SCÈNE V
ANATOLE, KERVEN.
• KERVEN. Il entre sans voir Anatole, s’assied silencieusement à
droite, laisse tomber sa tête sur sa poitrine et pleure, puis
levant les yeux au ciel.
O mon Dieu ! mon Dieu ! vous, vers qui se tournent toutes les grandes douleurs, chassez le désespoir de mon âme I Je suis chrétien, mon Dieu , puisque j’ai le courage d’exister après une telle journée! L’épreuve est dure, que votre volonté soit faite et que votre grâce me vienne en aide... Ma fille estlà... allons... (Il se lève, puis il retombe accablé sur son siège.) Ah ! je ne peux pas, je ne peux pas..
ANATOLE, qui s’est approché doucement.
Kerven, mon ami...
KERVEN, levant la tète.
Ah! c’est toi. .. (Le repoussant avec douceur.) Laisse-moi... Je ne veux voir personne. . . Pauvre petite Louise... C’est moi qui suis son meurtrier, vois-tu ?... J’ai fait le malheur de tout ce' qui m’approchait, de tout ce que j’aimais. Ma femme, où estelle?... Qu’est-elle devenue?... Je n’en sais rien... ma fille... Ah ! j’ai encore devant les yeux tout son pauvre petit corps se tordant dans les convulsions de l’agonio... Ah! puisses-tu ne jamais savoir ce qu’est la douleur d’un père qui voit mourir son enfant !...
, ANATOLE
Voyons, Kerven, tu es un homme... reviens à toi... du courage... du sang-froid, et je t’apprendrai...
KERVEN.
Du sang-froid... (Riant avec amertume.) Ah! ah! du sang-froid... j’en ai eu, va, tout à l'heure... J’étais un homme, vraiment, en face de celui qui m’a tout pris, âme et bonheur; je te le jure, si tu avais été là, tu n’aurais pas eu besoin de me rappeler, à moi...
Di. iCinogle
GIROFLE, GlUOFLA
ANATOLE
Tu in’elTrayes... Noël?...
KERVEN.
Noël... il ne fera plus de mal à pei*sonne, je l’en réponds. . .
ANATOLE
Oh ! c’est affreux !
KERTEM.
N’est-ce pas que c’est affreux? forcer un homme bon et paisible à devenir une bête féroce altérée de sang , séparer le père de la mère, assassiner l’enfant, car c'est lui qui est le vrai bourreau de ma Louise. Oh I oui, c’est affreux, c’est horrible, c’est infâme!
ANATOLE
Mais il n’a pas assassiné ta Louise, puisqu’elle. ..
KERVEN, l’iiitenompant.
Ne me dis pas cela. Je recommencerais à le haïr, cet homme, tout mort qu’il est.
ANATOLE
Malheureux ! c’est toi qui l’as tué ?
KERVEN
Ce n’est pas moi qui l’ai tué : c’est Dieu ! Nous étions tous deux face à face, froids et calmes comme la justice qui frappe et le courage qui s’attend à être frappé, car il était brave... pied contre pied, le pistolet sur la poitrine, attendant le signal. Dix heures sonnaient; au dernier coup, je lirai... rien! J’avais l’arme non chargée, je me vis perdu. Je recommandai mon âme à Dieu et j’attendis , croyant toutes mes souffrances terminées ; il n’en fut rien. Mon adversaire se reculant d’un pas, et baissant la main : J’ai subi votre feu, êtes-vous satisfait? m’a-t-il dit. Je lui répondis : Non, je ne le serai que quand mon sang vous aura rejailli au visage... Tirez!
ANATOLE, hésitant.
Alors ?
KERVEN.
Alors, il se mit à genoux devant moi, me suppliant à mains jointes de lui pardonner. Je partirai, ajouta-t-il, vous n’entendrez plus parler de moi. — Vous m’avez pris mon honneur, tirez. — J’ai été infâme, reprit-il, ne me faites pas assassin. — Vous m’avez tué ma fille, tirez !