‹ Gil Blas. IntrodChapitre 156 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

entre autres, celles où Ton faisait paraHre tous les cardinaux, ou les douze pairs de France. Je retenais des morceaux de ces poèmes incomparables. Je me souviens que j'appris par cœur en deux jours une comédie entière qui avait pour titre : la Reine des fleurs. La Rose, qui était la reine, avait pour confidente la Violette, et pour écuyer le Jasmin. Je ne trouvais rien de plus ingénieux que ces ouvrages, qui me semblaient faire beaucoup d'honneur à l'esprit de notre nation.

Je ne me contentais pas d'orner ma mémoire des plus beaux traits de ces chefs-d'œuvre dramatiques ; je m'attachais à me perfectionner le goût ; et, pour y parvenir sûrement, j'écoutais avec une avide attention tout ce que disaient les comédiens. S'ils louaient une pièce, je l'estimais ; leur paraissait-elle mauvaise, je la méprisais. Je m'imaginais qu'ils se connaissaient en pièces de théâtre, comme les joailUers en diamants. Néanmoins la tragédie de Pedro de Moya eut iln très grand succès, quoiqu'ils eussent jugé qu'elle ne réussirait point. Cela ne fut pas capable de me rendre leurs jugements suspects, et j'aimai mieux penser que le public n'avait pas le sens commun, que de douter de l'infaillibilité de la compagnie. Mais on m'assura, de toutes parts, qu'on applaudissait ordinairement les pièces nouvelles dont les comédiens n'avaient pas bonne opinion, et qu'au contraire celles qu'ils recevaient avec applaudissement étaient presque toujours sifflées. On me dit que c'était une de leurs règles de juger si mal des ouvrages, et là-dessus on me cita mille succès de pièces qui avaient démenti leur décision. J'eus besoin de toutes ces preuves pour me désabuser.

Je n'oublierai jamais ce qui arriva un jour qu'on représentait pour la première fois une comédie

nouvelle. Les comédiens l'avaient trouvée froide et ennuyeuse ; ils avaient même jugé qu'on ne l'achèverait pas. Dans cette pensée, ils en jouèrent le premier acte, qui fut fort applaudi. Cela les étonna. Ils jouent le second acte ; le public le reçoit encore mieux que le premier. Voilà mes acteurs déconcertés ! « Comment diable, dit Rosimiro, cette comédie prend ! » Enfin ils jouent le troisième acte, qui plut encore devantage. « Je n'y comprends rien, dit Ricardo ; nous avons cru que cette pièce ne serait pas goûtée : voyez le plaisir qu'elle fait à tout le monde ! — Messieurs, dit alors un comédien fort naïvement, c'est qu'il y a dedans mille traits d'esprit que nous n'avons pas remarqués. »

Je cessai donc de regarder les comédiens comme d'excellents juges, et je devins un juste appréciateur de leur mérite. Ils justifiaient parfaitement tous les ridicules qu'on leur donnait dans le monde. Je voyais des actrices et des acteurs que les applaudissements avaient gâtés, et qui, se considérant comme des objets d'admiration, s'imaginaient faire grâce au public lorsqu'ils jouaient. J'étais choqué de leurs défauts ; mais par malheur je trouvai un peu trop à mon gré leur façon de vivre, et je me plongeai dans la débauche. Comment aurais-je pu m'en défendre? Tous les discours que j'entendais parmi eux étaient pernicieux pour la jeunesse, et je ne voyais rien qui ne contribuât à me corrompre. Quand je n'aurais pas su ce qui se passait chez Casilda, chez Constance et chez les autres comédiennes, la maison d'Arsénié toute seule n'était que trop capable de me perdre. Outre les vieux seigneurs dont j'ai parlé, il y venait des petits-maîtres, des enfants de famille que les usuriers mettaient en état de faire de la dépense ; et quelquefois on y recevait aussi des traitants, qui.

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