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Droits de reproduction et 4) traduction réservés pour tous pays,
NSIEUR CHARLES ADAM pe Membre de linsutut ARE CE
Recteur de l'Académie de Nancy
2 7 3: Em BiV 2 Le
ve ; « RE CNE . à HS D CURE Hommage de respectueuse affection.
Al Dee El
Ce livre a été écrit presque en entier avant la guerre. La question du cosmopolitisme s’éclaire à présent d’un
jour nouveau. Que sont devenues les idées que nous avions
sur l'Allemagne? Les unes ne résistent pas au torrent
des émotions, des souffrances, des désillusions qui les”
entraînent à la dérive; elles sont battues par l’ cRpérlener: Les autres se chargent de passion, se colorent et s’enflamment: elles se consument dans les sentiments en révolte. Ou l'indifférence, ou je ne sais quelle méfiance
hostile. Nous ne vivons pas dans le plan lumineux dé
la pure intelligence, nous vivons dans l’incertaine atmos-
phère des convalescences morales. Et nous écrivons, d’une plume mal assurée, tremblante encore d’indignation, prête
à rayer plus d’une page ancienne, hésitante devant nos pensées nouvelles. Qui oserait nous le reprocher?
Et cependant je n’ai apporté à ce livre aucune retouche
essentielle. C’est une étude d'histoire. Elleest tournée vers le passé. D’aucuns me diront : « L'influence de l'Allemagne, l’influence de Gœthe, en Angleterre ou en France? Que nous importe? Il n’y a plus que des «Boches ». Pourtant il y avait une Allemagne. Non seulement elle
PO OO d'cœŒrnE EN ANGLETERRE RON
avait sa place au soleil, cette place que revendiquaient, sans nécessité et sans fin. ses économistes, mais elle tenait encore, dans le monde de la pensée, un des premiers rangs. Les autres nations ne s'étaient pas fermées à l'appel de * ses écrivains, elles appréciaient son passé littéraire et . philosophique. Aujourd hui nous sommes devenus juges.
L’ Allemagne s’est révélée indigne de son histoire. Les in précieux que lui avait légués le génie, elle les a vendus à vil prix. Elle a bäillonné la vérité. Ses intellectuels ont jeté dans le ruisseau le trésor dont ils étaient dépositaires. Is ont commis le crime qui ne se pardonne pas : le péché
contre l esprit. 5 ;
Ils savaient où était la vérité, “ d’ emblée, sans héditer. ils sont allés au mensonge. Ils ont prostitué les idées, et les
. déesses immortelles ont été enchaînées derrière les fourgons de pillage et menées en servitude.
Pour justifier la guerre, ils ont fait appel à leur « Kultur » et à leur « Vieux Dieu ». Pour en augmenter l’horreur, ils ont eu recours à leur mécanisme et à leur science. Entre eux et nous il y a tous nos morts.
Mais les morts ne nous empêchent pas de regarder le: pisse, bien en face. me
Je n’ai aucun seupule, et aujourd’hui moins que jamais, à parler aux Français de Gœthe en Angleterre. Il est bon que nous sachions ce que l'Allemagne a perdu par sa faute, que nous explorions ce vaste terrain d'entente, où traînent, à présent, parmi les ruines et les tombes, les débris des sta tues pacifiques. |
C’est ici qu'elle a enterré ses espérances, ici qu’elle s’avançait naguère avec tout le lourd apparat de sa culture, sous les auspices des grands protecteurs, Kant, Gœthe, Beethoven. Que son rêve brisé d’hégémonie morale flotte
éternellement sur sa conscience obscurcie, comme un remords!
A An de, INTRODUCTION Li
on. n v'est-il pas nécessaire d approcher Gœthe «sur cle.
a. de guerre » (4). 7 Ps FA
Ko Gœthe appartient au Aa. C'est un lieu commun. a É w n'y a qu’un Allemand pour en douter.
En voyant chez un universitaire écossais le portrait du Fun la femme d’un professeur berlinois s’écria un jour : € Ach, unser Gœthe! » La sœur du chancelier d’ Angleter: re,
miss E: Haldane, se trouvait là, et, se tournant vers l’Alle-
.-mande, lui dit : « Do we say our Shakespeare? » — Oui, Ne
- Gœthe, comme Beethoven, est plus humain qu'il n’est Alle- ” . mand. Si Mignon, Faust, Werther et leurs frères étrangers | ont fait le tour du monde, c'est que nous les avons recon-
nus, c’est que nous les avons adoptés. En dépit de toutes
les distinctions, qu'est donc la destinée de Gœthe, sinon un affranchissement progressif des entraves germaniques, une double ascension inlassable vers un idéal de beauté antique | et un type de parfaite humanité?
-Hy a pourtant encore de bons esprits en France qui ne D comprennent pas ainsi : «C’est une tristesse âcre, a-t-on° dit à propos du Faust (2), une sombre désespérance qui s’exhale de cette glorification voulue et frénétique de la vie. Traîtreusement (!), sous le masque des plus nobles figures et des plus nobles fictions du passé, Gœthe a magnifié l’antique instinct destructeur de sa race. Cette Action qu'il a mise à l’origine des Temps, cette force dévastatrice qui ne connaît d'autre règle et d’autre loi que son expansion sans
limite et sans but, il l’a divinisée. Maintenant, c’est fini de
(4) Dans un article de la Revue des Deux Mondes que je pareourus au front, en avril 1915, M. Louis Bertrand écrivait : « Si je Lis Faust aujourd'hui, c’est l'Allemand, c'est-à-dire l'ennemi de ma race qui m'y intéresse par-dessus tout. Et ainsi j'ai été amené à y chercher les origines du germanisme, tel que les armées du kaiser nous le traduisent en ce moment
à coups de canons. » Celiaveu — un peu naïf — est la plus sûre condampnation d’une étude qui pourrait n'être qu'un padese etn'est qu'une injustice.
(2) M. Louis Bertrand, B
LE
ie AE GœTHE EN ANGLETERRE. CRT
nous trompèr. Le temps des paradoxes. et des gentillesses |
littéraires est passé. Les cadavres et les ruines sont là qui | # portent RES contre son œuvre : ceci. est sorti de . » $ No HU ESS
On ne peut être se éloquent ni De injuste. FRA On confond i ici la philosophie. de l'Action et la philosophie de la Force. Qu'on se rappelle les beaux vers du
né Faust : « Comme toutes les activités travaillent et vivent à
Fune dans l’autre! Comme les Forces célestes “montent ét descendent, et sur leurs ailes d'où la bénédiction s’exhale,
incessamment portées, rémplissent le Monde d'harmonie! »
Où voit-on dans cet Univers le débordement des instincts,
Héne règne aveugle de la violence? Le panthéisme de Gœthe est au fond une philosophie du renoncement. Dans le grand Tout, chaque chose à sa place, chacun à son rang. Pour
que la machine tourne, il faut que les activités s he que les forces s’équilibrent, que les instincts se soumettent.
« Entsagen », c'est là Le testament spirituel : de Gœthe. Il
n’y à rien 4 commun entre l’évangile de l'effort que
Gœthe a légué à Carlyle, et l’apologie de la violence que
l'Allemagne a trouvée chez d’autres. RE EN -De plis Gaœthe assagit, pour bien des lecteurs étène gers, la pensée dite Au moment où elle pénétr ait en
Angleterre, elle fut associée intimement à son œuvre et elle
bénélicia de son harmonie.‘La sagesse du poète a heureusement contre-balancé, dans l'esprit de Carlyle, la pression, .
. déjà si forte, exercée par la métaphysique allemande: elle a
assoupli et même émoussé telle dure et périlleuse int de Fichte sur la Force et lé Génie.
Fichte prêche la force. Au fond de l’activité préconisée par Gœthe, il y à autant de soumission que d’ expansion,
et l’ordre s'établit, dans le travail, par l’obéissance et contre
l'anarchie. En S’alliant ainsi à l'expérience de Gœæthe, la
métaphysique allemande perd un peu de son rigide absolu-
en A à INPADUGMION M eu
7 ie la pérsonnalité de Gœthe. Sans doute le héros res- Fe - semble à à la fois au génie des romantiques et au surhomme
tisme. au géométrie acérée s’amollit et se fond dans le | tiède chatoiement d’un roman comme Wilhelm Meister..
- D’autre part. la théorie du £ génie de Fichte s’est adaptée, “dans le Culte des Héros, à. Fou concrète qu’offrait à Car-
, de Nietzsche. IL est, comme le premier, inspiré de Dieu, et.
règne, comme le second, par la violence. Mais plus que le
& Roï », le « Poète » hante la pensée de Carlyle. Celui-ci a
‘devant lui É exemple d’un héros de l’Idée : Gœthe. Il pré
… fère aux tyrannies fougueuses de l’action cette paisible
souveraineté. Car les Frédéric IL et les Napoléon se
- meuvent dans une sphère dangereuse : à vouloir maîtriser
je hommes, dit Garlyle, ils Sblient les desseins de Dieu.
Ils se croient te etils mentent. Du héros à l’impos- ;
teur, iln 4 a qu’un pas. HÉTRE Gœthe est hors de cause. Sa pensée sereine ne peut être cie
ie d’une philosophie frénétique. [Il n’est pas un pro- ne.
fesseur de violence. Il n’est pas un surhomme amer; nn)
. comme le lui disait Napoléon à Erfurt, il est un « homme »,
tout simplement. = | Fu Plus d’un de nos intellectuels repentants s'évertue à nous prouver que toute la « Bochie » de 1915 se trouve ; déjà dans l’Allemagne de 1815. Que ne l’avait-on dit plus nd: tôt? Le passé n’a pas changé. L'histoire ne s’est pas Ne modifiée. Ce n’est pas la guerre qui rend subversive telle ou telle théorie de Fichte. Elle l'était. On ne l’a pas dit.
‘Onnela pas vu. Et maintenant, ce danger, on le cherche …
partout et Là où il n’est pas. Je ne puis mettre sur le même plan tout le passé et tout le présent, l one au chiffon de papier et le poète d’Iphigénie.”
Gæthe est citoyen du monde. Son génie s’est alimenté à toutes les sources, et l’on sait ce qu’il doit à Shakespeare et à Rousseau. Sa pensée a été travaillée par l'idée d’une
Vie .. GŒTHE EN ANGLETERRE
« Weltliteratur ». Lui qui aimait à la fois des écrivains aussi opposés que Voltaire et Carlyle, qui pratiqua la Fist
noble tolérance intellectuelle, il mérite d’être solennelle-
ment accueilli, après la tempête, au seuil de la nouvelle République des lettres. Et puisque nous nous plaisons à voir en lui, en même temps que l'ancêtre du cosmopoli-
tisme littéraire, un fils de la Rhénanie, il n’est pas sans”
ke
intérêt que nous fétions cette bienvenue dans l'Alsace rede-
venue française, cent cinquante ans après son inscription
Fe comme étudiant en droit à l'Université de Strasbourg.
IT
A la base de la littérature comparée, il y a une étude de
psychologie collective et de psychologie individuelle. Dans -Gæthe en Angleterre, il s’agit de décrire, par rapport à Gœthe, les courbes de l’opinion britannique au dix-neuvième siècle, mais aussi de préciser l'influence de Gœthe sur certaines individualités de génie. Il faut s’attacher à la fois aux lecteurs et aux écrivains. Gœthe en Angleterre, c’est, par exemple, l’attendrissement werthérien à la fin du dix-huitième siècle, mais c’est aussi la formation intellectuelle de Carlyle. Une telle enquête a une portée très générale et apporte des résultats plus précis qu’on ne le pense généralement, D'une part, elle déborde la littérature proprement dite, elle pénètre dans la vie même de la nation, elle dose la sensibilité d’une époque en dépouillant ses journaux et ses périodiques, elle suit au théâtre, dans la musique, dans la gravure, les variations des thèmes gœthéens, Werther
ou Mignon par exemple; bref, elle met en lumière, à propos.
de l'écrivain allemand et par un effet naturel de contraste,
PMR TR er ÉAg
je re traits F ae caractéristiqués du peuple anglais. D'autre | part, grâce aux autobiographies, aux corréspondances, au ne l’approfondissement même des œuvres, elle permet de - fixer les apports de Gœthe dans la pensée et dans la pros
À duction du génie. On travaille sur des réalités et. ces réa-
lités ne sont pas impondérables.
I] faut partout distinguer succès et influence. Werther par re eut un grand succès, mais son influence litté-
raire n’est pas aussi intéressante qu'en France. Gœthe
apporta au public Sr une émotion qui n’était pas nou-
velle, Werther n’est qu'une variation, une illustration des s thèmes sentimentaux propagés par Rousseau, Macpherson et Young. Dans le désenchantement britannique de
l’époque, il n’y a pas, en général, la protestation individualiste de notre mal du siècle, et les héros de Byron ne descendent pas de Werther. Par contre, les drames de
Gœthe se heurtèrent à l'hostilité des « conservateurs ».
Stella fut parodiée par les amis de Pitt. Gætz de Berlichingen,
qui n'eut aucun succès, eut une influence certaine sur
l'orientation historique de Walter Scott. Les œuvres de Gœthe ont souvent eu le plus d'action lorsqu'elles ont eu
le moins de vogue : Faust inspira le Manfred de Byron, et
. fut traduit par Shelley à un moment où il était inconnu des Anglais.
Pour de telles recherches, une méthode strictement historique est indiquée. Mais le plan de l'ouvrage, tout enétant chronologique, tout en suivant en gros l'apparition des œuvres de Gœthe en Angleterre, doit satisfaire à deux
exigences : mettre en lumière, d’une part, le phénomène d'opinion et, d'autre part, l’individualité dirigeante. La : méthode d'exposition adoptée dans Gæthe en France s’ac-
corde sensiblement avec les résultats de cette enquête et
se prête à ce double but. Il faut saisir sur le vif, à sa date
de plus grande action, telle ou telle œuvre gœthéenne,
= INTRODUCTION és NME
1e DEN
ne vi GŒTHE EN ANGLETERRE |
suivre l'infiltration du motif étranger sous bo multiples courants littéraires jusqu’ à son point d'émergence, n° ‘établir des courbes que pour en dégager les sommets. Et comme
‘ces soudaines ascensions des lignes ordinairement i impré-
cises et flottantes sont provoquées par une intervention
individuelle, par l'entrée en scène d’un Carlyle ou le livre
- d’un Lewes, la causalité entraîne et jose er CURE chrono logique. ;
À l’intérieur de cette succession un parallélisme s’im-
pose. A telle étape, à tel développement de la pensée et de l’art anglais correspond un aspect différent de Gœthe. L'auteur de Werther domine vers 1780, à une époque de
sentimentalité. L” audacieux constructeur du Faust est, au
moment du grand romantisme, accueilli par les uns au
nom de la révolte, répudié pâr les autres au nom de la reli- \
gion; le moraliste de Wilhelm Meister est révélé par Car- . lyle vers 1830, alors que l’on cherche, au delà du rationalisme, un nouvel horizon de croyance morale. Et par
. contre, il y a des lacunes aussi caractéristiques dans l’opinion : l'artiste classique, le savant sont encore ignorés vers
1850. Il est intéressant de se demander pourquoi. N’y a-
t-il pas des concordances négatives qui éclairent, souvent
plus que les rapports positifs, l'interprétation d’un homme
par un peuple? | D Ù “+
Après l'engouement werthérien, la réaction moralisante l'a emporté pour longtemps. C’est là une des idées dominantes de l'ouvrage. La vie privée du poète a blessé la moralité conventionnelle des Anglais, l’individualisme de sa pensée a effrayé leur esprit de tradition. Seuls les « outlaws » comme Byron et Shelley se sont approprié les hardiesses romantiques du Faust. Pour incliner les résistances, il faudra que Carlyle rassure les
! 2 INTRODUCTION US “ ce 1x Ne 74 oo sur la Morlité de Gœthe, le nn enunpro D phète d'idéalisme et de renoncement, oppose à la dessé chante ironie de Voltaire la Pages du second Wilhelm ne … Mister. Fe nb part de la France dans l histoiré de Gb en lise k FE terre ne saurait être exagérée. Werther fut d’abord traduit + du français. Les drames. dé Schiller et de Gæthe parvinrent Ne en Angleterre” dans l'édition de Friedel et Bonneville, :; Mackenzie et Southey ne connurent Gwtz de Berlichingen qu'à travers notre version. Ce fut l'Allemagne de Mme de Staël qui révéla à Byron, à à Shelley et à Carlyle la signification de Faust et la grandeur de Gœæthe. Les Mémoires de Gœthe (1824), médiocre adaptation d’après le français a Aubert de Vitry, donnèrent au public anglais les pre- . miers renseignements sur la vie du poète. Transpositions, #2 déformations, travestissements sans doute, mais c’est àla faveur de ces erreurs que la vérité se: fraya un chemin. | -Gœthe s imposa assez tard en Angleterre. Il avait contre … lui, outre les préjugés britanniques, la eoncurrence de ses plus médiocres compatriotes. Lorsque la vogue de Werther Ed: fut passée, il ne fut plus, pour les Anglais, qu’un auteur quelconque parmi tous ceux du Sturm und Drang. Les idées qu'on avait sur la littérature allemande étaient très vagues, : et dans la préface qu’elle écrivit pour sa traduction de VEnfant de FAmour, Anne Plumptree plaçait Kotzebue eur le, même plan que « Schiller, Iffland, Beck, Sehrôder, A: Wieland, Gœthe et Klopstock ». À cette époque parais- PERTE saient à Londres les productions allemandesles plusinvraisemblables, Schauerromane, histoires de spectres et de. = voleurs, mélodrames sentimentaux. Gœthe était classé, intercalé dans une série dont il ne se dégagea que lentement. Schiller perça plus vite les rangs de cette turbulente avant-garde qui barrait la route aux princes de la littérature. Vers 1800, SH Wordsworth, Southey, Camp-
É | Re (GOŒTHE EN ANGLETERRE
bell avaient découvert et plus ou moins nie ses de Il était « l’auteur des Brigands et de Wallenstein Ce fut: Je mérite de Mme de Staël d’avoir ramené l'attention sur Gœthe et sur Faust. L'édition anglaise de. l'Allemagne (1843). secoua l’indifférence, détruisit les préventions, ou calma l'hostilité de nombreux lecteurs. Peu à peu Gæthe progresse dans le pays conquis et il dépasse même la ligne
qu'avait atteinte son rival. À la fin du dix-huitième siècle, :
Schiller domine en Angleterre. Trente ans plus tard, il est oublié; Gœthe commence à régner. L'influence de Schiller se termine avec la période romantique et révolutionnaire.
L'œuvre de Gœthe révèle. graduellement son infinie com-
plexité et sa valeur cie Au moment où Carlyle
publie sa Vie de Schiller, la pensée de Schiller est morte,
c'est un tombeau qu'il lui élève. Au contraire, avant la.
mort de Gœthe, Carlyle lui assure en Angleterre un prestige tardif, mais Mes )
Jusqu'à l'intervention de Carlyle, il s’agit surtout d’une
étude collective, d’un tableau de la société, de la presse et de la littérature. J’ai décrit des mouvements d’enthou-
siasme et d’hostilité : des écrivains comme Monk Lewis,
Walter Scott, Coleridge, Byron et Shelley n’ont pas été, dans cet exposé, isolés de leur temps ou de leur groupe, mais 1ls ont été examinés à leur heure, comme des hommes représentatifs d’une opinion ou d’une attitude.
Avec Carlyle, j'ai modifié mon point de vue. Carlyle
n'est pas un miroir de son époque, mais un foyer d'où
partent de nouveaux rayons. Il est, pour employer ses propres expressions, un révélateur, un prophète. Sans doute il représente « la revanche des instincts » contré l'intellectualisme utilitaire, mais les instincts n’ont pris,
A 4 + AE Le Meet WE =
INTRODUCTION x. x1
de en n partie, 1. revanche que par Jui. Il ne rentre dans une
époque que parce qu’il l’a entraînée à sa suite. Il faut donc s'installer dans sa pensée, suivre lentement son évolution, s’attacher à lui pour lui-méme. Il doit nous retenir long-
- temps, d’abordparce que son génie s’est surtout done sous l'influence germanique, ensuite parce que sa prédica- |
don en faveur de GϾthe fut de toutes la plus efficace et la
à plus éloquente. J'ai considéré son œuvre comme le bloc massif et central qui maintiendra les différentes parties de ce travail, comme la clé de voûte de la construction. Il fait, à lui seul, l’objet de la seconde partie, la plus impor tante à mon avis : l’Avènement des certitudes morales. r
J'y étudie, en fait, la formation d’un grand écrivain (1820- 1840). A l’enquête de psychologie collective, il faut - substituer ici cette enquête de psychologie individuelle | . dont je parlais plus haut. :
“Avant de se remettre en marche ? à travers la ANS il faut s accorder un arrêt pour scruter l'horizon. Et l'on peut même prétendre que la halte- est plus intéressante que la route. Du sommet où se dresse Carlyle, on découvre sans doute la perspective du siècle, maïs il y à sur ce sommet un temple élevé à l’héroïsme, et dans ce temple | on ne peut pas ne pas entrer.
Ce n’est pas laisser Gœthe à la porte. Carlyle l’a entraîné au fond du sanctuaire. Là où je n’étudie, en apparence, - que Carlyle, je saisis Gœthe, et peut-être dans ce qu'il a de plus vivant. Les idées que Carlyle a trouvées en lui sont devenues sa chair et son sang. Il faut prendre Carlyle tout entier. Peu importe que son:appréciation sur Gœæthe soit incomplète ou discutable, si elle est révélatrice et féconde. L'idée qu’il se fait du poète est liée à une conquête morale, celle de « l’éternelle affirmation », et à une conquête philosophique, celle de l’idéalisme. On ne peut. la comprendre si on l’isole de sa vie et de sa pensée. J'ai examiné Carlyle
Me ct Le GOŒTHE EN ANGLETERRE none Etes
tout entier à l'époque de sa formation. C’est qu'à cette
‘époque plus qu’à une autre, fout se tient en lui, tout est.
indivisible. Le levain est tombé dans son esprit : tout fermente et bouillonne. , Capri
Les « historiens » de la littérature doivent PAT Count ae
des hommes qui font l’histoire. Au cours de leurs recherches minutieuses, ils rencontrent le génie, et le génie s'impose à eux avec sa force suggestive, son immortelle vitalité. IL | exige d’eux une méthode plus souple. À eux de se déplacer. * Leur étude n’est plus un voyage autour de F écrivain, dans la presse et dans l’opinion. C’est une contemplation : elle est au centre de l'esprit. Le chemin des générations pas-" sées, ils ne le trouveront d’ailleurs qu’ en suivant le héros. C'est lui qui leur à communiqué la vie, qui les à aidées à maîtriser leurs enthousiasmes, à se débarrasser de leurs préjugés. Sans Carlyle, l’histoire de Gœthe en Angleterre
existerait à peine, Elle serait un catalogue de faits, un répertoire de thèmes, un inventaire de journaux. Pour emprisonner cette poussière, on essaierait en vain de charpenter des cadres. Ces cadres ne retiendraient rien. Gæœthe a trouvé un ami comme Carlyle, et voici que son influence devient réelle, sa pensée devient vie. Sans doute ses idées changent de direction. Mais ce qui est intéressant, c’est
précisément ce changement, c’est ce nouveau point de
départ; ce ne sont pas, comme il le croyait lui-même, les
imitations, les ressemblances, les traits communs et uni-
versels. Ceux qui ne voient pas les divergences, qu’elles soient individuelles ou nationales, ignorent la vie et établissent au-dessus d’elle un édifice abstrait, fait de parallèles fragiles et de généralités. Gœthe a été transformé, déformé par Carlyle, mais s’il a exercé une influence quelconque sur un esprit anglais, c’est à cause de cette transformation. N’hésitons pas à rendre au génie cette responsabilité. Jusqu’à l'intervention de Carlyle, les œuvres de
“INTRODUCTION | re | xt
Gœthe étaient abses en Ah later comme des pièrres
leur action était tout extérieure. Une œuvre de Gœthe
‘au bord d’un lac. La seule méthode possible pour étudier.
+ paraissait : nous l’'attendions à à la périphérie, nous suiviOns 6 en
ses répercussions dans les milieux de second ordre, : dans les boutiques des libraires, les clubs et les salles de rédaction. A L | ns + Maintenant, nous sommes au cœur de la btièrature, Lai” Var pensée de Gœthe est tombée dans la pensée de Carlyle, comme un lingot d’or au milieu de l'étang, et voici que les cercles mouvants se multiplient, s ’élargissent, voici que la. profondeur s'illumine d un étrange rayonnement. Le génie appelle le génie. L'influence d’une littérature sur | de littérature est souvent l'influence du un grand homme Sur: un grand homme.
CE x AR Or Fe
Ï mt)
ornt
F : Après Carlyle, iatusace de Gœthe sur la littérature
A est intimement liée à l’action de Carlyle sur ses
. contemporains. Si l’on étudie l’état de l’opinion anglaise
vers 1830, on retrouve; à chaque instant, dans le brouhaha
des voix de la critique, l'écho de sa prédication. Le Gœthe
Si aTui domine le débat, ce n’est plus l’auteur de Werther, ce
n’estpas encore l’auteur du Faust, c’est l'auteur de Wilhelm
Meister. On ne se demande pas ce que vaut le poète, mais
ce que vaut le moraliste. La critique se divisé à peu près
- en deux camps : Les uns, comme Jeffrey, de Quincey et
. même Stuart Mill, ne se laissent pas convainere par Carlyle; les autres, comme J..G. Lockhart, John Sterling,
Sarah Austin, s ‘inspirent de sa pensée ardente. Avec ses
romans « métaphysiques », Bulwer Lytton renoue la tradi-
tion de Wilhelm Meister. Comme Carlyle dans son Wotton
Reinfred et son Sartor Resartus, mais plus habilement et
plus abondamment qué lui, il développe. en de nombreuses
Dalton, dans le cadre du roman Ponte le
thème de l'apprentissage humain. La grande idée du re-
. noncement, formellement rattächée à l'influence de Gæthe,
anime un poète comme Tennyson ou Clough. Et c’est
ainsi que l’on s’achemine vers la moïtié du siècle, jusqu'au
moment où G. H. Lewes, dédiant à Carlyle sa Vie de Gœthe (1855), va: néanmoins redresser et ue son
F interprétation.
Il restait à éclairer quelques aspects de Gœthe encore ignorés des Anglais. Ils avaient appris à connaître, avec plus ou moins de précision, avec plus ou moins de plaisir
aussi, l’auteur de Werther, le poète du Faust ou des lieds,
l’homme privé, le sage conseiller de Wilhelm Meister. Que leur restait-il surtout à découvrir? L'artiste et le savant. C’est ce que va leur révéler Lewes. Gœæthe est un Grec,
dit-il, non un penseur, mais un artiste. Il est très grand, le
plus grand de tous peut-être, quand il se soumet aux exigences impérieuses du beau. Il est impardonnable quand il oublie — et cela lui arrive trop souvent — sa vocation
d'artiste pour remplir l’illusoire et périlleuse mission de prophète. Et si le goût classique de G. H. Lewes est satis-
fait par la perfection formelle d’Iphigénie ou des Élégies
romaines, Son esprit positiviste s'attache complaisamment
à décrire les travaux scientifiques de Gœthe. En face des intuitions lyriques de Carlyle, il dresse sa solide et vivante biographie. Avec lui, la destinée de Gœthe en Angleterre se recourbe et se ferme. Beaucoup d’Anglais
: ont travaillé à forger la chaîne. Carlyle, le plus robuste
forgeron, l'avait pourtant laissée inachevée. Lewes y a ajouté les derniers anneaux et, par une habile soudure, a fini le cercle.
C’est ainsi que l'Angleterre achève lentement, vers 1850, le tour de la personnalité dé Gœthe. Sans doute, elle n’en garde qu’une vue encore bien superficielle, elle n’en con-
PR A die “INTRODUCTION en DRE en
| ‘nat ne les principaux aspects, mais elle est dotés elle
sait de quels côtés regarder. Le génie de -Gæthe est com- __parable au miroir tournant d’un phare dans la nuit. Des rayons variés, jaillissant de ses multiples faces, sont venus frapper l'âme anglaise. Elle sent maintenant toute la richesse et tout éclat de cette lurhière lointaine, mais elle est encore un peu déconcertée. Il lui reste à faire un travail d’ analyse, à à recueillir elle-même un certain nombre de ces rayons, à les réfléchir, à en étudier les vertus. Il lui reste à travailler. C’est ici que le travail critique intervient. Et cet approfondissement de la pensée de Gœæthe, favorisé par l'orientation germanique des universités anglaises sous le gouvernement de la reine Victoria, sera la tâche de la. seconde moitié du dix-neuvième siècle.
Au moment où Gœthe devient ainsi l'objet d’études systématiques, son influence littéraire apparaît, par contraste, moins directe et moins personnelle. Elle s’éparpille et se dilue. Plus on se rapproche de la fin du dix-neuvième siècle, plus il devient difficile d'établir des liens précis entre Gœthe et tel ou tel écrivain anglais. Le meilleur de Gæthe
est devenu un bien commun. De nombreux esprits s’en.
sont nourris sans en avoir conscience. À la suite d'Edward Everett, de George Bancroft, de Margaret Fuller, d'Emer-
son, les Américains sont entrés en scène, renforçant la
critique anglaise et apportant, sur le sujet, l’appoint d’une littérature considérable. Gœthe en Angleterre devient peu
à peu inséparableé de Gœthe en Amérique. Les grands
essais de langue añglaise paraissent à la fois à Londres et à Boston, Avec l'accroissement de la littérature “rique, beaucoup d'Anglais n’ont plus des œuvres de Gœthe qu’une connaissance de seconde main, et ils s’en contentent. Enfin
telle idée qui appartenait en propre à Gœthe se « déper-
sonnalise », se fond dans un courant général de pensée, prend une couleur anglaise, et il n’est plus possible de
# xvI dorer k GOŒTHE EN ANGLETERRE AE:
déméler, dans la sourde Jia de sn du: temps, LR
l'impulsion originale de Gœthe. L'impulsion d'un grand
homme ne se propage pas à travers un siècle par ondes
uniformes et selon une higne droite. Elle est. compa-
rable à une source qui se divise à l'infini et s’ amasse en nappes profondes, qui à ses parcours souterrains et se
perd aussi dans les sables. Carlyle a analysé ce phénomène j
dans son Essai sur la mort de Gæœthe. I] à d’ ailleurs eu recours,
is pour l'expliquer, à uné autre et plus majestueuse image : :« De même que la lune qui peut soulever l'Atlantique
n’envoie pas vers la terre tout d’un coup, mais graduellement, ses vagues obéissantes, de même que la marée, qui
s’enfle ut hui sur nos rivages et inonde chaque baie, s’est levée dans le sein du grand Océan quarante-huit heures auparavant, et qu’en vérité tous les mouvements du monde, : profonds par nature, sont par nature calmes, et s’écoulent,
et s’enflent, et s’avancent avec une certaine lenteur majestueuse, de méme en est-il de l'impulsion qui nous vient
d’un grand homme et de l'effet qu’il doit exercer sur les
autres hommes. À un tel homme nous devons faire crédit d’une génération ou deux avant que l'impulsion céleste qu’il imprima au monde s'affirme universellement et devienne, sinon intelligible, du moins palpable pour tous les | hommes ; encore crédit d’une génération ou deux, durant
lesquelles il faut qu’elle croisse, qu’elle se dilate et qu’élle
enveloppe toutes choses, avant de pouvoir atteindre son plus haut point, et pour que, désormais, se mélant à d’autres mouvements et à de nouvelles impulsions, elle cesse à la longue d'exiger une observation spéciale. »
Ce rythme de l'influence de Gœthe à travers plusieurs générations anglaises, j'ai essayé de le retrouver. Mais
OA RES INTRODUCTION D Rd
pour le traduire: aux lecteurs, j jai dû le he d’une façon un peu schématique, marteler ici quelques grands ï accords, marquer | là des temps d'arrêt: Les de de.
. cet ouvrage correspondent sans doute en gros aux aspects tres
: successifs sous lesquels Gœthe est apparu aux Anglais, et l'allure chronologique du développement est encore
* sur l’autre, certains s’emboîtent l’un dans l’autre. L’avance
“n’est ni rapide ni régulière: La documentation est lourde et s’amasse au bord de la route. Il ne faut rien abandonner et mieux vaut s'arrêter parfois, revenir de quelques pas en ÿ, arrière pour donner, comme le moissonneur, un dernier.
coup de rateau. Les dates ne sont là qu pour situer A |
accomplie dans l'itinéraire général.
accusée par les dates qui accompagnent les titres des chapitres. Mais parmi ces chapitres, certains chevauchent l’un +
D’ ailleurs, on ne peut limiter rigoureusement la portée
d’une résonance littéraire. L'écho de Werther se prolonge
bien au delà de 1800. D'autre par t, à l’intérieur même
d’une période déterminée, des esprits Clairvoyants, en
avance sur leurs contemporains, pressentent un aspect de
\ Goœthe qui ne sera connu que. plus tard. William Taylor.
découvre, cinquante ans avant G H: Lewes, l'auteur d’Iphigénie et le poète classique. Il ne peut donc être question de découper le siècle en tranches qui correspon- draient d’une facon absolue à telle révélation de Gœthe
et à tel stade de la pensée anglaise. Dans la vibration
que laisse un accord, on enregistre la persistance d’une
note fondamentale, d’une dominante. C’est seulement cette dominante que veulent os les, principaux chapitres. . A
J'ai allégé cet exposé de presque toute sa , documentation : seules les citations essentielles sont reproduites et le plus souvent traduites en français. En ce qui concerne les œuvres originales mentionnées ici, je ne donne que leur
KVEIL GOŒTHE EN ANGLETERRE
titre et la date de leur apparition (1). Les ouvrages à auxi-.
liaires et les études critiques ne sont indiqués que dans. certains cas. exceptionnels. L’ appareil des références, écarté à de cet ouvrage, trouve sa place dans la bibliographie : analytique et critique qui en est le complément. J'y ai réparti,
entre des chapitres identiques à ceux de l'étude prinerpale, la multiphcité « des documents qui eussent encombré celle-ci. C’est là qu ‘il faut se reporter pour trouver, non.
| seulement le texte ou l'indication des citations, non seulément l’amas des références secondaires ou des curiosités … bibliographiques, mais encore l'explication de certains rac-
courcis et la justification de certaines affirmations géné-
rales. Les deux ouvrages sont solidaires. Au risque d'imposer à la bibliographie une classification qui peut paraître
arbitraire et artificielle, j’ai adopté pour elle le même plan que pour cet ouvrage.
(1) Exception faite pour une grande revue aussi connue que la Revue d'Edimbourg, les titres des revues sont reproduits en anglais (Monthly
Review, Foreign Quarterly Review, London Magazine, etc.). Par contre, les
titres des ouvrages mentionnés sont généralement traduits.