LIVRE QUATRIÈME
ne se ressemblent nullement. Don a Margarita se pique d'être philosophe ; elle va tenir tête aux plus profonds docteurs de Salamanque, et jamais ses raisonnements ne céderont à leurs raisons. Pour dona Angela, elle ne fait point la savante, quoiqu'elle ait l'esprit cultivé. Ses discours ont de la justesse, ses pensées sont fines, ses expressions délicates, nobles, et naturelles. — Ce dernier caractère est aimable, dis- je à Molina, mais l'autre ne convient guère^ ce me semble, au beau sexe. — Pas trop, répondit -il en souriant ; il y a même bien des hommes qu'il rend ridicules. Madame la marquise, notre maîtresse, continua-t-il, est aussi un peu grippée de philosophie. Qu'on va disputer ici aujourd'hui ! Dieu veuille que la religion ne soit pas intéressée dans la dispute ! »
Comme il achevait ces mots, nous vîmes entrer un homme sec qui avait l'air grave et renfrogné. Mon gouverneur ne l'épargna point. « Celui-ci, me dit-il, est un de ces esprits sérieux qui veulent passer pour de grands génies, à la faveur de leur silence ou de quelques sentences tirées de Sénèque, et qui ne sont que de sots personnages, à les examiner fort sérieusement. » Il vint ensuite un cavalier d'assez belle taiUe, qui avait la mine grecque, c'est-à-dire le maintien plein de suffisance. Je demandai qui c'était. «C'est un poète dramatique, me dit Molina. Il a fait cent miUe vers en sa vie, qui ne lui ont pas rapporté quatre sous ; mais, en récompense, il vient avec six Hgnes de prose de se faire un établissement considérable. »
J'allais m'éclaircir de la nature d'une fortune faite à si peu de frais, quand j'entendis un grand bruit sur l'escalier. « Bon ! s'écria le gouverneur, voici le licencié Campanario. Il s'annonce lui-même avant qu'il paraisse ; il se met à parler dès la porte
de la rue, et en voilà jusqu'à ce qu'il soit sorti de la maison. » En effet, tout retentissait de la voix du bruyant licencié, qui entra enfin dans l'antichambre avec un bachelier de ses amis, et qui ne déparla point tant que dura sa visite. « Le seigneur Campanario, dis-je à Molina, est apparernment un beau génie. — Oui, répondit mon gouverneur, c'est un homme qui a des saillies brillantes, des expressions détournées; il est réjouissant. Mais, outre que c'est un parleur impitoyable, il ne laisse pas de se répéter; et, pour n'estimer les choses qu'autant qu'elles valent, je crois que l'air agréable et comique dont il assaisonne ce qu'il dit en fait le plus grand mérite. La meilleure partie de ses traits ne ferait pas grand honneur à un recueil de bons mots. »
Il vint encore d'autres personnes dont MoHna me fit de plaisants portraits. Il n'oublia pas de me peindre aussi la marquise, et sa peinture fut de mon goût. « Je vous donne, me dit-il, notre patronne pour un esprit assez uni, malgré sa philosophie. Elle n'est point d'une humeur difficile, et on a peu de caprices à essuyer en la servant. C'est une femme de qualité des plus raisonnables que je connaisse ; elle n'a même aucune passion. Elle est sans goût pour le jeu comme pour la galanterie, et n'aime que la conversation. Sa vie serait bien ennuyeuse pour la plupart des dames. » Le gouverneur, par cet éloge, me prévint en faveur de ma maîtresse. Cependant, quelques jours après, je ne pus m'empêcher de la soupçonner de n'être pas si ennemie de l'amour, et je vais dire sur quel fondement je conçus ce soupçon.
Un matin, pendant qu'elle était à sa toilette, il se présenta devant moi un petit homme de quarante ans, désagréable de sa figure, plus crasseux que l'auteur Pedro de Moya, et fort bossu par-