‹ Gianmaria Ortés: Économiste Vénitien 1713-1790Chapitre 33 sur 155 · CHAPITRE ll · texte numérisé non relu

CHAPITRE ll

ORTES

fe VENISE AU XVII SIÈCLE. — II. OnRrEs: sA VIE, SON CARACTÈRE, SON ŒUVRE EXTRA-ÉCONOMIQUE. — [IL L'ŒUVRE ÉCONOMIQUE DE ORTES : a) SES ÉCRITS, LEUR OBJET. D) NOTION ET MÉTHODE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE D'APRÈS ORTES.

I — VENISE AU XVIIIe SIÈCLE.

De la beauté: du faste: de la splendeur; des fêtes continuelles; des divertissements sans cesse renouvelés: des sérénades; des tintamarres incessants de réjouissance foraine; des parodies; des chants; une gondole qui glisse, légère et mystérieuse, son felze baissé, vers quelque aventure galante ou tragique; la lagune qui miroite au soleil ou disparaît, recouverte de galères, de péotes, de bissones, de barques, de felouques, d'embarcations pavoisées d’où traînent des étoffes précieuses; des palais de marbre ou de brique rose qui mirent dans l’eau calme des canaux les ferronneries dé leur façade blasonnée: la Piazza et sa foule grotillante de badauds bavards; du loisir ; du plaisir; des rires; de la folie: c’est Venise au xvirie siècle.

C’est Venise, élégante et frivole, fine comme ces dentelles, «tissues dans le givre et l’écume », qui naissent sous les doigts de ses ouvrières habiles à manier les fuseaux; chatovante, tels les cristaux qui boursouflent, fleurs merveilleuses, au bout de la canne de ses maîtres verriers.. Venise, c’est le fier rayonnement des nobles agonies; c’est la cité du Doge à la dalmatique d’or et d'argent, au manteau de brocard bordé

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d'hermine, à la coiffe de batiste, au corno ducal rutilant de pierreries. C’est le berceau des patriciens vêtus de pourpre ramagée; des patriciennes gracieuses, coquettes et mutines; des aventuriers. C’est l’île enchantée à la population hétéroclite de poètes, d'artistes, de comédiens, de filles galantes, d’usuriers, de croupiers, de courtiers de toutes sortes; où l’on parle toutes les langues, où se côtoient les modes de tous les pays; où la gaîté est devenue un dogme, l'amour un jeu, la vie une fête: bref, une image réduite et accentuée de cette Italie curieuse et insouciante du xvure siècle, une libre patrie de lumière dans une patrie de clarté.

Et que l’on ne s'étonne pas de cette allégresse. Les Vénitiens, en effet, pendant: des siècles ont tremblé. Les Trois + Inquisiteurs, «le Rouge au milieu flanqué des deux Noirs », avec leurs poisons infaillibles, les plombs meurtriers et les camerotti, les espions et les sbires, ont trop longtemps fait régner la terreur. Pendant trop longtemps, du plus puissant des citoyens inscrits au Livre d'Or au plus humble des bourgeois, on s’est endormi, le soir, avec l'incertitude ou l’effroi du lendemain. Aussi, au XvIrIe siècle, dans ce mansuelissimo secolo dont parle Alfieri, alors que le gouvernement, se relâchant de cette sévérité qui fit redoutable le lion de Saint- Marc.et grande la République, laisse chacun vivre à son gré pourvu qu'il demeure étranger aux choses de la ponutique ou de la religion, c’est une ruée folle vers le plaisir. On veut s'amuser, et l’on s'amuse, à corps perdu. On veut oublier, et l’on oublie, d’un coup, tout le passé de puissance, de larmes et de sang. L’angoisse est devenue si insupportable à ce peuple qui l’a tant subie, qu'il ne la peut plus supporter même factice. On ne veut plus voir le malheur nulle part, tout au plus des mésaventures et des contretemps. On rit pour tout et pour rien, et l’on se fait des farces, et l’on

institue un casino « degli Asini »! Le rire est roi. «M essella, bassetta, donnetta, » dit un proverbe, et voilà l'emploi de toute la journée.

Les fêtes succèdent aux fêtes : fêtes religieuses, civiques, galantes: pour l'élection d’un doge, la venue d'un prince étranger, l’arrivée d’un ambassadeur.

Le Carnaval, la‘ fête cosmopolite, pendant lequel, comme dans les saturnales antiques, toutes les inégalités disparaissent devant le Sioy Maschera, dure six mois ; mais il ne cesse jamais complètement ; la moindre occasion suffit pour le faire revivre, et le peu qu'il fait trêve, c’est la fête vénitienne proprement dite, la villégiature à la campagne qui commence, plus folle, plus fastueuse encore. Et, comme un homme arrive le soir au seuil de sa maison, on arrive à la mort; celle-ci ne cause nulle frayeur; on l’accueille d’un sourire, parfois même d une fine et ironique saillie.

Mais Venise n’est pas seulement la ville frivole des « Zentldonne » intrigantes et fureteuses, où fleurit ce curieux sigisbéisme, où la vertu «ne trouve de louange que sur les épitaphes des tombeaux ». C’est encore la cité des imprimeurs des libraires, des cafés littéraires. Les gens d’esprit y abondent, rompus aux genres les plus divers, citant communément Je latin, le français, l'anglais ou l'espagnol... Les espions eux-mêmes se piquent de beau langage. Tout le monde écrit. Dans la rue, on vend des livres au poids. Les Académies fleurissent. Les gazettes paraissent, et Gasparo Gozzi, spirituel et fantasque, inutile et charmant, est le poète officiel de

la République.

Venise n’a pas que le culte des belles-lettres : patrie du violon, siège d’une ancienne école d'opéra, avec sa chapelle de San Marco, ses quatre conservatoires, ses sept théâtres, elle a

encore, au xvzrre siècle, la passion de la musique. « La musique, dit le président des Brosses, est un affolement inconcevable, » Presque chaque jour, dans quelque église, il y a des auditions. Deux fois la semaine, samedi et dimanche, on se rend aux hôpitaux entendre les vêpres. La musique, comme il à été remarqué très justement, est une nécessité sociale.

En même temps que la musique, la peinture brille d’un vif éclat. Venise possède, en effet, une école de peinture et des maîtres réputés, parmi lesquels se détache, les dominant tous, Giambattista Tiepolo. A côté de ce grand virtuose, La Rosalba, Pietro Longhi, Canaletto et son neveu Bernardo Bellotto, Francesco Guardi, perpétuent jusqu'en plein xvrrre siècle la tradition des grands maîtres vénitiens du xvie. Il y a encore Piranese et les vignettistes, élèves de Bassano ou de Bellune, dont la réputation s'étend jusqu’à

l’étranger.

Le théâtre jouit également d'une vogue extraordinaire. Lui aussi est une nécessité. Tous les Vénitiens y affluent, sans distinction de caste. C’est avec raison qu’on a pu dire que l'horizon était borné par une rampe, une frise et la niche du souffleur.. Outre les sept théâtres que nous avons déjà signalés, il ya les salles de spectacle privées, les théâtres qui s’installent un peu partout, en plein air, les marionnettes. C’est aussi le triomphe de la comédie italienne, «cette floraison spontanée de la place» qui, après avoir couru toutes les toutes de France et d'Italie, le capitaine Spaventa en tête, avec sa cohorte de personnages comiques et grotesques, comme Pantalon et le Docteur, Arlequin et Brighella, Pierrot et Scaramouche, Tartaglia et Francatrippa; gracieux et tendres comme Horace et Coralline, Isabelle et Léandre,

Lélio et Sylvie, est enfin admise dans la splendeur des palais : la Commedia dell’ arte, en un mot, qui suscite les attaques de Goldoni et la riposte de Carlo Gozzi.

C'est dans cette cité, réellement «singulière parmi les’ autres », comme il l'écrivait un jour!, que naquit et vécut Ortes.

IT. — ORTES.

À. SA VIE. — Une certaine imprécision entoure la date de la naissance de Ortes. Les uns soutiennent qu'il vit le jour à Venise, en 1712; d’autres, en 1715. Cicogna, dont l'avis est partagé par Custodi? et Lampertico 3, indique de son côté le 2 mars 1713.

Même divergence en ce qui concerne son nom patronymique : certains affirment qu'il se prénommait Giammaria d’autres Gian Mario ou Mauro. Cicogna, là encore, a tranché la difficulté en démontrant que Mauro était un frère de Giammaria.

D'après Custodi, le père de Ortes possédait une fäbrique de cristaux, — industrie, comme on le sait, fort prospère à Venise, Lampertico, au contraire, croit qu'il était fabricant de perles Ndenverre

Quoi qu'il en soit, Ortes ne fut pas, tout d’abord du moins, destiné à succéder à son père dans la firme familiale. Très jeune, — à peine âgé de quatorze ans, — il entrait en effet dans les Ordres. Il raconte lui-même dans son journal

. Lett. XX XI, à Michele Ciani (Cusropr,p.m., tom. XXIV, p. 413). . Cusrepr, Notizie di Giammaria Ortes, p. m., tom. XXI, p, vi. . LAMPERTICO, 0p. cit, p. 26.

. Ibid.

. Diario, édité par CICOGNA.

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sa prise d’habit: «1727, le 23 novembre. — J'allai de la maison paternelle au monastère S. Mattio di Murano, où le 26 décembre suivant je pris l’habit de moine camaldule fitulo devotionis...» Est-ce à dire qu’une vocation précoce l’entraînât vers l’état ecclésiastique? Non point. «… Je my prêtai, remarque-t-il, par répugnance d’entrer au collège Fiammingo de Padoue...» A dire vrai, il semble être entré au monastère sans idée bien arrêtée sur sa carrière future *. Ortes ne fit d’ailleurs qu’une courte retraite à Murano (23 novembre 1727-6 mars 1729). Ils’en fut ensuite à Pise, dans le monastère dont le P. Grandi était abbé?. Après un assez ‘ long séjour dans cette austère et savante demeure, il revint à Venise, chez les Camaldules. Là, il étudia surtout l’histoire, la critique et le droit. Cette dernière application devait décider de sa vie. « L'étude du droit, avoue-t-il, me fit réfléchir sur la validité des contrats, des actes publics ou similaires, et parmi tous sur celui de ma profession dont je commençais à suspecter la validité.» Et voilà pourquoi, ses doutes se changeant en certitude, il demanda et obtint, le 9 mai 1743, de voir déclarer de nulle valeur, par monsignor Fonda, archevêque de Traù, ses vœux non encore valablement consacrés,

. «In questo monastero fui poi professato addi 6 marzo 1729 nel senso e in conséguenza dell’abito gia preso, con mia compiacenza, essendo per altro indifferente per questo o per altro stato qualcunque. » te ibid.)

Très jeune, Guido Grandi (1671-1742) découvrit quelques beaux de de la théorie des courbes dites concoïdes et cissoïdes. II remit la synthèse en honneur, démontra géométriquement les théorèmes de Huyghens et trouva d’ élégantes et difficiles solutions sans l’aide du calcul différentiel, encore inconnu. Newton fit le plus grand éloge de sa Démonstration géoméirique, qui lui valut d’être élu à la Société Royale de Londres. Un autre ouvrage sur la quadrature du cercle et del’hyperbole contribua encore à sa renommée. En acoustique, il sé prévalut du principe que les ondes sonores s’incurvent en autant d’hyperboles concentriques.

d’après les statuts de l’ordre, par la prise d’habit #itulo reli- £10m1S..

Cet acte d'indépendance au moins curieux, dicté par sa seule volonté et non point imposé, comme on l’a dit, par des obligations de famille, ramenait Ortes, après plus de quinze ans d’absence, à la maison paternelle. Mais il garda toujours cependant de son ancien état un souvenir attendri, conserva les meilleures relations avec les Camaldules et se montra par la Suite, comme nous aurons à maintes reprises l’occasion de le signaler, le partisan convaincu et enthousiaste des intérêts de l’Église et de la religion ?.

La vie de Ortes fut très retirée et, bien qu'exempte de tout grave souci, presque malheureuse à cause de sa grande ‘sensibilité-et de son caractère pessimiste et chagrin. En relations

étroites avec un petit nombre d'amis dévoués, écrivant des livres qu'il consentait malaisément à publier, nous le verrons, disputant avec ses contradicteurs, voyageant beaucoup, — à Vienne, Berlin, Florence, peut-être même à Londres. — Il arriva à un âge avancé, et mourut en 1700, chez Urbano Bottazzi, ministre de la Poste de Ferrare à Venise, chez lequel il s'était retiré.

Mais s’il y a peu à glaner dans son existence journalière, il y a par contre beaucoup à dire de son caractère et de son

1. C’est ainsi que Custodi (p. m., tom. XXI, b. vi) prétend que la mort de son père et les sollicitations de sa mère poussèrent Ortes à quitter le monastère pour s'occuper des intérêts familiaux. — Cicogna a d’ailleurs démontré que Giacomo Ortes, le père, vécut jusqu’en 1758. Le simple rapprochement de cette date avec celle de l’abandon par Ortes de son monastère (1743) démontre à l'évidence l'erreur de Custodi.

2. Il dit lui-même dans son Diario, en parlant de son retour dans

sa famille : «..……. fui di retorno alla casa paterna..…. dopo un assenza di 15 anni e mezzo passati con abito di divozione in una religione per laquale mi è restato il più vivo sentimento di gratitudine.….. ». — Cf.

également infra, C, p. 83 et note 6,

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activité intellectuelle qui le montrent sous son véritable jouf et le révèlent comme un des plus singuliers et des plus attirants esprits du xvirre siècle italien.

B. Son CARACTÈRE. — Strict partisan des vieilles choses, gardien jaloux des traditions, doucement maniaque et volontiers avouant sa manie, ennemi de toutes les bassesses et de toutes les corruptions, Ortes offre avec ses contemporains le plus frappant contraste. Dédaigneux et hautain, il s'efforce de réagir contre les tendances frivoles de son temps, et pour cela ne craint pas de prendre, d’uné façon quasi systématique, le contre-pied des idées communément admises.

Alors que l’on est indifférent ou sceptique, que la religion n’est qu’une pompe d’opéra sous un ciel de théâtre où folâtrent des amours, il reste religieux « comme un vieux décrépit, ou un petit enfant », — plus religieux que jamais lorsqu'il eut dit un adieu rapide à son monastère !. Tandis que l'on se complaît dans les loisirs d’une vie facile, il vante la grande loi du travail universel. Ombrageux et confiant tout à la fois, sa manière d’être lui attira sans doute des inimitiés nombreuses, mais il sut se concilier aussi des affections fidèles, surtout à Klorence où il se rendait souvent ?.

1. Toute son œuvre en fait foi. C’est ainsi notamment qu'il haïssait l'Angleterre protestante, et oppose toujours dans Ses écrits — par exemple dans ses Eyrrori popolari sull Economia nazionale et dans ses Fidecommessi — les nations protestantes aux catholiques, pour conclure à la supériorité de celles-ci sur celles-là. — Voir également Letteye sulla Religione e il Governo de’ popoli, Lett. famil. (Custopt, p. m., tom. XXV, p.262); Lett. XXVIIT, à Michele Ciani, de Venise, 6 avril 1782 (Cusropt, p. m., tom. XXIV, p. 405). — Cf. encore le fragment de lettre rapporté dans LAMPERTICO, op. cit., p. 165. — CF. aussi une lettre à Filippo Néri (LAMPERTICO, PE cit., Append. II, ee ined. dell’ Ortes, p. 301).

Il raconte avec humour, dans son journal, labéient de ses de dans la capitale toscane: «..…..col parasole in mano, come qui s’usa, e col $ervitore dietro, come se fossi un canonico fioreke

Pénétré de ses opinions, sans toutefois les croire parfaites1, — 1l admettait fort bien la possibilité d'erreurs même dans les rectifications ou explications que ses lettres pouvaient donner de ses doctrines?, — il méprise les applaudissements et les honneurs. Les savants et les économistes ses contemporains obtiennent chaires et offices 3; sans relations ou à peu près, surtout avec ceux qui ne partagent pas ses idées, il vit solitaire, demeure inconnu, se glorifie à l’occasion de l'être, et n'a cure — tout au moins il le préténd — de ce que l’on peut penser de lui. Bien plus, il s'efforce, avec un soin jaloux qui tient de la manie, à fuir les puissants 4... Cette tendance à se replier sur soi-même, il l'avait du reste deson aveu manifestée

tino nato, allevato ed invechiato in questo paese... » (Diario.) C'est à Florence, d’ailleurs, que se trouvaient presque tous ses amis: par contre, à Venise il n’en avait aucun. (Cf. Lettere in proposito della Economia: nazionale, avviso dell'autore) (CUSToDI, p. m., tom. XXIII, p. 9).

DCE ne’ miei libri vi avranno forse più luoghi che meriteranno d’essere non solo rettificati e migliorati, ma emendati ancora e corretti. » Annotazioni degli Errori popolari…, annot. I (CUSTODI, p. m., tom. XXV, p. 240, 241). — Voir encore Leti. sulla Relig. e il Govern.…, lett. famil. précit. (Cusropr, 1b14., p. 262) ; lett. IL (12 févr. 1780) (ibid., p. 286, 313); lett. IV (16 déc. 1780) (ibid., p. 344); lett. XII (31 mars 1781) (Cusrtopi, p. m., tom. XXVI, p. 211); lett. IV, à Ciani (Venise, 28 janv. 1777). (CUSTODI, p..m., tom: XXIV,:p. 337): — Dell'ingerenza del governo nell Economia nazionale (LAMPERTICO, op. cit., Append. V, p. 348).

2. Let. sulla Relig. eil Govern….,lett. VIT, 13 janvier 1781 (CUSTODI, P. m., tom. XXVI, P. 39).

3. Filangieri est chambellan, de même que Verri, qui ajoute à co titre celui de conseiller intime; Beccaria est conseiller et magistrat caméral; Galiani, après diverses charges, notamment à l’ambassade de Naples en France, est assesseur d'Économie de la surintendance du fonds de la séparation; G. R. Neri est président du Conseil d’ Économie politique, décoré de l’ordre de Saint- Étienne de Hongrie.

4. C’est ainsi qu'étant venu à Berlin, il ne s'inquiète nullement de voir Frédéric, et que, de passage à Rome, il attend la semaine sainte pour voir le pape, refusant de lui être présenté. Voir la note 3, page suivante.

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dès l'enfance, et les difficultés de sa vie domestique, les inquiétudes d’une santé précaire, surtout les réformes politiques qui heurtaient ses idées monacales les plus chères ?, ne laissèrent pas de l’accentuer encore.

Il borne son horizon à ses amis. Ils sont tout pour lui. Leurs joies sont les siennes. Il semble qu'il ait reporté sur eux, exclusivement, ce besoin d'affection, caractéristique de sa nature, besoin d'autant plus impérieux, que ses amis étaient plus rares et qu’il se trouvait plus isolé. À chaque page de ses lettres, ce sont protestations d'amitié, marques de dévouement, jusqu’à des regrets que ses livres, dans les heures de tristesse, ne leur puissent être d'aucun agrément *.

C'est pour eux, autant que pour luif, qu'il écrit, tirant

1. «Il mio naturale era rare volte collerico, e se mai con tutto questo era offeso dalla collera degli altri fanciulli, la mia più frequente vendetta era un tacito disprezzo per l’offensore, mancandomi le forze e il coraggio per ogni altro risentimento. » (Diario.)

2. Infra, €, p. 84, note 5; part. IT, chap. II, prélim., infra, p. 189 et Suiv. 4

3. Il écrit à Ciani, à propos de faveurs dont il a été l’objet de la part du grand-duc : « Io mi compiaccio di tali onorificenze ne’ miei amici come se fossero mie proprie giacchè per mia parte io non fo nulla pel pubblico, e i sovrani non san nemmen ch’io sia al mondo. » . (Lett. XXIX, de Venise, 9 novembre 1782) (CUSTODI, p.m., tem. XXIV, p. 407, in fine, et 408, princip.).

4. Lettre XXVI, au même, de Venise, ro mars 1781 (Cusropi, 1b1d., p. 399).

5. Cf. notamment Delle Scienze utili e delle dilettevoli. Prefaz. (Cus- TODI, p. m., tom. XXIV, p. 121); Economia nazionale, Disc. prélim., XIII (Cusropt, p. m., tom. XXI, p. 37,in fine); Lettere in proposito della Economia nazionale. Avvertim. (CUSTODI, p. m., tom. XXIIT, p. 9); Riflessioni sulla popolazione, Prefaz. (CusTop1, p.m., tom. XXIV, p.14); lett. IV, à Ciani, précit. (CUSTODI, 1bid., p. 338).

GRR so che col corso degli anni gli scrittori col continuare a scrivere soddisfano bensi sempre se stessi, ma si rendono bene spesso ridicoli agli altri. Ad ogni modo a me basta per ora ottenere il primo oggetto senza badare a quel che possa avvenire circa al secundo » (Lett. XXX, à Ciani, de Venise, 25 janvier 1783) (CUSTOD:, ébid., p. 410).— Voir encore Annotaz. degli Evyrori popol.…, annotaz. I (Cus- TODI, p. m., tom. XXV, p. 241).

ses ouvrages à un petit nombre d’exemplaires!, en tenant . une comptabilité rigoureuse ?, car il lui déplaît de les savoir en des mains inconnues ?. Produire pour instruire la foule, raille-t-11#, c'est tenter de guérir les fous, surtout lorsque les théories exposées, trop éloignées, comme les siennes, de celles couramment admises, ne peuvent que déplaire 5. Ce serait là, à son dire, l’unique motif de sa répugnance à publier ses écrits et non point une modestie exagérée ou un orgueil déplacé 6. Ù

1, Ainsi dans une lettre à Michele Ciani — au sujet de l'Économie nationale — il parle de 18 ou 20 exemplaires au plus (Lett. XXXI, de Venise, ro mai 1783) (CUSTODI, p. m., tom. XXIV, ATI). .

f Ne fois, il écrit à son ami: «Il numero degli esemplari che dell’altro libro furono 150, di questo basterebbe che fossero 120, de’ quali non giungerei a dispensarne forse nemmen la metà.» (Lett. XXXVII, de Venise, 27 mars 1784) (Cusrop1, ibid., p. 429). — Voir encore Lett. sulla Relig. e il Govern.…., lett. IIT, 2 décembre 1780 (Cus- MTODI, pe im, tom XV, D 314). NRC

2. En envoyant à Ciani un exemplaire de son Économie nationale et de ses Lettres, il ajoute : « La prego a dirmi per chi esso serve, tenendo io nota di quelli ai quali do tali libri... » (7ve Lettere al sign. Michele Ciani, lett. II, 8 août 1778, post-scriptum) (CUSTODI, p. m., tom. XXIII, p. 358). :

3. C’est ainsi que Ciani, ayant commandé, malgré son avis, 150 exemplaires au lieu de 120, Ortes écrit : «Io intanto ne avea ordinato 120 non per economia di spesa, ma perchè non amo dispensare molte copie di questi miei libri. » (Lett. XXXVIIT, de Venise, 22 mai 1784) (CusTopi, p. m., tom. XXIV, p. 433):

4. «To so che chi parla a tutti, non parla a nessuni; e un autore che con un libro s’indirizza al pubblico, dovrebbe saper che il pubblico comunemente non sa leggere e men sa scrivere... » (Econ. nazion., Disc. prelim., XII) (Cusropt, p. m., tom. XXI, p. 34. — Voir encore XIII (ibid. p. 37); p. m.. tom. XXIII, p. 9. |

5. Annotaz. degli Eyrori popol., annotaz. 1 (CUSTODI, p. m., tom. XXV, p. 235); annotaz: IV (ibid., p. 257). P es

C’est encore ce qu’il dit dans sa lettre «ai sign. novellisti letter ari di Firenze » (Cusropt, p. m., tom. XXVII, p. 306); cf. également ibid. pP. 398. ie

6. Lettera ai signori novellisti letterari (C'USTODI, 2bid., p. 398).

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Ortes fut, en effet, au premier chef, un original!. Et d° son originalité il est fier ?. C’est pour lui un point d'honneur en même temps qu’une satisfaction intime, de n’avoir j amais consulté que son expérience propre ?, suivant dans cette indépendance de pensée l'exemple de son maître Guido Grandi qui, le premier, osa s'élever, à l’Université de Pise, contre la philosophie d’Aristote.

Si Ortes s’insurge contre les théories courantes, ce ne serait peut-être pas seulement par esprit de pure contradiction #, — il ne demanderait pas- mieux, avoue-t-il, que de partager l'avis des autres Ÿ, — mais encore parce qu'il les estime erronées. Or, il redoute d’être induit en erreur, se défend d’être de ceux que l’on berne$ et de tout temps se préocccupa fort

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