LE SYSTÈME DE GLUCK
Il n'était bruit à la Cour et à la ville que de la grande querelle des Gluckistes et des Piccinnistes : le débat fit noircir beaucoup de papier, mais la question musicale ne s'élucida guère.
Les principaux adversaires de Gluck, les tenants du coin du Roi comme on disait alors, étaient La Harpe et Marmontel ; ses amis, les tenants du coin de la Reine, l'abbé Arnaud et Suard. Avant d'exposer les idées du maître, disons quelques mots des lutteurs qui prirent part à l'action.
Le plus acharné des adversaires de Gluck, le littérateur La Harpe, était, dit M. de Kermoysan, « le plus infatué de tous les pédants du xvm e siècle » : toujours prêt, pour faire parler de lui, à entrer dans des discussions où il n'avait que faire, y apportant ce ton tranchant, ces formes sèches et méprisantes qui plusieurs fois lui attirèrent de si rudes corrections de la part de ses adversaires . Il était rare qu'il en sortit sans avoir été, comme on dit, étrillé d'importance, ce qui ne l'empêchait pas de recommencer à la première occasion. Il rédigeait en chef le Journal de politique et
de littérature, et se croyait trop considérable pour ne pas donner son avis sur la musique de Gluck. « Le voilà donc, dit l'auteur que nous citons, écrivant à tort et à travers, prouvant à Gluck qu'il ignorait les éléments de son art et qu'il aurait dû venir les apprendre auprès de lui. La Harpe, parlant de mélodie, d'enharmonique, de chant mesuré, de récitatif, etc...., le malheureux n'en entendait pas un mot ! » Le compte rendu ridicule qu'il fit de la première représentation d'Armide lui attira, de la part de l'irascible compositeur, une verte réponse qui le couvrit de confusion. Il tenta de répliquer en vers ; mais Suard se chargea de lui démontrer qu'il n'était pas plus heureux en poésie qu'en prose. Quand parut la lettre de Mathurin Guillot, La Harpe resta sur le coup et retourna à ses tragédies.
Plus tard, dans son Cours de Littérature (ch. vi,§ iv, De V opéra italien comparé au nôtre, et des changements que la nouvelle musique peut introduire à l'opéra français), il revint à des idées plus sages: il sentit le besoin de se montrer impartial et voulut bien reconnaître que Gluck était « un génie supérieur » ; que cet ennemi de la mélodie avait composé les plus beaux airs qui lussent au monde ; mais il persista à l'accuser d'avoir porté à l'excès le fracas des voix, la sonorité de l'orchestre, d'avoir, en un mot, spéculé sur la dureté des oreilles françaises et, dogmatisant gravement sur un art qu'il ignorait, il se crut en droit de séparer des éléments qui doivent être inséparables, accordant la mélodie aux Italiens, l'harmonie et les instruments aux Allemands, l'élément dramatique aux Français, et se décidant pour les Italiens, c'està-dire pour les mélodistes, comme si la gloire impérissable de Gluck ne venait pas précisément de ce qu'il a réuni en un faisceau les éléments indispensables de toute œuvre belle et durable.
Il est curieux et instructif à la fois de lire en quels termes La Harpe traitait son allié Marmontel :
« Marmontel avait fort peu de talents naturels pour la poésie, surtout pour la grande poésie : il y eut toujours quelque chose
dedur dans ses organes et de faux dans son goût ; il lui a fallu trente ans d'un commerce assidu avec les gens de lettres de l'Académie pour rectifier par degré ses méprises raisonnées et obstinées, et pour apprendre à réconcilier son oreille avec l'harmonie et ses idées avec la vérité. »
Marmontel a laissé une bonne tragédie, les Héraclides ; un roman célèbre, les Incas; mais il commit la faute de parler musique, alors qu'il n'en connaissait pas suffisamment les règles. S'il eut le tort d'attaquer Gluck sans mesure et sans équité, il faut en revanche lui reconnaître un mérite : celui d'avoir été très dévoué à la personne de Piccinni, homme timide, qui manquait de l'énergie suffisante pour tenir tète à un rival tout puissant. Marmontel s'était fait son professeur de langue française, son librettiste ; il l'assistait et l'encourageait de sa présence pendant les répétitions; il eut, en un mot, cette vertu rare d'être un ami fidèle et sûr.
Rousseau avait des connaissances musicales. Orphée et Alceste lui furent une occasion d'émettre ses idées sur l'accent, l'harmonie et le rythme. D'abord très bien disposé pour Gluck, qui avait su habilement flatter son amour-propre en l'allant voir, il se tourna ensuite brusquement contre lui. Mais il faut lui rendre cette justice qu'il ne prit jamais part à la polémique agressive et parfois grossière dirigée contre le compositeur allemand.
Voltaire, après avoir applaudi aux premiers succès de Gluck, cessa de lui être sympathique, quand il sut que sa vieille amie, M me du Deffand, ne goûtait pas les innovations de l'Amphion germanique.
N'oublions pas de mentionner, parmi les antigluckistes, l'architecte Coquéau, qui publia, sous le titre d'Entretiens sur Vétat actuel de FOpéra à Paris, des dialogues mal écrits, mais accueillis pourtant avec un certain succès.
C'étaient là les chefs de l'armée piccinniste ; quant aux soldats engagés dans la lutte pour la plupart, sous le voile de l'anonyme,
ils sont innombrables : la liste de leurs écrits formerait, à elle seule, un volume.
Les c tenants » de Gluck n'étaient pas aussi nombreux que ses adversaires ; mais ils avaient bec et ongles, et cbacun faisait du bruit pour dix. Nous ne parlerons pas des comparses: du bailli du Rollet, qui combattait pro arts ac focis ; de l'imprimeur Gorancez, qui rédigea avec Sautereau, de 1777 à 1790, le Journal de Paris; il avait introduit Gluck auprès de Rousseau, et, flatté de la déférence qu'on lui témoignait, il consignait dans son journal les entretiens mémorables dans lesquels le maître lui expliquait ses théories et ses procédés.
L'abbé Arnaud fut un de ceux qui, des premiers, se déclarèrent pour Gluck. C'était un ignorant en musique, comme les autres; mais il avait de l'esprit et de la répartie. Son premier opuscule est intitulé: Une soirée perdue à T Opéra; il s'agissait dAlceste. L'abbé établit un petit dialogue entre lui et plusieurs auditeurs, dans la bouche desquels il a le soin de placer toutes les objections proposées contre la musique de Gluck. L'abbé Arnaud resta toujours fidèle à la cause qu'il avait embrassée et fut, jusqu'à la fin, un des plus fermes soutiens de Gluck.
Mais le plus ardent et le plus fort fut Suard qui, sous le nom de f Anonyme de Vaugirard, fit une rude guerre à tous ceux qui attaquaient le novateur. Il débuta en engageant, au sujet de Ylphigénie, une polémique avec La Harpe qui eut besoin de toute sa subtilité pour répondre et battit prudemment une première fois en retraite. Les Lettres de F Anonyme avaient cet avantage sur les autres publications, qu'elles semblaient être d'un homme expert dans la matière ou, tout au moins, dit M. Desnoiresterres, c merveilleusement seriné. » Il avait pris un professeur de musique afin de se mettre en état d'en parler. C'est surtout à propos d'Armide que « l'Anonyme » déploya contre La Harpe sa verve la plus endiablée ; il éplucha cruellement toutes les phrases du critique, démontra qu'il ignorait jusqu'à la signification des termes les plus familiers
de l'art; qu'il confondait continuellement le chant avec la mélodie, les airs avec le chant mesuré, et qu'il appelait harmonie et accompagnement toute musique de l'orchestre, etc... — La réponse de La Harpe est pitoyable ; il s'évertua, en vingt-cinq pages, à démontrer qu'il n'était pas un âne, et le public ne resta pas convaincu de l'efficacité de la démonstration.
En somme, les littérateurs qui prirent part à la lutte des gluckistes et des piccinnistes se crurent obligés de faire étalage de connaissances musicales. Mais il est avéré que la plupart d'entre eux, fort peu initiés aux règles de l'art, ne pouvaient guère juger que d'après des impressions toutes physiques, individuelles. Aussi plaçaient-il le débat là où il n'était pas.
De ce que Gluck, autant qu'il lui a été possible de le faire, a cherché à fondre dans un ensemble plein de cohésion les éléments divers qui composent le drame ; de ce que son chant, toujours conforme à l'expression du poème, forme avec lui un tout dont il est impossible de l'isoler ; de ce que sa mélodie, déjà unie aux paroles, est soudée en quelque sorte à l'harmonie puissante et colorée qui la soutient, ses adversaires affectèrent de dire que la mélodie était absente de ses œuvres, et qu'il n'était qu'un harmoniste.
En revanche, les maîtres italiens se préoccupant avant tout de la mélodie sans trop s'inquiéter de savoir si elle était bien en situation» on affecta d'en conclure, dans le camp opposé, que seuls.
ils savaient chanter, que, seuls, ils assignaient à l'art divin et à sa plus suave expression, la mélodie, la place élevée qu'elle doit occuper. En refusant de l'astreindre aux entraves auxquelles Gluck prétendait la soumettre, les Italiens furent considérés comme les seuls mélodistes.
En sorte qu'un beau jour, la querelle fut entre les harmonistes et les mélodistes. Le point réellement en litige n'était pas celui-là. c S'ils eussent été plus versés dans la connaissance des choses dont ils parlaient, les Suard, les Arnaud et les autres auraient su qu'il n'y a pas de bonne mélodie sans une bonne harmonie et que, loin d'avoir séparé les inséparables attributs de la musique, Gluck et Piccinniles ont constamment réunis dans leur pensée. Seulement le second a conservé la forme traditionnelle des morceaux lyriques, tandis que le premier, plus hardi, a introduit une coupe d'air différente et a donné plus souvent la parole à l'orchestre. » (Félix Clément, Piccinni.)
Non seulement on ne s'explique pas comment les polémistes du temps se disputèrent à propos de mélodie et d'harmonie, maison s'explique encore moins comment ils opposèrent l'un à l'autre deux hommes qui, toutes proportions gardées, ont entre eux beaucoup d'analogie: tous deux avaient commencé par improviser, en quantité considérable, des opéras du style italien ; — arrivés en France, tous deux modifièrent leur manière. L'un, cependant, eut le mérite d'agir après avoir longuement médité; l'autre ne fit que suivre l'impulsion donnée. Roland, Atys et Didon diffèrent autant des premiers opéras italiens de Piccinni quAlceste, Armide et les deux Iphi génie des premiers opéras italiens de Gluck.
Ceux qui veulent se rendre compte du système de Gluck feront mieux de s'adresser au maître qu'à ses admirateurs. Les quelques pensées profondes qu'il a émises dans sa préface, ses lettres, ses entretiens en disent plus que tout le fracas littéraire du temps.
Aussi transcrirons-nous tout ce que Gluck a écrit au sujet de sa musique, en élaguant seulement ce qui vise la personnalité de ses
adversaires. Nos lecteurs trouveront dans toutes les biographies du maître allemand la spirituelle et mordante épltre qu'il adressa à La Harpe à l'occasion de sa critique d'Armide. Cette épître démontre que Gluck n'était pas seulement un penseur ; il savait être, à ses heures, un polémiste vigoureux et plein d'ironie.