GIL-BLAS, MELCHIOR
Enfin, nous voilà débarrassés de ce drôle I... Eh bien, sei-
S neur don Melchior, que dites-vous de votre nouvelle conition ?
MELCHIOR
Ma foi, seigneur de Santillane, il me semble, à vous parler franchement, que je joue encore la comédie, et j’ai peur à tout moment d’être réveillé par quelques coups de sifflet.
Fi donc ! nous sommes sur un théâtre où l’habit fait respecter le comédien!... N'ai-je pas un carrosse, un cuisinier, un sommelier, un cocher et dix grands laquais? Cet hôtel n’est-il pas à moi, et ne suis-je pas le maître de trente mille ducats? La vertueuse Laure, ma sœur, n’est-elle pas devenue l’épouse légitime du seigneur don Vincent, et n a-t-elle pas fait de moi le secrétaire et le confident intime du duc de Lerme? Les plus jolies femmes de la cour dédaignent-elles de paraître à mes fêles?... (Baissant la toîi) et n’ai-je pas l’honneur de recevoir chez moi, ce soir même, le jeune prince d’Espagne ?...
MELCHIOR
Le prince d’Espagne !
En personne ! Je me suis engagé à lui présenter certaine dame... je vous dis cela en confidence.... certaine dame d’une
beauté merveilleuse, que le duc de Lerme a mise dans nos intérêts, et qui, si le vieux roi vient à mourir, doit nous servir l’un et l’auti’e, par reconnaissance, auprès du nouveau monarque.
MELCHIOR
Je comprends. (Déclamant.)
L’intrigue tend la main à l’amour qui l’écoute!..
Justement!... La dame viendra à minuit sonnant, parla petite porte du jardin.... je la recevrai moi-mème.... et vous irez avertir le prince de son arrivée.
MELCHIOR
Prenez garde ! Le vieux roi n’entend pas raillerie sur cette matière, et s’il venait à découvrir....
Eh bien... nous en serions quittes pour être logés aux frais de l’État dans la tour de Ségovie.
MELCHIOR
Grand merci !
Fi! don Melchior... 11 faut risquer quelques années de prison pour le service de son prince... D’ailleurs, le sort en est jeté, et il n’y a plus à reculer.
MELCHIOR, déclamant.
Fions-nous au destin, et vogue la galère!