LIVRE PREMIER
appartement qui n'était pas malpropre, et que vmgt ou trente bougies éclairaient. Il y avait là plusieurs domestiques, à qui la dame demanda d'abord si don Raphaël était arrivé ; ils répondirent que non. Alors m' adressant la parole : « Seigneur Gil Blas, me dit-elle, j'attends mon frère, qui doit revenir ce soir d'un château que nous avons à deux lieues d'ici. Quelle agréable surprise pour lui de trouver dans sa maison un homme à qui toute notre famille est si redevable ! » Dans le moment qu'elle achevait de parler ainsi, nous entendîmes du bruit, et nous apprîmes en même temps qu'il était causé par l'arrivée de don Raphaël. Ce cavalier parut bientôt. Je vis un jeune homme de belle taille et de fort bon air. « Je suis ravie de votre retour, mon frère, lui dit la dame ; vous m'aiderez à bien recevoir le seigneur Gil Blas de Santillane. Nous ne saurions assez reconnaître ce qu'il a fait pour dona Mencia, notre parente. Tenez, ajouta-t-elle en lui présentant une lettre, lisez ce qu'elle m'écrit. » Don Raphaël ouvrit le billet, et lut tout haut ces mots : « Ma chère « Camille, le seigneur Gil Blas de Santillane, qui « m'a sauvé l'honneur et la vie, vient de partir pour « la cour. Il passera sans doute par ValladoUd. Je «vous conjure par le sang, et plus encore par « l'amitié qui nous unit, de le régaler et de le << retenir quelque temps chez vous. Je me flatte que « vous me donnerez cette satisfaction, et que mon « libérateur recevra de vous, et de don Raphaël mon « cousin, toutes sortes de bons traitements. A Bur- « gos. Votre affectionnée cousine dona Mencia. »
« Comment ! s'écria don Raphaël, après avoir lu la lettre, c'est à ce cavaHer que ma parente doit l'honneur et la vie l Ah ! je rends grâces au ciel de cette heureuse rencontre. » En parlant de cette sorte.
il s*approclia de moi ; et me serrant étroitement entre ses bras : « Quelle joie, poursuivit-il, j'ai de voir ici le seigneur Gil Blas de Santillane ! Il n'était pas besoin que ma cousine la marquise nous recommandât de vous régaler ; elle n'avait seulement qu'à nous mander que vous deviez passer par Valladolid ; cela suffisait. Nous savons bien, ma sœur Camille et moi, comme il en faut user avec un homme qui a rendu le plus grand service du monde à la personne de notre famille que nous aimons le plus tendrement. » Je répondis le mieux qu'il me fut possible à ces discours, qui furent suivis de beaucoup d'autres semblables, et entremêlés de mille caresses. Après quoi, s' apercevant que j'avais encore mes bottines, il me les fit ôter par ses valets.
Nous passâmes ensuite dans une chambre où l'on avait servi. Nous nous mîmes à table, le cavalier, la dame et moi. Ils me dirent cent choses obligeantes pendant le souper. Il ne m'échappait pas un mot qu'ils ne relevassent comme un trait admirable ; et il fallait voir l'attention qu'ils avaient tous deux à me présenter de tous les mets. Don Raphaël buvait souvent à la santé de dona Mencia. Je suivais son exemple ; et il me semblait quelquefois que Camille, qui trinquait avec nous, me lançait des regards qui signifiaient quelque chose. Je crus même remarquer qu'elle prenait son temps pour cela, comme si elle eût craint que son frère ne s'en aperçût. Il n'en fallut pas davantage pour me persuader que la dame en tenait ; et je me flattai de profiter de cette découverte, pour peu que je demeurasse à Valladolid. Cette espérance fut cause que je me rendis sans peine à la prière qu'ils me firent de vouloir bien passer quelques jours chez eux. Ils me remercièrent de ma complaisance ; et