‹ Gil Blas. IntrodChapitre 168 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

travestie en homme, tantôt sous mes habits naturels, je me flatte que je pourrai peu à peu l'amener à la fin que je me propose. Je demeure d'accord, ajouta-t-elle, que mon projet est extravagant ; mais ma passion m'entraîne, et l'innocence de mes intentions achève de m'étourdir sur la démarche que je veux hasarder. »

J'étais fort du sentiment d'Aurore sur la nature de son dessein. Il me paraissait insensé. Cependant, quelque déraisonnable que je le trouvasse, je me gardai bien de faire le pédagogue. Au contraire, je commençai à dorer la pilule, et j'entrepris de prouver que ce projet fou n'était qu'un jeu d'esprit agréable et sans conséquence. Je ne me souviens plus de ce que je lui dis pour lui prouver cela ; mais elle se rendit à mes raisons, les amants étant bien aises qu'on flatte leurs plus folles imaginations. Nous ne regardâmes donc plus cette entreprise téméraire que comme une comédie dont il ne fallait songer qu'à bien concerter la représentation. Nous choisîmes nos acteurs dans le domestique, puis nous distribuâmes les rôles ; ce qui se passa sans clameurs et sans querelles, parce que nous n'étions pas des comédiens de profession. Il fut résolu que la dame Ortiz ferait la tante d'Aurore, sous le nom de dona Ximena de Guzman ; qu'on lui donnerait un valet et une suivante ; et qu'Aurore, travestie en cavalier, m'aurait pour valet de chambre, avec une de ses femmes, déguisée en page, pour la servir en particulier. Les personnages ainsi réglés, nous retournâmes à Madrid, où nous apprîmes que don Luis était encore, mais qu'il ne tarderait guère à partir pour Salamanque. Nous fîmes faire en diligence les habits dont nous avions besoin. Lorsqu'ils furent achevés, ma maîtresse les fit emballer promptement, attendu que nous ne

devions les mettre qu'en temps et lieu. Puis, laissant le soin de sa maison à son homme d'affaires, elle partit dans un carrosse à quatre mules, et prit le chemin du royaume de Léon, avec tous ceux de ses domestiques qui avaient quelque rôle à jouer dans cette pièce.

Nous avions déjà traversé la Castille vieille, quand l'essieu du carrosse se rompit. C'était entre Avila et Villaflor, à trois ou quatre cents pas d'un château qu'on apercevait au -pied d'une montagne. La nuit approchait, et nous étions fort embarrassés. Mais il passa par hasard auprès de nous un paysan qui nous tira d'embarras, sans qu'il y mît beaucoup du sien. Il nous apprit que le château qui s'offrait à notre vue appartenait à dona Elvira, veuve de don Pedro de Pinarés ; et il nous dit tant de bien de cette dame, que ma maîtresse m'envoya au château demander de sa part un logement pour cette nuit. El vire ne démentit point le rapport du paysan ; il est vrai que je m'acquittai de ma commission d'une manière qui l'aurait déterminée à nous recevoir dans son château quand elle n'aurait pas été la personne du monde la plus polie ; elle me reçut d'un air gracieux, et fit à mon compliment la réponse que je désirais. Là-dessus, nous nous rendîmes tous au château, où les mules traînèrent doucement le carrosse. Nous rencontrâmes à la porte la veuve de don Pèdre, qui venait au-devant de ma maîtresse. Je passerai sous silence les discours que la civilité obligea de tenir de part et d'autre en cette occasion. Je dirai seulement qu'Elvire était une vieille dame qui savait mieux que femme du inonde remplir les devoirs de l'hospitalité. Elle conduisit Aurore dans un appartement superbe, où, la laissant reposer quelques moments, elle vint donner son attention jusqu'aux moindres

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