LIVRE DEUXIÈME
pinément sur un grand chemin. Si je lui témoignai que j'étais ravi de l'avoir pour compagnon de voyage, il me parut de son côté sentir une extrême joie de me revoir. Je lui contai pourquoi j'abandonnais Valladolid ; et lui, pour me faire la même confidence, m'apprit qu'il avait eu du bruit avec son maître, et qu'ils s'étaient dit tous deux réciproquement un éternel adieu. « Si j'eusse voulu, ajouta-t-il, demeurer plus longtemps à Valladolid, j'y aurais trouvé dix boutiques pour une ; car, sans vanité, j'ose dire qu'il n'est point de barbier en Espagne qui sache mieux que moi raser à poil et à contre-poil, et mettre une moustache en papillotes. Mais je n'ai pu résister davantage au violent désir que j'ai de retourner dans ma patrie, d'où il y a dix années entières que je suis sorti. Je veux respirer un peu l'air natal, et savoir dans quelle situation sont mes parents. Je serai chez eux après-demain, puisque l'endroit qu'ils habitent, et qu'on appelle Olmédo, est un gros village en deçà de Ségovie. »
Je résolus d'accompagner ce barbier jusque chez lui, et d'aller à Ségovie chercher quelque commodité pour Madrid. Nous commençâmes à nous entretenir de choses indifférentes en poursuivant notre route. Ce jeune homme était de bonne humeur, et avait l'esprit agréable. Au bout d'une heure de conversation, il me demanda si je me sentais de l'appétit. Je lui répondis qu'il le verrait à la première hôtellerie. « En attendant que nous y arrivions, me dit-il, nous pouvons faire une pause : j'ai dans mon sac de quoi déjeuner. Quand je voyage, j'ai toujours soin de porter des provisions. Je ne me charge point d'habits, de ïinge ni d'autres hardes inutiles : je ne veux rien de superflu. Je ne mets dans mon sac que des
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munitions de bouche, avec mes rasoirs et une savonnette : je n'ai besoin que de cela. » Je louai sa prudence, et consentis de bon cœur à la pause qu'il proposait. J'avais faim, et je me préparais à faire un bon repas : après ce qu'il venait de dire, je m'y attendais. Nous nous détournâmes un peu du grand chemin, pour nous asseoir sur l'herbe. Là, mon garçon barbier étala ses vivres, qui consistaient dans cinq ou six oignons, avec quelques morceaux de pain et de fromage : mais ce qu'il produisit comme la meilleure pièce du sac fut une petite outre, remplie, disait-il, d'un vin délicat et friand. Quoique les mets ne fussent pas bien savoureux, la faim qui nous pressait l'un et l'autre ne nous permit pas de les trouver mauvais ; et nous vidâmes aussi l'outre, où il y avait environ deux pintes d'un vin qu'il se serait fort bien passé de me vanter. Nous nous levâmes après cela, et nous nous remîmes en marche avec beaucoup de gaieté. Le barbier, à qui Fabrice avait dit qu'il m'était arrivé des aventures très particulières, me pria de les lui apprendre moimême. Je crus ne pouvoir rien refuser à un homme qui m'avait si bien régalé ; je lui donnai la satisfaction qu'il demandait. Ensuite je lui dis que, pour reconnaître ma complaisance, il fallait qu'il me contât aussi l'histoire de sa vie. « Oh ! pour mon histoire, s'écria-t-il, elle ne mérite guère d'être entendue : elle ne contient que des faits fort simples. Néanmoins, ajouta-t-il, puisque nous n'avons rien de meilleur à faire, je vais vous la raconter telle qu'elle est. » En même temps, il en fit le récit à peu près de cette sorte.