‹ Gil Blas. IntrodChapitre 221 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

nuit pour gagner un bois fort épais qui était entre Villardesa et Almodabar ; que nous ferions halte en cet endroit, où, nous voyant sans inquiétude, nous passerions la journée à nous reposer. Cet avis fut approuvé. Alors les faux ermites firent deux paquets de toutes les hardes et provisions qu'ils avaient, et les mirent en équilibre sur le cheval de don Alphonse. Cela se fit avec une extrême diligence ; après quoi nous nous éloignâmes de l'ermitage, laissant en proie à la justice les deux robes d'ermite, avec la barbe blanche et la barbe rousse, deux grabats, une table, un mauvais coffre, deux vieilles chaises de paille et l'image de saint Pacôme.

Nous marchâmes toute la nuit, et nous commencions à nous sentir fort fatigués, lorsqu'à la pointe du jour nous aperçûmes le bois où tendaient nos pas. La vue du port donne une vigueur nouvelle aux matelots lassés d'une longue navigation. Nous prîmes courage, et nous arrivâmes enfin au bout de notre carrière avant le lever du soleil. Nous nous enfonçâmes dans le plus épais du bois, et nous nous arrêtâmes dans un endroit fort agréable, sur un gazon entouré de plusieurs gros chênes, dont les branches entrelacées formaient une voûte que la chaleur du jour ne pouvait percer. Nous débridâmes le cheval pour le laisser paître, après l'avoir déchargé. Nous nous assîmes ; nous tirâmes de la besace du frère Antoine quelques grosses pièces de pain avec plusieurs morceaux de viandes rôties, et nous nous mîmes à nous en escrimer comme à l'envi l'un de l'autre. Néanmoins, quelque appétit que nous eussions, nous cessions souvent de manger pour donner des accolades à l'outre, qui ne faisait que passer des bras de l'un entre les bras de l'autre.

Sur la fin du repas, don Raphaël dit à don Al-

phonse : « Seigneur cavalier, après la confidence que vous m'avez faite, il est juste que je vous raconte aussi rhistoire de ma vie avec la même sincérité. — Vous me ferez plaisir, répondit le jeune homme. — Et à moi particulièrement, m'écriai-je. J'ai une extrême curiosité d'entendre vos aventures ; je ne doute pas qu'elles ne soient dignes d'être écoutées.

— Je vous en réponds, répliqua Raphaël, et je prétends bien les écrire un jour. Ce sera l'amusement de ma vieillesse ; car je suis encore jeune et je veux grossir le volume. Mais nous sommes fatigués ; délassons-nous par quelques heures de sommeil. Pendant que nous dormirons tous trois, Ambroise veillera, de peur de surprise, et tantôt à son tour il dormira. Quoique nous soyons, ce me semble, ici fort en sûreté, il est toujours bon de se tenir sur ses gardes. » En achevant ces mots, il s'étendit sur l'herbe. Don Alphonse fit la même chose. Je suivis leur exemple ; et Lamela se mit en sentinelle.

Don Alphonse, au Heu de prendre quelque repos, s'occupa de ses malheurs, et je ne pus fermer l'œil. Pour don Raphaël, il s'endormit bientôt. Mais il se réveilla une heure après ; et, nous voyant disposés à l'écouter, il dit à Lamela : « Mon ami Ambroise, tu peux présentement goûter la douceur du sommeil.

— Non, non, répondit Lamela, je n'ai point envie de dormir; et, bien que je sache tous les événements de votre vie, ils sont si instructifs pour les personnes de notre profession, que je serai bien aise de les entendre encore raconter. » Aussitôt don Raphaël commença dans ces termes l'histoire de sa vie.

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