CHAPITRE I La Préparation
%î. Le caractère : Goethe est avant tout artiste. —• Sa qualité dominante : Tamour de l'harmonie. — Le but de la vie : former un tout harmonieux. — La méthode : développer sa propre individualité. — L'harmonie dans la vie et les œuvres.
§ IL Le développement : Les différentes phases du goût. — A Strasbourg : phase gothique ou romantique. — A Weimar : tendance classique. — Influence de la cour. — Charles-Auguste. — Madame de Stein.
§ III. La nécessité du voyage : L'amour de l'Italie. •— La « Sehnsucht. »
Theilen kann ich nicht das Leben, •
Nicht das Innen noch das Aussen
Immer hab' icb nur geschrieben, "Wie ich fuhle, wie ich*s meine.
Und so spalt' ich mich, îhr Lieben, Und bin immerfort der Eine.
(Spriiche in Reimen.}
Nur wer die Sehnsucht kennt Weiss, was ich leide !
Allein und abgetrennt Von aller Fraude,
Seh' ich ans Firmament Nach jener Seite.
(A1A8 W. Meister : Mignon. J
§ l. Le caractère.
La vie de Goethe est une œuvre d'art, dont tous les détails ont été étudiés avec le plus grand soin, avec minutie même et conçus d'après une idée constante. M. Blaze de Bury, dans ses spirituelles études sur le
grand poète, a comparé cette vie à une épopée dans la forme antique*. Le mot est juste; mais les œuvres ne doivent pas être séparées de la vie ; elles en sont le complément nécessaire, et Gœthe crée des poésies comme le pommier porte du fruit. L'œuvre et la vie forment un tout que Ton ne peut rompre sans troubler l'harmonie de l'ensemble, sans détruire l'épopée. Ce vaste poème, embrassant toutes les péripéties du cœur humain, depuis l'amour insensé d'un Werther et la jpassion criminelle d'un Faust, jusqu'au dévouement A' Herma/rm pour Dorothée et à la volupté des Elégies romaines, nous montre aussi la raison remplie d'orgueil regardant, dans Prométhée, Dieu face à face, pour s'abattre ensuite avec Faust, reconnaître le néant des efforts humains et pactiser avec le diable. Et pourtant, toutes ces conceptions, quelle que soit leur diversité, quelle que soit leur richesse, sont reliées entre elles par une idée dominante qu'on retrouve partout, comme le fil rouge qui court à travers tous les cables et cordages de la flotte britannique et qu'on ne peut enlever sans détruire tout le gréement*. Le fil rouge, c'est chez Gœthe Vamowr de l'art; d'un art élevé qui cherche la source du beau « dans la contemplation » tranquille de la nature et de l'art, conçus comme un » seul grand tout^» et trouve sa plus haute satisfaction
* Revue des Deux- Mondes, ib oct. 1839.
* Wahlverwandschaften II, chap. II.
' Der Teutsche Merkur 4789, III. L'article en question est de Gœthe. Voyez: Strehlke: Gœthes Schriften und Aufsàtze zur Kunst, p. 454.
« dans l'effet harmonieux, qui concentre Tâme et l'es- » prit sur un point unique*. »
La soif tout artistique de rharmonie, voilà le fond de ce caractère'. C'est elle qui déterminera la conduite de Gœthe, sa science, sa philosophie et sa poésie. Mais ce sentiment directeur est doublé d'une volonté de fer, qui fait braver les boulets de Valmy pour le plaisir d'étudier la fièvre du canon et qui retourne, dans le cœur encore saignant du poète, le scalpel du psychologue, pour peindre avec vérité les angoisses d'un amour malheureux. Ajoutez à cela une intelligence puissante, saisissant rapidement les rapports des objets entre eux, liant le monde spirituel au matériel et par conséquent Imaginative, observant tout, n'oubUant rien, tirant profit de toutes ses observations pour l'avenir et par conséquent prudente, poUtique, et vous aurez l'homme tel que Gœthe l'a rêvé et tel qu'il l'a été.
Le but : «vivre pour vivre ^ », faire de sa vie un tout harmonieux en développant toutes ses facultés * , il l'a conçu tout enfant, grâce à la clarté de son intelligence. Il y a tendu avec une intensité jamais démentie et est parvenu, grâce à l'énergie de son carac-
* Werke XIII: Myrons Kuh,
' Werke XIII : Ferneres ûher Kunst : Nach Falconet und iiher Falconet.
3 Faust dit aussi: Dasein ist Pflicht, und wâr's ein Augenblick.
(II Faust, acte III.)
* RiEMER : Briefevon und an Gœthe,S févr. 1796, à Meyer. — Eckermann: Gespràche, passim.
tère. Le lecteur ordinaire, qui cherche avant tout son contentement, perd souvent d'agréables illusions en trouvant Thomme derrière le poète. Tel n'est point le cas en parlant de Gœthe. Sa vie tout entière, physique et intellectuelle, ses relations avec la Société, avec la nature, ses créations poétiques, ses études artistiques et scientifiques, tout chez lui se coordonne et se complète réciproquement. L'harmonie est admirable et si, par un effort de l'imagination, vous arrivez à condenser cette vie, elle vous apparaîtra comme une statue antique, presque comme un Jupiter Olympien: la pose est noble ; la taille haute ; le front large et pensif; les yeux profonds, doux, pourtant intenses et on en supporte à peine le regard ; autour de la bouche se joue le trait légèrement égoïste de la divinité païenne ; le corps est bien proportionné ; la poitrine large et forte. Et maintenant, si vous jetez sur ce marbre un rayon du soleil dé la Grèce, il répandra autour de lui une vive clarté ; il éclairera peut-être plus qu'il ne réchauffera, mais il éclairera, et c'est déjà beaucoup*. La plus haute conception de Gœthe a été sa propre vie; il y travaille en véritable artiste, avec amour et acharnement, et chaque jour apporte
* D'ailleurs, quoique semble en penser M. Montégut [Revue des Deux- Mondes, 1 nov.1863), il réchaufife aussi. Pour sentir l'anoLOur chez Gœthe il faut d'abord vivre avec lui et apprendre à l'aimer. — Heine, qui sait admirer Gœthe sans en faire une idole, écrit de lui: «Partout nous le trouvons prudent, beau, aimable, figure gracieusement fortifiante, semblable aux dieux étemels. » Plu8 loin il compare son regard à celui de Jupiter /l/e&er Deutschland II Theil: Die romantische Schule, L. I).
une nouvelle pierre à cette «pyramide» de son existence, comme il l'appelle lui-même dans une lettre à un ami*. Tout labeur intelligent est récompensé: Gœthe a fait de sa vie un chef-d'œuvre *.
Quelle marche a-t-il suivie? Car il a suivi une marche raisonnée et rien n'a été livré au hasard: il accepte tout événement avec entrain, et s'il se laisse influencer par les circonstances, ce n'est que pour les dominer ensuite plus facilement'. «Je laisse les objets » agir sur moi paisiblement , ensuite j'observe cette » action et m'empresse de la rendre avec fidélité I Voilà » tout le secret de ce que les hommes sont convenus » d'appeler le don du génie *. » Dans ses rapports avec ses amis, il suit le même principe: il prend d'eux le plus possible, mais pour le leur rendre abondamment plus tard. «Il veut, m développant sa propre mcUvidua-'
* Briefe von Gœthe an Lavater, août 1780. — Voyez aussi: ïUe- MER: Mittheilungen II, p. 121.
* C. Martha: Revue des Deux-Mondes, 15 juil. 1873, p. 491. — Bossert: Gœthe et Schiller, p. 401.
3 RiEMER : Mittheilungen I, p. 63. — Gœthe lui-même dit dans Epimenides Erwachen:
Zu dringen und zu weichen Das ist die grôsste Kunst.
et dans le II Faust :
Da fângt man erst im Kleinen an Und freut sich, Kleinste zu verschlingen; Man wàchst so nach und nach heran Und hildet sich zu hôherem Vollbringen.
(Acte II.)
* Revue des Deux- Mondes, 15 oct. 1839 : Vie et correspondance de Gœthe, par H. Blaze. — Gœthe écrit le 17 mars 1832 : « Le meilleur génie est celui qui prend tout en lui, qui sait tout s'appro-
» litéy exercer son action de Tintérieur à T extérieur '. t L'amitié ne doit pas l'entraver dans sa marche, mais le pousser en avant et répondre à son intime besoin de l'harmonie. Il se sépare de ses amis plutôt que d'entretenir avec eux des rapports difficiles, stériles ou qui puissent en rien troubler sa tranquillité. Si la séparation a été pénible, il s'efforce plus tard d'effacer de son esprit toute impression désagréable en revoyant, sous un jour plus gai, ceux qu'il a quittés. Rien ne met son cœur plus à nu et ne fait mieux comprendre cette bonté toute particulière, qui prend sa source dans l'amour de l'harmonie, que la joie qu'il éprouve à retrouver, lors d'un voyage en Suisse avec Charles- Auguste, Frédérique Brion tranquille et consolée', et Lili, maintenant madame de Turkheim,
prier, sans que cela cause le moindre tort à sa disposition particulière, à ce qu'on nomme le caractère. Bien loin de là, il le fait de telle sorte, qu'il élève encore celui-ci et augmente le plus possible ses capacités. » (Gœthes Briefe mit den Gebrûdern Humboldt, p. 301.)
* Werke Xni, p. 546: Ferneres ûber deutsche Literaiur: Noch ein Wort fur junge Dichter, — Voyez aussi : Hiemer: Mittheilungen I, p. 447. « Sauvegarder sa propre individualité et non seulement conserver le talent naturel que Dieu lui avait donné, mais encore le former, l'accroître et l'employer au profit de ses contemporains, tel fut son unique, son ardent désir, sans la satisfaction duquel il eût été perdu. » — Schiller écrit à Kôrner le 2 févr. 1789: « Goethe révèle son existence d'une manière bienfaisante, mais comme un dieu, sans se donner lui-même. »
* Briefe an Frau von Stein, 28 sept. 1779 : Ich schied den
andem Morgen.... von freundlichen Gesichtem verabschiedet, dass ich nun auch wieder mit Zufriedenheit an das Eckchen der Welt hindenken, und in Friede mit den Geistem dieser Ausgesôhnten in n\ir leben kann. —Voyez aussi: Revue des Deux-Mondes,\ déc, 4857. Blaze de Bury: Frédérique Brion.
épouse heureuse et mère d'un charmant poupon^. Cette paisible rencontre a chassé tous les remords qu'il avait éprouvés vis-à-vis de ses anciennes amies.
On a pu reprocher à Goethe d'être égoïste. S'il l'était, c'était par devoir. « Il devait l'être, car il sa- » vait quel trésor il avait à régir», écrit de lui Knebel, un de ses plus fidèles amis *. Pour lui, il obéissait à cette loi qui veut que «tout être, qui a conscience de » son unité, cherche à se conserver entier et intact".»
Son développement personnel, il le poursuit de tous les côtés. Le corps le préoccupe autant que l'esprit. Il patine, à Francfort, avec une véritable «fureur» ; à Weimar, il fait, avec Charles- Auguste, des promenades à cheval insensées et se baigne, jusqu'à l'arrière-saison, dans le bassin qui entoure le château*. On traite rudement le corps pour le rendre vigoureux, car l'homme n'est vraiment beau que s'il est fort et sain. Du reste, la passion des exercices violents et en plein air n'empêche pas Goethe de goûter les plaisirs du salon : ses leçons de danse ayant été négligées à la maison paternelle, il s'efforce, étudiant à Strasbourg, de porter cet art à une certaine perfection.
• Ibidem. — Gœthe revit cet enfant en 1806, comme officier français, Riemer: Mittheil. I, p. 363.
2 K. L. VON Knebel: Litt. Nachlass, vol. IH, p. 478.
5 Werke XV, p. 616, Farbenlehre: Newtons Persônlichkeit,
* Dichtung und Wahrheit, passim. — Diezmann : Gœthe und die lustige Zeit in Weimar. — Bœttiger; litt. Zustànde. —
Riemer: Mittheilungen 1778, vol. II, p. 67: Er badete selbsti
November- und Dezembertagen.
Plus tard, il brille aussi volontiers dans le salon de sa Lili, ou, à Weimar, dans le rôle d'Oreste, qui le faisait comparer à Apollon * , que dans une partie de chasse ou sur l'étang à patiner. Lié avec Lavater, et subissant parfois son influence, il aimait à découvrir une belle âme dans un beau corps. Son idéal de T harmonie parfaite y trouvait quelque satisfaction.
C'est ce même amour de l'harmonie, directeur de tous ses actes, qui le pousse aussi à chercher avec tant, d'ardeur l'unité dans la nature, lui dicte son traité sur la métamorphose des plantes et le conduit à la dérive dans ses études sur les couleurs*. C'est lui encore qui met dans les mains du poète le crayon et le pinceau avec lesquels il essaie de reproduire la beauté de la nature et les visages de ses amis. Gœthe obéit au besoin de donner à ce sentiment une forme pour ainsi dire palpable. Le paysage et le portrait ne lui réussissent guère et cependant il ne se lasse pas. Il se demande même un jour s'il ne se vouera pas entièrement à la peinture'. Son hésitation est-elle réelle, je ne sais, mais en tout cas, jusqu'au voyage
* « Je n'oublierai jamais, écrit Hufeland, l'impression que m'a faite Gœthe, en costume grec, dans le rôle de l'Oreste de sa tragédie d'Iphigénie; on aurait cru voir un Apollon. Jamais on ne vit une telle union, en un homme, de la perfection physique et spirituelle.... » Lewes: Gœthes Lehen, voL I, Liebhahertheater.
* Werke XIV, Métamorphose der Pflanzen, p. 138 et passim, et XV, Farbenlehre, p. 228 et 276.
* Après le séjour de Wetzlar. Voyez: Lœper: Briefe Gœthes an Sophie von La Roche, p. 84 (20 nov. 1774) et auparavant déjà: Dichtung und Wahrheit, L. XIII. — Gœthe und Werther, p. 119 (1772-1773).
en Italie, il peint et dessine, malgré son peu de succès, avec une persévérance singulière. De retour à Weimar, il reprend quelquefois le crayon, mais ce n'est plus que le souvenir aimable d'une passion éteinte * .
Lisez surtout, si vous voulez vous convaincre de ce sentiment de l'harmonie, les œuvres du poète. IFerther se termine, il est vrai, par un cri discordant, mais étudiez la vie de Goethe à cette époque et vous trouverez que ce cri a ramené la paix dans l'àme de celui qui l'a poussé*. L'opération était nécessaire pour la guérison, la blessure a été agrandie, mais elle a été nettoyée et n'en cicatrisera que mieux. Ecrire est pour Gœthe un moyen de rétablir l'harmonie intérieure ^. La conclusion Au premier Faust est également un accent de désespoir, mais, dans l'esprit de l'auteur, le second Fa/tist est intimement lié au premier ; conçu
' Riemer: Mittheilungen I, p. 391. — Stahr: Aus dem alten Weimar, p. 20. — Hirzel: Gœthes italienische Reise, p. 36. — Werke II, p. 28: An Prinzessin Karoline.
* Pour les Wahlverwandschaften le cas est identique. — Voyez les articles de M. E. Montégut sur Werther et Wilhelm Meister (Revue des Deux-Mondes, 15 juill. 1855 et 1 nov. 1863). Le second, de beaucoup supérieur au premier, prouve une véritable intelligence du génie de Goethe, la conclusion en est cependant fort discutable.
» Il en est de même pour Shakespeare. Voyez: Taine: Littérature anglaise II, Shakespeare I: « ayant traversé par sympathie toutes les folies et toutes les misères de la vie humaine, il pouvait s'asseoir au milieu d'elles avec un calme et mélancolique sourire, écoutant pour s'en distraire la musique aérienne des fantaisies dont il se jouait. » — Chez Gœthe le sourire n'est point de la mélancolie, c'est la satisfaction du devoir accompli.
à peu près à la même époque^, il doit rétablir l'équilibre. Quant à Stella, la fin tragique actuelle' a été faite après coup, quand le cœur du poète ne battant plus pour ses personnages, il pouvait, sans remords, les rendre malheureux. Mais prenez les gi'andes œuvres : Iphigénie, Hermann et Dorothée, Wilhelm Metster, partout vous trouverez que l'auteur a cherché à en rendre l'impression d'ensemble douce et harmonieuse. Le cœur peut battre violemment, mais il n'est pas brisé, parce que l'artiste maintient, au milieu de toutes les agitations, un équilibre parfait. Egmont même, condamné à mort, ne nous effraie plus parce que la tragédie nous fait entrevoir la délivrance prochaine des Pays-Bas et leur prospérité future ^ Ainsi, en sciences, en art, en poésie, jeune ou vieux, partout la même préoccupation, la même recherche. Mais c'est surtout lorsque le poète est dans la pleine force de son talent, pendant cette période dont le voyage en Italie forme le point central, que cette qualité dominante se présente dans toute sa vigueur. C'est là ce qui nous a conduit à la faire ressortir avec une insistance toute particulière.
» ECKERMANN : Gespràche II, 6 déc. 1829.
* Cette pièce aboutissait sous sa première forme à une heureuse bigamie. Goethe n'a changé cette fin qu'en 1805 et Ta remplacée par le suicide de Stella et de son époux légitime.
' Goethe a, du reste, dans le sang cette crainte de tout ce qui est tragique. Sa mère poussait la chose si loin qu'elle ne voulait absolument pas entendre parler de malheurs ou d'accidents et qu'elle préférait ne pas les apprendre que d'avoir à s'en attrister.
§ IL Le développement.
«La beauté est immuable, le beau varie» , dit Schiller dans une épigramme*. L'idée en efifet, le substratum ne change pas, mais l'idée n'existe pour nous qu'en tant qu'elle s'incarne et l'incarnation revêt les formes les plus diverses, suivant les hommes, l'époque ou les circonstances. De même que Gœthe aime d'abord Frédérique et puis Lotte et puis M™« de Stein, et qu'il les aime toutes sincèrement, parce qu'il trouve en elles toutes « l'éternel féminin, » de même, il s'enthousiasme dans sa jeunesse pour l'art gothique, dont il médit en Italie pour ne plus admirer que l'antiquité. — Son goût pour les beaux-arts est excité dès son enfance : la maison paternelle est remplie de vues de Rome gravées par d'habiles précurseurs du Piranèse , et il aime déjà avec passion la basilique de Saint-Pierre et le Colisée avant de les avoir jamais vus. Plus tard, à l'âge de dix ans, il prend le plus vif intérêt à suivre les travaux des peintres qui travaillent dans la maison de son père, pour le comte de Thorane'. A Leipzig, il s'occupe de gravure et est un des élèves les plus assidus du peintre Œser^, qui lui fait admirer les beautés de l'antiquité classique.
' « SchÔnheit ist ewig nur eine, doch mannigfach wechselt das Schône. » Gœthes Epigranwien in Gemeinschaft mit Schiller gredichtet. Voyez: Viehoff: Gœthes Gedichte II, p. 212.
» Officier français, alors en garnison à Francfort. Voyez : Dichtung und Wahrheit, L. III.
^ Dichtung und Wahrheit, L. VIII. — Voyez : Otto Jahn: Biographische Aufsàtze. — Bernays: Der junge Gœthe I, p. 35:
Il fait une excursion à Dresde dans le seul but d'y voir la collection des tableaux, passe de longues heures à courir les galeries, intéresse à lui le conservateur du musée*, et loge le soir chez un cordonnier pour ne pas aller à l'hôtel; timide encore, rempli de préventions puériles, mais enflammé pour tout ce qui est beau. Du reste, il méprise profondément le gothique et comprend même sous cette dénomination tout ce qui est barbare, excentrique, chargé et de mauvais goût*. Quel ne fut donc pas son étonnement lorsque quelques années plus tard, en avril 1770, débarquant à Strasbourg, il se trouva en face d'un édiftce, et d'un vrai gothique celui-là, beau et harmonieux malgré la diversité des motifs et la richesse des détails. Il est bouleversé et rejette aussitôt, avec une ardeur juvénile, tout ce qu'il avait admiré jusqu'alors. Il passe des soirées, en compagnie de quelques amis, sur la plate-forme de la cathédrale et compose là, au pied de cette flèche qui s'élance Ubre et hardie vers
Lettre de Goethe à Œser du 9 nov. 1768: « Je vous dois plus que je ne puis vous en remercier.... Combien m'est devenue certaine et évidente cette proposition singulière, presque incroyable, que l'atelier d'un grand artiste développe plus le philosophe et le poète naissant que l'auditoire du sage et du critique. » — Adam Œser (1747—4799) ne possédait pas comme peintre une grande énergie, ni une active réflexion, mais, en déclarant la guerre au goût maniéré de son siècle, il contribua par ses discours et par son exemple à pousser l'art dans une autre voie (Alf. Mighiels: Etudes sur l'Allemagne, vol. II, p. 477).
• von Riedel, dont Gœthe conserva toujours le plus aimable souvenir.
' Werke XIII: Ferneres ûber Kunst: von deutscher Baukunst, p. 4.
le ciel, le premier écrit qu'il devait imprimer, une étude, qui est un chant enthousiaste en l'honneur de l'art gothique*. La raison plie, le sentiment domine. L'harmonie n'est plus la simplicité d'une ordonnance sévère et sagement réglée, le cœur bat trop violemment et « l'âme s'emplit de l'impression entière et » grandiose qui résulte de mille détails harmonieux. » C'est là une impression que l'on goûte et dont on » jouit sans pouvoir s'en rendre compte et sans cher- » cher à se l'expliquer '. » Et c'est alors, plein de la liberté infinie et désordonnée du style gothique, qu'il fait sérieusement connaissance de Shakespeare'. Son enthousiasme pour le grand poète est partagé par ses amis, on l'étudié en commun, on le traduit, on l'imite, on s'efforce même de parler son langage « comme cer- » tains hommes la langue de la Bible *» et on prononce en son honneur des discours dédaigneux ou véhéments contre la vieille école des trois unités^. Avec
' Werke XIII: von deutscher Baukunst. Non content de l'appeler gothique, Gœthe appelle « allemand » un art dont la France seule a le droit de se glorifier. — Voyez: Bœttiger: litt. Zustànde I, p. 60. — W. Scherer: Aus Gœthes Fruhzeit, p. 13.
* Ibidem. — Iphigénie dit de même : .
Ich untersuche nicht, ich fûhle nur.
^ Il en avait lu pour la première fois des fragments à Leipzig, dans \me chrestomathie. Voyez : Dichtung und Wahrheit, L. XI.
* Dichtung und Wahrheit j L. XI: Und so wirkte Shakespeare, « dass, wie man bibelfeste Mànner hat, wir uns nach \md nach im Shakespeare befestigten, etc. »
s Alsatia (1873) : J. G. Rôderer, biographische Mittheil. hergg. von A. Stœber, p. 33. — Der junge Gœthe II, p. 39 et W. Scherer: Aus Gœthes Frûhzeitj p. 13.
cela, on lit, sous rinfluence de Herder, les anciens poètes hébreux et particulièrement le livre de Job ; on se plonge avec délices dans Tétude d'Ossian, et Goethe en traduit même un chant pour Frédérique * ; enfin, Rousseau, Diderot et l'anglais Goldsmith, reçoivent aussi un ample tribut d'admiration '. C'est au milieu de cette atmosphère excitante, tempérée à peine par l'amour idyllique de Sessenheim, que Gœthe conçoit son Gœtz et son Faust. En août 1771, il quitte Strasbourg', et achève, encore sous l'influence directe de cette vie enthousiaste, Gœtz de BerlicMngm, narration étrange, décousue, sans recherche de l'unité, suivant pas à pas la vie aventureuse du dernier défenseur de la féodalité, remplie au reste de situations heureuses et offrant à la lecture le plus vif intérêt*. WertheTy la plus importante après Gœtz des œuvres de la jeunesse du poète, est également un produit de
' M. AuG. Stœber, le savant professeur de Mulhouse, a eu Tamabilité de me montrer le manuscrit même de la traduction, tel qu'U fut donné par Gœthe à Frédérique. Plus tard, le poète intercala le « Chant de Selma » dans son roman de Werther. M. Stœber en a reproduit l'original dans son ouvrage : Der Dichter Lenz und Friedericke.
« M. Barbey d'Aurevilly, l'austère iconoclaste, a publié contre Gœthe et Diderot (Paris, Dentu, 1880) un ouvrage souvent grossier, bien rarement spirituel, jamais vrai.
3 Avec le titre de licencié en droit, non de docteur. Voyez : A. Stœber : Der Aktuar Salzmann (Àlsatia 1858). — Bernays ; Der junge Gœthe I, p. 295. — Sciuefer (Gœthes Lében] a soutenu à tort l'opinion contraire.
* Sur la scène il est difficile de ne pas y trouver des longueurs. Aussi bien Gœthe n'avait point composé à l'origine Gœtz (ou plutôt Gottfried] en vue du théâtre.
cette situation d'esprit. Le cœur est en pleine ébullition et la raison n'occupe qu'une place secondaire. Peu à peu l'agitation intérieure se calme. La vie à Francfort est facile. Gœthe s'occupe de droit, il étudie la métaphysique dans Spinosa * , voit une nombreuse société^ se fiance même avec une jeune fille charmante, Elisabeth Schœnemann *, et fait de nombreux voyages, tantôt avec les philosophes Lavater et Basedow, dans les pays du Rhin, tantôt en Suisse et jusqu'au seuil de l'Italie ', avec les Stolberg, jeunes poètes écervelés. Il s'occupe d'art, joue du violoncelle*, reprend ses pinceaux, écrit de nombreux articles de critique artistique et littéraire, des opérettes, un drame philosophique: Prométhée, entreprend quelques tragédies, qu'il n'achève pas, et compose de nombreuses poésies lyriques sur les beaux-arts ou en l'honneur de Lili. Toutes les productions de cette époque sont encore imprégnées de l'influence gothique ou, si vous le préférez, romantique (car l'architecture gothique et la littérature romantique sont deux idées étroitement
* Caro : La philosophie de Gœthe (Revue des Deux-Mondes, 15 oct. 1865. Gœthe et Spinosa). Ces admirables articles, continués jusqu*en mars 1866, ont paru également à part.
* Sa Lili, plus tard Mme de Tùrkheim. Les fiançailles ne furent jamais officielles. La rupture fut amenée par quelques difficultés de famille plutôt, semble-t-il, que par la volonté de Gœthe.
5 n hésita même un instant à descendre en Italie. Dichtung und Wahrheit, L. XIX.
* Lœper: Briefe Gœthes an Sophie von La Roche, p. 115. -- K. Wagner: Briefe aus derti Freundeskreise von Gœthe, une lettre de Merck à sa femme du 29 >nv. 1774 (page 86). — Voyez, pour la peinture, les lettres à Kestner, à Johanna Fahlmer, etc.
unies ^). L'antiquité classique cependant, qui lui avait parlé la première, la raison, augmentant arec Tftge, et l'amour de la régularité, qu'U respire dans la maison paternelle, tout cela tend à effacer peu à peu les efifets du séjour de Strasbourg. Pendant les dix premières années de sa vie à Weimar, où il s'était rendu en automne 1775 sur l'invitation du duc régnant Charles- Auguste, les deux éléments, classique et romantique, semblent courir côte à côte, mais on devine déjà la victoire de l'antiquité.
Qu'on nous permette d'entrer ici dans quelques détails. Aussi bien l'importance du voyage et du séjour en Italie dépend en grande partie des occupations, des études et des goûts antérieurs, de ce qu'en un mot nous avons appelé la pr^araUon.
A l'époque dont nous nous occupons, toute l'Allemagne était en véritable fermentation. Le mouvement était parti de la France et de l'Angleterre. Les idées socialistes et philosophiques de Rousseau et de Diderot, et les drames eifrénés de Shakespeare avaient trouvé parmi la jeunesse studieuse allemande de fervents admirateurs, des disciples passionnés. Tandis que, d'un côté, Goethe publiait son Gœtz, éclatant manifeste littéraire de la nouvelle génération, de l'autre,
* Joignez-y encore: la sentimentalité. Et en regard de ces trois facteurs placez : Tarchitecture grecque, la littérature classique et la raison. Cette parole de M. Renan est profondément vraie: « Le style grec est la raison même, c'est la logique appliquée à Tart de bâtir. » [Mélanges d'histoire et de voyage, Paris, 1878, p. 232). Elle vaut qu'on la médite.
LA PRÉPAKATION 19
à Gœttingue, un groupe d'étudiants prenait à tâche de faire connaître les beautés de Shakespeare et revivre la poésie nationale et populaire. On brûlait en effigie Wieland, comme plat imitateur des Français, on élevait des autels à Klopstock, le père de la jeune école. Cependant Goethe, qui, sans se mettre personnellement en avant, n'en avait pas moins été par ses œuvres un des plus fermes soutiens de la nouvelle tendance, remarqua bientôt les nombreux écueils dont la route était semée. Après avoir déversé dans Gœtz le trop-plein de sa sève, il renonça résolument à l'imitation de Shakespeare * et chercha à se rapprocher de l'antiquité. Or rien ne pouvait mieux favoriser cette nouvelle direction de son esprit que le séjour à Weimar. Indépendant de toute pression littéraire, il y peut suivre librement ses goûts, et s'il ne fait pas à l'école dont il a été l'inaugurateur une opposition systématique, elle lui devient presque indifférente et il ne la favorise d'aucune manière. Dans un milieu surchauffé, comme l'était l'Allemagne d'alors, et où. tous les partis se dessinent forcément, une telle conduite devient presque de l'hostilité. Gœlhe s'en rendait parfaitement compte, mais ne s'en tourmentait guère, ne trouvant de ce côté-là plus aucune attraction. Par contre, il rencontrait à la cour de Weimar des hommes passionnés de l'antiquité classique, tels que Wieland, profondément versé dans la littérature grecque et latine,
* Eckermann: Gespràche, vol. I, 25 déc. 1825.
OU Herder * , avec lequel il avait lu Homère à Strasbourg et dont les jugements sévères, mais bien rarement injustes, eurent toujours pour lui la plus grande valeur. Et puis, toute la cour elle-même aimait la littérature. Wieland* avait beaucoup influé sur le goût. On lisait les tragiques anciens autant que Shakespeare ou Voltaire, et la duchesse Amélie s'était mise à étudier le grec pour lire Aristophane dans l'original'. On étudie Winckelmann et Lessing, les réfute ou le» approuve, et personne ne reste indifférent. D'ailleurs on s'intéresse aussi à l'art moderne ; on achète les tableaux des maîtres ; la duchesse-mère Amélie fait à son fils, pour le jour de Noël 1778, cadeau d'un original de Rubens et en parle avec un véritable enthousiasme * ; la collection des gravures de Durer augmente chaque année et chaque nouvelle acquisition est une fête pour tous. Tischbein, que nous retrouverons avec Gœthe à Rome, est chargé de copier au Vatican des têtes d'après Raphaël*, et Gœthe lui-même.
* C'est Gœthe lui-même qui, peu après son arrivée, l'attira à Weimar, comme prédicateur de la cour.
' Gœthe disait de Wieland, qu'avec (fser et Shakespeare, il était le seul qu'il pût considérer comme son vrai maître. Riemer: Mittheilungen II, p. 667.
3 Lewes: Gœthes Leben: Weimarische Berûhnitheiten. — Riemer: Mittheilungen II, p. 160 et 177.
* Briefe an J. H. Merck. Lettre de la duchesse du 28 déc. 1778,. -- Toute cette correspondance prouve l'intérêt qu'on ports^t aux beaux-arts à la cour de Charles-Auguste. Merck était en général chargé de faire, pour le duc, les achats de tableaux et de gravures.
5 Au8 Tischbeins Leben, p. 34.
poussé peut-être par Lavater, mais surtout par goût, fait son propre portrait et celui de ses amis : Wieland, M°»« de Stein, Corona Schrœter et autres*. La musique non plus n'est pas négligée. Gœthe entretient avec Kayser, alors à Zurich et qui le rejoindra en Italie, une correspondance régulière au sujet de ses opérettes. La duchesse Amélie ellemême est bonne musicienne et compose la musique de Enom et Elmire*. Tout ce petit monde travaille, étudie, mais n'en est point pour cela morose. C'est une aimable société épicurienne ; la vie est courte, on en jouit et personne ne broie le noir '. Quand la journée est belle, quand le cœur est joyeux, toute la bande s'échappe, on organise une grande partie de chasse, on dîne à la campagne ou visite les mines d'Ilmenau, et Charles-Auguste et ses amis ne dédaignent pas de danser parfois avec les gentilles villageoises. En hiver, on joue la comédie ; le théâtre ayant brûlé, on forme une troupe d'amateurs, et Gœthe, le duc et Corona Schrœter y remplissent les principaux rôles. On danse, et on danse beaucoup et partout ; à la maison de ville avec le bourgeois, aussi volontiers qu'à la cour; la duchesse Amélie est souvent une des dernières à
* RiEMER : Mittheilungen II, p. 42.
* Schiller Briefwechsel mit Kôrner, 28 juil. 1787.
5 Au commencement du règne de Charles-Auguste, l'homme le plus âgé, Wieland, n'a que 42 ans, la duchesse-mère Amélie en a 36, Goethe 26, le duc et son épouse, la duchesse Louise, 18. Cette dernière fait exception à la gaîté générale, mais elle est triste par tempérament et semble presque trouver sa satisfaction à l'être. Voyez: Diezmann: Gœthe und die lustige Zeit in Weimar,
quitter la salle de bal ' . Les déguisements sont presque une manie et Gœthe compose , pour ces mascarades, de charmants poèmes *. Aristophane et les poètes erotiques de l'antiquité sont les auteurs qu'on préfère. Le rire, pour être parfois un peu gros, est toujours franc et gai. Athènes sert de modèle, mais on se garde bien de la copier. On cherche à s'imprégner de son esprit, on n'imite pas ses usages. Si le but idéal est toujours le même, les chemins qui y conduiieiit Tarient suivant les siècles et les climats.
Dans une pareille atmosphère, l'intelligenea se développe plus que le cœur et la sentimentalité n'y vit pas'. Tout ce que dicte le cœur passe au trilMial de la raison. Les produits poétiques de la société de Gœttingue exciteront parfois l'admiration, on se cotisera même pour aider Burger dans sa traduction
* Lewes: Gœthes Lehen: I Weiniarische Berûhmtheiten.
* Les « Maskenzûge » rappeUent les « masques » anglais, sorte « de ballets, de chœurs poétiques, où s'est étalée toute la magnificence et rimagination de la renaissance anglaise. Les dieux, grecs et tout l'Olympe antique, les personnages allégoriques que les artistes peignent en ce moment dans leurs tableaux, les héros antiques des légendes populaires, tous les mondes, le réel, l'abstrait, le divin, l'humain, l'ancien, le moderne sont fouillés par ses (de Ben Jonson) mains, amenés sur la scène pour fournir des costumes, des groupes harmonieux, des emblèmes, des chants, tout ce qui peut exciter, enivrer des sens d'artistes.» (Taine: Littérature anglaise II: Ben Jonson TV), — VObéron de Wieland trahit, par la recherche d'une mise en scène riche et gracieuse, la même tendance. Voyez : Ch. Delhobbe: UOhéron de Wieland, p. 40.
' On m'objecterait à tort les lettres à M"»» de Stein. Le poète y surpasse souvent l'amant. Le fait de leur idéale sentimentalité dépend des rapports réels de GkBthe et de son amie, et ils n'ont pas encore été clairement établis.
d'Homère % mais les appels enthousiastes de T école ne trouvent ici aucun écho. Goethe ne méprise pas son Werther y mais, comme par une réaction contre sa propre œuvre, il raille, dans une opérette', la sentimentalité et la littérature à laquelle son roman a donné naissance.
Avec tout cela n'allez pas croire que cette société soit légère et qu'on ne fasse que s'amuser à Weimar. La chasse, les bals et le théâtre ne font point oublier que, si c'est un devoir pour l'homme d'être heureux, il ne peut l'être qu'en accomplissant vis-à-vis de ses semblables les devoirs que lui impose sa position. Ces devoirs, Gœthe les prend fort au sérieux. Ami intime du duc et son aîné de quelques années, il en devient bientôt le véritable Mentor. C'est à lui donc qu'incombe la tâche d'en faire un homme utile à son pays et capable d'en être le chef. Charles- Auguste, doué des plus éminentes qualités, était d'une ardeur allant parfois jusqu'à la violence. Avec un pareil naturel, résister c'est briser ou exciter, céder c'est développer les défauts. L'écuyer qui dresse un cheval pur sang, mais bouillant et volontaire, s'il est habile, n'éteint pas cette vivacité par des moyens violents et la laisse encore moins, par faiblesse, dégénérer en vice. Non. Il use de progression et ne place d'abord dans la bouche de l'animal qu'un filet et sur son dos
* Briefe von und an Bûrger, vol. I, p. 281, 26 févr. 1776. — Der Teutsche Merkur, févr. 1776. — La cour souscrit pour 65 louis.
* Triumph der Empfindsamkeit.
qu'une selle légère. Plus tard, le filet est remplacé par un mors plus actif, la selle augmente de poids et bientôt le cheval porte son cavalier sans résistance et obéit à ses moindres volontés. C'est à peine s'il se doute du changement considérable survenu : il était un animal inutile, il est maintenant un docile serviteur de Thomme. Goethe n'en agit pas autrement avec Charles- Auguste et il réussit. Il laisse d'abord à l'impétuosité du jeune homme une liberté presque effrénée, peu à peu les liens se resserrent et, au bout de quelques années, le duc se soumet volontiers à ses devoirs*. Son individualité n'a pas été étouffée, et rien n'eût été plus contraire aux idées de Goethe ; elle a été habilement dirigée. Mais l'utilité véritable est nécessaîrement réciproque et c'est surtout le cas dans l'éducation. Donc, en formant le caractère du prince, Gœthe contribue activement au développement du sien . propre. Ce travail constant, sur une nature très semblable à la sienne, le force à rentrer en lui-même, à s'étudier fréquemment et le rend perspicace et raisonnable. Ajoutez à cette charge celles qu'il revêt tour à tour dans le conseil du piiiice et qui, pour ne pas être toujours difficiles, n'en tiennent pas moins toute son habileté, toute sa raison en continuel exercice.
* Lisez à ce sujet Eckermann : Gespràche lU, 23 oct. 1828, et Tadmirable poésie Ilmenau. Aucune ne montre mieux les rapports des deux amis et Tamour franc et profond du ministre pour son prince. — Dans Faust, l'empereur dit également:
(L Ein junger muntrer Fùrst mag seinen Tag vergeuden, Die Jahre lehren ihn des Augenblicks bedeuten. »
(II Faust, acte IV.)
L'intelligence, la volonté et la raison se développent, mais si c'est souvent au détriment du cœur, celui-ci n'en réclame pas moins quelque nourriture. Cette nourriture, Gœthe la cherche, à Weimar, dans la société de M"»» de Stein. Quels qu'aient été leurs rapports, cette femme a exercé sur le poète une influence incontestable '. Pendant dix années, elle a été le flambeau qui l'a éclairé ; il ne fait rien sans la consulter, elle est le juge suprême de tout ce qu'il
^ Les critiquée aUemands ont écrit des yolumes sur ce sujet. M. Dûntzer a défendu vaillamment le « platonisme » de ces rapports, n a été combattu avec franchise et talent par MM. Stahr et Keil. Jetons un voile là-dessus; aussi i^ien il y a des détails dans la vie d*un homme que le critique ne fouille pas, quand leur importance n*est pas capitale et qu'il ne peut les éclairer d'un mot, ou de manière à trancher toute discussion. Soyons curieux, mais toujours avec tact. — Ceux que cela intéresse pourront cependant consulter d*un côté : Schœll : Gœthes Briefe an Frau von Stein (1848). — Dûntzer: Charlotte von Stein, Gœthes Freundin (1874). -- Id.: Charlotte von Stein und Corona Schœ* ter (1876). — Id.: Ein Blatt fur Charlotte von S^ôin (imprimé dans Westermanns III. Monatshefte, vol. 44, p. 631, année 1878). — De l'autre côté: Lewes: Gœthes Leben. — Ad. Stahr: Weimar und Jena (1871). — Id.: Aus dem alten Weimar (1875). — R. Keil: Vor hundert Jahren (1875). — Hœfer: Gœthe und Charlotte von Stein (imprimé dans We8term,anns Jll. Monatshefte, vol. 44, p. 152 et 244, année 1878). — On pourra lire aussi les articles de M. Blaze de Bury dans la Revue des Deux- Mondes, oct. 1839 et avril 1870. Mais ces articles, pas plus que les chapitres consacrés au même sujet par MM. Mézières (W, Gœthe) et Bossert (Gœthe et Schiller), ne rendent compte de l'état de la question. On pourrait même relever dans ceux de M. Blaze de Bury plus d'une erreur de faits. Par contre M. £. Lightenberger [Etude sur les poésies lyriques de Gœthe, Paris 1878) a traité cbs rapports, dont il n'admet pas le platonisme, avec beaucoup de tact, de finesse et d'exactitude. M. Lichtenberger ne semble connaître qu'une partie des ouvrages consacrés à ce sujet; ses conclusions n'en sont pas moins fort bien appuyées.
écrit et en est souvent Tinspiratrice. C'est une femme de mérite, et le nier serait faire injure à Goethe, qui Ta admirée pendant des années ; mais là aussi Tinfluence semble s'exercer plus sur Timagination, sur Tesprit, sur Tintelligence que sur le cœur. Ce qu'elle aime en lui, c'est plutôt l'homme beau et aimable, le poète spirituel et brillant, qui fait retomber sur elle une partie de son éclat, l'adorateur humble et fidèle, car elle est fort jalouse, que l'homme de cœur, que celui qui cherche à épancher le trop-plein de son âme dans une âme amie et qui demande à être consolé autant qu'à être applaudi. Gœthe le sait peut-être aussi bien qu'un autre, mais, quelle que soit la conduite de son amie, son cœur trouve en elle quelque satisfaction, le poète se développe et s'enrichit et il ne la quittera que le jour où ils ne se donneront plus rien l'un à l'autre, lui, parce qu'il ne l'aime plus, elle, parce que son amour n'est plus que de l'égoïsme * .
Voilà le milieu, voilà les influences subies*. Si nous les avons soigneusement analysées, si nous les avons bien comprises, les œuvres en porteront nécessaire-
* Conférez : Herders Reise nach Italien, p. 270.
2 Se demander ce qu'aurait été Gœthe dans d'autres conditions est une question oiseuse, comme toutes celles de ce genre. Lui faire un démérite de son heureuse position à la cour est un nonsens. Le bonheur de la vie et les plaisirs des cours ont plus souvent éteint le génie qu'ils ne l'ont entretenu. S'être conservé soi dans un pareil milieu est presque un titre de plus à la gloire. — Voyez ce que dit Gœthe de son propre bonheur: Eckermann I, 27 janv. 1824.
ment l'empreinte. Et c'est le cas. La poésie spontanée et irréfléchie de la première période, cette poésie toute personnelle, sortant du fond du cœur, devient peu à peu consciente, étudiée; elle est faite œuvre d'art par la raison qui développe et rectifie. Mais l'esprit qui se transforme est plus critique que productif, aussi ne devons-nous pas nous attendre à voir Gœthe produire beaucoup pendant cette phase de sa vie. Pour être peu nombreuses, ces productions n'en sont pas moins fort importantes pour l'histoire de son esprit. D'un côté, nous voyons le poète composer ce qu'il a fait dans sa première manière, fantastique, hardie et violente, de plus beau et déplus parfait: le Roi des Aimes, le Pécheur parmi ses poésies lyriques, et son chef-d'œuvre dramatique: le premier Faust. Car ne nous y trompons point, \à premier Faust, le drame humain, le drame qui nous empoigne, fort avancé déjà à Francfort % a été achevé à cette époque. Plusieurs scènes, conçues peut-être en même temps, mais non encore arrivées à terme, y ont été ajoutées dans la suite; elles en ont augmenté la portée philosophique, non la valeur poétique '. Le drame de Faust
^ Lisez la lettre de Jacobi du 12 avril 91 : « Je connaissais déjà la plus grande partie de Faust, etc. » Gœthe lui en avait fait la lecture en janvier 1775. — Dûntzer: Gœthes Faust.
* Le fragment publié en 1789, dans les Œuvres, ne contient pas: Le prologue sur le théâtre, le prologue dans le ciel, plusieurs parties du monologue de Faust, la scène de la traduction de la Bible, etc. La « cuisine des sorcières )> a été composée en Italie. — Dûntzer : Gœthes Faust, Gœdeke : Anleitungen. (Werke, vol, V.)
a occupé Gœthe toute sa vie, mais il ne marque en réalité que deux périodes : le second Faust, honnis quelques parties importantes, est la création du yieillard ; le premier Faust lui, forme le faîte sublime de la manière du jeune homme ; il est un pur produit du romantisme de Gœthe * , mais il en est le dernier comme le plus achevé '• D'autre part pourtant, Gœthe compose ses poésies àXeda', qui déjà font pressentir les Elégies romaines, plusieurs opérettes gracieuses, spirituelles, cherchant plus à amuser qu'à émouvoir, et enfin son Iphigéme en Tamide, écrite d'abord en prose et qu'il ne devait, à Rome, que traduire en vers.
^ Ce que Gœthe désigne sous le nom de romantique, dans la dernière partie de sa vie et à propos du second Faust, ne répond nullement au sens que nous attachons aujourd'hui à ce mot.
< Il est faux donc, me semble-t-il, de l'appeler avec M. Ed. Scherer et d'autres critiques « le point exact de la maturité de Gœthe ». Le plus beau produit, soit! c'est affaire de goût personnel. Le produit de la maturité, non! Du reste, la beauté de la cathédrale de Strasbourg diminue-t-elle la gloire du Parthénon? Shakespeare a-t-il fait pâlir la renommée de Sophocle? Et les éclairs du génie ne brillent-ils pas aussi souvent dans la jeunesse que dans l'âge mûr? — L'article enthousiaste de M. Scherer (Nouvelles études sur la littérature contemporaine. Paris, 4865) contraste péniblement avec ce qu'il écrit sur Gœthe dix ans plus tard (Etudes critiques, 4876).
3 Mne de Stein. — Lisez entre autres le a Bêcher ii et « an Lidai» composés en 1781, et comparez-les à la poésie « der Wanderer » écrite en 1772. Dans toutes trois la tendance classique est évidente, toutes trois sont plastiques au plus haut degré, mais remarquez combien la première en date donne une plus grande place au sentiment. — Voyez: Viehoff: Gœthes Gedic/i^e I, p. 156 et 495. — - Dùntzer: Gœthes lyrische Gedichte, et surtout Lichtenberger : Etude sur les poésies lyriques de Goithe, p. 55. — Voyez encore, à propos du Wanderer ^ la correspondance avec Zelter, vol. VI, 28 juin 1831.
Cette tragédie, plus que toute autre œuvre, marque d'une manière décisive la nouvelle direction des goûts et des talents du poète. C'est là sa manière classique et avant tout artistique, celle qu'il cultivera jusqu'à la fin du siècle et pendant toute la période de la pleine maturité, de la plus grande force de son talent.
Les premières années de Weimar sont les années de clarification de son génie * . La violence d'un Gœtz, l'amertume et le désespoir d'un Werther, l'orgueil d'un Prométhée, ont disparu du cœur du poète et la puissance d'un esprit mûr et sain tend à remplacer l'impétuosité et l'ardeur de la jeunesse. Le torrent qui, jusqu'à l'arrivée à Weimar, avait couru impétueux et inégal, cherchant les passages difficiles et escarpés, sautant de roc en roc, bruyant et jetant des flots d'écume, semble se diviser en deux bras, l'un, sauvage encore et emporté, l'autre, calme, coulant en plaine et s 'épurant des terres et du gravier qu'il avait entraînés dans sa course rapide. Bientôt les deux bras se réunissent et le fleuve roule ses flots limpides tranquillement et avec majesté.
La transformation avait été lente, mais, au bout de dix années, elle est presque complète. Du reste, bien des choses ont changé. Jusque-là, la liberté de Gœthe avait été entravée par ses devoirs et ses affections ; maintenant il se sent libre. Au bout de dix ans, vis-à-vis de Charles- Auguste, sa tâche est achevée. Celui-ci n'est plus le jeune écervelé des pre-
* Viehoff: Gœthes Gedichte II, p. 45.
mières années, il a près de trente ans, son caractère s'est formé à l'école de la vie et sous la sage direction de son ami. C'est maintenant un homme ferme, intelligent et fort capable de gouverner un Etat avec prudence et énergie. Non seulement, dans cei circonstances, une séparation était possible, mais elle de* venait encore utile en contraignant le duc à ne plus se reposer que sur lui-même de la direction des rffaires * . Quant à M"« de Stein, une abseac<r ée son ami ne pouvait que lui être pénible, mais son ami ne la prévient pas. Ici aussi, au bout de dix ans, les rapports s'étaient notablement modifiés. L'amour, qui avait été en augmentant jusqil'en 1781, s'était calmé peu à peu chez Goethe, et, en 1786, une tendre amitié avait remplacé la passion. M^ de Stein avait vu peut-être ce changement de mauvais gbH ; la correspondance reste, il est vrai, fort amicale jusqu'au départ pour l'Italie, mais une lettre de Gœthe, datée de Païenne ' , pourrait faire supposer qu'il s'était élevé, dans les derniers temps, quelques difSeultés entre eux. M™« de Stein avait, du reste, été remplie
* Le 27 mai 1787, Gœthe écrit de Naples au duc: « Mon seul désir était de vous savoir maître de ce qui vous regarde (Horr von dem Ihrigen) : Briefwechseî mit Karl August. » — Gonf. : H. Grimm : Gœthe- Vorlesungen.
«18 avril 1787: Lebe wohl, Geliebteste, mein Herz ist bei dir, und jetzt, da die weite Ferne, die Abwesenheit aUes gleiehsam weggelâutert hat, was die letzte Zeit zwischen uns stockte, brennt und leuchtet die schône Flamme der Liebe, der Treue, des Andenkens wieder frôhlich in meinem Herzen (Briefe an Frau von Stein III). — Voyez aussi: Briefwechseî zwischen Gœthe und Zelter II, p. 441 (18 févr. 1818).
d'exigence ; eUe avait tendu de plus en plus à faire du poète son esclave; or, si doux que fussent les liens, Goethe ne pouvait les supporter. La femme aimée devait le soutenir, l'inspirer; te dominer, jamais. D€mc,ici aussi, le départ était utile. Soustrayant Gœthe à un joug devenu pénible, il lui rendait sa pleine indépendance *.
§ III. La nécessité du voyage.
Ainsi, il était libre de tous côtés, et, certes, il avait besoin de l'être. Toutes ces études artistiques, toute cette tendance classique, avaient entretenu son amour pour V Italie. Et, en effet, l'Italie n'est-elle pas la personnification, l'incorporation de la belle antiquité? Ce n'en est qu'un débrie * , peut-être 1 Mais un débris qui fait revivre dans l'àme de l'homme d'imagination, de celui qui sait encore admirer, toute la grâce riante de la Grèce, toute sa fécondité heureuse, sensuelle et plastique en même temps que la grandeur puissante et pleine d'orgueil du peuple romain. L'Italie, ce mot fait battre son cœur. Enfant, il a appris l'italien presque en même temps que l'allemand, tout le monde l'entendait dans la maison paternelle, et le conseiller Gœthe rédigeait en cette lan-
^ M. Blmié de Bury commet une exagération en faisant de Mne de Stein la Traie cause du voyage en Italie (Revue des Deux^ Mondes, 15 avril 1870).
* Pilgrime sind wir aile, die wir Italien suchen;
Nur ein zerstreutes Gebein ehren wir glaubig und froh.
[Epigrartinie 21.)
gue un récit de son voyage en Italie. Enfant, il est resté suspendu aux lèvres de son père, qui, si froid en général, s'enthousiasmait en parlant de Rome et de Naples. Enfant, il a vu chaque jour les gravures représentant les plus beaux monuments de l'antiquité et s'en est vivement épris. Rappelez-vous aussi que cet enfant est amoureux fou de la lumière et qu'il trouve, à l'âge de six à sept ans, le soleil si beau qu'il l'adore et lui offre un sacrifice *• Aussi, le désir de voir le Midi est grand, « c'était, dit sa mère, sa pensée le jour et son rêve la nuit •. » Les agitations de la vie d'étudiant étouffèrent à peine ce vœu pendant quelques années, et, par deux fois déjà, avant Weimar, Goethe avait été sur le point de traverser les monts : d'abord, pendant le voyage avec les frères Stolberg, en été 1775, puis, en automne de la même année, lorsqu'il crut devoir renoncer à se rendre à la cour de Charles- Auguste *. De Weimar, enfin, il s'avança, en 1779, avec le duc jusqu'au sommet du Gothard *. Chaque fois il recula, soit que ses affections le retinssent en arrière, soit qu'il ne se sentît pas encore suffisamment préparé, soit enfin arrêté par cette hésitation si naturelle à l'homme au moment de prendre possession d'un objet vivement
* Pour tous ces détails, voir Dichtung und Wahrheit, L. I.
« Lettre de « Frau Rath » à M»* de Stein, 9 janv. 4787 (BrUfe von Gœthe und dessen Mutter an Fritz von Stein),
3 Dichtung und Wahrheit, L. XIX et XX.
* it Tout détourne mon regard de cette terre promise, que
je verrai cependant, il faut l'espérer, avant de mourir » (Briefe an Frau von Stein, 43 nov. 4779).
aimé et désiré depuis longtemps. A cette heure, plus rien ne le retient et plus rien n'aurait pu le retenir. Au contact de cette vie de Weimar, calme et amoureuse de beauté classique, de soleil et de gaieté, tous les souvenirs de Tenfance, la passion de l'Italie et des beaux-arts, l'amour du soleil, s'étaient réveillés avec une intensité inconnue ; ils n'étaient d'abord qu'un désir, ils deviennent un besoin, une obligation. En 1784 déjà, Gœthe écrit au compositeur Kayser, alors en Italie, qu'il est rempli d'envie en le voyant fouler le sol d'un pays qu'il n'entrevoit, « comme un prophète pécheur, que dans un lointain crépusculaire * . » Il ne peut plus même lire d'ouvrages latins et la traduction des satires d'Horace par Wieland le rend malheureux, en éveillant en lui une trop vive image de l'Italie '. N'oubliez pas non plus que ce caractère, scrupuleusement exact et presque pédant dans son ardeur à se développer, a. tracé d'avance, à grands traits, tout le plan de sa vie et a fixé l'âge de quarante ans comme celui auquel doivent être achevées les propres années d'apprentissage, aussi bien que le roman de Wilhelm Meister \ Ce n'était là d'abord qu'une idée originale, on s'y est arrêté avec complai-
' Gœthe and der Kowponist Ph. Chr. Kayser, p. 20.
2 Italienische Reise: Venise, 12 oct. 1786: « Maintenant je puis avouer ma maladie et ma folie. Depuis quelques années, je ne pouvais plus jeter les yeux sur un auteur latin, ni rien regarder qui éveillât en moi l'image de l'Italie. Quand cela arrivait par hasard, je souffrais les plus affreux tourments et Herder me plaisantait souvent d'apprendre tout mon latin de Spinosa. »
^Italienische Reise, 10 nov. 1786. — Brieftvechsel mit Karl August, 10 févr. 1787.
sance, on Ta retournée fréquemment dans le cerveau et peu à peu elle y a pris une grande place et est devenue un devoir. Quarante ans : c'est le terme de la minorité ; or, Goethe a trente-sept ans et le voyage en Italie, nécessaire pour faire de la vie antérieure un tout parfait, harmonieux, doit couronner dignement cette période. — Il la clôt et en ouvre une nouvelle. Goethe sera majeur et il aura passé maître.
Pénétrez ce travail intérieur jusque dans ses minuties, réunissez tous ces résultats de vos investigations, pressez-les, tirez-en les conséquences et vous comprendrez l'état de Goethe. Le désir est devenu une souffrance, une maladie \ Il faut partir. Ce sentiment indéfinissable : envie, angoisse, langueur, cette nostalgie, vous la retrouvez dans toutes les œuvres qu'il écrit à cette époque. Lisez les premiers actes du Tasse * et VIphigénie en Tauride tout entière. La fille d'Agamemnon regrettant son beau pays de Grèce, n'est-ce pas Goethe qui soupire après l'Italie? Etudiez surtout Mignon^ la pauvre exilée, dont le regard se tourne avide vers le beau ciel du Midi, qui l'a vue
* Voyez la lettre à Charles-Auguste du 25 janv. 1788: « Le but principal de mon voyage était d'abord de me guérir des maux physiques et moraux qui me tourm,entaient en Allem,agne, les derniers tem,ps, et me rendaient inutile , ensuite d'apaiser ma
soif ardente pour l'art véritable » (Briefwechsel mit Karl Au-
gustj. — Schiller écrit à Kôrner le 12 août 1787 que la santé détruite de Gœthe l'a contraint de faire ce voyage.
* Les deux premiers actes du Tasse étaient en grande partie composés alors. Tout le drame de VIphigénie Tétait, mais en prose.
naître et écoutez sa chanson plaintive ; c'est un écho de l'âme du poète :
« Seul, celui qui connaît le désir (Sehnsticht) sait ce » que je souffre ; isolée et séparée de toute joie, je » regarde au firmament de ce côté, là-bas ! Hélas ! » celui qui m'aime et me connaît est éloigné. J'ai le » vertige et mes entrailles brûlent. Seul, celui qui « connaît ledésir sait ce que je souffre *. »
Si ce cri vous touche, ne sentez- vous pas que Goethe ne peut plus rester à Weimar? Oui, il faut qu'il parte. Depuis quelques semaines, il a sérieusement repris l'étude de l'itaUen *, le duc a reçu toutes les instructions nécessaires pour que son absence ne se fasse pas trop sentir, tout est prêt, «le fruit est mûr, » il peut tomber de l'arbre '. » On sait à la cour que Goethe s'absentera pour quelque temps, le duc lui a accordé un congé illimité*, mais personne, ni le duc, ni M"^® de Stein, ni sa mère, personne, excepté Seidel, son fidèle serviteur, ne sait où se dirige sa course^. Lui n'hésite pas cette fois. Il part, «satis-
* Composé en 1785. Voyez : Briefe an Frau von Stein HI, 20 juin 4785. — Dûntzer: Wilhelni Meisters Lehrjahre,^Al. — Id.: Gœihes lyrische Gedichte, p. 194. -— Viehoff (Gœthes GedichteJ place à tort cette poésie en 1783.
' Avec Knebel. Briefe an Frau von Stein HI, p. 227, etc.
3 Lettre à Mme de Stein, 23 août 1786: « Tout se terminera
doucement, les fruits seront mûrs et pourront tomber. » — Voyez aussi la lettre à Seidel, de Vérone, 18 sept. 1786 (Gœthes Verhàltnis8 zu Ph. Seidel, lin neuen Reich, 1871, vol. I).
* Briefwechsel mit Karl August; 24 juil. et 2 sept. 1786.
s Ses études de l'italien et quelques lettres pouvaient cependant le faire supposer. Déjà le 5 mai 1786 il fait allusion, dans une
» faire en Italie, cette terre promise depuis longtemps^ » ses plus intimes besoins d'homme et d'artiste; il en » reviendra.... plus agréable à ses amis, comme ar- » tiste : plus complet, comme homme : plus formé * . » Il part, apaiser sa soif du midi ensoleiUé, sa soif dea beaux-arts, sa soif de l'antiquité; il part, chercher au pays de la lumière cette lumière qu'il aime tant et une nouvelle chaleur pour le reste de sa vie. Il part seul, en cachette, sous un nom supposé, mais le cœur gros d'espérances et tout plein de joie, comme l'artiste qui pressent la découverte d'un tableau prédeux et inconnu, ou plutôt comme un amant longtemps exilé, qui s'en va retrouver sa bien-aimée, et dont Tamour jaloux veut être seul à la posséder.
Prenéz-y bien garde : le cœur est trop plein, l'enthousiasnie est trop grand. 11 lui arrivera ce qui arrive toujours en pareil cas. L'imagination a construit un immense édifice, elle l'a chargé d'ornements variés et y a répandu à son gré la plus vive lumière, mais, en voulant précéder la réaUté, elle a fait fausse
lettre à Kayser, à un voyage « de l'autre côté des Alpes ». (Gœthe und der Koniponist Kayser, p. 36). Le12juil. il écrit à Jacobi l
« Tu es en Angleterre quand tu reviendras, j'aurai porté mes
pas vers une autre partie du monde » (Briefw. zwischen Gœthe und Jacohi). Le 23 août, il écrit à Mn»e de Stein : « Bientôt je m'approcherai, sans nom et sans position, dans une heureuse solitude, de la terre d'où nous sommes venus. » — Cependant, le 20 sept, la duchesse Louise, ne sait pas encore où est Gkethe (Lettre à Lavater du 20 sept. 1786) et la duchesse-mère Amélie croit même, le 9 oct., qu'il ne tardera pas à revenir (Briefe an Merck). — En route, Gœthe écrit deux fois au duc, mais sans indication de lieu.
i Riemer: Mittheihinyen I, p. 447.
route, et quand vous rencontrez l'objet désiré, c'est souvent avec une amère déception. Non que la réalité soit au-dessous de vos rêves, mais parce qu'elle n'y est pas conforme. Renversez alors l'édifice construit et, vous basant sur ce que vous avez sous les yeux, laissez agir l'imagination. Elle vous montrera bientôt toute la grandeur de la réalité et vous reconnaîtrez que, si d'abord vous n'avez pas admiré, c'est à vous qu'en était la faute*. Ce qui vous paraissait petit ne l'était pas, mais vous n'en saisissiez pas la majesté. Tel fut le cas pour Gœthe. Au premier moment il fut déçu. Il le montre peu, on le sent. Il avait cru être prêt, il l'était mal et il dut renverser avant de rebâtir. Cependant, grâce à la clarté de son intelligence et à la vigueur de son imagination, il comprit bientôt l'harmonie, la beauté et la grandeur de l'Italie et il promena pendant deux ans avec volupté «son œil » d'aigle » comme l'appelle sa mère*, des statues aux tableaux, des églises aux beautés de cette grande nature. «Peu d'hommes verront jamais Rome d'une » telle manière et peu T étudieront aussi bien que » lui '. »
* C'est la même raison qui nous fait mieux apprécier à seconde qu'à première vue toute œuvre puissante : livre, statue, église ou tableau, peu importe.
* Lettre à son fils du 17 nov. 1786. Gœthes Briefe aus Fritz Schlossers Nachlass , et Brunner : Die theologische Dienerschaft ani Hofe Joseph IL — Stahr : Kleine Schriften III, cite cette lettre, mais incomplètement ; cette phrase lui manque.
3 Briefe an J. H. Merck. Lettre de la duchesse Amélie, 25 févr.