‹ Glaives à deux tranchantsChapitre 18 sur 23 · SERPENTS ET COLOMBES · texte numérisé non relu

SERPENTS ET COLOMBES

« Je vous envoie comme des agneaux parmi les loups.

Soyez 'prudents comme les .serpents, simples comme les colombes. ■

.M.\TTHIEU X, l6.

II est au moins aussi difficile, mes frères, de savoir comment se tenir vis-à-vis de ses semblables, que de savoir que penser des mystères de ce prodigieu.x univers qui nous entoure. Parfois l'on croitqueThomme, placé devant les créations, nest qu'un pygmée en face d'une œuvre aussi gigantesque, mais que, si on le place au milieu de ses semblables, tout s'éclaire et tout se rapproche.

En une certaine mesure, évidemment, cela

se vérifie; mais en maintes circonstances aussi, on a l'impression que le mystère qu'on touche de ses mains est encore plus troublant que celui qui est au delà de votre portée : Le semblable, l'homme, est pour nous un point d'interrogation formidable, une inconnue pleine d'angoisse. Par son action bienfaisante ou néfaste, il entre directement dans notre vie; il imprime sa marque à notre chair, à notre sang, à notre esprit. Et quoique petit et tout près de nous, ce compagnon des routes terrestres, s'il est pervers et méchant, nous cause plus de tourment que le grand mystère qui plane au-dessus de notre destinée. Dans celui-là dû moins, malgré nos ignorances, il nous est permis de voir à travers la Foi, le sourire d"un Père.

Jésus nous a donné un certain nombre de consignes pour vivre et pour mourir.

Quand nous nous demandons ce qui est audessus de nous, ce qui était avant nous, ce qui sera après nous, nous songeons à sa touchante

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parole : « Père, je remeis mon esprit entre Tes mains. » Et mettant dans ce cri filial, qui répète les termes mêmes d'un Psaume ancien, une confiance qui embrasse toutes choses, nous y possédons un viatique éternel. Aujourd'hui, le Maître nous donne une brève règle de vie à emporter dans le voyage temporel. Ce n'est pas une règle réservée à l'apôtre itinérant. Elle est pour tous. Il faut reconnaître que le propos qui précède la règle est tant soit peu pessimiste : Je vous envoie comme des agneaux parmi les loups, n'a rien de flatteur pour la société parmi laquelle on nous délègue. Mais pour réaliste qu'elle soit, la constatation n'en est pas moins véridique, et l'on conçoit l'importance de l'avertissement qui suit : « Soyez prudents comme les serpents, simples comme les colombes. » Quatre bètes s'associent pour instruire les hommes. Les deux premières servent à définir la situation; les deux autres enseignent la manière de s"v tenir.

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Toutes ces expressions sont prises dans le vieux répertoire oriental, où la psychologie, au lieu d'être établie en termes abstraits, comme dans le langage savant de nos jours, se trouvait exprimée par des comparaisons avec les animaux. Cela est tellement indiqué, tellement conforme au besoin de clarté, de précision dont l'esprit a besoin que parmi nous, encore aujourd'hui, ces comparaisons ont cours. « Comme des agneaux parmi les loups » c'est aussi terrible que clair; pas d'erreur possible sur le sens. Nous n'en dirons pas autant des termes colombes, serpents. Et pourquoi? La raison est que. dans la suite des siècles, il arrive la même chose aux mots et aux comparaisons qu'aux hommes. Ils changent à force de durer. On n'est pas un pèlerin sous le grand ciel de Dieu, pendant des années, sans changer de physionomie. Pouvons-nous dire d'un tel : « Ce n'est pas lui; il a des cheveux blancs. Je l'ai fort bien connu, il v a quarante ou cinquante ans;

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ses cheveux étaient roux : La belle raison ! Les couleurs changent. Sous une apparence toute différente,, le roux d'autrefois est le même homme que le blanc d'aujourd'hui ; il n'a peut-être pas changé d'âme, mais il a pris la livrée du temps dont nous sommes tous les tributaires. »

Il en est de même pour les mots. Eux aussi se ressèment des effets du temps. Ils changent de sens en durant. Quand Notre Seigneur a dit « colombe, » sommes-nous bien sûrs que c'est la même chose que quand nous pensons «colombe, » et s'il a dit « serpent, » sommesnous bien sûrs qu'il a pensé la même chose que nous lorsque nous disons « serpent ? »

La colombe nous embarrasse, il est vrai, beaucoup moins. LUe est plus évangélique. La colombe, en général, à travers toute la Bible, est un oiseau sympathique. Nous aimons la colombe de ce premier colombophile appelé Noé. En des temps terribles, où toute la terre

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était submergée par les Ilots, elle fut envoyée de l'Arche, et y revint fidèlement, la première fois sans rien rapporter, la deuxième fois, en rapportant le rameau d'olivier. Ce rameau est resté, pour tous les âges, le symbole de la paix.

Nous aimons beaucoup aussi cette colombe qui. dans le Nouveau Testament, est devenue le symbole du Saint Esprit. De tout temps, aussi aimable pour l'imagination des enfants que pour celle des grands, la colombe est tenue pour une bonne béte. C'est une de ces douces créatures à qui il convient de ressembler et sur qui il convient de prendre exemple. Toutefois nous éviterons de trop fouiller dans le détail. Nous savons que les naturalistes rangent parmi les bestioles les plus combatives, les plus jalouses et les plus querelleuses, ces colombes qui sont un symbole de paix et de simplicité. Elles sont quelquefois compliquées, les colombes. 11 n'en est pas moins vrai que lorsqu'il est dit : « Soyez simples comme les colombes, » cela ne nous

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choque pas. Dans notre esprit, la comparaison opère; nous sommes devant une idée qui ne nous paraît pas contradictoire avec le fond même de l'Evangile.

Mais, lorsque de la même bouche sort cette parole : « Soyez prudents comme les serpents, » alors, — comme lorsqu'on rencontre un véritable serpent, nous éprouvons une surprise, une hésitation nous gagne. Ressemblera la colombe; fort bien; mais au serpent!

Les braves gens ont, de tout temps, été troublés dans leur conscience par cette double consigne. Comme les colombes; comme les serpents, choses non seulement diverses, mais opposées. L'une nie l'autre; comment les associer?

Oh! 11 y a des gens qui l'ont fait sans embarras. Ils ont résolu la difficulté d'associer les colombes au serpent, et c'est de leur cas que je veux vous parler d'abord. Ainsi les peintres mettent un fond noir lorsqu'ils veulent bien

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taire ressortir une forme blanche et lumineuse....

La colombe-serpent. Cela ne nous rappelle-t-il rien? Ces^ jours derniers quelque chose d'analoi,'ue n'a-l-i'l pas été aperçu par les nations contemporaines? Sur les Ilots de cet autre déluge qu'est la guerre, on a subitement vu passer, ailes déployées, une colombe portant un rameau d'olivier. Et les yeux, un instant, ont suivi son vol... vol étrange qui n'était pas celui de la colombe de Noé. C'était celui d'une bataille diplomatique. A son pied, visible de loin, pendait une ticelle. Fausse colombe porteuse d'un faux rameau d'olivier. s\mbolc d'une fausse paix. C'était un dangereux dragon. un affreux serpent déguisé en colombe. De ces oiseaux-là, nous préserve le ciel ! — La colombe- \ serpent, en somme existe depuis longtemps. « L'espèce en est aussi ancienne que malfaisante. Elle habite les milieux où fleurissent la fausseté. le mensonge, l'hvpocrisie. Chacun se méfie du

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serpent. La colombe inspire confiance. Le serpent alors se déguise en colombe.

Rien ne choque le cœur humain dans sa droiture, sa sinci'^rité. comme de rencontrer une colombe qui est un serpent, une créature qui, sous la simplicité apparente de la colombe, cache une âme de serpent, une àme de vipère. Parmi les créations du mal. un des chefsd'œuvre, c'est celui-là. Or. tous ceux qui ont étudié les caractères, fouillé les replis secrets du cœur des hommes se sont détournés avec horreur, quand ils ont rencontre dans la société humaine des êtres apparaissant ornés des plumes de la colombe, avec de grands veux ayant l'air de refléter la candeur, mais l'intérieur plein de l'astuce des vipères. Il y a eu en particulier dans la fausse dévotion — la dévotion égarée, dévo\'ee, corrompue. — une floraison d'hvpocrisie. de noirceur, de ruse infernale. Dans l'art perfide de la calomnie, pieusement inventée pour perdre des innocents, les justes,

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les àmcs droites, jamais personne n'a égalé les faux dévots.

Vous savez que je n"ai pas Thabitude de frapper la poitrine des autres : il faut frapper sa propre poitrine. Et quand je parle de faux dévots, il ne faut pas croire que je parle de ceux d'à côté, ou de ceux de là-bas, ou d'ailleurs. Il faut se dire qu'un très grand danger existe pour toute âme humaine, de transformer ce qu^il y a de meilleur en ce qu'il y a de pire. Une certaine astuce cléricale s'est rencontrée dans toutes les .religions anciennes et modernes, partout avec les mêmes signes et des pratiques analogues. Mais elle a trouvé dans le christianisme dénaturé un de ses plus hideux raffinements. Dans chaque confession, elle prend une forme spéciale et se trouve hideuse partout. Je la trouve détestable partout, lorsqu'elle se sert, pour ses fins, de la Sainte Ecriture. Des passages des Saintes Ecritures qui sont comme autant de moyens d'éclairer son prochain et de le sauver, vous

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pouvez avec art fabriquer des nœuds coulants pour l'étrangler. Vous pouvez, avec une citation habilement placée, essayer de noicir un visage. Colombes-serpents, vous êtes partout la même race que Jésus a stigmatisée. Vous savez, avec un sourire pieusement composé, dire des paroles mortelles. Lorsque vous êtes appliqués à votre œuvre et que, ne vous contentant pas de la méchanceté ordinaire, vous enveloppez votre méchanceté d'une apparence de sainteté, de zèle pour Dieu, pour son Eglise ou pour toutes sortes de choses qui ont l'assenti nient et le res-* pect des hommes, vous voltigez en colombes et mordez en serpents. N'insistons pas, c'est trop triste. C'est ici le lieu de rappeler cette parole de saint Paul : « A cause de vous, le nom de Dieu est blasphémé parmi les pa'iens. » C'est à cause des pratiques de cette sorte de piété frivole et malfaisante, de nos finesses hypocrites; c'est à cause de la caricature qu'elle fournit de la religion, que Dieu et

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la relii,Mon sont parfois blasphémés dans le mojide.

Alors, me direz-vous. comment est-il possible que Notre Seigneur ait prononcé des paroles aussi dangereuses, dont on puisse tirer un pareil usage?

Je vous répondrai ceci : On peut prononcer des paroles de bonté, et le mauvais esprit peut en taire des armes de destruction. Cest une vieille loi de l'humanité, que les paroles aient le sort des instruments et des outils : tout dépend des intentions qui animent l'ouvrier. Les paroles de Jésus n'échappent pas plus à cette loi que celles du commun des mortels. Mais c'est une des grandes douleurs de tous ceux qui ont des idées et les mettent en circulation, de tous ceux qui prononcent des paroles d'un cœur sincère, de voir que, de ces armes loyales et bonnes, quelques-uns font des instruments d'iniquité. Toutefois, pour trouver dangereux le conseil de Jésus : soyez simples

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comme les colombes, prudents comme les serpents, il faut un défaut d'attention au moins autant qu'un penchant naturel à attirer dans la poussière ce qui vient de l'idéal.

Le maître a dit : « Prudents comme les serpents. V S'il avait seulement dit : « Soyez simples. » puis « Soyez prudents, » s'il n'avait pas dit « colombe, » et s'il n'avait pas dit « serpent, » on trouverait cela tout naturel. Mais il n"a pas dit : « .Mordez comme des serpents, » Il n'a pas dit : « Sovez venimeux comme des serpents, » Il n'a pas dit : « Cachez-vous comme des serpents. » lia dit : «Soyez prudents comme des serpents. ■» Et cela va nous guider pour trouver sa pensée vraie. Le serpent — qui a une très mauvaise presse dans l'Ecriture, depuis l'histoire d'Adam et d'Eve, — le serpent, considéré en général, par une sorte d'instinct naturel des hommes, comme un être malfaisant, le serpent a été toujours, aussi bien dans l'antiquité égyptienne que dans l'antiquité grecque et

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dans la psychologie des anciens, considéré comme un symbole de la Sagesse, de la pénétration, de la clairvoyance, de la vigilance, et de la prudence, vertu complexe où se massent, comme en une gerbe, une série de précieuses qualités. Sous cette forme-là, le serpent n'est plus du tout la peste horrible, malfaisante, devant laquelle tous, bêtes et hommes, s'écartent en fuyant. Et si nous considérons sous ce jour la parole de Jésus-Christ, que je veux commenter pour vous, elle est une règle de vie sûre et indispensable.

Il dit donc d'abord : « Je vous envoie comme des agneaux parmi les loups, » caractérisant ainsi le côté périlleux de cette mission. Toutefois, le fait seul que c'est Lui qui les envoie doit rassurer les envoyés. « C'est moi qui vous envoie, c'est là qu'est votre force; vous avez derrière vous la poussée immense, non pas seulement de la parole d'un homme, mais de Celui qui a envoyé cet homme et qui tient le

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monde dans ses mains. Je vous envoie. Dieu NOUS envoie; c'est cela qui sera votre consolation, votre soutien partout. L'esprit même de notre action devra refléter les intentions du chef qui nous donne mandat. Soyez donc simples comtne des colombes. Ne changez pas votre nature, sovez droits, sincères, sans fraude, à cause de Moi qui vous envoie et à cause de Dieu qui m'a envoyé, du Dieu de vérité, du Dieu de justice et de loyauté. Ensuite, soyez simples à cause de vous-mêmes. Xe quittez pas votre caractère, pour la raison que vous allez au devant de mauvaises rencontres. Ne laissez pas déteindre le méchant milieu sur vous. Ne hurlez pas avec les loups. Restez simples et sans fraude; que votre chemin soit rectiligne. Je vous dirai même : Si vous ne l'étiez pas à cause de Moi, et puisque vous êtes mes disciples, si vous ne Tétiez pas à cause de Dieu qui m'a envoyé, ni à cause de vous-mêmes, et de cette fierté que chacun a de garder son carac-

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icrc, vous devriez lètre à cause de ceux vers lesquels je vous envoie. Tous ces loups très ruses, très retors, vous jugeant d'après euxniêines, vous attendront sur les chemins détournés et vous supposeront- des armes déloyales.

La meilleure manière de les combattre, sera d'aller tout droit. Ainsi vous les prendrez au dépourvu. Ils seront déconcertés par votre droiture, comme vous pourriez l'être par leur rouerie. La plus grande (inesse du monde, mise en œuvre par ceux qui ont toutes les ficelles dans leurs mains, n'atteint pas à la cheville de la sincérité. Pareille à la lumière, elle dissipe les ténèbres. Soyez simples!

Soyez simples aussi en gardant la confiance des braves gens qui croient au bien malgré tout. Ne vous laissez pas aller à supposer que toute l'humanité n'est qu'une mauvaise ménagerie peuplée de bètes féroces. Les méchants existent, c'est indéniable, mais il y a tout de même de la beauté, de la bonté, de la ten-

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dresse, il v a de la fidélité: il y a même du sublime dans cette pauvre humanité. Par conséquent, gardez votre confiance, ne vous en allez pas comme des pessimistes qui prennent tout le monde pour des loups. Ne vous en allez pas comme des juges d'instruction qui sont tenus d'être défiants : crovez au Dieu du Bien, caché dans les coeurs d"hommes. Gardezles yeux purs de la colombe qui croient à Finnocence : cela aussi est une force.

Soyez simples encore, de vie, de besoins, de goûts. Vous êtes des soldats, et je suis voire chef. Voyez de combien peu je me contente. Mon royaume ne consiste pas dans le confort de la demeure,, de la table, du vétegient et de tant d'autres choses dont s'embarrasse le monde et que convoitent les voleurs, ces loups toujours à l'affût. Imitez votre Maître et, comme lui. bornez vos désirs à peu de chose. Que votre bagage soit léger; votre marche en sera plus ferme, et vous saurez mieux vous défendre.

Soyez simples.... Mais soyez prudents, et par là j'entends vigilants, sur ^•os gardes, sans cesse conscients du risque qui consiste, pour l'agneau, à vivre à la portée des loups.

Kt voilà ce qu'on ne pourra jamais nous recommander assez, l'ne simplicité qui ne serait pas accompagnée d'un sens éveillé, perspicace et, disons le mot, d'une dose légitime d'intelligente méfiance, livrerait son homme à l'ennemi.

Une multitude de braves gens ont été exterminés, parce que la candeur de leur cœur était, non pas trop grande, mais trop désarmée. On ne peut pas être simplement colombe, sans cela les vautours et les loups vous enlèvent comme une proie facile. Il faut savoir où l'on est, à qui l'on a atfaire, ce qu'on risque. Colombe blanche n'est pas synonyme de oie blanche. Un brave homme n'est pas un homme qui ne se doute pas qu'il v a des méchants. Un brave homme, c'est un homme

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qui croit au Bien, mais qui sait qu'il y a de la canaille et qui en connaît les allures, comme le berger celles des loups. Jamais personne n'a eu le regard plus simple, plus droit, plus franc que Notre Seigneur Jésus-Christ ; mais jamais non plus personne n'a discerné plus sûrement ni plus rapidement que lui, les divers échantillons plus ou moins tarés de l'espèce humaine. L'hypocrisie n'avait pas de secret pour Lui ; il perçait à jour les louches manœuvres.

Les habiles et les perfides se sentaient soudain surpris dans leurs machinations, et stigmatisés par une de ces paroles qui font voir qu'on ne vous trompe pas. Mais parmi les ombres noires et les traîtrises qui rôdent, Jésus est demeuré blanc, d'une impeccable blancheur.

Voilà ce qu"il faut faire pour ne pas compromettre la marche du Bien dans le monde, non pas seulement à cause des loups, à cause de tout le mal qu'il y a dans le monde, de tout ce qu'il y a de cruauté, d'hypocrisie auxquelles

nous serions livrés comme des êtres sans défense, mais à cause, en général, des faiblesses de la nature humaine. C'est une tristesse d'être obligé de reconnaître que la plupart des hommes, même ceux qui ne sont pas des loups, ne supportent pas qu'on soit vis-à-\is d'eux simplement un agneau ou unecolombe. Immédiatement, — si l'on n'est que cela, — on encourage les mauvais instincts, on réveille l'ingratitude qui sommeille. Si vous êtes des hommes de bien, prenez donc garde, pour que la bonne graine que vous semez dans les cœurs ne lève pas comme une ivraie michanie et mauvaise et pour que, en faisant le bien, vous n'induisiez pas en tentation ceux à qui vous le laites.

Tous les jours on corrompt ses propres enfants. 11 y a des parents qui sont tellement bons, qu'ils le sont trop et que, finalement, ils en arrivent à se dire : «Gomment est-il possible qu'avec tant de tendresse, de dévouement, de

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fidélité, un si bel exemple que j'ai donné à mes enfants, ils soient si durs pour moi. qu'ils marchent pour ainsi dire sur moi?'* » Vous ne vous êtes pas assez fait respecter, vous navez pas été assez serpent, je le dis dans le bon sens du mot. A quelques-uns surtout, à ceux qui sont très bons, très doux, il faut répéter cela; autrement ils s'exposent à descendre au rang d'un agneau qu'on immole ou dune colombe qu'on maltraite.

Ceci est une règle, non seulement chez soi, dans sa propre maison, mais aussi au milieu de nos amis. Quel que soit l'ami et quelle que soit la sûreté de nos relations, cet ami est un homme, il appartient à l'humanité; il a ses faiblesses. La simplicité est une des formes de la bonté. Mais ime bonté trop di\inemcnt simple n'est bien comprise que par les âmes d 'émte. Pour les autres, il est nécessaire de s'entourer de quelques précautions. Trouvez donc des moyens appropriés pour faire apprécier votre

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alTection, ne serait-ce que par la manière même dont vous savez donner et retenir.

Nous en venons à une autre remarque. Vous ètes-vous quelquefois doutés que la charité à l'égard de vos plus proches, et par exemple dans Tcducation de vos enfants, comportait une vigilance sérieuse? S'en tenir aux apparences, aux surfaces, c'est manquer à son devoir, Soyons, avec nos enfants d'une paternelle et maternelle confiance. .Ne soupçonnons pas le mal chez eux. mais rappelez-vous que le mal existe et peut les guetter, les atteindre. Tout en leur faisant crédit, en les traitant comme de braves gens à qui l'on épargne l'injure de supposer qu'ils vous cachent quelque chose, trouvons des moyens pour savoir ce qui se passe en eux. Aimons-les assez pour désirer le savoir. De même qu'il est prudent de les ausculter de temps à autre ou de leur regarder la gorge, il est indispensable de les ausculter moralement. Il n'y a aucune indiscrétion à se renseigner

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sur leur for intérieur. Ne craignez pas de les froisser. Celui qui les aime assez pour sassurer de leur état profond, conquiert le plus sûrement leur affection et leur confiance. Parents, sachez voir clair dans l'àme de vos enfants!

Chefs, sachez voir clair dans l'esprit de vos subalternes!

Pourquoi tant de gens, ne savent-ils pas commander? Ce n"est pas parce que ce sont des chefs méchants, arrogants, qui méprisent leurs subordonnés, mais c'est parce qu'ils n'ont pas une idée suffisante de ce qu'il faut de fermeté, de dis.cipline, d'amour de l'ordre et de contrôle sûr. pour se faire obéir avec scrupule en même temps qu'on se fait aimer et respecter. Jamais on n'est longtemps estimé par qui ne se sait pas surveillé avec intelligence, qui peut-être vous trouve naïfs, candides à l'excès. Le manque de vigilance, de circonspection, de flair est un grave défaut. La confiance ne reste une vertu, que si elle est clairvoyante. Aveugle, elle est un

vice. Vous avez beau avoir des iiommes de confiance, ne cessez pas d'être serpent, c'està-dire d'être prudent. V^ous pourriez faire du mal à votre homme de confiance et à vousmême.

Souvenez- vous-en, non pas seulement dans vos maisons de commerce, mais dans le commerce général entre les hommes. Dans le spirituel comme dans le matériel, jamais « la fonction de contrôle » ne doit être abolie. Autrement, c'est la préparation des abus, le désordre, le laisser-aller, et peut-être pis.

La vie publique, elle aussi, repose tout autant sur la vigilance que sur la confiance. Dans une démocratie, par exemple, comment voulez-vous que le bien général se maintienne en équilibre, si le peuple, la masse, les électeurs, sont colombes jusqu'à la confiance aveugle dans ceux qui gouvernent? Il est essentiel de s'assurer que celui qui nous conduit voit plus clair et connaît mieux le chemin que nous; autrement

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c'est la destruction de tout ordre public : des aveugles conduisant des a\eugles.

La vie vraie se compose de ces deux catégories d'éléments : sincérité, bienveillance, confiance: puis : soin, vigilance, qui s'appelle quelquefois méfiance — il y a une bonne méfiance.

En méditant beaucoup sur cette parole de Notre Seigneur Jésus-Christ, je me suis rappelé une chose qui peut être pour nous une sorte de symbole et d'exemple. Avez-vous jamais vu un cygne marcher? Cet oiseau merveilleux, si beau quand il vole, ou quand il nage sur l'eau, de quelle triste maladresse n'est-il pas affligé, quand il veut marcher par terre! Cela tient à ce qu'il n'est pas assez solide sur ses pattes. L'oiseau qui a le plus d'envergure, qui finit par s'élever jusquà la hauteur des aigles, a besoin, tout de même, quand il touche terre, de pouvoir y marcher. Même ces pauvres pattes du cygne, qui ne lui servent pas beaucoup à cou-

rir, il en a besoin pour s'envoler. Aucun oiseau, ni hirondelle, ni pétrel, ni roitelet, ne peut prendre son vol sans faire appel à ses pattes. C"est avec leur modeste, mais indispensable concours qu'il prend le premier élan. Quand les oiseaux se tiennent sur une branche, au moment où ils s'envolent la branche s'abaisse parce qu'elle a formé ressort sous la pression des pattes. Pour partir, l'aile a besoin de la patte. Oui, cette chose idéale qu'on appelle une aile, qui nage dans l'?zur, qui s'approche du soleil, a besoin de cette chose humble et terre à terre qu'on appelle la patte. Quelle haute leçon de vie dans cette mécanique! L'homme, pour bien vivre, a besoin d'être à la fois outillé pour fouler la terre ferme de ses pieds et pour déplover ses ailes. Les deux sont nécessaires. Il faut une tendance vers en haut, un élan idéal ; mais aussi — si vous ne voulez pas devenir la proie de tous les pièges, la victime du moindre imprévu, — sachez descendre des hauteurs et

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vous mouvoir sur terre. Organisez lalliance entre ce qu'il y a de plus élevé et ce qu'il y a de plus humblement pratique : l'aile et la patte. L'équilibre en toutes choses se ramène à des qualités contradictoires, s'harmonisant entre elles. Et nous revenons à la colombe et au ser^ pent.

Dans la passe émouvante où se trouve actuellement notre pays, nous n'avons pas seulement besoin d'un bel idéal et d'une lo}'auté complète, nous avons besoin aussi d'une grande vigilance, de savoir pratique, de clair discernement, l^ue chacun à son poste puisse développer en soi les qualités qui répondent à cette exigence. Nous ne pourrons jamais, réussir simplement avec de l'enthousiasme et une superbe confiance dans une belle cause. Il faut encore mettre au service de cette confiance

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toutes les ressources modestes, appliquées heure par heure, d'un esprit perspicace, attentif aux risques comme aux occasions favorables.

Autrement, ce qu'il y a de plus magnifique peut échouer sur un détail que des hommes de courte vue auront considéré comme misérable. Rien n'est petit. Le panache du plus superbe chevalier, représentant la cause la plus magnifique, peut être compromis, parce qu'il n'a pas été prêté une suffisante attention aux clous des sabots de son cheval. Un pied mal assuré, un faux-pas, et la monture, qui n'est qu'une pauvre brute, peut compromettre le cavalier, bien qu'il soit peut être un génie, quelqu'un de qui l'action résume celle d'un peuple entier et qui porte tout un avenir suspendu à sa destinée. Amen !

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