‹ Gil Blas. IntrodChapitre 223 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

une lettre de son alphabet qui ne m'ait coûté cent coups de fouet : jugez à combien me revient son rudiment !

« Le fouet n'était pas le seul désagrément que j'eusse à essuyer dans cette maison : comme tout le monde m'y connaissait, les moindres domestiques jusqu'aux marmitons, me reprochaient ma naissance. Cela me déplut à un point que je m'enfuis un jour, après avoii: trouvé moyen de me saisir de tout ce que le précepteur avait d'argent» comptant ; ce qui pouvait bien aller à cent cinquante ducats. Telle fut la vengeance que je tirai des coups de fouet qu'il m'avait donnés si injustement ; et je crois que je n'en pouvais prendre une plus affligeante pour lui. Je fis ce tour de main avec beaucoup de subtiHté, quoique ce fût mon coup d'essai ; et j'eus l'adresse de me dérober aux perquisitions qu'on fit de moi pendant deux jours. Je sortis de Madrid, et me rendis à Tolède sans voir personne à mes trousses.

« J'entrais alors dans ma quinzième année. Quel plaisir, à cet âge, d'être indépendant et maître de ses volontés ! J'eus bientôt fait connaissance avec des jeunes gens qui me dégourdirent, et m'aidèrent à manger mes ducats. Je m'associai ensuite avec des chevaliers d'industrie, qui cultivèrent si bien mes heureuses dispositions, que je devins en peu de temps un des plus forts de l'ordre. Au bout de cinq années, l'envie de voyager me prit : je quittai mes confrères ; et, voulant commencer mes voyages par l'Estremadure, je gagnai Alcantara ; mais, avant que d'y arriver, je trouvai une occasion d'exercer mes talents, et je ne la laissai point échapper. Comme j'étais à pied, et de plus chargé d'un havresac assez pesant, je m'arrêtais de temps en tempspour me reposer sous les arbresqui m'offraient

4o6 GIL BLAS

leur ombrage à quelques pas du grand chemin. Je rencontrai deux enfants de famille qui s'entretenaient avec gaieté sur l'herbe, en prenant le frais. Je les saluai très civilement, et, ce qui me parut ne leur pas déplaire, j'entrai dans leur conversation. Le plus vieux n'avait pas quinze ans ; ils étaient tous deux bien ingénus. « Seigneur cavalier, me dit le plus jeune, nous sommes fils de deux riches bourgeois de Plasencia. Nous avons une extrême envie de voir le royaume de Portugal ; et, pour satisfaire notre curiosité, nous avons pris chacun cent pistoles à nos parents. Bien que nous voyagions à pied, nous ne laisserons pas d'aller loin avec cet argent. Qu'en pensez- vous?-^ Sj j'en avais autant, lui répondis- je, Dieu sait où j'irais ! Je voudrais parcourir les quatre parties du monde. Comment diable ! deux cents pistoles ! c'est une somme immense, vous n'en verrez jamais la fin. Si vous l'avez pour agréable, messieurs, ajout ai- je, j'aurai l'honneur de vous accompagner jusqu'à la ville d'Almerin, où je vais recueilhr la succession d'un oncle qui, depuis vingt années ou environ, s'était établi là. »

« Les jeunes bourgeois me témoignèrent que ma compagnie leur ferait plaisir. Ainsi, lorsque nous nous fûmes tous trois un peu délassés, nous marchâmes vers Alcantara, où nous arrivâmes longtemps avant la nuit. Nous allâmes loger à une bonne hôtellerie. Nous demandâmes une chambre, et on nous en donna une où il y avait une armoire qui fermait à clef. Nous ordonnâmes d'abord le souper, et, pendant qu'on nous l'apprêtait, je proposai à mes compagnons de voyage de nous promener dans la ville : ils acceptèrent la proposition. Nous serrâmes nos havresacs dans l'armoire, dont un des bourgeois prit la clef, et nous sortîmes de l'hôtelle-

Page 1