‹ Gil Blas. IntrodChapitre 270 sur 277 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

tage quand Lamela, qui portait la parole, lui dit d'un ton impératif : « Maître Samuel, je vous ordonne de la part de la sainte inquisition, dont j'ai l'honneur d'être commissaire, de me donner tout à l'heure la clef de votre cabinet. Je veux voir si je ne trouverai point de quoi justifier les mémoires qui nous ont été présentés contre vous. »

Le marchand, que ce discours déconcerta, fit deux pas en arrière, comme si on lui eût donné une bourrade dans l'estomac. Bien loin de se douter de quelque supercherie de notre part, il s'imagina de bonne foi qu'un ennemi secret l'avait voulu rendre suspect au Saint-ofl&ce; peut-être aussi que, ne se sentant pas trop bon catholique, il avait sujet d'appréhender une information. Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais vu d'homme plus troublé. Il obéit sans résistance, et avec le respect que peut avoir un homme qui craint l'inquisition. Il nous ouvrit son cabinet. « Du moins, lui dit Ambroise en y entrant, du moins recevez-vous sans rébellion les ordres du Saint-ofhce. Mais, ajouta-t-il, retirez- vous dans une autre chambre, et me laissez librement remplir mon emploi. » Samuel ne se révolta pas plus contre cet ordre que contre le premier ; il se tint dans sa boutique, et nous entrâmes tous trois dans son cabinet, où, sans perdre de temps, nous nous mîmes à chercher ses espèces. Nous les trouvâmes sans peine ; elles étaient dans un coffre ouvert, et il y en avait beaucoup plus que nous n'en pouvions emporter. Elles consistaient en un grand nombre de sacs amoncelés, mais le tout en argent. Nous aurions mieux aimé de l'or ; cependant, les choses ne pouvant être autrement, il fallut s'accommoder à la nécessité ; nous remplîmes nos poches de ducats ; nous en mîmes dans nos chausses, et dans tous les autres endroits que nous jugeâmes propres à les

receler; enfin nous en étions pesamment chargés sans qu'il y parût, et cela par l'adresse d'Ambroise et par celle dé don Raphaël, qui me firent voir par là qu'il n'est rien tel que de savoir son métier.

Nous sortîmes du cabinet, après y avoir si bien fait notre main ; et alors, pour une raison que le lecteur devinera fort aisément, M. l'inquisiteur tira son cadenas, qu'il voulut attacher lui-même à la porte : ensuite il y mit le scellé, puis il dit à Simon : « Maître Samuel, je vous défends, de la part de la sainte inquisition, de toucher à ce cadenas, de même qu'à ce sceau que vous devez respecter, puisque c'est le sceau du Saint-ofiice. Je reviendrai demain ici à la même heure pour le lever, et vous apporter des ordres. » A ces mots il se fit ouvrir la porte de la rue, que nous enfilâmes joyeusement l'un après l'autre. Dès que nous eûmes fait une cinquantaine de pas, nous commençâmes à marcher avec tant de vitesse et de légèreté, qu'à peine touchionsnous la terre, malgré le fardeau que nous portions. Nous fûmes bientôt hors de la ville ; et, remontant sur nos chevaux, nous les poussâmes vers Ségorbe, en rendant grâces au dieu Mercure d'un si heureux événement.

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