LIVRE DEUXIÈME
de justice qui n'entraient pas dans cette maison sans sujet, elle demeura fort effrayée. «Rassurezvous, ma bonne mère, lui dit Fabrice ; nous ne venons ici que pour une petite affaire qui sera bientôt terminée ; car nous sommes des gens expéditifs. » A ces mots nous nous avançâmes et gagnâmes la chambre de la malade, conduits par la vieille, qui marchait devant nous, à la faveur d'une bougie qu'elle tenait dans un flambeau d'argent. Je pris ce flambeau, je m'approchai du lit ; et, faisant remarquer mes traits à Camille : «Perfide, lui dis- je, reconnaissez ce trop crédule Gil Blas que vous avez trompé ! Ah 1 scélérate, je vous rencontre enfin, après vous avoir longtemps cherchée ! Le corrégidor a reçu ma plainte, et il a chargé cet alguazil de vous arrêter. Allons, monsieur l'ofiicier, dis-je à Fabrice, faites votre charge ! — Il n'est pas besoin, répondit-il en grossissant sa voix, de m'exhorter à remplir mon devoir. Je me remets cette bonne vivante-là ; il y a dix ans qu'elle est marquée en lettres rouges sur mes tablettes. Levez- vous, ma princesse, ajouta-t-il ; habillezvous prompt ement ; je vais vous servir d'écuyer, et vous conduire aux prisons de cette ville, si vous l'avez pour agréable. »
A ces paroles, Camille, toute malade qu'elle était, s' apercevant que deux archers à grandes moustaches se préparaient à la tirer de son lit par force, se mit d'elle-même sur son séant, joignit les mains d'une manière suppHante ; et me regardant avec des yeux où la frayeur était peinte : « Seigneur Gil Blas, me dit-elle, ayez pitié de moi ; je vous en conjure par la chaste mère à qui vous devez le jour : je suis plus malheureuse que coupable ; vous en serez convaincu si vous voulez entendre mon histoire. — Non, mademoiselle Camille, m'écriai-je.
non, je ne veux pas vous écouter. Je ne sais que trop bien que vous excellez à faire des romans. — Eh bien! reprit-elle, puisque vous ne me permettez pas de me justifier, je vais vous rendre votre diamant, et ne me perdez point. » En parlant de cette sorte, elle tira de son doigt ma bague, et me la donna. Mais je lui répondis que mon diamant ne suffisait point, et que je voulais qu'on me restituât encore les mille ducats qui m'avaient été volés dans l'hôtel garni. « Oh ! pour vos ducats, seigneur, répliquat-elle, ne me les demandez point. Le. traître don Raphaël, que je n'ai pas vu depuis ce temps-là, les emporta dès la nuit même. — Eh ! petite mignonne, dit alors Fabrice, n'y a-t-il qu'à dire, pour vous tirer d'intrigue, que vous n'avez pas eu de part au gâteau ? Vous n'en serez pas quitte à si bon marché. C'est assez que vous soyez des complices de don Raphaël, pour mériter qu'on vous demande compte de votre vie passée. Vous devez bien avoir des choses sur la conscience. Vous viendrez, s'il vous plaît, en prison, faire une confession générale. J'y veux mener aussi, continua-t-il, cette bonne vieille ; je juge qu'elle sait une infinité d'histoires curieuses que monsieur le corrégidor ne sera pas fâché d'entendre. »
Les deux femmes, à ces mots, mirent tout en usage pour nous attendrir. Elles remplirent la chambre de cris, de plaintes et de lamentations. Tandis que la vieille à genoux, tantôt devant l'alguazil, et tantôt devant les archers, tâchait d'exciter leur compassion, Camille me priait, de la manière du monde la plus touchante, de la sauver des mains de la justice. C'était une chose à voir que ce spectacle. Je feignis de me laisser fléchir. « Monsieur l'officier, dis-je au fils de Nufiez, puisque j'ai mon diamant, je me console du reste. Je ne souhaite
pas qu'on fasse de la peine à cette pauvre femme ; je ne veux point la mort du pécheur. — Fi donc, répondit-il, vous avez de l'humanité ! Vous ne seriez pas bon à être exempt. Il faut, poursuivit-il, que je m'acquitte de ma commission. Il m'est expressément ordonné d'arrêter ces infantes ; monsieur le corrégidor en veut faire un exemple. — Eh î de grâce, repris-je, ayez quelque égard à ma prière, et relâchez-vous un peu de votre devoir en faveur du présent que ces dames vont vous offrir ! — Oh ! c'est une autre affaire, repartit-il ; voilà ce qui s'appelle une figure de rhétorique bien placée. Çà, voyons, qu'ont-elles à me donner ? — J'ai un collier de perles, lui dit Camille, et des pendants d'oreilles d'un prix considérable. — Oui ; mais, interrompit-il brusquement, si cela vient des îles Philippines, je n'en veux point. — Vous pouvez les prendre en assurance, reprit-elle; je vous les garantis fins.» En même temps elle se fit apporter par la vieille une petite boîte, d'où elle tira le collier et les pendants qu'elle mit entre les mains de monsieur l'alguazil. Bien qu'il ne se connût guère mieux que moi en pierreries, il ne douta pas que celles qui composaient les pendants ne fussent fines, aussi bien que les perles. «Ces bijoux, dit-il, après les avoir considérés attentivement, me paraissent de bon aloi ; et si l'on ajoute à cela le flambeau d'argent que tient le seigneur Gil Blas, je ne réponds plus de ma fidélité. — Je ne crois pas, dis- je alors à Camille, que vous vouhez, pour une bagatelle, rompre un accommodement si avantageux pour vous. » En prononçant ces dernières paroles, j'ôtai la bougie, que je remis à la vieille, et hvrai le flambeau à Fabrice, qui, s'en tenant là, peut-être parce qu'il n'apercevait plus rien dans la chambre qui se pût aisément emporter, dit aux deux femmes : « Adieu, mesdames, demeurez
tranquilles. Je vais parler à monsieur le corrégidor, et vous rendre plus blanches que la neige. Nous savons lui tourner les choses comme il nous plaît, et nous ne lui faisons des rapports fidèles que quand rien ne nous oblige à lui en faire de faux. »