‹ Glanes et javellesChapitre 51 sur 78 · TABLEAU DE PARIS · texte numérisé non relu

TABLEAU DE PARIS

Elles vont lentement et comme automatiques" Sur la chaussée, au centre, ambulantes falcons, Et glapissent à contretemps, l'œil aux balcons, Des airs gais mais dichromatiques,

Ce sur quoi les sergots n'ont rien à dire, car Riche ou pauvre, et, cela, dès l'aube au crépuscule, La rue est libre quand il circule. — On circule, On va même à Madagascar!

Est-ce leur faute si, fier de sa Normandie, Et désireux d'aller la revoir en dormant, La romance leur vaut les deux sous du Normand, Et s'ensuit-il qu'on les mendie?

Qu'elles dissonent, soit. D'ailleurs, qu'en savons-no Celui qui les entend a seul la bonne oreille. Si leur musique au cri de la scie est pareille, Voir : gonagre, goutte aux genoux.

Ne vous monte-t-il point d'en bas comme un outrage Ce concerto, rythmé par des toux de marmots, Que donne à la pitié bourgeoise, toute en mots, Le chœur des femmes sans ouvrage?

Sur un de profundis mis en alléluia Braver sa destinée en chantant sa détresse Comme l'amant trahi loue encor sa maîtresse, Quel « cri de Paris . celui-là!

L'an dernier, une vieille, - elle doit être morte, Faute du cor dont son talent était frustre, Soufflait dans un rouleau de journal illustré Des airs de chasse sous ma porte.

Plus fière encore, une autre, intraitable aux secours Qu'il faut solliciter pour qu'on vous les accorde, Traîne, outre un chien sénile et teigneux à la corde, Ses deux fillettes dans nos cours,

Et son fausset nourrit trois bouches et la sienne Librement/Le chien veille aux gosses qui, nu-pieds, Gourent de-ci de-là dans la boue, aux papiers Qu'on leur passe par la persienne.

Poète, c'est ta sœur, celle des carrefours, Le type parigot de Faîtière pauvresse, Bacchante de ce vin de douleur dont l'ivresse La soûle un peu plus tous les jours.

Que va-t-elle chanter? Pas d'erreur, comme Homère Ses dieux, lâché par eux, l'épouvantable amour, Cause et sujet de tous ses maux depuis le jour Où le baiser la rendit mère.

Regarde tes petits, malheureuse, et tais-toi!

Tuberculeux, voilà les fruits de ta romance!

Bergère, le veux-tu, dis, qu'elle recommence

Ta pastorale avec le Roi?

Mieux vaut, puisque pour ça tout se fait auditoire, Le pont -neuf crapuleux et niais des beuglants Où cet hymne à tout faire, aux vieux défis sanglants, Dont l'usage est contradictoire.

« Aux armes !... » Pauvre femme ! On s'en querelle en vai Mais pour moi, je ne puis entendre sans malaise La veuve d"un soldat chanter la Marseillaise Ni d'un ivrogne le bon vin.

Mais de son répertoire enfilé dans la brume Reste le numéro fatal et l'air d'adieu, La chanson du Printemps, saison qui n'a pas lieu, Et qui n'est qu'un rêve du rhume!

C'est fait. Elle s'en va d'un pas stoïcien Sans même regarder si la recette est belle, La chiffonnière d'art qui vit de sa poubelle Elle, ses mômes et son chien.

LE VAGABOND

C'est pour les bonnes gens que ce conte est écrit,

L'an huit cent quatre-vingt-quatre avant Jésus-Christ A Sparte, où sa puissance était déjà très forte, Lycurgue, assis, un soir d'été, devant sa porte, Pour ses chers Doriens aux cerveaux paresseux, Laconisait les lois de Minos, fils de Zeus. C'était le temps qu'il en dotait Lacédémone.

Un aveugle parut qui demandait l'aumône.

1 72 LE VAGABOND

— Entre, dit le légiste et mets ici ton nom.

Mais le pauvre écarta la tablette, fit non

Et tomba, triste et las, sur un banc de verdure.

La législation de Sparte était très dure Pour les errants marqués de famélisme au front, Et voulait que d'abord on en signât l'affront Sur le livre de ville au tableau d'industrie.

— D'où viens-tu, dit Lycurgue, et quelle est ta pati

— La route. — A quel travail as-tu perdu les yeux?

— A voir sur le soleil passer l'ombre des dieux.

— X'as-tu point de métier ? — Si.— Quel est-il ? — Rapi

— L'Olympe les condamne à l'éternel exode; Poursuis donc ton chemin et va, selon sa loi; Notre gouvernement n'a pas de pain pour toi.

Et l'aveugle, rebelle à l'usage servile,

De son bâton tremblant s'en alla par la ville.

Or sur la place, où, pour une drachme de fer, Tout convive avait place au repas en plein air

LE VAGABOND 1^3

Dont Lycurgue imposait les agapes frugales

A la communauté des classes inégales,

I/éphore mesurait au ras de l'entonnoir

A chaque citoyen son lot de brouet noir.

Pour la boisson, c'était l'eau de neige que jette

A l'Eurotas, aimé des lauriers, le Taygète.

Le mendiant en but dans le creux de la main

Le peu qu'en retenait ce bol de parchemin,

Puis, debout, il cria : — Qu'on me prête une lyre!

Mais à Sparte, où déjà l'on ne savait pas lire,

Personne n'eût osé gaspiller de l'airain

A ces jouets d'enfant ou de jongleur forain.

— Tu chercherais en vain l'outil en Laconie,

Rirent-ils, où la femme est close à l'harmonie

Et ne se plaît qu'aux sons du choc des boucliers,

Et tombes comme Orphée entre des sangliers.

Ton art est bon pour ceux que le printemps énerve

Et qui tressent des fleurs à l'arbre de Minerve.

— J'ai faim, dit l'homme.— Alors entonne la chanson

De guerre que reprend sans lyre, à l'unisson,

Le pœan Spartiate, impatient d'entraves,

Et qui n'a d'autre luth que le poumon des braves.

LE VAGABOND

Ainsi parla Féphore adossé sur un fût De colonne rostrale — et l'aède s'en fut Car il ne savait pas chanter avec la plèbe.

Exilé de la ville, il alla vers la glèbe

Où sont les serfs et les ilotes ingénus.

Et voici que la nuit s'épand des monts chenus

Comme un lac stygien débordé de sa digue

Et que l'aveugle errant, abîmé de fatigue,

Auprès de son bâton qui lui défaut, s'abat

Et, les bras ramant l'air, roule sur le grabat

De l'un de ces fumiers de loques et d'ordures

Que la pluie et le vent poussent sur les bordures.

Cette litière infâme avait un hôte, un chien

Galeux, étique, mais libre et stoïcien,

De ceux que par terreur de la rage on assomme,

Qui retournent au loup par hantise de l'homme.

Il décharnait une volaille prise au vol

Dans un temple du dieu du commerce et du vol,

Riche en présents pieux. Expert de la famine,

Un gueux reconnaît vite un poète à la mine;

Il vient à lui, lâchant son souper criminel,

Le ranime d'un tour de langue fraternel,

Et l'invite — quand il veut plaire, le chien jappe -

A lui faire l'honneur de partager l'agape.

LE VAGABOND

Et le chantre d'Argus caressa le bandit;

Puis, quand il fut repu, voici ce qu'il lui dit :

— Chien qui vas, comme moi, sans vouloir te soumettre

Aux lois, sinon des dieux, m'acceptes-tu pour maître?

Je suis celui qui fait connaître les héros

A leurs fils et mon nom d'aède est Omeros.

La tâche est rude et la mission délicate.

Si tu m'es détaché de la meute d'Hécate

Que j'entends aboyer dans l;éther obscurci,

Salut à qui t'envoie, à toi, frère, merci.

Viens, nous courrons l'Hellas de fontaine en fontaine,

L'un, la cithare aux mains, l'autre aux dents la patène,

Et nous vivrons, sans vols et sobres, des fruits mûrs

Qui tombent des figuiers dans l'herbe au pied des murs.

Mais le cabot se mit à rire de la queue. Spartiate, il aimait sa ville et sa banlieue* Et docile au destin qui l'avait fait larron Il n'en était pas plus honteux que fanfaron Et subissait un sort dont la chasse est la règle. Le lièvre ne dit pas : « Tu me voles! » à l'aigle, Ni les mouches à l'aiaignée. Être un voleur, Ne pas l'être, dilemme à ses yeux sans valeur, L'aumône seule est basse et signe sa roture. L'animal mendiant n'est pas dans la nature.

LE VAGABOND

— Et revenant aux os. il lui montra d'ailleurs Que les poulets sacrés lui semblaient les meilleurs.

— Adieu donc, fit le barde et, ramassant sa gaule Sur la route, hissant son bissac à l'épaule, Et les pieds rafraîchis dans les eaux du torrent, Le fou de Zens reprit sa marche d'aberrant Dont le pas est rythmé par le vers héroïque.

La Grèce antique était comme une mosaïque D'états divers, bornés par des monts belliqueux. D'Achéens rudes, fiers et plus escarpés qu'eux Que l'étranger ne traversait que sous escorte. Comme on fait à son hôte une conduite accorte, Le chien avait suivi l'aveugle jusqu'aux lacs Dont les gouffres sans ponts et les rives sans bacs Limitent Sparte. — Ici ma mission s'arrête. Argos. — Un autre chien parut sur une arête, Sorte de Lycaon grandi par le brouillard Et le Laconien lui remit le vieillard.

L'Argolide franchie, un autre, plus étique Encore, le guida jusqu'au seuil de l'Attique Et, malade de faim, les rites accomplis, Se coucha sur sa robe et mourut dans ses plis.

LE VAGABOND

— En Attique, où tous les foyers ont une lyre

Pendue au gré de ceux qu'agite son délire,

Il alla seul parmi les enfants ébahis

Auxquels il racontait les gloires du pays

Et l'éternel honneur de ses grands capitaines,

Et c'est ainsi qu'Homère arriva dans Athènes,

L'an huit cent quatre-vingt-quatre avant Jésus-Christ.

C'est pour les bonnes gens que ce conte est écrit.

A Colette Willy,

Répondez, avez-vous les portraits de vos chiens?

■L'honnête homme est celui qui garde ceux des siens;

L'oubli d'un pareil soin me gâterait un Gœthe;

Point de chasseur devant l'Éternel sans sa meute.

Tous les miens, encadrés dans la bordure d'or

S'alignent en famille aux murs du corridor

Où, pareil à Ruy Gomez, je les présente

A mes hôtes et dis leur histoire plaisante.

— Messeigneurs, vous voici devant de nobles gens,

Aussi braves que vous et plus intelligents,

Qui m'aidèrent en tous les combats de ma vie,

Je les tiens, quoique morts, pour vifs et vous convie

A saluer en eux la vertu sans faux pas Des seuls bons compagnons qui ne trahissent pas. Celui-ci fut Bistu le deuxième, qu'on nomme Bistu Bis, quand du verbe on veut être économe, Car le verbe étant d'or, le mot est de rubis. Je vous présente donc le vaillant Bistu Bis, Écossais d'origine et terrier de lignée. Sous le plafond frontal il eut cette araignée : L'honneur. Il en rendait là-dessus même au Cid, Car, Rodrigue français et digne de tout lied, Il tint ce coup, où nul Amadis ne lui dame Le pion, de mourir de rage pour sa dame. Pour le reste, c'était un prodige d'humour, Mais il ne badinait jamais avec l'amour.

— Qui me dira pourquoi l'homme a cette lubie De réserver aux chiens ce nom d'hydrophobie Qui sied sans privilège à tous les buveurs d'eau Dont l'Arche de Noé fut le commun radeau? Sous des titres divers, la fureur est pareille. Malheur au sexe auquel l'autre ferme Foreille Méchamment, on en meurt, même à l'heure qu'il est,' Dans celui qui détient tous les records du laid, Soit le mâle. Dans l'autre, moins, et j'appréhende Que le seul Malabar y sauve la légende.

— Oyez comme il rendit à notre père à tous Cette àme qu'il suspend aux cils de nos toutous

Comme aux ceps de la vigne il suspend les mésanges Et qu'il fait de l'azur dont sont pétris les anges, Car ayez, avant tout, le soin essentiel De bien considérer que cette âme est au ciel.

— Il aimait, comme on aime à la saison des roses, Étrangement. Ce sont d'estivales névroses

Bien dites de : la canicule et qui, souvent, Pour un parfum lointain reniflé sous le vent,

— Odor di femina, soupire Mercadante, —

Leur ouvrent sans pitié le même enfer qu'à Dante. Ils partent, ils s'en vont et ne reviennent plus, Ou, s'ils reviennent, c'est noirs de boue et perclus Des quatre membres, la langue hors des babines, Autres Sabins vaincus au combat des Sabines. Le chien, ami sans pair, est amant sans égal. L'illégal a pour lui l'anneau du conjugal; Intégral Abélard, tout lui fait Héloïse. Mais le Dieu qui tantôt illumine un Moïse Et d'autres fois affole un Charles Six au Mans, Vint à frapper du coup de foudre des romans Le pauvre enfant nourri de sucre dans l'ouate Et plus chaste que nonne en sa cellule coite. Elle apparut, déterminante vision, Au temps, vous dis-je, où les rocs sont en fusion. C'était l'une de ces beautés des classes riches Qu'au siècle de Brantôme on nommait des : levriches

Dans leurs rêves de clercs et de basoehiens

La levriche est, d'un mot, la duchesse des chiens,

Or il était saute-ruisseau chez un poète.

Il la vit et d'un bond fut hors de sa couette.

C'est ainsi que la blonde est la perte du brun!

— « Adieu, maître. — Où vas-tu ? — Demande à Malte-B

En avant! Dieu le veut! Excelsior! Plus outre!...»

Et, brusque, il m'envoya, sur ces mot s. faire Fyoutre.

Tel, vers Cynapolis. son ancêtre Anubis

Courait sur les talons dTsis. tel Bistu Bis

En sa rage, déjà de l'autre avant-courrière,

Fouriériste éperdu vole vers la fourrière.

La duchesse, malgré qu'il fût beau cavalier,

Refusa vertement de se mésallier

Et mon clerc sut bientôt que l'altière levrette

En lait d'œuvre de chair s'en tenait à l'œuvrette. ~'

Jamais dans Ferumore ou bien dans Mayne-Reid,

Sauvage en mocassins ne mena pareil raid.

Il vit de> patelins où semblait se distendre

Le cadastre indécis de la Carte du Tendre;

Véronique au balai traînait son Albertus.

Enfin, dans cette crau, la plaine des Vertus.

Un combat dont la sienne était l'âme et la proie

De soixante rivaux fut le siège de Troie,

Où. saint Denis aidant, un dogue aux dents d'airain

Triompha. Le terrier resta sur le terrain.

Il dit vrai, ce Bismarck, la Force est la maîtresse Du Droit; le vert laurier, c'est elle qui le tresse Sur tous les fronts, et même en amour, où le prix Est pour le plus robuste et non le plus épris. — Chou blanc dans un périple à laDumont d'Urville, J'affichai mon ennui sur les murs de la ville. La récompense au ciel étonna Montyon.

Le cours du vil métal est-il en question S'il s'agit d'arracher un frère à la Gorgone? Un Polynice même y trouve une Antigone. Il avait son collier, espoir suprême. Enfin Dieu me le rendit dans la hotte d'un biffin.

— «C'est toi! » — Mais jene lusà ses yeux de pervench Que l'idée à jamais fixe de la revanche.

— « Bois, mange, dors au moins, la nuit tombe, il fait noir. Il buvait, mais c'était son sang, ce Beaumânoir,

Et, comme on imagine un Tourville, à la Hogue, Insultant à l'Anglais, il aboyait aa dogue. Se venger ou périr. Mais le retrouver, où? Aux portes du hasard le vent met le verrou, Et puis un dogue avec cent dogues s'assimile;

— « Es-tu bien sûr de le reconnaître? — Entre mille. » Et comme je doutais, l'enfant n'insista point,

Le mois tomba de l'urne. Un dimanche, aurond-point Des Champs-Élyséens, ghetto de la richesse, Dans un jardin d'hôtel il revit la duchesse.

Oh! que la grille est lâche au mur de la villa!

Il s'assit et me dit qu'il voulait mourir là.

Et qu'il lui pardonnait et qu'il 1" aimait encore.

Hélas! un chaperon fit rentrer la pécore

Et. vouant au décès cette dame d'atours.

Tel un Poliorcète escalade les tours,

Et tel encore Oreste engueule l'Erynnie,

Bistu remplit les airs de sa plainte infinie;

Il s'agrifïe aux parois, il s'étrangle aux barreaux

Et tient superbement tête aux dieux, ses bourreaux.

En vain des gardes d'huis à métier de cerbères,

Comme on chasse au chacal au pays des Berbères,

Du buisson des bouleaux à la hampe emmanché

Le refoulent aux cris du peuple endimanché,

Il est de bronze aux coups et de marbre au blaspl

Sa Galatée y voit un nouveau Polyphème,

Les gens autour de nous s'éparpillent hagards

Et mettant tout son cœur dans ses derniers regards,

Moitié pour son ami, moitié pour son amante,

Il tombe entre mes bras la mâchoire écumante :

— « Tout est fini, tu peux me chanter, je suis mort. »

Puis, croyant m'embrasser, je le jure, il me mord.

• — En ce temps-là, messieurs, notre art vétérinaire

Battait la farandole en franc tambourinaire;

En quête du sérum en son nom contenu,

Le Bon Pasteur des chiens n'était pas advenu;

Seule Maisons- Alfort, et non sans ladrerie, Leur ouvrait les casiers de sa maladrerie; J'y portai mon malade à la pointe du jour, Mais il ne voulut pas guérir de son amour, Et le laissa trancher par la Parque rabique. Ainsi s'efface un trait sous la gomme arabique.

— Et moi? Rassurez-vous : Mithridates innés, Du mal d'Éros, les vers nous en ont vaccinés.

— Canophiles chrétiens, vous que le Messie aime, Vénérez ce portrait de Bistu le deuxième.

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