‹ Glanes et javellesChapitre 68 sur 78 · PETITE LUSIADE · texte numérisé non relu

PETITE LUSIADE

A mon ami l'explorateur Foncière.

Il était un jour cinq marins

Qui se'Jlanquaient des tours de reins

A chercher sous les romarins

Une mine aurifère; Survint sur son yacht, dans le flux, Un riche aux propos melliflus Qui leur dit : — « Ne trimardez plus, « Montez à bord, j'ai votre affaire.

« Pouvez croire ce que j'en dis :

« Je suis le roi des sucs candis; « Saisissez la balle tandis

« Qu'elle bondit, mes braves:

« Plus rente que Madame Astor, « Dans le pays d'Adamastor, « J'ai sur mon feutre de castor « Une couronne en betteraves, »

Parjm joli vent nord-nord-est, Les voilà donc partis de Brest Sur ce navire dont le lest

Était de sucre en poudre, Où ces Bretons encliifïrenés En des balthazars effrénés Se piquèrent d'abord le nez Comme avec la machine à coudre.

Or, en débarquant dans un lieu Qui s'étendait autour d'un pieu, Ne tombent-ils pas au milieu

D'un paradis biblique Où l'on voit notamment courir Des caïmans près de mourir Qui se mangent pour se nourrir Tout à fait comme en République.

— a Voici ma ville de Troja, Vous êtes arrivés. » — « Déjà? » — Et le chorus interrogea

Des dix yeux les broussailles.

— « Du plant de manches à balais, Les environs ne sont pas laids.

Mais où donc, Sire, est ce palais Qui doit être votre Versailles?

— A vous la pose, citoyens, De ses premiers murs mitoyens:

Moi, je casque, j'ai les moyens;

Voici vos cinq truelles.

Pour vous, chez mes tabellions.

J'ai déposé cent millions...

Mais j'aperçois quelques lions. Je cours guérir leurs écrouelles.

Mais quand, sous ce prétexte amer, Ils le virent gagner la mer Où se dandinait son steamer,

Cinq longs uts de poitrines Lui vocifèrent Fexaudi D'un tel haro sur Lebaudy.

Qu'il en reste plus esbaudi Qu'un condor chu dans des latrines

— Qu'ont-ils à m' engueuler ainsi?

J'ai des affaires au Rainey.

Je comprendrais leur chagrin si

Je leur faussais parole.

L'Afrique est le pays des ors.

Je les y laisse si j'en sors; A défaut des futurs trésors Qu'ils y sèment de rescarole!

Pendant ces propos plus que fats.

La nuit tombe et les cinq calfats Ont reniflé dans les alfas Privés de réverbères, D'abord une, puis deux, puis trois De ces peuplades sans octrois Qu'avec leur accent montmartrois Les zouzous nomment des : Berbères.

A leurs cris de chacals en rut, Fin détracteur du « qu'il mourût Le raffineur de sucre brut .

Saute dans sa gondole Et de ses vergues prend un ris Sur le vent qui mène à Paris, Laissant les marins ahuris Dont le mont Atlas se gondole.

Durant quatre mois, jour pour jour, Ils mûrirent en ce séjour Sous la lampe sans abat-jour,

Nourris, c'est authentique, Des aragnes de polypiers Qui vous embobinent les pieds Et sont proprement les tripiers Des sirènes de l'Atlantique.

Aussi fûtes que Pathelin, Les touaregs du patelin N'en laissent à nul châtelain

Comme amphitryons — voire Que pour nous rendre à nos estants Ils font des prix ébouriffants A peu près, en dents d'éléphants, Celui d'une Côte d'Ivoire.

— Tu la leur fais au négrier, Soufflent-ils au Grand Sucrier, C'est trois cent mille, et sans crier,

A prix de félonie.

Mais déjà dans le Canada, Sur une invincible armada, Le singe, en proie à son dada, Fondait une autre colonie.

A toi, la France, mêle-t-en!

Et sans plus notre Pelletan Lance au pape mahométan

Un « sans fil » à la glace, Puis expédie à mes gorets Le bon capitaine Jaurès.

Pour ma part, c'est ce que j'aurais, Et vous aussi, fait à sa place.

Du parafe de son canon

Par les six lettres de son nom,

Il signe son sine quâ non

Aux farceurs de la brousse Qui pensent entendre, plus courts, L'un de ces fulminants discours Auxquels son cadet a recours Pour flanquer aux bourgeois la frousse.

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Sur l'élément cher à Vénus, Les cinq Bretons sont revenus, Réveillés de leur rêve et nus Comme le ver de terre, Même qu'ils jurent par saint Paul — En latin, on dit : œdepol! — De ne réintégrer Paimpol Qu'après une escale à Cythère.

Oyez de ceci, sauf erreur,

Qu'il faut, pour se faire empereur,

La Joséphine, une Terreur,

Le don et naître en Corse, Et qu'il vaut mieux, au baccara, Tirer le neuf qu'au Sahara — Le plus bel ara n'est qu'ara — Son bec d'entre l'arbre et l'écorce. 1

Corot, Millet, Puvis, Henner,

A l'atelier comme en plein air,

Campés sous bois, pendus aux cintres,

Au siècle où les meilleurs métiers

N'ont bannière que d'émeutiers,

Les gueux heureux ce sont les peintres.

248 UNE HEURE DE VIOLON d'iNGRES

Ce fait carrément établi,

Viens, Muse, lâchons l'établi

Où, soûley encre, tu titubes,

Allons prendre aux champs roucouleurs

La forte cuite de couleurs

Que nous verse l'argent des tubes.

J*ai la boite, prends le pliant.

Indemne du moindre client Qui devant mon art s'agenouille, Institut, je suis ton valet, Et je pique mon chevalet Partout où chante la grenouille.

Peu m'importe que le motif Soit ou ne soit pas émotif; C*est une de mes maladies, Que je tiens de Monticelli, t De laisser au Botticelli Le goût d'attendrir les ladies.

UNE HEURE DE VIOLON D'iNGRES 249

J'estime qu'un carré de choux, S'il ne rend en vers qu'un Berchoux, Peut donner à l'huile un Corrège, Et qu'il n'y faut que le talent, Celui qu'on prouve en l'étalant Gomme un beau danseur sans chorège.

Quel jour pour un carpe dieml Il est du lapis dont Ziem Azuré sa Venise rose!

Palette claire de Monet Que notre Manet ramonait, Viens en aide à mon amaurose.

— Plus un pas, Muse, arrêtons-nous.

Elle est à tomber à genoux, Cette ferme au bord de sa mare, Avec son chaume purpurin Et ce rembrandtesque purin Où le char d'Apollon s'amarre;

J'ai déjà vu ces peupliers

Rangés comme des Templiers,

La lance aux pieds, et cette haie

Qui dentelle de linges blancs

Ses dessous, comme on dit, troublants;

C'est mon Van der Meer de La Haye.

Pour les ombres jamais de noir, J'en ai fait 'serment à Renoir, Et pas même de brun madère.

Plus souvent, pour plaire à Bonnat Qu'un luministe s'abonnât Aux fonds où le bitume adhère !

Comme le vin d'or des houblons, Par principe, mes bruns sont blonds Et mes blonds font rougir le cuivre ; Aussi, quand j'applique, au jugé, La forte doctrine que j'ai, La Nature a peine à me suivre.

UNE HEURE DE VIOLON D'iNGRES 251

Si ma ferme n'est pas d'aplomb, C'est la faute du fil à plomb.

Elle est en sus mal mise en cadre ; A les regarder de trop près, Mon clocher a l'air d'un cyprès Et le village d'une escadre. ,

Mais ils vibrent dans le lointain

Gomme en une glace sans tain,

Tels des noyés vus d'un" scaphandre,

Grâce à des mauves vraiment fous;

Donc, pour le reste, je m'en fous,

Je peins pour peindre et non pour vendre.

Mes tons, je l'accorde, ont entre eux Des rapports plutôt désastreux.

Mais quels ciels dignes de louanges!

Leur saphir a de telles~eaux Qu'on peut y lâcher des oiseaux, Des ballons et même des anges.

Pour ces vapeurs qui font pleuvoir, Encore faudrait-il en voir Gomme Verlaine, qui les clame ; A moins d'être un sale truqueur, Peint-on des nuages par cœur Lorsque l'on n'en a pas dans l'âme?

Mon triomphe, c'est le rocher, Une timbale à décrocher Où nul Courbet ne me dégote; Je suis le maître des chaos, Et, pour certains gris cacaos, La palme est à ma redingote!

Point de nymphes sur mes étangs.

Pourquoi pas des orangs-outangs?

L'homme gâte le paysage :

L'École de Fontainebleau Écarte les nus du tableau; Rousseau parle, j'obéis, sage/

UNE HEURE DE VIOLON D'iNGRES 253

Sur quel saint, du calendrier

Le Temps verse son cendrier,

Vous pouvez le tirer aux cartes;

Nul fait ne m'est plus divergent;

Tubez, tubez, tubes d'argent,

Je peins, donc je suis, dit Descartes.

Il me ferait rire, et comment.

Le Pape, s'il, en ce moment,

Me disait : — Le diable te pipe.

Dies irœ, dies Ma,

Prends garde, il veut ton âme!... — Il l'a,

Dès que j'aurai fumé ma pipe.

Je ne crains que les rataplans Dont les lapins des premiers plans Me battent la gaie invective Avec l'ostensible dessein De vilipender mon dessin, Mes valeurs et ma perspective;

Ou bien, ces femelles du jars — Sic Molière entre ses Béjarts — (Dût-il souffrir!) que l'huile appâte Et qui sur ma palette en fleurs Tordent des cous écornifleurs Pour mettre le bec à la pâte.

Quant aux mômes, si sur mon dos

Ils se hissent par crescendos,

J'ai recours aux blagues professes î

Je leur vermillonne le nezw

Du joli mastic des hennés

Que Murillo leur met aux fesses.

Entre temps, devançant mes vœux, Une Cérès dont les cheveux Ont des javelles pour agrafes, Prise de l'artistique émoi, Paraît tendre à verser sur moi Son amour pour les photographes.

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Point n'en abuse, satisfait Du viol simple du buffet, Mais, Alphonse d'une omelette De deux et, s'il se peut, trois œufs, J'en paie, le dire est oiseux, L'offre au prix de la femmelette.

Et l'heure sonne du turbin,

Dans cet abominable bagne urbain,

Où de paix les dieux me sont pingres;

Paganini, c'en est fini,

De jouer en catimini,

Une heure de violon d'Ingres.

LA TIGROMACHIE

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