‹ Gil Blas. IntrodChapitre 106 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

grand concours de personnes de l'un et de l'autre sexe. C'étaient les deux époux, accompagnés de leurs parents et de leurs amis, et précédés de dix à douze joueurs d'instruments, qui, jouant tous ensemble, formaient un concert très bruyant. Nous allâmes au-devant d'eux, et Diego se fit connaître. Des cris de joie s'élevèrent aussitôt dans l'assemblée, et chacun s'empressa de courir à lui., Il n'eut pas peu d'affaires à recevoir tous les témoignages d'amitié qu'on lui donna. Toute sa famille et tous ceux même qui étaient présents l'accablèrent d'embrassades ; après quoi son père lui dit : « Tu sois le bienvenu, Diego ! Tu retrouves tes parents un peu engraissés, mon ami ; je ne t'en dis pas davantage présentement ; je t'expliquerai cela tantôt par le menu. « Cependant tout le monde s'avança dans la plaine, se rendit sous les tentes, et s'assit autour des tables qu'on y avait dressées. Je ne quittai pas mon compagnon, et nous dinâmes tous deux avec les nouveaux mariés, qui me parurent bien assortis. Le repas fut assez long, parce que le maître d'école eut la vanité de le vouloir donner à trois services, pour l'emporter sur ses frères, qui n'avaient pas fait les choses si magnifiquement.

Après le festin, tous les convives témoignèrent une grande impatience de voir représenter la pièce du seigneur Thomas, ne doutant pas, disaient-ils, que la production d'un aussi beau génie que le sien ne méritât d'être entendue. Nous nous approchâmes du théâtre, au-devant duquel tous les joueurs d'instruments s'étaient déjà placés pour jouer dans les entr'actes. Comme chacun, dans un grand silence, attendait qu'on commençât, les acteurs parurent sur la scène ; et l'auteur, le poème à la main, s'assit dans les coulisses, à portée de souffler.

Il avait eu raison de nous dire que la pièce était tragique ; car, dans le premier acte, le roi de Maroc, par manière de récréation, tua cent esclaves maures à coups de flèches ; dans le second, il coupa la tête à trente officiers portugais qu'un de ses capitaines avait faits prisonniers de guerre; et dans le troisième enfin, ce monarque, soûl de ses femmes, mit le feu lui-même à un palais isolé où elles étaient enfermées, et le réduisit en cendres avec elles. Les esclaves maures, de même que les officiers portugais, étaient des figures d'osier faites avec beaucoup d'art ; et le palais, composé de carton, parut tout embrasé par un feu d'artifice. Cet embrasement, accompagné de mille cris plaintifs qui semblaient sortir du milieu des flammes, dénoua la pièce, et ferma le théâtre d'une façon très divertissante. Toute la plaine retentit du bruit des applaudissements que reçut une si belle tragédie ; ce qui justifia le bon goût du poète, et fit connaître qu'il savait bien choisir ses sujets. Je m'imaginais qu'il n'y avait plus rien à voir après les Amusements de Muley Bugentuf ; mais je me trompais. Des timbales et des trompettes nous annoncèrent un nouveau spectacle : c'était la distribution des prix ; car Thomas de la Fuente, pour rendre la fête plus solennelle, avait fait composer tous ses écoliers, tant externes que pensionnaires, et il devait ce jour-là donner, à ceux qui avaient le mieux réussi, des livres achetés de ses propres deniers à Ségovie. On apporta donc tout à coup sur le théâtre deux longs bancs d'école, avec une armoire à livres, remplie de bouquins proprement reliés. Alors tous les acteurs revinrent sur la scène, et se rangèrent tout autour du seigneur Thomas, qui tenait aussi bien sa morgue qu'un préfet de collège. Il avait à la main une feuille de

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