve créatrice , elle ouvrit à la critique transformée des horizons nouveaux. SaAs doute on abusa des droits récemment conquis. On vit des hommes d'esprit faire des questions de goût un prétexte à digressions sans fin, dans lesquelles ils n'oubliaient que le sujet à étudier. Mais , en général , les juges littéraires surent élargir les débats sans en sortir. Plus jaloux d'instruire des causes que de rendre des arrêts, ils prirent le goût des enquêtes minutieuses, ils eurent l'idée d'expliquer le livre par l'auteur , de saisir à leur source même les nuances les plus délicates de la pensée et d'assister en quelque sorte à la génération des idées.
Je dois dire pourtant que la transformation dont je viens de parler ne s'est pas produite partout au même degré. De l'autre côté des Alpes , la méthode classique tient bon. On y disserte encore sur les genres consacrés et sur leur valeur absolue. Les questions de langue, de style , de prosodie], y priment toutes les autres. On ne s'y lasse pas de supputer ce que chaque siècle comparé
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au précédent a perdu ou gagné de richesses grammaticales, et de tout rapporter à des types invariables. Je ne sais si cette critique , absorbée dans la contemplation de la forme, tient le sens artistique en éveil; mais elle trompe l'attente de ceux qui, à tort ou à raison, lui demandent davantage. J'ai cru que Leopardi, après avoir été placé par elle au rang des plus grands ouvriers de style qu'ait produits l'Italie , gagnerait encore à être étudié à un autre point de vue. Les poètes lyriques , qui 1 puisent plus largement que les autres dans leurs inspirations personnelles , et dont l'imagination mobile s'ébranle au choc des mille incidents de la vie , ne sauraient être bien compris sans un commentaire bio- / graphique. Ils habitent dans leur œuvre et il y a un t grand charme à les y chercher.
On n'a pas besoin d'être un grand observateur pour retrouver dans les vers de Leopardi les étapes de sa triste vie. Il n'a jamais prétendu peindre autre chos^ que son propre cœur et il l'a fait avec une sincérité sans égale. Il ne s'est pas composé, comme tant d'autres ( et des plus désolés), une figure d'emprunt sous laquelle la vraie rit souvent d'un public crédule. De quelque côté qu'on l'examine , c'est toujours le même homme, immobilisé dans une attitude qu'on n'oublie plus. Cette raideur austère du modèle simplifie d'autant le travail du peintre, et j'aurais peut-être supposé la tâche facile si ceux qui s'y sont déjà essayés * avaient rendu cette étude superflue.
Ajouterai -je que j'ai cherché avant tout à être impar-
^ V> la Bibliographie.
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tial et que, pour l'être, j'ai eu à me défendre , non pas contre des préventions, mais contre les entrsdnements d'une sympathie profonde, qui s'adresse moitié au poète et moitié à l'Italie? Je crois n'avoir' fait qu'user d'un droit reconnu en cherchant dans la corresponr da^cè de Leopardi autre chose que les éléments d'un panégyrique. Niebuhr , je le sais , protestait contre les indiscrétions qui permettent à un biographe de fouiller jusqu'au plus profond de l'âme de son héros : « L'âme a ses vêtements, dit-il, qu^on ne doit pas plus enlever que ceux du corps... il n'est pas bon, il n'est pas juste de montr'îr une âme en particulier à nu , tandis que la plupart des autres restent voilées. ». Vieusseux était de Tavis de Niebuhr, et il blâma à ce point de vue la publication àeVEpistolario. Sa sollicitude pour la mémoire du poète qui avait été son ami était un peu trop prompte aux alarmes. Si tout n'est pas grand dans les grands hommes, Leopardi est de ceux qui perdent le moins à revivre tout entiers.
Enfance de Leopardi. — Son éducation. — Développement précoce de son intelligence, — Ses premiers travaux d'érudition. — VEssai sur les erreurs populaires des anciens. — Enthousiasme et scepticisme.
Giacomo Leopardi naquit le 29 juin 1798 à Recanati , petite ville de la province de Macerata , assise à quelques lieues de l'Adriatique sur les dernières pentes de l'Apennin. Son père , le comte Monaldo Leopardi , et sa mère , la marquise Adélaïde Antici, appartenaient à la plus ancienne noblesse des Marches. Menant une vie fort retirée et peu soucieux d'aventurer son repos dans la tourmente que la Révolution
2 LEOPARDl, SA VIE ET SES OEUVRES.
française avait déchaînée sur lltalie , le comte avait cherché des consolations dans Tétude. Sa bibUothèque qu'il enrichissait au fur et à mesuré , autant que le lui permettaient ses minces épargnes , et qu'il ouvrait volontiers à ses concitoyens*, était un asile où il abritait sa foi' de catholique et son attachement aux vieux principes. Il y conduisit de bonne heure le jeune Giacomo. L'enfant grandit au milieu des livres et y contracta cette passion de l'étude qui devait faire son malheur et sa gloire.
Le soin de la première éducation de Giacomo fut confié à des précepteurs. L'enfant avait neuf ans lorsque l'abbé Sanchini , succédant à l'abbé Terres , lui enseigna la littérature et la philosophie. A quatorze ans , il n'avait plus rien à apprendre de ses maîtres qui , ne connaissant d'autres langues que l'italien et le latin, avaient pu éveiller sa curiosité mais non la satisfaire. Libre d'entraves et déjà impatient du joug, l'enfant , ne consultant que son ardeur et encouragé sans doute par l'admiration des siens., s'élança avec furie dans le 'champ illimité des
' En 1812, il fit placer au-dessus de la purte de la bibliothèque rinscription suivante : FILIIS. AMICIS. CIVIBUS. | MONALDUS DE LEOPARDIS I BIBLIOTHECAM | A. M DCCC XII.