LIVRE CINQUIÈME
nous découvrîmes entre les arbres une lumière qui nous donna beaucoup à penser. « Que signifie cela ? dit don Raphaël ; ne seraient-ce point les furets de la justice de Cuenca qu'on aurait mis sur nos traces, et qui, nous sentant dans cette forêt, nous y viendraient chercher? — Je ne le crois pas, dit Ambroise; ce sont plutôt des voyageurs. La nuit les aura surpris, et ils seront entrés dans ce bois pour y attendre le jour. Mais, ajouta-t-il, je puis me tromper ; je vais reconnaître ce que c'est. Demeurez ici tous trois, je serai de retour dans un moment. » A ces mots il s'avance vers la lumière, qui n'était pas fort éloignée ; il s'en approche à pas de loup. Il écarte doucement les feuilles et les branches qui s'opposent à son passage, et regarde avec toute l'attention que la chose lui parait mériter. Il vit sur l'herbe, autour d'une chandelle qui brûlait dans une motte de terre, quatre hommes assis qui achevaient de manger un pâté, et de vider une assez grosse outre qu'ils baisaient à la ronde. Il apei:çut encore à quelques pas d'eux une femme et un cavalier attachés à des arbres, et un peu plus loin une chaise roulante, avec deux mules richement caparaçonnées. Il jugea d'abord que les hommes assis devaient être des voleurs, et les discours qu'il leur entendit tenir lui firent connaître qu'il ne se trompait pas dans sa conjecture. Les quatre brigands faisaient voir une égale envie de posséder la dame qui était tombée entre leurs mains, et ils parlaient de la tirer au sort. Lamela, instruit de ce que c'était, vint nous rejoindre, et nous fit un fidèle rapport de tout ce qu'il avait vu et entendu.
« Messieurs, dit alors don Alphonse, cette dame et ce cavalier que les voleurs ont attachés à des arbres sont peut-être des personnes de la première qualité. Souffrirons-nous que des brigands les fassent ser-
vir de victimes à leur barbarie et à leur brutalité ? Croyez-moi, chargeons ces bandits ; qu ils tombent sous nos coups. — J'y consens, dit don Raphaël. Je ne suis pas moins prêt à faire une bonne action qu'une mauvaise.» Ambroise, de son côté, témoigna qu'il ne demandait pas mieux que de prêter la main à une entreprise si louable, et dont il prévoyait, disait-il, que nous serions bien payés. J'ose dire aussi qu'en cette occasion le péril ne m'épouvanta point, et que jamais aucun chevalier errant ne se montra plus prompt au service des demoiselles. Mais, pour dire les choses sans trahir la vérité, le danger n'était pas grand ; car Lamela nous ayant rapporté que les armes des voleurs étaient toutes en un monceau à dix ou douze pas d'eux, il ne nous fut pas fort difficile d'exécuter notre dessein. Nous liâmes notre cheval à im arbre, et nous nous approchâmes à petit bruit de l'endroit où étaient les brigands. Ils s'entretenaient avec beaucoup de chaleur, et faisaient un bruit qui nous aidait à les surprendre. Nous nous rendîmes maîtres de leurs armes avant qu'ils nous découvrissent ; puis, tirant sur eux à bout portant, nous les étendîmes tous sur la place.
Pendant cette expédition la chandelle s'éteignit, de sorte que nous demeurâmes dans l'obscurité. Nous ne laissâmes pas toutefois de délier l'homme et la femme, que la crainte tenait saisis à un point qu'ils n'avaient pas la force de nous remercier de ce que nous venions de faire pour eux. Il est vrai qu'ils ignoraient encore s'ils devaient nous regarder comme leurs libérateurs, ou comme de nouveaux bandits qui ne les enlevaient point aux autres poitr les mieux traiter. Mais nous les rassurâmes en leuTs disant que nous allions les conduire jusqu'à une hôtellerie qu' Ambroise soutenait être à une demi-