‹ Goethe en France...: étude de littérature comparéeChapitre 2 sur 52 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

(ioetbe a fait en France deux séjours : le 22 septembre n70„il fui inscrit, comme élndianl en droit, sur les registres de l'Université de Strasbourg, où il passa prés d'ua m; le 27 aoill 1792, il franchit la frontière près de Loiigivy, pour suivre, curieux et sceptique, l'expédition de quelques semaines dont Valmy fut le terme. Mais il est à peine utile de dire «jue ce litre, Goethe en France, concerne la notoriété et l'inlluence de son œuvre et de sa personnalité che^ nous, et nullement ces deux séjours que le poète allemand a failâ dans notre pays. Aucun d'eux, quelque profil qu'en ail su tirer sa pnipre culture, ne semble avoir directement codtrilwé h étendre sa renommée en France. Faut-i! déplorer é es propos, avec Sainte-Beuve, qu'il n'ait point eu l'occasioii de venir à- Paris et d'y passer six mois, " vers 178fi, on peu avant son voyage d'Italie ■>, cl de s'y faire connaître « comme tant d'illustres étrangers devenus nôtres >•? Suard avait regretté déjà que Goethe ne fût pas venu " causer

2 (UIETHB EN FRAKCE.

avec Didcpol ». Napoléon, en 1808, le pressa vivement de I 86 fixer dans sa capitale, eL Talma garanlissaiL à l'auleur I de Werther la faveur enlliousiasle des Parisiennes. Plus ] tard encore, vers 182î>, au moment où le Globe menait son ] admirable campagne d'élargissement inlclleclucl, le poète "j de Faust n'eût pas manqué de trouver une réception chaleureuse auprès des plus avisés parmi les doctrinaires du I romanlisnie. On imagine assez bien sa visite an Paris cul- | livé de ce temps : raccncil qu'il y aurait rencontré, moins j bruyant que celui dont Walter Scott fut l'objet un peu plus 1 tard, aurait sans doute comporté plus de mutuelle sympathie. Quelques hrttels arialocralcs ou bourgeois, quelques.] bureaux de rédaction auraient fêté, soit réerivain, soit I l'ami d'un grand-duc ; et peut-être Clialeaubrjand se serait-il j résigné, en faveur de l'hôlc étranger, à ne pas éti-e, un soir ] ou deux, le centre du salon del'Abbaye-au-Bois....

Mais la présence visible de Goetbc à Paris aurait-elle vraiment aidé à révéler au public français la véritable valeur du po^te allemand, et la France aurait-elle été ainsi dispensée d'épeter Goethe, selon la très juste expression de Sainte-Beuve? C'est assez douteux. On pourrait, avec autant de vraisemblance, regretter que ce maître, aux heures où sa notoriété était le plus en jeu, n'ait point été signalé à la France par un critique qui, tel Carlyle en Angleterre ou limerson aux Ktats-L'nis, fftt d'humeur ou de taille à comprendre et à proclamer sa mesure absolue. " Le plus frappant exemple, dans notre îlge, d'un écrivain qui est, en un mot, ce que la philosophie peut appeler un Homme >• ; ■■ celui qui, plus que tout autre, a été mis dans la confidence de VEspril du Motide « : de telles formules peuvent paraître bien sibyllines — encore que la première

INTRODOCTIOS. 3

ne Eoit qu'une variante du mot bien connu de Napoliion; elles ont eu cependant lavanlagc de résumer avi-c force et dun'e, pour la pensée anglo-saxonne, la .signilicalion la plus profonde qu'on soit lente de rechercher dans (joelhe. Or, ce sont, au contraire, des explorations consécutives plutAt qu'une découverte demltlée qui consliluent l'hisloire dfi la fortune littéraire el de lu notoriété du poète allemand chez nous.

Même s'il en côl élé différemment, la série des généralions intellectuelles aurait encore èpeli^ Goethe. Même si l'ensemhle composite de son œuvre eût été signalé par quelque Tranyais de 1823 ou de 1840. des curiosités successives n'en auraient pas moins détaché telle partie ou tel détail, la fenêtre où Werther pleure vers te ciel morne, ta spire vertigineuse du Fansi, le fronton pur du temple où rêve Iphîgénie, le pavillon de jardin de la Mi'lnjiitirph"se ou la chambre haute des E ni retiens. Car il est bien certain qu'une époque littéraire, lorsqu'elle découvre et quelle annexe des idées ou des formes exotiques, ne goûte et ne relient vraiment que les éléments dont elle porte, par suite de sa propre évolution organique, ritituition et le désir en elle-même. Les influences étrangères, à qui l'on fait une gloire ou un crime, suivant les points de vue, de •■ libérer ■■ OU de n dévoyer ■> une littérature, n'agissent jnmais que dans une direction conforme aux tendances de celle-ci. Elles nous informent de nous, et, selon le mol de Pascal, A elles nous font pari de notre bien », Il en est eu effet de Cea actions inlellccluelles comme des destinées morales des individus, où Ion donne des conseils, mais où l'on n'inspire point de conduite. Ces conseils, ce sont ici les œuvres qui, issues d'un autre système de civilisation, ren-

l (lOETlIB EN FRANCE.

fermcnL déjà en acte, el parfois avec excès, ce qui i encore qu'en puissance en deçà des frontières. « L'n tiguier^ (lit lin proverbe oriental, devient fécond en regardant leSl ligues de l'arbre voisin.... "

Il a paru possible de réparLir le détail de ceLle éludai entre un petit nombre de très grandes divisions générales V elles correspondent à la succession des principaux aspeclà sous lesquels Goethe est apparu à la France. Succession: véritablement chronologique, car on pourrait détermini avec précision le moment où la périphrase favorite d'au/gin de M'firther est remplacée, dans le langage courant, j l'épilhète d'auteur de Faust; et, moins visibles ailleurs, dM indices analogues marqueraient de même dans ijuel ordH diverses faces du génie tic Goethe ont attiré nos regards. Non point, assurément, qu'il faille considérer l'emcaciU de telle œuvre comme limitée à telle période ; Werlher n'd point perdu le pouvoir it'atlendrir déjeunes sensibilités, e Faufl est resté le type le plus vivace des drames qui pri tendent symboliser la destinée humaine elle-même, D'auln part, dans chacune de ces périodes oii domine l'un dee aspects de Goethe, quelqu'un n'a pas manqué de prévoi ou de pressentir ce qui sera, ensuilo, une vérité accepté) de la majorité : dans celui qui n'était guère, pour la Prann contemporaine, que l'autenr de Wrrlher, Mme de Sla^l signale le pot-lc dramatique que les réformateurs roman* I tiques invoqueront; J.-J. Ampère dépasse sa générattOQ 1 littéraire en distinguant, ù travers la fantasmagorie quo4 1830 goûtait clans le Fnusl , quelques symboles profonds; Taine el Montégut entendent les levons d'une haute discipline intellecluelle et morale, alors que le » Jupiter daj

INTltÛDVCTUlN. S

Wpimnr ", le « grand Olvmpien •> semble, à la pliiparL des hommes de I8fi(t, fij^i; dans une atlilude d'impassible et iniplticabln indirTi'renee. Il neTi rcsfe pas moÎDS, malgré ces regards avanl-coureurs, plus clairvoyants ou mieux itiformi^s, (iiiimc orienlalîon principale, une domiosnlfl temporaire, a l'ait apir. t\ tour de WVle, sur la pensée Tranijaise, lin des l'dimeiils donl se compose l'œnvrc inlellectnclle la plus complexe des temps modernes. La disposition Adoptée dans ces pages s'efforce de rendre compte de lu «uccession ui£mo de ces influtnces : bien qu'elle n'aille pas sans qneltjues diriicullés, elle a paru la plus propre à «étire en valeur les slgnitications maîtresses de Goelbe et à isoler, en quelque sorte, à son heure, la fibre vraiment vivante et Inîmissante

Ayant tenu à m'en garder. ]e liens à me ili^fendre de ileux aophismes. Le premier consisterait à supposer, sous ces expressions, la pcnipc française, la mentalité françaisr. des «utiles en lesquelles la masse de la nation, ou m^me le public qui lit, se trouveraient étroitement solidaires des idées de ses écrivains. Est-il besoin de dire qu'une telle conception ne saurait être admise que pour la commodité du discours, — et qu'on risque d'autant moins d'y croire absolument que l'on traite de Goethe, de Goethe si souvent « seul " dans son pays et dans son époque? El pourtant, il fout bien reconnaître qu'un minimum d'adhésion ne peut faire défaut à la voix la moins retentissante, celle d'un indépendant comme Gérard de Nerval ou d'un isolé comme Emile MonléfTut, et que le réseau des causes ne permet point à l'aclivilé des plus aristocratiques m?me et des plus solitaires d'échapper à l'empreinte des influences et des déterminations. D'autre part, il est certain que la presse,

6 liOETHE EN FIIANCE. ■

surloitl les journaux quoLidîcns qui onl é\é conslammenti consuUés pour en travail, offre des {>araiilies nombreusesa (i opinion moyenne; un article iDsi!-ré dans les numéros con- I séculifs (l'un pfîriodique peut Olre assez juslcmcnlinterprélé a comme l'expression d'une pensée admise, à ee tnoment-lA, I par un groupe qui va du directeur qui l'accueille au ■< vieil I abonné " qui ne proleslc pas. I

Laulrc sophisme dont je me suis clTorcé de me garder] consisterait à départir des éloges ou des blâmes suîvaatl l'intelligence et la sympathie que Goellie a trouvées chezj nos écrivains. Que Chateaubriand et Edmond Schererfl n'aient point goûté le poêle à'Ijiliitjiinif, que Laerelelle oqS Barbey d'Aurevdly ne l'aient pas compris, il n'y a là qu<H des phénomènes explicables par des incompatibilités d<M tempérament ou des insufrisances de pensée el d'inrortna-fl lion, nullement une raison de défaveur u priori : el celun qui Fui un des critiques les plus judicieux qui aienl été, al lionne là-dessus de trop bons avis pour qu'un peu de soqJI équité ne doive pas inspirer ses historiens. I

Goelhe a beaucoup reçu de !a France. Il a aimé d'elle saM culture humaine el sociable, le jeu alerte des idées qui, de] Diderol aux « jeunes gens >' du Globe, n'a guère cessé d^ l'intéresser, — el aussi, je crois bien, celle « sensualiLi]| moyenne " du Frani;ais, en laquelle Matthew Arnold faisait 1 résider la caraclérîslique de notre nation. Il a suivi avec 1 éblouissemcnt la surprenante trajectoire de Napoléon, donl | la fortune lui semblait à la l'ois le symbole et le châtiment ' des destinées surhumaines. U a de bonne heure appris & goûter la nellelé classique de notre théâtre, et notre xvin' siècle, par Rousseau et par Voltaire, a profondément agi sur lui. Dans la circulation incessante des idées et des

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